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El quelles preuves en donne-t-il? D*abord une preuve de raisonnement. Le sentiment du divin, dont on trouve la manifestation jusque dans les cultes les plus informes, ne pouvant être autre chose, selon M. de Pressensé, que le sentiment de l'infinî, ûe l'absolu, implique nécessairement le monothéisme. A ce raisonnement métaphysique viennent sa joindre les récits des voyageurs, recueillis et commentés par certains érudits, sur les croyances religieuses des Nègres, des Zoulous, des Ashantis, des Bassoutos, des Peaux-Rouges, etc. C'est ce qu'on nous donne pour une preuve de fait. Mais aucune de ces deux prétendues preuves n'est acceptable. Il y a loin du vague sentiment qu'a le sauvage d'une certaine puissance surnaturelle, quoique visible, qui domine particulièrement sa tribu, à l'idée, nous dirons même au sentiment de la divinité, à l'idée ou au sentiment de l'infini. Il y a moins loin, mais il y a encore une énorme distance entre les dieux particuliers, les dieux de la race ou de la cité, les dieux du fleuve, de la montagne, de la forêt, qu'adore le polythéiste, et les dieux supérieurs de la terre, Al la Hiir, il cîel, de la lumière, des ténèbres, al sortoul un roi ûm dieux, maitre du monde. Nous voyons, par Thistoire de la mythologie grecque, avec quelle peine la puissance de Jupiter s'est substituée à celle des dieux antérieurs et inférieurs. La Bible, quand on la lit sais prévention et sans parti pris, nous offre à peu près le même spectacle. Les Élohim, c'est-à-dire les dieux pris dans leur ensemble, la puissance des dieux, ont précédé dans le gouvernement du monde l'autorité de Jéhovah. Jéhovah lui-même, avant que les grands prophètes en eussent fait le père de toutes les nations et la providence de l'univers, était le patrimoine d'une famille, le dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, puis le dieu et le roi du peuple d'Israël. Quant aux récits des voyageurs sur les idées religieuses des tribus sauvages de l'Afrique et de l'Amérique, nous prenons la liberté de ne les compter pour rien. Ce n'est pas que nous ayons des doutes sur la sincérité des auteurs de ces récits, mais il a pu arriver, ou qu'ils
ne comprissent pas exactement les sentiments, les pensées, les vagues traditions des races incultes qu'ils interrogeaient dans des langues à peine formées, ou que les hommes qui leur répondaient au nom de ces races ne leur eussent pas dit la vérité et eussent cherché, après une certaine initiation aux idées chrétiennes, à se faire valoir auprès de leurs hôtes civilisés. On remarquera que depuis bien longtemps les savants les plus profonds, après les avoir scrutés dans tous les sens, ne sont pas encore parvenus à se mettre d'accord sur le sens des textes bibliques et évangéliques, à plus forte raison sur le sens des Védas, des Soutras, du Zend Avesta, et l'on voudrait que nous connaissions à fond la théologie des Bassoutos, des Ashantis, des Nègres et des Zoulous, laquelle ne repose sur aucun monument, n'a aucune fixité et peut à peine se communiquer par la parole humaine ! Nous nous déclarons absolument incapable d'un tel degré de
confiance.
Nous signalerons enfin un troisième point sur lequel il est difficile de s'entendre avec M. de Pressensé. Il prétend que la généralité du genre humain, sans en excepter les peuples fétichistes et sauvages, a cru à fimmortalité spirituelle de l'âme, ou du moins à ce qu'on pourrait appeler une immortalité morale, c'est-à-dire à la rémunération du bien et du mal dans une existence supérieure à notre existence terrestre, avant de se représenter la vie à venir comme une continuation imparfaite et comme une image affaiblie de la vie présente. Toute l'histoire des croyances religieuses, de celles que nous connaissons le mieux, des seules peut-être que nous connaissions bien, proteste contre cette assertion. Nous voyons que, chez les Égyptiens, si fortement pénétrés de la croyance à une autre vie, on entourait le mort, dans sa dernière demeure, de tous les objets ou de la représentation de tous les objets dont il avait coutume de se servir durant sa vie. Chez les Grecs, l'existence à laquelle l'homme était réservé après avoir quitté la surface de la terre, la vie qui l'attendait dans les lieux souterrains sur lesquels régnaient Pluton et Proserpine, était estimée très
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itférieure à celle qu'il menait à la clarté du jour. On se rappelle les paroles prononcées par l'ombre d'Achille. H vaut mieux être garçon de labour au service d'un pauvre fermier que de régner sur l'empire entier des morts. 11 n'eu était pas autrement chez les Hébreux, avant une époque assez rapprochée de la naissance du christianisme pendant laquelle le dogme de la vie future s'était épuré et spiritualisé comme la croyance à l'existence de Dieu. Le Psalmiste demande à Jéhovah qu'il le laisse vivre, parce que, dit-il, les morts et les habitants de la tombe ne louent pas Dieu. Qu'est-ce à dire? ce poète si religieux, si ardent dans sa toi, niait-il h vie future? Ea aucune manière; mais il la comprenait autrement qu'on ne l'a fait plus tard.
Quand Salil se présente chez la pythonisse pour l'interroger sur l'issue de la bataille qu'il va livrer, celle-ci lui demande : «* ©wi veux-tu que je fasse monter? >> Et elle Mi monter l'ombre de Samuel, elle ne la fait pas descendre du ciel, du séjour des élus. Et que dit Samuel? Est-ce qu'il annonce à Saill un châtiment qui le plongera dans l'abîme, tandis que lui, le prophète, l'interprète de Jéhovah, il retournera dans le ciel auprès de son maitre? Non, il dit au roi l'Israël : « Demain, toi et tes fils vous serez avec moi. » La résurrection des corps, admise par les Égyptiens, les Perses et les Juifs, est encore un moyen de faire ressembler la vie à venir à la vie présente.
Voilà bien des critiques que nous adressons à M. de Pressensé et sur des points qui ne sont pas de médiocre importance. Mais son livre est de force à les supporter. Si, comme Fauteur lui-même a la modestie et la franchise d'en convenir, il n'est pas appelé à faire avancer la science, il contribuera certainement à la conserver et à la propager. 11 nous présente un rapport lumineux et complet sur l'état de la discussion engagée depuis bientôt un demi-siècle entre la philosophie spiritualiste et la science positive. 11 sera lu avec attention et consulté avec fruit par quiconque voudra connaître exactement ou continuer un débat qui ne parait pas sur le point de finir, si toutefois il est destiné à prendre fin.
UN RÉVOLUTIONNAIRE EN MORALE
Il y a plus d'un an que le volume de M. Fouillée sur les systèmes de morale * est publié, et il y a bien plus longtemps qu'il a paru, par fragments, dans la Revue des Beux Mondes, Si je n'avais écouté que l'intérêt presque passionné avec lequel je l'ai lu et une sorte d'engagement que j'avais pris envers l'auteur, j'aurais mis plus d'empressement à en rendre compte. Mais on n'est pas pressé, dans une question aussi importante que celle des fondements de la morale, de se montrer en désaccord avec un homme de la valeur et de la renommée de M. Fouillée, sans compter qu'on en souffre réellement. M. Fouillée n'est pas seulement un philosophe à qui les systèmes anciens et modernes ont livré tous leurs secrets, et qui, en les jugeant avec une souveraine indépendance, réussit en quelque façon à les créer une seconde fois : c'est un esprit sévère qui, n'ignorant rien des plus récentes conquêtes des sciences, voudrait imposer leur méthode à la discussion des problèmes philosophiques ; c'est un dialecticien qui pousse l'argumentation jusqu'à ses plus extrêmes rigueurs et n'en néglige aucune finesse, je n'irai pas jusqu'à
L Critique des systèmes de morale contemporains, par Alfred Fouillée. 1 volume in-8° : librairie Germer Baillière. Paris, 1883.
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UN RÉVOLUTIONNAIRE EN MORALE
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dire aucun artifice, car, jusque dans ses excès, il est toujours convaincu, toujours sincère ; c'est un brillant écrivain qui, si hostile qu'il soit à la métaphysique, ne l'est point à l'éloquence et exprime souvent avec chaleur ou avec grâce les idées qui semblent le moins se prêter aux élans de Fimagination et du cœur; enfin, ce qui vaut peut-être encore mieux que le reste, c'est une âme ardente et tendre, passionnée pour le bien de l'humanité, pleine d'espérance pour son avenir, qui, lorsqu'elle arrive en face des conclusions désolantes du positivisme, n'hésite pas à s'élancer de parti pris, au mépris de ses propres doutes, dans la sphère de l'idéal. Toutes ces qualités se trouvent réunies dans le livre dont je suis occupé, et cependant je m'impose le devoir de le combattre, parce que, si l'auteur, comme on peut déjà le supposer d'après ce que je viens de dire, laisse subsister les règles essentielles de la morale, il en ébranle profondément les bases; j'irai jusqu'à soutenir qu'il les détruit tout à fait en s'attaquant de toutes les forces de son talent, avec tous les stratagèmes de sa savante argumentation, à ces deux choses sans lesquelles il n'y a pas de moralité possible, et l'idée même de la morale est une idée contradictoire : le devoir et la liberté.
A en juger par son titre et par l'idée générale que nous en donne la préface, la Critique des systèmes de morale contemporains ne serait que la moitié de la tâche que l'auteur s'est proposée. Voulant fonder une morale de tout point nouvelle, comme Descartes a cru fonder une nouvelle métaphysique et Bacon une nouvelle philosophie, il a dû commencer, comme ses deux illustres prédécesseurs, par déblayer le terrain en renversant tous les systèmes antérieurs au sien. Plus tard, très prochainement peut-être, dans un autre volume, il nous fera connaître sa doctrine personnelle, celle qu'il destine à prendre la place des doctrines détruites ou détrônées par ses mains. Ce sera, si l'on peut parler ainsi, la morale de l'avenir. Mais nous n'avons pas besoin d'attendre qu'elle soit terminée pour savoir quels en seront les principes. M. Fouillée les expose et même les développe
avec autant de clarté que de franchise, en même temps qu'il attaque les principes reconnus par ses devanciers et ses contemporains. Je les reproduirai d'après lui avec toute l'exactitude dont je suis capable; mais je crois pouvoir assurer dès à présent qu'ils ne sont pas de nature à faire courir un sérieux danger à la vieille morale qui suppose le libre arbitre et des obligations communes à tous les hommes.
Les systèmes que M. Fouillée fait comparaître devant lui comme autant d'expressions différentes, mais d'expressions passagères de la science morale de notre temps, sont les suivants : la morale évolutionniste ou naturaliste de l'école anglaise; le positivisme français ou, pour l'appeler de son vrai nom, la morale de M. Littré; la morale indépendante ; l amorale deKant, à laquelle se rattache celle du criticisme moderne ou de Técole critique française ; la morale pessimiste, la morale spiritualiste, le mysticisme esthétique qui ne sépare pas l'idée du bien de l'idée du beau, c'est-à-dire la doctrine que M. Ravaisson a esquissée dans quelques pages à la fin de son Rapport sur l'état de la philosophie en France; enfin le mysticisme théologique tel que M. Secrétan le conçoit en prenant pour base le péché originel et la grâce. Tous ces systèmes, M. Fouillée prend à cœur de les faire connaître avant de les juger, et l'analyse qu'il en donne est de tout point admirable. C'est l'exactitude et la clarté portées à leur plus haut degré. C'est une étude approfondie, non seulement des œuvres principales, mais de toutes les œuvres de chacun des écrivains qu'il passe en revue. C'est l'art difficile de discerner dans cette masse de livres, au milieu de ces discussions souvent passionnées ou obscures, ce qui en est le point culminant, ce qui en exprime l'esprit et en marque le caractère.
La critique qui suit ces expositions magistrales est loin de les égaler, je ne dis point par le talent, qui ne se dément ni ne faiblit jamais, mais par l'impartialité, l'impartialité à l'égard des doctrines, non à l'égard des personnes. A cellesci, quelles que soient leurs opinions, il n'épargne point les éloges qu'il croit leur être dus, il ne conteste point le rang