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UN RÉVOLUTIONNAIRE EN MORALE
même la justice, la morale et le droit; vous ôtez à l'esclavage, à la tyrannie ce qu'ils ont d'odieux.
La justice n'ayant que des effets négatifs ou restrictifs, M. Fouillée demande qu'on y ajoute la fraternité; et la fraternité elle-même ne lui suffit pas, il assigne, non pas à la conscience morale de l'homme, chose qui n'existe pas pour lui, mais à la soif de bonheur dont l'homme est dévoré, un but plus élevé : « Tant qu'il reste, dit-il, devant ma raison un être privé de bonheur, elle n'est pas satisfaite dans sa tendance à l'universalité : pour que je sois vraiment heureux en tant qu'être raisonnable, il faut que tous les autres êtres soient heureux K »
Quoi! tous les êtres! même les animaux, et jusqu'aux plus vils d'entre eux, peut-être aussi les végétaux, puisqu'ils vivent! Cela même n'est pas encore assez. M. Fouillée nous répète à plusieurs reprises que c'est le monde entier qu'il faut élever jusqu'à l'idéal qui est en nous 2. La vieille morale est beaucoup moins exigeante ; elle se borne à nous prescrire des devoirs envers nos semblables, envers la famille, envers la patrie, envers l'humanité. Il est vrai que ce sont des devoirs, tandis que la sphère d'activité ouverte devant nous par M. Fouillée se confond avec celle des rêves.
Et qu'est-ce qui explique ou qui justifie cette illusion? D'autres suppositions non moins imaginaires. L'une, c'est que nos idées sont des forces, et que par là elles sont capables de se réaliser elles-mêmes sans le concours de notre volonté et surtout de notre liberté. Les êtres, leurs qualités et leurs mouvements ne sont qu'un effet que ces forces produisent par leur propre énergie. Aussi à la célèbre proposition de Descartes : « Je pense, donc je suis », M. Fouillée veut qu'on substitue celle-ci : « Je pense, donc je deviens ^. » Si je deviens, je ne suis pas, et si je ne suis pas, je ne saurais penser.