‹ Essais de critique philosophique [microform]Chapitre 62 sur 97 · Lettre du 16 novembre · texte numérisé non relu

Lettre du 16 novembre

4. Observations sur Vourrage de M""» la baronne de Staël ayant pour titre : Considérations sur les principaux événements de la Hévolution française^ in-8«>, Paris, 1838, p. 68.

^il

domine et contient TÉtat, tous les États restés fidèles à la religion, à la seule religion qui existe, la religion catholique, apostolique et romaine. L'Église nous représente la société «niverselle du genre humain et doit être considérée comme le prototype de toutes les autres. La cause à laquelle elle doit Texistence et le pouvoir qui la gouverne, c'est la cause àm causes, c'est le pouvoir confondu avec la toute-puissance, c'est Dieu. L'effet produit par cette cause, le sujet qui lui obéit, c'est l'humanité. Le ministre par lequel elle lui transmet sa volonté, c'est le médiateur, c'est le Verbe, incarné dans l'homme, à la fois homme et Dieu, c'est Jésus- Christ. Jésus-Christ est représenté ici-bas par son vicaire, à qui l'humanité, à qui au moins l'universahté des fidèles, toujours réduite au rôle de sujette et de mineure, doit la même soumission que les enfants à leur père, que les peuples à leur roi. Il résulte clairement de cette assimilation qtti le gallicanisme de de Donald est une inconséquence, car, puisque nous ne savons rien et ne pouvons juger de ce qui est bien et de ce qui est mal que par la révélation, dont l'interprète suprême, dont le représentant vivant est le pape, c'est au pape qu'il appartient d'instruire et de gouverner en dernier ressort toutes les puissances de ce inonde, la royauté aussi bien que le sacerdoce. De Donald était forcé de penser, comme de Maistre, que Dossuet, s'il ne s'est pas repenti avant de mourir, est mort hérétique *. Les trois termes auxquels de Donald prétend ramener la constitution nécessaire de toute association humaine, il les reconnaît aussi dans It niiire individuelle de l'homme, et c'est parce qu'ils sont dans la nature de l'homme qu'ils s'imposent à la société. Dappelons-nous que, selon l'auteur de la Législation primitive, « l'homme est une intelligence servie par des organes ». L'intelligence, voilà la cause ou le pouvoir. Les organes sont le moyen ou le ministère. Les objets sur lesquels nos organes exercent leur activité sont l'équivalent de l'effet ou du sujet. Cela est médiocrement

î. De Maistre, Lettres et opuscules, t. 11.

flatteur pour les peuples et pour la réunion générale des fidèles. Les uns et les autres, par cette comparaison, se trouvent abaissés au niveau des choses ou des objets extérieurs qui subissent le pouvoir de nos sens.

Là ne s'arrêtent pas les applications que fait de Donald de cette même formule. U s'en sert pour éclairer à sa façon toute l'histoire du genre humain, l'histoire des idées aussi bien que celle des institutions. Cause, effet, moyen, avec ces trois mots magiques, comme avec le Sésame, ouvre-toi des Mille et une Nuits, il se flatte de forcer toutes les portes et d'expliquer ce qui avant lui passait pour inexplicable.

Tous les systèmes philosophiques et religieux qui ont paru dans le monde se réduisent exactement, selon lui, à trois : celui qui ne tient compte que de la cause, c'est-àdire de Dieu ; celui qui ne tient compte que de l'effet, c'està-dire de la nature, soit de la nature en général, soit de la nature humaine ; et celui qui, entre Dieu et l'homme, reconnaît Faction d'un moyen, l'intervention d'un médiateur. Nous rencontrons le premier de ces systèmes chez les Hébreux qui, dans leurs spéculations et dans leurs croyances, ramenaient tout à Dieu et, dans les effets mêmes, ne voyaient que la volonté divine. Le second forme à la fois la philosophie et la religion des Grecs, les maîtres et les modèles du monde païen. Les Grecs, fermant les yeux à la lumière de la révélation, n'acceptant que le témoignage de leur raison individuelle ou de leurs sens, n'ont jamais connu et adoré que la nature. Les rares exceptions qu'on trouve parmi eux, Pythagore et Platon, ont puisé leur doctrine dans l'enseignement direct ou indirect des prophètes hébreux. Le troisième système, le seul qui contienne la vérité en matière de science et en matière de foi, c'est le christianisme, qui a révélé au genre humain l'existence du médiateur, déjà enseignée sous une forme symbolique dans les livres de l'Ancien Testament. La connaissance du médiateur ou du moyen est inséparable de celle de la cause et de l'effet, de celle de Dieu et de la nature. Aussi, après l'avènement du christianisme, la philosophie n'ayait plus rien à faire qu'à

suivre docilement la tradition religieuse. « Alors tout fut connu, êtres et rapports, tout' ce qui est et même tout ce qui peut-être dans Tordre des êtres, tel que notre raison le perçoit ^ » C'est ce qu'a compris la philosophie du moyen âge, renfermée dans son rôle d'interprète de la tradition. La Renaissance a ramené le paganisme qui, détrôné un instant par le spiritualisme de Descartes, de Malebranche %i de Bossuet, a reparu avec la philosophie du xviii° siècle.

De même qu'il n'y a que trois systèmes philosophiques et religieux, il n'y a que trois états politiques et sociaux entre lesquels l'humanité est partagée depuis sa naissance. Le premier état est celui que nous présente le peuple de Dieu, le peuple hébreu qui, ne reconnaissant pas d'autre pouvoir que celui du Créateur, ni d'autre loi que celle qu'il avait reçue du haut du Sinaï, vivait à l'état de théocratie pure. Le second état est celui qu'on aperçoit chez les nations païennes, principalement dans les cités grecques, et qui repos» tattt iûtier sur la souveraineté du peuple, c'est-à-dire sur la souveraineté de l'homme. C'est cet ordre de choses que la philosophie athée du xviif siècle et la Révolution française, qui en est la plus éclatante manifestation, ont voulu ramener chez les nations modernes. Le troisième état, c'est celui qu'a fandé la religion chrétienne, qui a atteint sa perfection au moyen âge et qui, après avoir été détruit en partie par la Réforme, en partie par la Révolution, s'impose aujourd'hui aux peuples de l'Europe comme leur seul moyen de salut. C'est l'état social dans lequel la cause, l'effet et le moyen ont trouvé leurs véritables attributions et leur rôle immuable.

On se demande comment un esprit sérieux a pu s'imaginer que l'histoire du genre humain, l'histoire de tous les peuples, de toutes les races, de toutes les religions, de toutes les philosophies, de tous les gouvernements , se

I. LégislaUoa primitm, discours préliminaire, p. 22 édidoii de 1829.

trouvait ainsi renfermée dans une formule et expliquée en trois mots. Pour se prêter à une telle illusion, ce n'est pas assez de dénaturer les faits, il faut les supprimer. C'est précisément ce qui arrive à de Donald. Quand il parle de l'Orient, il oublie l'Inde, la Chine, la Perse, l'Assyrie, l'Egypte. Il ne semble pas se douter que ces antiques et puissantes nations ont donné naissance à des civilisations très diverses, dont les monuments font encore aujourd'hui notre admiration et notre étonnement. Il ne voit que le peuple juif, et encore il le voit mal, il le connait peu, il ne le juge que sur des traditions superficielles et surannées. Parle -t-il des Grecs, c'est pour leur refuser ce qu'ils ont produit de plus grand et de plus profond, le génie de Socrate, de Platon, de Pythagore, de l'école néoplatonicienne, et pour laisser dans l'ombre les œuvres inimitables de leurs artistes, de leurs poètes, de leurs orateurs, ainsi que les actes d'abnégation et d'héroïsme qu'ont accomplis chez eux l'amour de la patrie et de la liberté. On dirait, en vérité, que le monde n'a gardé aucun souvenir et n'a retiré aucun profit de ces choses. On dirait que le christianisme, par Dante, par Raphaël et par Michel-Ange, ne s'en est jamais inspiré. On serait porté à croire que les héros de Marathon et de Salamine ou les trois cents Spartiates de Léonidas n'ont été que de vils égoïstes, uniquement sensibles à l'attrait du plaisir et à la voix de leurs sens. De Donald aurait trouvé chez les Romains des vertus non moins éclatantes et plus soutenues, que son système lui défendait également de reconnaitre. En nous montrant dans la féodalité l'appfication sociale du christianisme et dans la scolastique la perfection de la science chrétienne, de la science du médiateur, il semble ignorer que la féodalité ne s'est établie que dix siècles après la prédication de l'Évangile et qu'elle n'a régné que cinq ou six siècles, ce qui est peu pour un ordre de choses qu'on dit avoir été fondé par la main de Dieu sur un principe éternel. Quant à la scolastique, le Grec Aristote, ce païen qui n'a pas eu, comme Platon, le bonheur de puiser aux sources saintes, y tient une place assez hono-

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rable et assez importante. Puis comment se résigner à tenir pour ids irreiirs toutes les découvertes de l'esprit humain qui ont suivi la chute delà scolastique?

Cette façon de comprendre l'histoire n'est peut-être pas un des traits les moins curieux de la doctrine de de Bonald «t nous sommes étonné que M. Ferraz l'ait négligée. Mais il relève avec raison la définition si vantée : L'homme est une intelligence servie par des organes. L'homme est autre chose encore qu'une intelligence. Les organes auxquels cette intelligence est liée sont loin d'être tous dans sa dépendance et construits pour la servir. Aussi Maine ii Biran a-HI pu iire avec plus de justesse peut-être : <€ L'homme est une intelligence gênée par des organes. » Enfin, si l'homme n'est pas le maître de ses organes, il l'est moins encore des objets avec lesquels nos organes nous mettent en rapport, et que de Bonald nous présente comme le sujet purement passif, comme un simple effet de notre intelligence. Mais laissons les applications plus ou moins abusives que de Bonald fait de son système, et arrivons au principe sur lequel il repose.

tt La cause est au moyen ce que le moyen est à l'effet. » Cette proposition, qui ne repose ni sur l'évidence, ni sur l'expérience, nî sur wm démonstration, n'est pas seulement arbitraire, comme nous l'avons dit, elle est radicalement fausse. Nous comprenons, ou du moins nous sommes obligés d'admettre comme une loi fondamentale de notre raison, 1© rapport ie cause à effet; mais le rapport qui existe soit entre la cause et le moyen, soit entre le moyen et l'effet, n'est pas du tout de la même nature et n'offre pas le même caractère de nécessité. 11 y a des causes qui produisent leur effet directement sans l'intervention d'un moyen distinct d'elles-mêmes. C'est ainsi que Dieu a produit le monde, qui l'àme produit il tctê de volonté, imprime uu mouvement à l'organisme en commençant par le cerveau. Il y a des moyens très différents qu'une cause, surtout si elle est libre et intelligente, peut faire servir au même effet, et ce sont quelquefois des etîets différents qu'elle

produit avec le même moyen. C'est avec des éléments identiques que la nature réussit à former la diversité infinie d'organisations dont elle nous offre le spectacle. C'est avec le même pinceau que le peintre, avec le même ciseau que le sculpteur, avec les mêmes organes que l'un et l'autre sont en état d'exécuter les conceptions variées de leur génie. Bien donc de plus erroné que le principe dont de Bonald a fait la base de sa psychologie, de sa philosophie, de sa philosophie de l'histoire et de sa philosophie politique.

Mais il ne lui suffit pas de faire une fausse équation, il prend dans des acceptions non moins fausses les différents termes dont elle est composée. Ainsi, il est impossible de n'être pas d'accord avec M. Ferraz quand il lui reproche d'avoir méconnu le caractère de la femme et les obligations de la mère en la réduisant dans la famille au rôle de moyen ou de ministre. En laissant de côté la question physiologique de la génération, où il semble cependant que les deux sexes soient également nécessaires, la mère a, pour son propre compte, et non pas seulement pour le compte du père et du mari, des devoirs à remplir et des droits à exercer à l'égard de ses enfants. Aucune puissance ne saurait la dispenser des unes et la dépouiller des autres. Elle a d'autres devoirs et d'autres droits à l'égard d'elle-même. Aussi, rien de plus absurde et de plus inique, de plus Immoral et de plus antichrétien que le pouvoir marital étendu jusqu'au droit de vie et de mort. Les mêmes réflexions s'appliquent à l'idée que se fait de Bonald de la puissance paternelle. Le père est sans doute une des causes de la naissance de l'enfant, il n'est pas la cause de ses facultés, de son organisation, de son âme, de son intelligence, de son libre arbitre. Tous ces dons naturels une fois parvenus à leur plein développement, que la tâche des parents, de la mère aussi bien que du père, est de procurer par l'éducation, l'enfant est devenu un homme; il l'est par cela même qu'il a atteint l'âge de la virilité ; en conservant envers les auteurs de ses jours des devoirs de recon-

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Baîssance, non fobéîssance, il ne relève que de sa conscience et des lois de la société.

A plus forte raison, le roi ou le pouvoir quelconque qui est investi des attributions de la souveraineté, ne peut-il être considéré comme la cause du peuple qu'il gouverne, ni le peuple comme un effet de cette cause, comme un enfant mineur dont la minorité ne doit jamais prendre fin. Il n'y a ici aucune application possible de la relation de cause à effet, il n'y a qu'une violence faite au sens des mots et au bon sens. La relation de cause à effet étant détruite, il n'y a plus à s'occuper du moyen ou du ministre par droit de naissance qui en était une partie intégrante. Au ministre par droit de naissance, on aura la faculté de substituer le ministre par droit de capacité et par droit d'élection.

Si l'institution divine de la monarchie absolue ou la monarchie absolue prise m elle-même ne trouve pas à s'appuyer sur des fondements plus solides, elle est tout aussi inacceptable que l'institution divine de la parole. Il serait difficile de dire laquelle de ces deux parties complètement disjointes de la doctrine de de Donald est à la fois la plus faible et la plus mal défendue. Étrangères aux matières de foi, au moins à celles que connaît l'Église catholique, elles ne sont pas moins étrangères à la raison et à la philosophie. Cependant elles ont régné pendant un certain nombre d'années, de 1815 à 1830, sur une nombreuse et importante classe de la société française et même européenne, sinon avec éclat, du moins avec autorité. D'où leur est venu ce succès? De ce qu'elles ont fourni à un parti triomphant des formules à l'aide desquelles il croyait pouvoir justifier, au nom de la philosophie et de la religion, ses passions, ses appétits, ses préjugés et sa victoire. 11 n'y a rien à quoi les partis soient plus sensibles, et il leur importe peu que les formules dont on leur a appris l'usage soient vraies ou fausses. Mais aujourd'hui il ne reste plus de celle inlluciice qu'un souvenir. On lit encore, on lira toujours les écrits de de Maistre; de de Donald on ne cite

plus que le nom et quelques maximes éparses. Mais si par hasard on continuait de consulter ses livres, ils soutiendraient difficilement la comparaison avec VEspnt des lois et même, en dépit des erreurs qu'il contient, avec le Contrat social.

UN

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