id., p. m
*« i Af
LA MORALE ANGLAISE
et il s'efforce de ralténuer en disant que le sacrifice qui nous est demandé n'est nécessaire que dans une société imparfaite comme la nôtre. Il sera inutile dans l'avenir, quand la société sera mieux organisée. Que nous importe? Il n'en est pas moins inexplicable et injustifiable pour la morale utilitaire.
Stuarl Mill, dans sa morale, nous offre constamment le spectacle d'un esprit naturellement élevé, d'une âme généreuse qui, par l'effet de l'éducation beaucoup plus que par un choix réfléchi, a été engagé dès sa jeunesse dans un système borné et desséchant. L'àme proteste contre le système sans avoir la force de s'en affranchir et, alors même qu'elle l'abandonne au fond, elle en conserve encore le langage et les formules essentielles. Nous en trouvous la preuve dans tout ce qui précède, mais particulièrement dans ces ligues ^ : w Pour être heureux, il n'est qu'un seul moyen, qui consiste à prendre pour but de la vie, non pas le bonheur, mais quelque fin étrangère au bonheur. Que votre intelligence, votre analyse, votre examen de conscience s'absorbe dans cette recherche, et vous respirerez le bonheur avec l'air sans le remarquer, sans y penser, sans demander à l'imagination de le figurer par anticipation, et aussi sans le mettre en fuite par une fatale manie de le mettre en question. »
On sait que Stuart Mill ne s'est pas moins occupé de politique et de législation que de psychologie et de morale. La politique et la législation constituent pour lui un art, Vart social, dont le but est ai conduire les hommes réunis en société, de conduire les peuples vers la plus grande somme de bonheur que la nature humaine puisse atteindre. Le sentiment de la justice est le principal ressort dont il devra faire usage.
Mais qu'est-ce que la justice pour Stuart Mill? En répondant à cette question il nous laisse apercevoir de nouveau la lutte qui existe dans son esprit entre le principe de l'in-
1. Klies sont tirées de VAuiobiographic de Stuart Mill et citées par M. Guyau, p. 115.
lérêt et la vague conception d'un principe supérieur. La justice, d'après lui, est la conformité à la loi ou à ce qui devrait être la loi. 11 admet donc implicitement une loi intérieure au-dessus de la loi positive. Arrivant à la définition de la loi elle-même, il fait consister son essence dans la sanction, c'est-à-dire dans la pénalité. « Nous ne disons qu'une chose est mal que lorsque nous entendons que celui qui la fait devrait être puni d'une façon ou d'une autre. » Ce sont ses propres expressions K Mais n'admet-il qu'une pénalité matérielle ou légale? Non, il admet aussi une pénalité morale, à savoir le remords, dont nous parlions tout à l'heure, et la désapprobation de l'opinion pubHque, qui supplée au silence ou à l'impuissance de la loi.
Essayant d'expliquer l'idée de la justice ainsi ramenée à la sanction pénale ou au désir de punir, Stuart Mill en trouve l'origine, non seulement dans les sentiments égoïstes de l'homme, mais dans les instincts de l'animal. L'homme est naturellement porté à repousser une agression et à punir l'agresseur. Puis il étend ce sentiment à ses semblables par sympathie. Voyant un autre homme attaqué, il a également le désir de repousser et de punir l'agression, comme s'il s'agissait de lui-même. L'instinct des animaux produit les mêmes effets. Les animaux repoussent l'agression et la châtient non seulement quand il s'agit d'eux, mais quand il s'agit d'un autre animal de leur espèce. Le chien éprouve cet instinct en faveur de l'homme, qu'il défend et qu'il venge au péril de sa vie. Que cet instinct animal, que ce sentiment égoïste de la défense personnelle et la sympathie de l'homme pour son semblable soient développés et comme transfigurés par le sentiment social, qu'ils s'étendent de proche en proche jusqu'à embrasser le genre humain, qu'ils soient consacrés par l'autorité de la loi et se manifestent par la puissance du châtiment : ils seront cette vertu désintéressée, absolument obligatoire, presque divine, qui s'appelle la justice. 11 y a des moments où Stuart Mill parle de
"iil