‹ Essais de critique philosophique [microform]Chapitre 72 sur 97 · Avant-propos, p. x · texte numérisé non relu

Avant-propos, p. x

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256 ESSAIS DE GHmilUB PillLOSOPHIQUE

«ne idée du travail analytique et critique que M. Guyau a consacré à chacun de ces trois philosophes, puis nous examiiierèis les conclusions qui! oppose en son propre nom â celles de Técole anglaise, embrassée dans son ensemble.

Jérémie Bentham est te vrai fondateur de cette école. Cm M qui a donné à la morale utilitaire les principes qu'elle professe encore aujourd'hui et qui lui a ouvert en grande partie la vaste carrière où elle continue de se mouvoir. La renommée qu'il lui a procurée dès l'origine n'est pas Inférieure à celle dont elle est redevable à ses successeurs. Le monde ne pouvait voir sans étonnement une tentative qui avait pour but de fonder sur l'égoïsme la régénération de la société, la réforme des lois, surtout des lois pénales, et la paix universelle. Bentham était d'ailleurs l'homme te! qu'ii voulait le refaire par son système. Cet apôtre eu plaisir, ce législateur de l'intérêt, a consacré sa longue carrière i au bonheur du genre humain, sans distinction de race ni de nationalité. « Le plus grand bonheur il plis grand nombre n, telle était sa devise empruntée à Priestley et qui est devenue, encore de son vivant, celle du Saint-Simonisme : « l'amélioration physique, morale et intellectuelle de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre ». N'ayant pas réussi, comme il l'espérait, à faire pénétrer ses liées en France à li faveur de la Révolution, il s'adressa successivement à la Pologne, à la Russie, aux États-Unis i'Amérique. Enfin, n'ayant pu faire accepter les applications de sa morale, il se résigna à en développer la théorie, et c'est à cette œuvre qu'il consacra le reste de sa vie et son activité infatigable.

ta nature, selon lut, a placé le genre humain sous Tempire de deux maîtres souverains : la peine et le plaisir. Nous leur devons toutes nos idées, nous leur rapportons tous nos jugements, toutes les déterminations de notre vie.... Ces sentiments éternels et irrésistibles doivent être la plus grande étude du moraliste et du législateur. Le plaisir,

I. Né à Londres en 1748, il est mort dans la même ville en 1832.

LA MORALE ANGLAISE

c'est le bien; la peine, c'est le mal. Le plaisir pris pour but de la vie et élevé à son maximum, voilà ce qui est l'utilité. L'utilité n'est donc pas seulement le souverain bien, comme disaient les anciens, il est le bien unique, il n'en existe et nous n'en concevons pas d'autre.

Bentham n'admet pas même la distinction universellement reconnue entre l'utile et l'agréable. Tout ce qui est agréable, il le regarde comme utile, à moins qu'il ne nous cause par ses suites plus de peine que de plaisir; et la peine aussi est utile quand elle peut devenir une source de sensations agréables, ou quand elle nous épargne une peine

plus grande.

Toutes ces propositions qu*Épicure avait soutenues longtemps avant lui, Bentham les donne pour des axiomes. 11 n'admet pas qu'on les discute, parce qu'on ne discute pas l'évidence. Toute morale qui invoque d'autres principes est un tissu d'allégations inintelligibles, adoptées de confiance sur la foi d'autrui, ipse dixit, et que Bentham appelle plaisamment Vipsedixitisme . Cette morale de convention est précisément le contraire de la morale naturelle. Elle approuve ce qui est pour nous une source de peine, et ce qui tend à nous procurer du plaisir est l'objet de sa réprobation. Elle a pour dernier résultat l'ascétisme, le comble de la déraison, si nous en croyons le fondateur de la philosophie utilitaire.

Il y a aussi des moralistes qui prennent pour règle de nos actions ce qu'ils appellent le sens moral, le droit naturel, le sentiment. Mais sous toutes ces dénominations, lorsqu'on les soumet à l'analyse, on ne découvre, selon Bentham, que les sensations du plaisir et de la peine, que la sympathie ou l'antipathie, que les calculs de l'égoïsme ou de l'orgueil : toutes choses qui rentrent dans le domaine de l'intérêt, c'est-à-dire, en définitive, du plaisir. Ne parlez pas de devoir, « le mot même, dit Bentham, a quelque chose de désagréable et de répulsif». D'ailleurs, quand les moralistes le prononcent devant nous, tout le monde pense à ses intérêts. Ne parlez pas de la conscience, elle n'est que l'opinion

favorable ou défavorable que chacun se fait de sa propre conduite. Ainsi, avec la morale elle-même, c'est aussi la langue de la morale qui est à réformer complètement, et il n'y a pas jusqu'à son nom qu'on ne lui conseille d'abandonner. Elle s'appellera désormais la déontologie.

^ Qu'est-ce que la déontologie? C'est la science qui régularise l'égoïsme. Sa principale tâche consiste à nous apprendre, d'une part, que le désintéressement est une sottise; de l'autre, que tout acte immoral est un faux calcul de l'intérêt personnel. L'homme désintéressé, en se sacrifiant aux autres, s'écarte plus de la saine raison et en ce sens est plus Màmable que l'homme vicieux ou criminel qui sacrifie les autres à soi. Mais l'homme vicieux ou criminel se trompe aussi, quoique à un moindre degré, parce qu'il oublie que tes plaisirs dont il «st redevable au vice et au crime sont bien inférieurs aux peines qui les accompagnent.

Cela n'empêche pas la déontologie d'être une maitresse ëê vertu et de bienveillance universelle, pourvu que ces mots soient entendus dans leur véritable sens, celui que leur donne la morale utilitaire. La vertu, ce n'est pas cette entité fictive, cet être de raison que poursuit la morale ascétique : c'est cette façon d'agir qui accroît autant que possible le nombre et l'intensité de nos plaisirs, qui diminue dans la même proportion le nombre et l'intensité de nos peines. C'est ce que Bentham appelle, dans son langage souvent barbife, maximiser les plaisirs et minimiser les peines. La vertu consiste uniquement à nous procurer, tout à la fois par un calcul de l'intelligence et par un effort de la volonté, ce double résultat; et ce résultat, quand nous sommes parvenus à nous l'assurer par l'habitude, n'est pas autre chose que le bonheur. La vertu se confond donc avec l'art d'être heureux : il serait plus juste de dire avec l'art de jouir.

Mais au nombre des plaisirs dont notre bonheur se compose se trouve celui de la sympathie, de l'affection que nous inspirons à nos semblables et de celle que nos semblables nous inspirent. Ce plaisir n'est pas moins égoïste que les plus vulgaires plaisirs des sens; car c'est pour nous que nous

LA MORALE ANGLAISE

le recherchons et non pour les autres. Or on ne 1 obtient qu'en montrant aux autres les mêmes sentiments, la même bienveillance que nous désirons qu'ils aient pour nous. La bienveillance se témoigne par des actes, par le sacrifice que nous faisons d'une certaine part de notre bonheur au bonheur d autrui. Seulement il ne faut pas oublier que le but de ce sacrifice, c'est la jouissance qui en sera le fruit ou que nous espérons en tirer, et qui sera, selon nos calculs, supérieure à celle dont nous nous sommes privés. Ainsi donc c'est par intérêt que nous sommes bienveillants ; et comme la sympathie, en s'étendant de proche en proche, peut embrasser la totalité du genre humain et descendre jusqu'aux animaux, l'égoïsme sera la base de la bienveillance universelle.

Ce n'est pas seulement par la bienveillance égoïste ou la sympathie intéressée que le bonheur de chacun est étroitement uni à celui des autres ou le bonheur individuel au bonheur général : c'est encore par un autre lien plus matériel et plus positif, celui qui existe entre les intérêts. A les considérer dans leur généralité, les intérêts sont les mêmes pour tous les membres de la société; de sorte qu'en travaillant à mon propre bonheur je travaille à celui de mes semblables; et réciproquement, quand je travaille au bonheur de mes semblables, c'est le mien qui sera le fruit de mes efforts. Quand je parie de mon bonheur, je ne puis donc entendre autre chose que la réalisation de la formule que nous avons citée en commençant : « le plus grand bonheur du plus* grand nombre ».

Il est vraiment étrange de voir la morale de l'égoïsme et du plaisir aboutir à cette conclusion philanthropique. La surprise sera plus grande encore quand on connaîtra le moyen d'appréciation et de comparaison appliqué par Bentham aux diverses espèces de plaisirs que comporte la nature humaine. Il se garde bien de leur imposer un ordre hiérarchique. Il ne distingue pas entre les plaisirs des sens et les plaisirs de l'esprit, entre les plaisirs du corps et ceux de l'àme, estimant les uns et méprisant les autres.

Dans sa pensée, tous les plaisirs se valent et ne diffèrent entre eux que par la quantité, que par le plus et le moins ii j0iilssance qu'ils représentent. Of la quantité s'évalue il nombres et s'exprime en chiffres, elle tombe sous les lois du calcul ou de l'arithmétique. Il y a donc une arithmétique des plaisirs, une arithmétique morale sans laquelle on ne comprend rien à la conduite de la vie et que Bentham nom présente comme une des parties les plus importantes de son système.

Pour savoir si un plaisir est plus ou moins grand qu'un autre, ou s'il est plus ou moins grand que la peine qui raccompagne, il faudra les considérer et les comparer liui à l'autre sous les aspects suivants : l'intensité, la durée, la certitude, la proximité. Il est évident qu'un plaisir intense, un plaisir durable, un plaisir certain, un plaisir prochain, vaudra mieux ou devra être compté plus qu'un plaisir superficiel, fugitif, incertain et éloigné. Mais ce n'est pas tout, il faudra aussi se demander si le plaisir ou la peine qu'on veut évaluer ont plus ou moins de pureté, plus ou moins de fécondité, plus ou moins d'étendue, c'est-àdire si le plaisir est plus ou moins mélangé de peine et la peine de plaisir ; s'ils sont plus ou moins propres à engenirer d'autres plaisirs et d'autres peines; enfin s'ils produisent plus ou moins d'effet hors de l'individu qui les éprouve. Toutes les peines et tous les plaisirs, si nous en croyons Bentham, nous présentent ces sept propriétés ; et c'est par une comparaison qui passera successivement de l'une de ces propriétés à l'autre que les plaisirs et les peines seront évalués avec exactitude, que nous saurons s'il y a pour nous, à les rechercher, profit ou perte.

C'est dans cette arithmétique bien plus que dans les principes généraux qu'il faut chercher le caractère propre, nous n'osons pas dire l'originalité de la morale de Bentham. Mais ce serait mal connaître Bentham que de ne voir en lui que le moraliste. 11 a fait entrer dans son système la législation, surtout la législation criminelle; c'est Là qu'il a développé ses vues les plus profondes, les plus pcr-

LA MORALE ANGLAISE ^^l

sonnelles, et qu'il a déposé le germe de plusieurs réformes importantes, introduites après lui dans nos lois pénales, a l'honneur de l'humanité et de la justice.

Ainsi que l'exigent ses opinions sur la nature générale de l'homme, sur les mobiles de toutes nos actions et la source de toutes nos pensées, il nie l'existence d'un droit naturel et de certaines lois nécessaires, immuables, que l'homme apporterait avec lui en naissant et qui seraient écrits dans toutes les consciences. Aussi n'a-t-il pas assez de sarcasmes contre la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen émanée de notre première Constituante. Il n y voit qu'un sophisme, un sophisme anarchique. Pour lui il n'y a pas d'autres lois que celles que fait le législateur, pas d'autres droits que ceux que les lois mêmes ont créés, et à tous ces droits correspondent des obligations également créées par le législateur. Les premiers représentent les bénéfices de la société; les secondes en sont les charges. Les premiers sont des permissions ou fautorisation de faire certaines choses; les secondes sont des interdictions. Et comme, pour les faire respecter les uns et les autres, il est nécessaire d'y attacher une sanction, c'est-à-dire une peine, toute loi se ramène à une loi pénale.

La loi est donc un mal par cette double raison qu'elle restreint les moyens d'action que nous tenons de la nature, et qu'elle inflige une souffrance à ceux qui refusent de lui obéir. Cela est vrai; mais le mal que fait la loi, qui est attaché à son existence même, est un mal nécessaire qu'il faut souffrir en vue d'un bien ou pour échapper à un mal plus grand, celui que les hommes se feraient les uns aux autres, s'ils avaient le pouvoir de faire tout ce qui

leur plait.

De là celte conséquence, quil faut légiférer le moins possible, qu'il faut renfermer la loi dans les limites où elle est absolument nécessaire, et elle n'est absolument nécessaire, dans son action purement coercitive, que pour empêcher les individus de se nuire les uns aux autres. Dans les cas, au contraire, où ils ne peuvent nuire qu'à eux-mêmes,

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on doit leur laisser le plus de liberté possible. C'est ainsi qne, an nom du plaisir et de lintérêt, Bentham arrive à défendre une des maximes les plus chères aux amis de la liberté.

Mais voici d'autres propositions qui, sans avoir la même généralité, ne sont pas moins dignes d'être remarquées. Puisque la loi est an moindre mal pour empêcher uii mal plus grand, le mal qu'elle fait souffrir à titre de sanction ne doit jamais égaler celui qu'elle doit réprimer. La peine doit être efficace, mais ne doit jamais dépasser la mesure qui est nécessaire pour la rendre telle. C'est Ihumanité introduite dans la législation pénale qui , selon la remarque de Rossi, a paru pendant de longs siècles rivaliser de cruauté avec le crime.

Afin de rendre exécutable cette règle de législation, Bentham a imaginé toute une science qu'il désigne sous le nom de pathologie mentale. Elle consiste à étudier les diverses circonstances qui agissent sur la sensibilité humaine et ont le pouvoir de l'accroître ou de la diminuer. On arrivera par ce moyen à varier la peine suivant l'effet qu'elle doit produire sur le coupable ; car, selon notre réformateur, il n'est nen de plus faux que cet adage : « Les mômes peines pour les mêmes délits ». Il y a des châtiments qui glissent sur certaines âmes, tandis qu'ils pénètrent profondément dans quelques autres. C'est manquer à la justice que de les traiter de la même manière. Or les circonstances qui agissent sur notre sensibilité sont de plusieurs espèces. 11 en est de fort importantes, mais qu'il est difficile de saisir • p» exemple le tempérament, la santé, la force, la fermeté d'âme, les habitudes, le développement de l'intelligence, etc. Il en est d'autres de moindre influence, tels que l'âge, le sexe, le rang, l'éducation, la profession, le climat, la race. Celles-là, il est facile de les constater, et la législation pénale, surtout la justice, qui en est linterprète, est obligée d'en tenir compte. Toutes ces idées se résument aans celle des circonstances atténuantes, acceptée par nos lois et consacrée par nos mœurs.

LA MORALE ANGLAISE -°'

Si la peine doit être proportionnée à la sensibilité présu-

S 1!, rnuDable elle doit l'être, à plus forte raison, a la

" 1 dTdéW Or la gravité du délit doit se mesurer,

X Ben^am non sur 'la perversité de nutentio« mais

i U eravité et l'étendue du dommage cause H y a le

f folp premier ordre : c'est celui qui atteint directedommage de premier orare ^^ ^ . ^^^

Zl n vT e dlma de seLd ordre : c'est l'inquiétude „riS e crime dans le sein de la société et le danger EnaÏÏu mauvais exemple. Il y a enfin le dommage de Ss^eme ordre : c'est le découragement, l'inertie morale ou ga-nela société en présence du crime reste impum îous ces dommages seront pris en considération dans le PhniT an châtiment destiné â les prévenir.

ïïalsrérSère pénal qu'il leur attribue dans tous les carSm ne croiî pas que ieslçjs aient un^-" Doùr but de réprimer les actes nuisibles a la société -U «^nL au'elles doivent aussi provoquer ceux qui lui sont S Le actes utiles sont ceux qui contribuent plus ou mofns dSctement au bonheur social. Or, selon Ben ham, S applique à toutes les questions sa méthode anthmetique. feboSeur social se compose de quatre élémenl. : la subsi^ tance, l'abondance, l'égalité, la sûreté. Comment fera le législateur pour assurer la jouissance de ces biens au pays sur lequel s'exerce son autorité? 11 considérera que la subsistance et la sûreté représentent le nécessaire, que 1 égalité et l'abondance sont le superflu : par conséquent il mettra tous ses soins à procurer d'abord les deux premières.

La sûreté est l'objet principal des lois. Sans les Ims, eue n'existerait à aucun degré ni pour la vie ni pour la propriété des membres de la société. Il sufflt qu'elle existe pour que la subsistance d'un peuple soit garantie d'une manière générale • car la subsistance est fournie par le travail, et le travail 'est proportionné à la sûreté des travailleurs, laquelle comprend aussi leur liberté. Cependant Benlham ne se contente pas de ce moyen général et indirect de pourvmr a la subsistance de la population d'un État. Il désire qu'on s oc-

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cupe de lextinclion de la misère, et il pense que la voie la plus sûre pour y arriver, c'est la charité légale ou, pour l'appeler du nom qu'elle porte en Angleterre, le taxe des pauvres élevée an niveau et répartie en proportion des besoins. Quoique le mot d'équité n'ait aucun sens dans son système, Bentham s'efforce de démontrer que cette taxe est équitable « Le titre de l'indigent comme indigent est plus fort, dit-il, que le titre de propriétaire d'un superflu comme propriétaire. » Sa d'autres termes : le droit de l'indigent à «re secouru est supérieur au droit de propriété quand le propriétaire possède plus que le nécessaire. Au reste la propriété, selon Bentham, est une pure création de la' loi qui ne se justifie et ne s'explique que par l'intérêt social Donc la loi peut, en vue de ce même intérêt, être considérée dnn antre point de Tiie.

Une fois qu'il aura pourvu à la subsistance et à la sûreté de I Etat, le législateur s'occupera à lui procurer aussi labondance et l'égalité. L'abondance comprend le luxe, et le luxe est indispensable au bonheur des nations; car pour avoir le nécessaire « faut posséder le superflu. Mais les lois nont pas le pouvoir de créer directement cet élément du bonheur public U est la conséquence indirecte de la nrofeclinn accordée au travail, des garanties laissées à la propriét et des désirs naturels de l'homme qui grandissent avec .a puissance et son bien-être. Quant à l'égalité, elle n'e^t nas autre chose pour Bentham que l'égalité des biens Entendue dans ce sens, elle est désirable. Mais comment l'établir' une nouvelle distribution des biens produit les plus grands

destruction âa travaU et de 1» bienveillance mutuelle des hommes. N'ayant rien è perdre ni rien à acquérir les hommes s'endormiront dans une lâche oisiveté et n'auront pas plus le désir que le pouvoir de se rendre utiles les uns aux autres. Cependant, avec 1» temps, avec la liberté de imdustne et dn commerce, avec les progrès de l'agriculmr«, arec l'abolition des monopoles et des substitutrons et quelques autres mesures législatives, on verra les grandes

LA MORALE ANGLAISE

nroDriétés se subdiviser peu à peu, un plus grand nora- Le d'hommes participer à une modeste aisance et les sociétés se rapprocher de plus en plus de l'égalité des

Tel* est dans ses éléments les plus essentiels, le système de Bentham, que les philosophes dont nous allons nous occuper n'ont eu qu'à développer sur plusieurs points et a corriger sur quelques autres, pour en tirer la morale utilitaire aujourd'hui professée avec tant d'éclat en Angleterre et devenue l'objet d'une préoccupation sérieuse dans d'autres

^llevé par son père, James Mill, à considérer la doctrine de Bentham comme l'expression la plus complète de la science morale, John Stuart Mill, dès qu'il osa la juger par lui-même, ne tarda pas à s'apercevoir qu'elle contenait a la fois des exagérations et des lacunes, et il se chargea de les faire disparaître par des réformes importantes. Il commença par lui donner une méthode; car Tarithmétique morale dont nous avons parlé n'est pas une méthode, mais un procède. Bentham affirme les propositions d'où dérivent toutes ses idées; il ne dit pas comment son esprit y a été conduit m pourquoi il les tient pour vraies. John Stuart Mill sent le besoin de résoudre ce problème, qui est précisément celui de la méthode. Il n'y a, selon lui, en philosophie et par conséquent en morale, que deux écoles que la méthode sépare et qui, séparées sur ce point,le sont sur tout le reste. D'après l'école intuitive, les principes sur lesquels repose notre connaissance du vrai et du bien sont des propositions évidentes par elles-mêmes, évidentes a priori, dont il ne reste qu'à faire sortir les conséquences par voie de déduction. D'après l'école inductive, le bien et le mal, le vrai et le faux sont des matières d'observation et d'expérience. En un mot, il n'y a que des faits et pas de principes. Constatés par l'observation, les faits sont généralisés et érigés en lois pr l'induction. C'est pour la méthode d'induction que Stuart Mill se prononce.

Au nom de la méthode inductive, il nie la liberté, que

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Benlham nie aussi, mais sans en donner la raison La volonté, selon Stuart Mill, n'est pas libre, car nous ne vonions que ce que nous désirons, la volonté est fille du désir et le désir se confond avec le plaisir. On désire une chose parce qu'on la trouve agréable ; une autre nous inspire de l'aversion parce qu'on la trouve pénible. Toute volonté en même temps qu'elle tombe sous la loi du déterminisme est donc nécessairement égoïste, intéressée, personnelle comme le plaisir. Mais dans le plaisir personnel lui-même et dans les désirs dont il est l'objet, il y a un élément qui dépasse I egoisme : « c'est le désir d'être en harmonie avec nos semblables. >. Cela veut dire, comme Bentham avait déjà essayé de nous le persuader, que le véritable égoisme consiste à n'être point égoïste. Mais au sentiment vague et essentiellement variable de la sympathie, dont s'était contenté son prédécesseur et son maître, Stuart Mill substitue le sentinmt général et constant de la sociabilité. « L'état de société, dit-il, est en même temps si naturel, si nécessaire «t SI habituel à l'homme, que, à moins de circonstances rares et d'un effort d'isolement volontaire, il ne se considère jamais que comme un membre d'un corps, et cette association s'affermit de plus en plus à mesure que l'humanité s'éloigne de l'état d'indépendance sauvage. Par conséquent toute condition essentielle à un état de société fait chaque jour plus inséparablement partie de la conception qu'a chaque individu de l'état de choses au milieu duquel il est né et qui est la destinée de l'homme '.

L'opinion de Stuart Mill, telle qu'elle ressort de ces H<Ties c'est que l'homme n'est pas seulement uni à la société de ses semblables par an désir naturel ou par un penchant impérieux de sa sensibilité, mais que son intelligence même ne conçoit pour lui d'existence possible que celle qui s accorde avec les conditions nécessaires de l'ordre social Voilà, il faut en convenir, un effet étrange de notre incurable egoisme et un miracle inattendu de l'association des

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