‹ Essais de critique religieuseChapitre 3 sur 41 · XLI · texte numérisé non relu

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ÇU8. Ils en sont venus à oublier les individualités et à les nier. C'était une grande erreur aux yeux de la même histoire. L'homme n'est pas seulement un exemplaire de son espèce, comme une plante ou un animal. Si l'espèce agit sur lui y il réagit sur elle. Le sens intime, notre égoïsme, notre amour nous en avertissent déjà» Tous les grands progrès de l'humanité ont une origine personnelle. L'individu par lui-même ne peut rien, quelque supériorité qu'on lui accorde, si la multitude qui l'entoure ne j^ossède pas au moins quelques étincelles du même feu qui rayonne en lui, et pourtant c'est l'individu qui le fait luire et qui seul peut animer l'ensemble. L'humanité a grandi par ses génies. Ceux-ci, il est vrai, sont sortis de son sein et ont dû être soulevés, comme les autres, par le développement antérieur, mais ils ne se sont appuyés sur lui que pour s'élever incomparablement plus haut, et ils sont restés longtemps solitaires sur les hauteurs qu'ils avaient atteintes. Le génie est tout ce qu'il y a de plus personnel au monde. Ici l'histoire est décidément individualiste.

Je parle de progrès. Les personnes qui oublient l'ensemble en s'attachant trop aux détails contestent quelquefois la réalité du progrès. J'accorde qu'il ne va pas, tant s'en faut, en ligne droite. Je reconnais que si l'humanité est en voie d'ascension , ce n'est pas à la manière d'une pyramide, c'est plutôt à la manière d'une chaîne de montagnes qui converge vers son plus haut sommet en faisant succéder

un profond abîme à chaque nouvel exhaussement. Mais comment pourrait-on nier qu'en définitive le progrès ressort toujours de chacune des grandes révolutions de l'histoire? On ne peut pas nier, par exemple^ que l'humanité dans son ensemble n'ait considérablement grandi depuis l'antiquité. Sa domination sur la terre est bien autrement assurée qu'aux plus beaux jours de la Grèce et de Rome» et s'il ne faut pas être fanatique des découvertes industrielles, il ne faut pas oublier pourtant que Tasservissement de la nature est la condition nécessaire et constante du règne de l'esprit. Quant au progrès spirituel proprement dit, remarquons bien que la querelle des anciens et des modernes n'a rien à faire ici. Il ne s'agit pas de savoir si l'humanité moderne pourrait produire des poèmes comme ceux d'Homère, ou bâtir, de monstrueux palais comme les rois de Babylone. II est certain plutôt que l'humanité a enfanté des choses dont l'égal ne se reverra plus. C'est en vain que l'homme arrivé à la vie réfléchie essayerait de reproduire les impressions ardentes et les beaux rêves, les doux chants et les folles ambitions de sa première jeunesse. Mais la vraie question est de savoir si, dans les éléments dont la combinaison forme notre vie spirituelle, nous n'avons pas plus que les anciens n'eurent. Et ainsi posée^ elle ne peut pas être résolue de deux manières. Évidemment nous avons plus, puisque nous avons ce qu'ils eurent, et en outre ce que nos prédécesseurs immédiats nous ont laissé. Leur

pensée, leurs ails, leur civilisation nous sont connus, nous y avons ajouté rtiéritage direct de nos pères, nos propres acquisitions^ et nous propageons le tout sur la terre entière. En définitive, si l'esprit de l'antique Orient^ de la Grèce et de Rome doit devenir un jour le patrimoine du genre humain tout entier, c'est à nous que ce résultat sera dû. De nos jours Platon est interprété à Melbourne, Moïse à Canton. Il y a des statues grecques à New-York, et le sanscrit a au moins vingt chaires en Europe. Il suffira de réfléchir quelques instants pour se représenter la masse de faits majeurs que supposent ces remarques saisies au vol sur la carte du monde. La vie intellectuelle, autrefois privilège d'une imperceptible minorité, est devenue accessible à beaucoup de millions d'hommes et s'étendra indéfiniment, de manière à pénétrer toujours plus les générations nouvelles du meilleur des générations disparues Pour exprimer ma pensée par un seul exemple, nous ne ferons plus des poëmes comme ceux d'Homère, mais nous garderons ceux-ci, nous y ajouterons ceux de Dante, de Milton et de Gœthe, et nous les ferons lire tous à tous.

Mais s'il est un domaine de l'esprit dans lequel le progrès, considéré de haut, soit visible, c'est celui que nous avons à dessein passé jusqu'à présent sous silence^ celui de la religion. Le soleil ne se couche plus sur la terre chrétienne, et quiconque est instruit de ce qu'étaient dans la réalité pratique les religions qui ont précédé le christia-

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nisme) sâura aussi ce que veut dire une pareille transformation du monde. Au point de vue purement humain, on peut considérer le christianisme comme la religion définitive de rhumanité. Car il est celle des races envahissantes qui remplissent les continents déserts et ne tarderont pas à s'imposer aux civilisations décrépites ainsi qu'aux barbaries des peuples *non chrétiens.

Ceci nous ramène à notre sujet. L'humanité se développe donc par l'action du génie individuel, et l'individu, à son tour, ne se développe heureusement qu'à la condition de ne pas rompre le lien qui l'unit au développement général de l'espèce. Le devoir et la destinée pour chacun de nous, c'est de se développer individuellement, puisque chacun de nous tend naturellement à l'infini par les puissances les plus intimes de son être ; mais il résulte déjà de la loi naturelle de tout développement que l'isolement ne vaut rien à l'homme, en religion comme en tout le reste, et je dirai même en religion moins qu'en tout le reste. C'est en religion en effet que l'action du génie sur l'humanité est le plus marquée, le plus indispensable. Car la religion étant essentiellement tendance, aspiration, élan vers l'idéal, l'inspiration seule dans ce domaine peut être vraiment révélatrice. Voilà pourquoi la philosophie n'a jamais pu fonder une religion. Pour monter vers Dieu, il est moins nécessaire de formuler exactement son essence que de recevoir l'élan de ceux qui l'ont approché le plus près. Il faut que

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