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contraire, el,d© plus, il est toujours au pouvoir delà liberté de se prouver à elle-même et à ceux qui la ment, comme Dio^ène prouvait le mouvement. A tous les motifs qui la solUcitent elle peut résister, à toutes les décisions que lui conseillent soit rinlérêt, soit la raison, elle peut opposer une décision contraire, dans le seul but de faire acte de puissance et d'indépendance, ou de constater expérimentalement qu'elle-même est une vérité et que le déterminisme est une erreur. Cette preuve n'est pas seulement à l'usage des philosophes, elle est à la portée de tous les hommes de bon sens, tout le monde peut la faire.
Ce sont aussi des raisonnements en nombre infini, accompaf^nés des considérations les plus ingénieuses et les plus savantes, que M. Fouillée oppose à l'idée du devoir. Son esprit, qui comprend tant de choses, ne peut comprendre, je veux dire s'imagine ne pas comprendre l'obligation morale, ce que Kant appelle du nom si original àmpiratif catégorique. Une loi absolue, inviolable, qui s'impose a un être soi-disant libre; une loi universelle qui s'adresse aune existence aussi bornée, aussi fugitive et aussi variable que l'homme, lui parait pleine de contradictions. De plus, cette loi ne nous étant connue que par le caractère absolument et universellement obligatoire qui lui est attribué, tandis qu'on nous laisse ignorer ses commandements, c'est-à-dire les actions mêmes qu'elle exige de nous ou ip'elle nous défend, la fin suprême qu'elle nous propose, il raccuse d'être dépourvue de fond, de matière, comme disent les philosophes, et de n'offrir à la pensée qu'un formalisme stérile. Telles sont, non pas toutes les objections, mais les objections les plus importantes de M. Fouillée contre l'existence de la loi morale ou contre l'idée qu ou s'en fait non seulement dans les écoles spiritualistes et idéalistes, mais dans la pratique de la vie et des institutions
Qu'y a-t-il cependant dans cette idée qui ne se justifie et ne s'explique de soi? SUl y a, dans quelque mesure que ce soit, des êtres libres, ce» êtres ont leurs lois, comme ceux
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qui sont soumis aux seules . forces de la nature; et les lois des êtres fibres, ne pouvant être accomplies que par la liberté même, n'existent et ne se conçoivent que sous la forme de lois obligatoires ; l'obligation ou le devoir, loin d'être en contradiction avec la liberté, en est la plus haute expression et la condition la plus nécessaire. Des lois obligatoires, nécessaires en tant qu'obligatoires, les mêmes pour tous les êtres libres, sont des lois universelles, c'est-àdire des lois de la raison ; car la raison seule commande à la liberté et la suppose ; l'instinct et la sensation ou la passion l'amoindrissent ou la détruisent. Le devoir n'est donc pas autre chose que cette vérité évidente par elle-même : que l'homme ne reste digne de son nom, digne de son propre respect et de celui des autres qu'en se conduisant comme un être raisonnable et libre. Ce n'est point là un formalisme vide, comme on l'a dit : c'est l'énoncé sommaire de toutes les prescriptions de la morale et du droit naturel ; car cette raison et cette liberté que je dois conserver, que je dois cultiver en moi, que je dois aimer, puisque je n'ai rien de plus précieux et de plus cher, je dois les conserver, les cultiver, les aimer chez mes semblables et dans l'humanité entière.
Qu'est-ce que M. Fouillée met à la place de cette morale, de cette vieille morale qu'il condamne? Quels sont les fondements de la morale nouvelle qu'il nous présente ou plutôt qu'il nous annonce en attendant qu'il en ait rédigé tous les préceptes? Selon M. Fouillée, le seul principe du mal, du mal social et moral, de celui que les hommes se font souffrir les uns aux autres, c'est le dogmatisme ou la croyance que nous possédons, en quoi que ce soit, la vérité vraie, la vérité absolue. Le seul principe du bien, nous parlons également du bien moral, du bien social, du droit, de la justice, du respect et de l'amour de nos semblables, c'est, il ne faut pas dire le scepticisme, mais la relativité de nos connaissances. Que le dogmatisme soit le principe du mal, en voici l'explication et la preuve. L'égoïste qui ne recule devant aucun moyen de satisfaire ses passions et
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qui sacrifierait le monde entier à lui-même, agit comme s'il savait que les jouissances qu'il recherche aux dépens d'autniî sont le seul bien réel. Le fanatique fait le contraire, il nous impose ses doctrines, sa façon de penser et d'agir, parce qu'il les prend pour l'expression de la vérité absolue et du bien universel. Il y a aussi une charité intolérante qui veut nous rendre heureux malgré nous, d'après le type immuable qu'elle a conçu du bonheur.
11 u'est pas besoin d'un grand effort de réflexion pour s'apercevoir que celte première proposition est de tout point inadmissible. Ce n'est pas le dogmatisme qui pousse l'égoïste, l'ambitieux, le voluptueux, l'avare, le tyran dans les voies de l'injustice et de la violence, mais l'empire de ses préoccupations étroites ou l'énergie de ses passions. Peu M importe que les choses qu'il désire soient des biens réels ou non, el encore moins que ce soient les seuls biens qui existent; ces choses, il les désire, il les veut, il les poursuit de toutes ses forces, voilà tout; il vous accordera tant que vous voudrez, si vous raisonnez avec lui, qu'il y a d'autres moyeiis d'être heureux et que le bonheur des autres surpasse peut-être le sien. Est-ce qu'il n'y a pas eu des despotes souillés de tous les crimes, un Denys de Syracuse, un Côme et un Laurent de Médicis, qui prenaient plaisir à écouter les leçons de la philosophie et de la sagesse? Quant aux fanatiques, ce qui en fait des persécuteurs, ce n'est pas le dogmatisme philosophique, contre lequel on veut nous mettre en garde, c'est le dogmatisme théologique, une foi imposée par la tradition, non une doctrine justifiée par la raison, et plus souvent encore l'esprit de domination, l'orgueil d'un maître, soit individuel, sait collectif, qui ne supporte pas la dissidence ou la contradiction. On pensera aussi que la charité intolérante n'est plus de la charité. Les âmes que remplit cette noble passion ne verront jamais qu'un outrage dans un bienfait
imposé par la force.
Voyons maintenant si l'on aura moins de peine à comprendre que la relativité de nos connaissances soit un
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principe de justice et de moralité. « Puisque nous ne savons pas le fond de tout, ni par conséquent le fond du bien même, il est irrationnel d'agir comme si nous avions pénétré ce fond, comme si nous étions certains, par exemple, que le plaisir, l'intérêt, la puissance sont quelque chose d'absolu, la réalité fondamentale et essentielle, le dernier mot et le secret de l'existence. La limitation de l'égoïsme sensible sort donc logiquement de la limitation même de la connaissance sensible K » Voilà le principe, tel que le définit et l'explique M. Fouillée lui-même. Mais ce principe est susceptible de plusieurs applications.
Quand mon activité s'exerce sur une chose que je connais parfaitement, qui ne contient aucun secret, soit pour la science, soit pour mon expérience personnelle, je puis en disposer comme il me plaît, sans restriction et sans condition. Telle est la machine que j'ai fabriquée moi-même, ou les matériaux bruts dont elle est formée, matériaux presque toujours empruntés au règne minéral.
Il en est autrement quand je passe de mes propres œuvres à celles de la nature, « dont je ne possède pas la formule complète ». Ici je rencontre une restriction d'autant plus étroite que ma science elle-même est plus bornée ; et ma science est plus bornée à mesure que je m'élève des minéraux aux végétaux et des végétaux au règne animal. La vie est une propriété commune à tous les végétaux; la sensibilité et un commencement de volonté se montrent chez les animaux. Ce qu'est le fond de la vie, ce qu'est le fond de la sensibilité et de la volonté, je l'ignore. D'où me viendrait le droit d'user à ma fantaisie de ces objets dont la nature et la vraie destination m'échappent? Pourquoi me serait-il permis de les déformer, de les briser, de les détruire?
Nous voilà en pleine doctrine de Bouddha; et, de fait, rien n'empêche M. Fouillée d'aller jusque-là, car il voit dans le pessimisme, ce bouddhisme occidental, « un indes-
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ËSSAÎS DE CflltIQUE PHILOSOPHIQUE
traclîble élément de la Térité métaphysique et morale i », une doctrine supérieure i l'optimisme philosophique ou religieux. 11 m'oublie pas Fénorme consommation et le terrible massacre que notre alimentation, notre sécurité et les arts de la civilisation nous obligent de faire de ces existences à fégard desquelles fl nous prescril l'abstention.
Mais quand il nous a recommandé de ne pas dépasser la mesure de ce qui nous est utile ou nécessaire, il croit avoir sauvé son principe, et il le présente résolument comme la Fègle de nos relations mm nos semblables.
« N'agis pas, dit-il, envers les autres hommes comme s! tii savais le fond des choses et le fond de l'homme, comme si tu savais que ce dernier fond de tout, c'est ton plaisir, ton intérêt, ton égoïsme ^ » Tel est le fondement de toute justice, l'unique motif qui condamne toutes les actions malhonnêtes, à plus forte raison tous les crimes.
Clomment! c'est parce que nous ignorons le fond des choses et le fond de l'homme qu'il est défendu ou qu'il doit être défendu de tuer, de voler, de mentir, de tromper, de sédtifre la femme oii la fille de son prochain, d0 porter atteinte à sa liberté ou à son honneur, de refuser la resitution d'un dépôt ou de violer un serment! M suffit d'énoncer un tel paradoxe pour le réfuter, et telle en est l'extraordinaire hardiesse, qu'on n'ose pas croire qu'on l'ait compris. Cependant 11 est bien la conséquence de cette guerre implacable que fait M. Fouillée au dogmatisme. Ca n'est pas ce que nous ignorons de l'homme, mais ce que mous en savons, qui fait de lui pour lui-même et pour ses semblables un objet de respect et d'amour. Supprimez la liberté et li raison, c'est-à-dire ce qui fait de chacun de nous fârbitr® de sa propre destinée, ce qui met dans chacun de nous sa propre fin et lui défend de se dégrader à l'état d'instrument ou de chose, vous supprimez par là