Passage cité par M. GuyaUj p
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ESSAIS DE CftITIQUE PHILOSOPHIQUE
LA MORALE ANGLAISE
une cause effective, mais comme une cause finale de nos actions; ou, pour parler plus clairement, nous ne sommes pas libres, mais nous nous efforçons de le devenir avec l'humanité, avec la nature eaiière, parce que nous avons l'idée de la liberté et que, ayant celte idée, nous nous appliquons à la réaliser dans notre vie, elle devient pour nous le but, l'idéal dont nous approchons de plus en plus sans f aUeiûdre; car comment se flatter d'atteindre à la perfection?
Dans celte théorie, que nous avons essayé de ramener à son expression la plus simple et la plus claire, on remar* quera d'abord avec quelque surprise qu'il ne s'agit pas seulement de la liberté de i'homme, mais de celle de l'uuimu eatier et de chacun des êtres qui y sont compris. Oa se représente difficilement la liberté de l'univers; mais M. Guyau nous dit que la liberté n'est qu'une idée, et une idée qui ne se réalisera jamais, ou dont la réalisation, sans cesse poursuivie, ne sera jamais complète. S'il en est ainsi, ia liberté n'appartient pas plus à l'homme qu'à la nature, pas plus à Dieu qu'à l'homme ; car si Dieu est libre, il Test réellement et non pas idéalement. Admettons, cependant, qull y a des degrés dans la liberté et que l'homme, à mesure qu'il approche de l'idéal que la liberté lui présente, devient de plus en plus libre ; alors se présente une autre objection : la liberté ne sera plus seulement une idée, elle sera une réalité. Ce n'est pas encore la dernière difficulté fu'entraine après elle cette manière de voir. Comment l'homme approchera-t-il pu i peu de la liberté idéale , cause finale de toutes ses actions, et se rendra-t-ii m réalité de plus en plus libre? Si c'est par un libre usage de sa volonté et de toutes ses facultés, il possède déjà la liberté qu'il désire, il la possède intégralement, il n'a plus à l'acquérir : si c'est involontairement, par l'enchaînement fatal des phénomènes qui se passent en lui et hors de lui, la liberté sera l'effet de la nécessité, ou, si l'on aime mieux l'appeler ainsi, du déterminisme; il y aura deux choses contradictoires dont l'une aura produit l'autre, et c'est la
moindre des deux qui aura produit la plus grande, c'est à celle qui est aveugle et irresponsable qu'il faudra faire remonter toute œuvre de moralité et d'intelligence.
Nous n'avons pas à discuter ici les arguments que M. Guyau emprunte à la scolastique pour les opposer au libre arbitre; mais voici un fait qui ne parait guère susceptible d'être révoqué en doute. S'il y a quelque chose de personnel au monde, c'est assurément la liberté, car elle est la personnalité même. Sans elle, au-dessous d'elle, on trouve dans la nature l'individualité, les différents degrés de la vie, même un commencement d'intelligence, mais rien qui ressemble à une personne, à un moi qui se sait responsable devant sa propre conscience avant de l'être aux yeux de ses semblables. Eh bien! selon M. Guyau, la liberté n'appartient pas plus à l'homme qu'à n'importe quel autre être, elle appartient en particulier et en commun à tous les êtres; elle est le principe et la fin de l'univers. « Si nous pouvions, écrit-il S pénétrer au fond des choses, qui sait si nous ne serions pas étonnés de n'y plus découvrir la même diversité, les mêmes oppositions qu'au dehors? La liberté, loi universelle, redeviendrait ainsi cause universelle; elle serait tout ensemble, en un sens supérieur, le principe et le terme de l'action. A ce large point de vue, en effet, causalité et finalité ne font plus qu'un, et comme la morale repose sur ces deux idées, la morale ne se trouverait-elle pas fondée par là même? Elle prendrait pour but de réaliser l'idéal absolu de liberté, d'union et d'harmonie que tous les êtres portent en eux, parfois à leur insu, et qui constitue pour chacun la perfection finale à laquelle ils aspirent d'une façon consciente ou inconsciente. »
Nous retrouverons plus tard les idées de M. Guyau sur la morale de l'avenir, qu'il semble nous annoncer, comme on nous annonçait, il y a quelques années, la musique de Tavenir. Nous ne voulons nous occuper en ce moment que
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LA MORALE ANGLAISE
de celte liberté dont il apporte la promesse à tous les êtres de la nature, à la nature elle-même prise dans son ensemble. Si je ne puis faire vers la liberté un seul pas sans être suivi et accompagné de l'univers entier, ou si runivers entier, s'avançant vers la liberté, m'entraîne nécessairement à sa suite, comme la mer dans son mouvement de flux et de reflux entraine chacun de ses flots, il est clair que la liberté n'existe pas pour moi. Elle n'existe pas davantage si elle consiste en un certain état, un état de ma volonté, que je B© pnfs conserver qu'à la condition que toute la nature le partage et le conserve avec moi. Ce que vous appelez la liberté absolue ne sera alors que l'absolue dépendance. Enfin, comment imaginer que l'idéal le liberté que chaque être, dites-vous, porte en soi, soit ii mêilie que celui qui est dans ma propre conscience? Les animaux, tes plantes, les astres, les atomes du règne minéral seront-ils libres un jour comme nous le sommes nous-mêmes ou comme nous sommes destinés à le devenir d'après votre système? Admettons, selon la définition qu'on BOUS en donne, que liberté soit synonyme de perfection, OE ne sera pas plus avancé, on ne comprendra pas que la perfection de l'univers et celle des corps animés ou inanimés dont il est l'assemblage, soient identiques à celle d'une àme qui réfléchit, qui aime et qui veut. .
Pour donner une apparence de raison à cette façon de concevoir soit la liberté, soit la perfection, il faut se déclarer en faveur de l'évolution, non seulement de l'évolution appliquée aux espèces vivantes, comme celle que Darwin s'efforce de soutenir, mais de l'évolution universelle, comme la comprend M. Herbert Spencer, et d'une évolution plus étendue encore s'il est possible. C'est aussi le parti que prend M. Guyau. Il y a toutefois, à l'en croire, une différence essentielle entre l'opinion qu'il s'est faite sur ce sujet et la théorie évolulionniste, telle que l'admettent les moralistes anglais de l'école utilitaire. D'après ces derniers, la variabilité et la transformation des espèces démontrent l'absence d'un idéal moral dans l'espèce
humaine, et cette base, à laquelle on donnait autrefois tant d'importance, étant enlevée à la morale, ils la remplacent par l'intérêt. D'après son propre système, l'idéal moral existerait déjà dans la nature animale et ne ferait que se développer dans l'homme; de sorte que, au lieu d'être en opposition avec l'évolution, il en serait, en quelque sorte, la raison; il en serait, comme on l'a déjà dit de la liberté, la cause et la fin. Ici nous ne pouvons mieux faire que de laisser l'auteur s'expliquer lui-même :
« Si on arrive, dit-il, à démontrer, comme cela est à peu près certain, que l'homme descend des animaux, il ne s'ensuivra pas qu'il soit à jamais livré au fatalisme de l'intérêt; car on pourra encore supposer que le germe de la liberté et de la moralité existe jusque dans les animaux, comme il existe chez les sauvages les plus voisins de la brute, comme il existait chez nos pères, les hommes primitifs. Si l'homme des âges tertiaire et quaternaire était probablement plus près de l'animal que le dernier des sauvages d'à présent, sa morale devait ressembler fort à celle que pratique le loup ou le renard K »
Mais ce n'est là qu'un début relativement timide; voici des lignes plus hardies : « Maintenant, si l'on ne veut pas mettre un abime entre le reste des êtres et l'humanité, si Ton ne veut pas faire de celle-ci comme un petit monde sans entrée et sans issue, si l'on veut expliquer rationnellement l'origine de l'homme et relier la race humaine aux autres races vivantes, pourquoi ne pas relier aussi à l'esprit humain cet esprit encore ignorant de lui-même qui agite intérieurement la nature? Pourquoi fermer la nature à toute volonté du mieux, à toute moralité? Pourquoi défendre aux autres êtres, si infimes qu'ils soient, d'avoir quelque ouverture sur l'idéal? S'ils portent déjà en eux par avance la grande humanité dont ils sont les ancêtres, ils doivent en avoir aussi, à quelque degré, les aspirations et les désirs. Ainsi dorment dans le noir charbon la lumière