‹ Essais de critique religieuseChapitre 4 sur 41 · XL · texte numérisé non relu

XL

notre religion individuelle puise sa sève et sa force dans celle que rtiumanité a reçue des révélateurs qui l'ont précédée dans la conscience des réalités divines. De plus, comme une loi de notre nature veut que nos sentiments et nos émotions augmentent ou diminuent d'énergie selon que nous les retrouvons ou non chez d'autres, il est clair que la flamme religieuse ne peut être entretenue que par le contact permanent avec l'humanité religieuse.

Mais quelle est la religion de l'humanité? Nous l'avons d^à dit : c'est le christianisme. Nous voyons qu'il est la religion future du genre humain. Son origine d'ailleurs nous révélait déjà cette haute destinée. La race sémitique dont il est sorti a eu pour mission évidente dans l'histoire de fonder la religion universelle. Car elle a fondé le monothéisme comme religion populaire, et n'a guère fait que cela. Le sémitisme, par ses trois grands fondateurs de re*ligion, Moïse, Jésus et Mahomet, a accompli sa tâche. Sa spécialité a été la révélation. C'est sous les tentes de Sem, c'est dans la race d'Âhraham que s'est distillée la sève religieuse qui vivifie le monde. Ceci n'est pas un dogme de l'Église, c'est la voix de l'histoire. A présent il est facile de voir que de ces trois noms celui de Jésus est le seul qui doive planer au-dessus des autres comme révélateur suprême. Nous le verrons mieux encore tout à l'heure en parlant de sa doctrine. Mais en restant dans le cercle d'idées que nous avons parcouru^ nous pouvons déjà nous

appuyer sur le fait que Jésus seul a pu conquérir les races de Tavenir. Son peuple, arbre desséché depuis son apparition, ne fait plus de progrès que sous l'influence indirecte de celui qu'il a repoussé. Le règne du mahométisme est passé, sa décadence est irrémédiable. D'ailleurs, si nous comparons la notion de Dieu, telle qu'elle est sortie de ces trois consciences prophétiques, .nous comprendrons aisément pourquoi le Dieu de Jésus-Christ doit l'emporter sur les deux autres. Nous pouvons mettre sur deux lignes & peu près parallèles Moïse et Mahomet. Tous deux ont prêché au fond le même Dieu, et ce qui distinguerait Mahomet à son avantage» la conscience de l'universalité religieuse et de l'immortalité^ disparait si l'on pense à Fantériorité extrêmement reculée de Moïse et à la facilité avec laquelle le mosaïsme, dans son déroulement naturel, arriva aussi de son côté à ces deux éléments de la vraie religion. Or le Dieu de Jésus-Christ est le seul qui soit adorable pour nous, car il est supérieur au Dieu de la loi, purement extérieur au monde, qu'enseignèrent également le prophète du Sinaï et celui ^e la Mecque. Le Dieu de Moïse et celui de Mahomet sont uniques^ invisibles, esprits purs, maîtres absolus de l'univers. Mais celui du Christ est tout cela, et de plus il est notre Père qui est aux cieux et dont le saint esprit sollicite nos cœurs en même temps que son activité continue, régulière, pénétrant le monde entier, se révèle jusque dans les plus humbles détails. Voilà certai-

Dément le seul vrai Dieu, celui qu'il faut et que Ton peut toujours adorer. Nous ne pouvons pas adorer des êtres dont nous connaissons le supérieur. Il faut que Dieu soit pour nous l'incomparable, et depuis que le Christ a fait loire aux yeux des hommes l'idéal divin dont sa conscience à lui-même était remplie» il faut bien ou que nous adorions son Dieu, ou que nous n'adorions rien. Le Dieu de lésus-Cbrist est celui vers lequel l'humanité marchait, celui qu'elle ne cesse de contempler depuis que le Fils de l'homme le lui a montré. Au nom de notre nature et de l'histoire qui en est le reflet fidèle, pour grandir religieusement, il nous faut adorer le Dieu de Jésus avec Jésus.

Car si notre développement religieux individuel est un rameau dont le tronc vivant doit être celui de l'humanité, et si Jésus de Nazareth a prononcé le mot qui seul répond aux aspirations de l'âme religieuse, il en résulte que nous devons nous unir à l'humanité remplie de son esprit, à la société humaine qui n'est que le prolongement dans le temps et dans l'espace de son œuvre sur la terre. 11 faut nous rattacher à l'Église chrétienne.

Mais, dira-t-on, par cette voie historique a-t-on des motife de penser que Jésus lui-même ne sera pas dépassé ? Est-il permis de parler d'un révélateur définitif? Qui sait ce que l'avenir tient en réserve? Le christianisme, lui aussi, ne penche-t-il pas vers une fin, encore éloignée peut-être^ mais pourtant inévitable? Et le poëte n'a-t-il pas

chanté d'une voix émut ces deux vers d'une proftmde mélancolie ;

une chose en seoreti ô Jéeosi iti'épouTanlt t C'est récho de ta veix qui Ta s'affaiblissaat.

Ah ! c'est que le poëte, lyre impressionnable qui vibre au vent du jour, confondait la voix du Christ avec celle d'une tradition chrétienne. La voix du Christ aller en s'afTaiblissant ! On peut dire, au contrairei que c'est seulement dans l'avenir, lorsque la oritique des traditions^ qui la couvrent en grande partie, sera faite et passée dans le domaine public, c'est seulement alors qu'on pourra comprendre généralement son ampleur et son impériseable Jeunesse. Historiquement parlant, il y a des motifs de croire que la période des grandes inspirations religieuses dans l'humanité est passée. La fin du monde actuel est encore bien éloignée, car l'humanité est encore loin d'avoir réalisé la pensée de Dieu sur la terre« Mais pourtant Thu^ manité finira sur ce globe. Il y en a des raisons physiques et philosophiques, et on peut dire qu'elle touche aujourd'hui à sa période de maturité* La réQexion l'emporte désormais sur la spontanéité dans sa marche historique* Le grand développement de la science de l'histoire le démontre aussi : l'homme n'aime à revenir ainsi sur son passé que quand l'âge de la réflexion arrive* Or l'insinra-

tioiiy di6£ les individus, les peuples et les races est un pri-' vilége de jeunesse^ Et puis le Christ, qu'on me permette Id mot, n'est pas dépoÊiable* Celui qui a prêché le Dieu saint^ aimant tons les hommes puisqu'il les attire tous, et qui s'est sacrifié tout entier pour l'amour de l'humanité, a conquis Une place que nul tie saurait lui râvir et fait une œtavre qui ne peut plus se réitérer. Car la seconde ne serait et ne pottr-< rait être qu'une imitation de la première» Enfin le Christ^ en énonçant hardiment l'idée du progrès indéfini^ en appe« lant rhoamie à la perfection mètne de Dieu^ en proclamant l'universelle fi^atemité^ en faisant consister sa religion, non pas dans des dogmes, ni dans des rites^ mais avant tout dans la disposition du coâur et dans Félan continuel vers sonDieu^ en fondant ainsi le spiritualisme religieux pui*, a &it par là que tous les progrès ultâNeurs de l'humanité en religion ne peuvent plus être dédormais que desapplications ou des prolongements des principes qu'il a lui-même inoculés i notre race. C'est ainsi que bien des réformes religieuses et morales, sur lesquelles le christianisme primitif se tait encore ou dont il ne parle que vaguement , l'abolition de l'esclavage, la tolérance religieuse^ l'adoucissement des guerres et des supplices réservés aux criminels» etc* , etc«^ n'en sont pas moins des fruits directs^ authentiques, de Tesprit légué au monde par Jésus de Nazareth. Or celui qui pose, de parole et d'action, le principe de la perfectibilité étemelle est par cela même le générateur de tous les

perfectionnements futurs'. Une vieille légende^ que Jérôme trouva au v* siècle parmi les judaeo-chrétiens de Syrie, raconte qu'au baptême du Jourdain TEsprit de Dieu dit au Christ : «c Mon Fils, c'est toi que j'attendais en tous les » prophètes pour me reposer en toi. Car tu es mon repos, » mon Fils premier né, et tu règnes à toujours. )> Voilà l'enveloppe mythique d'une idée profondément vraie. En Jésus de Nazareth l'Esprit a prononcé le mot de l'éternité, le mot définitif, dont tout le reste ne peut plus être que le déploiement sans fm. Par là, le Christ est bien réellement celui qui a tout accompli. Il est vraiment le Fils de l'homme, le centre et comme l'essence de l'humanité, et c'est à très-bon droit qu'il a coupé l'histoire en deux.

Ceci toutefois ne paraîtra certain qu'à celui qui prendra la peine de savoir au juste en quoi ont consisté l'œuvre et l'enseignement de Jésus. Pour cela il est essentiel de l'int erroger lui-même et de ne pas confondre le christianisme avec une tradition chrétienne, quelque antique et vénérable qu'elle soit. Il faut absolument se défaire de l'idée absolument fausse que le christianisme soit réellement intéressé au triomphe d'une géologie, d'une astronomie, d'une physique quelconques. Il faut considérer les livres de la Bible comme des documents sur lesquels la critique a les mêmes droits que sur tous les autres monuments de l'antiquité. Il faut aussi apprendre à distinguer entre la pensée du Christ et celle de ses historiens, qui n'ont pas toujours compris

la première dans toute sa spiritualité. Ainsi, il est visible que ceux-ci ont surtout insisté sur le côté miraculeux que présentaient à leurs yeux l'apparition et la vie de leur divin héros, tandis que le Christ lui-même est en lutte ouverte contre le préjugé qui veut que le miracle soit le signe nécessaire d'une vraie révélation, et nous a appris à reconnaître Tœuvre de Dieu dans l'action régulière des forces naturelles. On peut dire, sans trop d'exagération, que sur ce point il a fallu dix-huit siècles à la pensée chrétienne pour rejoindre la pensée du fondateur du christianisme. Enfin^ dans l'enseignement du Christ lui-même, il faut mettre à part les éléments inévitables d'imperfection que mêlait à sa parole l'état intellectuel du milieu où il vivait, auquel il devait nécessairement participer, et ne le considérer comme révélateur que là où il se pose lui-même comme tel^ c'est-à-dire là où il affirme, comme autant d évidences tirées de sa conscience , les bases essentielles de la religion qu'il veut fonder. Il suffit, pour opérer cette distinction, de voir à quelles conditions il rattache le salut ou, pour employer son expression usuelle, l'entrée dans le Royaume de Dieu.

On est alors frappé du merveilleux caractère de sobriété et de solidité spirituelles qui distingue sa révélation. Il prend pied sur le terrain conquis avant lui par le judaïsme, savoir le monothéisme, l'immortalité et l'idée prophétique du règne de Dieu qui doit venir. Puis il greffe sur cette

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