Mélanges, p
impersonnelle. Mais la raison considérée comme le Verbe comme le médiateur entre Dieu et l'homme, homme et Dieu tout ensemble; la iriplicité phénoménale et la trjplicité substantielle, révoltent son esprit amoureux de simplicité et de clarté, et son goût encore plus que son esprit. Dans Farticle que je citais tout à l'heure, celui qui est consacré aux Fragments philosophiques de M. Cousin, il n'en parle pas moins avec une certaine admiration du chef de l'éclectisme. Il rend justice à son prodigieux talent; et s'il mêle un peu d'ironie à la critique de ses doctrines, c'est sans amertume et avec une courtoisie irréprochable.
On peut regarder Thurot comme un éclectique indépendant et un spiritualiste convaincu. Ce n'est pas seulement un esprit clairvoyant, armé d'une vaste érudition; c'est une ame élevée, à laquelle toutes les belles causes, celle de la liberté de son pays, celle de l'émancipation de la Grèce, celle des études classiques, inspirent une généreuse ardeur.
LA MORALE ANGLAISE
Depuis longtemps il n'a paru en France et, autant qu'il nous en souvient, à l'étranger un livre de philosophie plus remarquable que l'ouvrage qui a pour titre la Morale anglaise K La solidité et la variété des connaissances qu'il atteste, la maturité d'esprit qui y règne, la vigmeur soutenue de la discussion, l'art d'être complet sans se perdre dans les détails et sans qu'il y en ait un d'inutile pour les vues d'ensemble, le style sobre et ferme où l'imagination, d'ailleurs très riche, est mise au service du raisonnement, feraient difficilement supposer que c'est l'œuvre d'un jeune homme de vingt-trois ans, si l'auteur lui-même, par un sentiment de modestie, ne nous informait de son âge. Nous ne voudrions cependant pas laisser croire un seul instant que nous acceptons toutes les doctrines que le jeune philosophe professe en son propre nom, ou plutôt qu'il a empruntées avec un peu trop de complaisance à un maitre à peine séparé de lui par quelques années. Dès à présent il nous parait
1. La Morale anglaise contemporaine ^ morale de VuHlité et de l'évolutioUf par M. Guyau, ouvrage couronné par TAcadémie des sciences morales et politiques. 1 volume in-8» de xii-420 pages, librairie Germer Baillière et G's Paris, 1879.
utile de faire des réserves contre quelques-unes de ses conclusions. Nous irions même jusqu'à prendre l'engagement do les combattre de toutes 'Wm forces, si l'auteur, entraîné par la force de la vérité et redressé à son insu par la rectitude naturelle de son jugement, ne nous devait épargner la moitié de la tâche.
Le présent volume fait suite à celui que M. Guyau a publié ei 1878 sous Ci titre ; la Morale d'Êpicure et ses rapports unm k$ doctrines contemporaines. 11 est sorti du même concours académique et répond à la même question. Cependant il peut être considéré, il forme véritablement un ouvrage distinct. La morale qui règne aujourd'hui presque sans partagé m Angleterre et qui commence à trouver parmi nous de jeunes et ardents partisans, la morale utilitaire comme on l'appelle, se rattache sans doute très étroitement à celle qu'Épicure enseignait, il y a plus de deux mille ans, à la Grèce; elle n'a pas d'autres principes que ceux qui ont inspiré au xvii« siècle les Maooimes de La Rochefoucauld et au xviii*= la doctrine de Fintérêt bien entendu de nos Encyclopédistes et de nos philosophes, particulièrement d'Helvétius. Cependant il est impossible de ne pas lui reconnaître une physionomie propre, originale et nationale. Elle a ses procédés de démonstration, entendus dans le sens de l'histoire naturelle, qui résultent d'une nouvelle psychologie, d'une nouvelle logique, et se compliquent d'une nouvelle théorie de la nature, ou du moins qui a des prétentions à la nouveauté : la théorie de l'évolution. Elle formerait, si elle était irraie, toute une science à part; ne Tétant pas, comme on porra bientôt s'en convaincre, elle représente non pas un système, mais une école de hardis esprits, plus subtils que profonds, plus ingénieux que solides, plus élevés que leurs ioctrines et chez qui la calme opiniâtreté des recherches tient lieu d'évidence. C'était donc un véritable service à rendre à l'histoire de la philosophie de notre temps de faire connaître exactement par une étude impartiale et sévère ces moralistes si différents de ceux que l'antiquité nous présente, de ceux que les temps modernes nous offrent ailleurs,
LA MORALE ANGLAISE
occupés en apparence à poursuivre le même but et à défendre la môme cause. Le service est encore plus grand, envers la morale et envers la philosophie tout entière, de les discuter un à un et de montrer ce qu'il y a d'illusion et de contradiction chez les interprètes d'une prétendue science qui veut passer pour positive. Cette double tâche a été remplie par M. Guyau avec un talent et une conscience qui défient toute critique. Sa manière d'exposer les systèmes peut être considérée comme un modèle. Il ne se contente pas de les réduire en propositions qui en contiennent exactement la substance : il remonte jusqu'à leur origine la plus éloignée et nous apprend comment s'enchaînent, comment s'expliquent les uns par les autres tous les éléments dont ils sont formés. Personne avant lui n'avait encore rendu compte avec le même degré de clarté de la morale de Bentham et de la philosophie générale de M. Herbert Spencer. Sa critique, sa discussion se ressent nécessairement de ce mode d'interprétation. Elle en est plus complète, plus pénétrante, plus maîtresse d'elle-même et Ton pourrait dire plus inexorable. Telle n'est pas cependant l'intention de l'auteur, car tous les systèmes ont à ses yeux leur utilité, aucun ne lui paraît dangereux. Ce n'est que pour les dogmes qu'il se montre sans indulgence et sans justice. « Tout dogme, dit-il, est foncièrement immoral en lui-môme *. » Voilà une sentence qui ne méritait pas de trouver place dans un pareil livre, auquel d'ailleurs elle ne se rattache par aucun lien. Nous ne doutons pas que l'auteur, quand l'histoire des religions lui sera aussi familière que celle des systèmes philosophiques, ne soit amené à une opinion toute différente.
L'école anglaise est représentée par un groupe d'écrivains assez nombreux et qui ont tous un nom plus ou moins célèbre. Mais elle doit principalement son influence et l'éclat croissant dont elle jouit depuis un demi-siècle à Jérémie Bentham, à John Stuart Mill et à Herbert Spencer. Obligé de nous borner, nous nous attacherons uniquement à donner