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bë \û fbrihàtioti dei légebdés. — Les atnoârs dé Jupiter. — La légende
ooelësiAMIqtt^. -* L«9 oiàie mille Viérg«««
Artnt de podrsaivre nos recherches sur la légende rhénane» nous deyons prévenir une objection qui s*est peu(-èire élevée dans l'esprit de dos lecteurs. Quand on veut interpréter 9 c'est-à-dire ramener aux conditions de notre pensée moderne avec ses formules abstraites et rigoureuses» quelque chose d'aussi vivant» d'aussi naïf que le mythe ou la légende» on court un grand danger, celui d'y voir ce qui n y est pas et d'attribuer aux nar«rateurs populaires un symbolisme profond» dont ils n'eurent aucune idée. C'est l'écueil sur lequel échoua le néo-platonisme» quand» pour défendre le paganisme devant le christianisme envahissant, il tranforma la Inythologie en un système complet de philosophie tfanscen^ dante* A l'en croire» des sages» des génies supérieurs avaient conçil dès la plus haute antiquité les vérités métaphysiques les plus profondes, et ils auraient voulu eti faire 1& substance de la religion populaire; mais ayant devant eux des esprits beaucoup trop faibles pour les cotto prendre » ils les auraient habillées sotis forme de récits symboliquesi De la sorte ^ le philosophe pouvait se réconcilier avec la religion traditionnelle en retrouvant sous son enveloppe figurée la pensée philoso-
phique dont elle était comme imbibée. G*est ainsi qae toutes les traditions* bizarres ou gracieuses, immorales ou absurdes, de la mythologie grecque, devenaient un cours complet de métaphysique néo-platonicienne. Sans doute il est difficile aujourd'hui de ne pas ressentir un certain mouvement d'humeur quand on voit avec quel manque de goût, avec quelle injustice même les Pères de l'Église traitent les traditions païennes. Leur sens sérieux, leur raison d'être leur échappe complètement, et quand ils ont dit que les dieux de l'Olympe sont des rois divinisés après leur mort» ou que c'est le démon qui a fabriqué de toutes pièces le polythéisme grec et romain, ils s'imaginent avoir tout expliqué. Mais le néoplatonisme tombe dans l'autre excès. D'abord il se méprend complètement sur le vrai caractère de la mythologie populaire, parce qu'il ne se rend pas compte de sa genèse. Il oublie surtout qu'elle est essentiellement une religion de la nature. Tous les dieux de la Grèce sont originairement des phénomènes naturels, et la comparaison des religions grecques avec les religions indiennes ne nous laisse désormais aucun doute à cet égard \ L'idée qu'une métaphysique supérieure a préexisté à l'établissement des religions mythologiques n'est qu'une hypothèse, et une hypothèse absurde. EnQn l'arbitraire le plus complet règne dans la transformation du mythe en théorème philosophique. On y peut faire tout rentrer à sa guise. C'est le défaut commun de toutes les interprétations allégoriques. Dupuis, parmi nous, tomba dans une erreur analogue, lorsqu'il
^ Voy. le Mvaot ouvrage de M. Alfred Maary, les Religions de la Gréée antique.
prétendit ramener tous les cultes à un système astrono* mique plus ou moins développé. Lorsque, de nos jours, la savante Allemagne appliqua son érudition et son intuition merveilleuse pour les choses du passé à Tétude des religions antiques, ce ne fut pas sans se laisser entraîner plus d'une fois dans la même illusion. Le D' Creuzer, sous plus d'un rapport , est un néo-platonicien.
Pour ne pas donner sur cet écueil toujours voisin, quand on étudie la formation et la valeur des légendes et des mythes, je proposerai la règle que voici : tâcher dé découvrir le fait simple, de conscience, de nature on d'histoire^ qui a dû donner lieu à la légende ; puis, comparer avec l'impression que l'on ressent soi-même à l'idée de ce fait primitif l'impression dont la légende porte l'empreinte, afin d'arriver par là à une certaine communauté de sentiment , à la sympathie avec les esprits naï& qui l'ont engendrée et adoptée; enfin ne se permettre, en fait d'interprétation, que ce qui ressort directement et immédiatement du sentiment obtenu par cette méthode, que j'appellerai esthétique pour la distinguer de la méthode symbolique du néo-platonisme.
En effet le mythe^ la légende mythique ne sont pas des symboles^ ou du moins ils ne le sont qu'après coup, pour le penseur qui a retrouvé l'événement, le phénomène, l'impression qui leur a donné naissance. L'homme des temps mythiques ne sait pas distinguer entre le sens historique de la tradition et son sens littéral, et il ne pense même pas à la possibilité de les distinguer. Le sentiment qui émeut son âme devant un phénomène quelconque est identique à celui que nous éprouverions
nwiw^màmm; mais la forme aoaê laquelle il se reprétebto oe phéoomène dîffire totalement. Par eumple, avee cette même îngéaaité qui permet à l'enfaat d*animer sa poupée ou ton ohoTal de bois au point de caueer et de discuter avec eux, l'homme dea tempe primitife Voit des êtres animés dans les nuages qui interceptent le soleil et dans les pluies qui fécondent la terre. Incapable de saisir les idées générales et encore plus de les exprimer» il individualisera spontanément ^ et sans avoir conscience de cette opération, les vérités religieuses et morales que supposent certains grands événements dont il a souvenir; ou bien encore il agglutinera des légendes originairement distinctes , parce qu'elles offrent des points de ressemblance ou mettent en scène une même personnification. Ainsi, que le Zeus hellénique^ apporté par une invasion victorieuse, se substitue dans l'adoration de la Grèce au vieux Gronos et le renvoie, avec ses adorateurs refoulés, végéter au sud de la péninsule italique, voilà toute une révolution politique et religieuse , qui ne laissera d'autre ttace dans la mémoire des générations ultérieures que la fable du Jeune Jupiter détrônant son père Saturne et le reléguant en Italie* De plus^ chaque tribu hellénique adore, il est vraii le dieu national, Zeus ou Jupiter ; mais chacune se représente son histoire à sa manière, ou plutôt chacune a son mythe cosmogonique» ordinairement exprimé par l'union du dieu du ciel et d'une déesse tellurique, personnification de la terre ( Junon, Léda, Thémis, Déméter ou Gérés, Latone, etc., etc.). Au bout de quelques sièolesi peut^tre vers l'époque de la guerre de Troiei il arrive que ces tribus différentes en viennent au
sentiment de leur origine» de leur languei de leur religion» de leur nationalité communes* Et binti m forment rhktoire compliquée et peu morale des «mours de Jupiter* C'est le même dieu qui^ dans la croyance des dîrenes tribus, a été le héros de toutes ces ftventu* res, et l'homme de ces temps-là est bien trop naïf pour soupçonner que Tune des légendes doire exclure l'autlrei Telle est la genèse inconsciente, irréfléchie du mythe et de la légende mythique. Telle est, pour retenir k notre sujet, la manière dont la victoire du christianisme sur le polythéisme germain s'est peinte spoqtanément dans rimagînation des populations rhénanes. Une phrase comme celle-ci c a L'Evangile i par Tascendant de sa » vertu morale, a anéanti le culte impur et sanguinaire » qui régnait avant lui, n n'aurait pas eu de sens aU milieu d'ellesi n'aurait pas eu de mpts pour s'exprimer» Encore aujourd'hui les gens sans instruction ne la com* prennent guère. Au contraire le sentiment de la prompte défaite de la vieille religion, aux rites sombres ou licen** cieux, par la puissance du christianisme si pur et si consolant, s'est formulé pour ces populations^ d'une manière toute naturelle, dans la représentation d'un dragon monstrueux vaincu par une blanche jeune fille qui tient une croix dans sa main, ou d'une fée redouta* ble» dont les avances voluptueuses sont dédaigneusement repoussées par le beau voyageur dont elle était éprise.
Que résulte-t-il delà? C'est que^ autant lemythoi la légende sont pleins de poésie, de charmes » d'enseignements, si, pour les étudier, on Se transporte dans l'état intellectuel au sein duquel ils ont pris racine^ autant il
est absurde et même coupable, au point de vue de la vérité, de vouloir les imposer à des générations qui se meuvent dans une tout autre atmosphère et vivent à une lumière inûniment plus pure. Quand je médite avec sympathie une légende du moyen âge, un mythe des temps antiques, quand je m' émerveille à la vue des choses belles et saintes que cette étude me fait souvent découvrir, c'est que, ayant égard au milieu qui les a vus naître j'y retrouve la vérité, la divine vérité, exprimée aussi bien que possible dans le milieu donné. Et si, dans les détails de Ta légende ou du mythe, il m'arrive de rencontrer, tantôt plein de grâce, tantôt plein d'énei^ie, un écho du sentiment que me fait éprouver à moi-même la vérité ou révénement qui en forme le contenu réel, moh sens religieux et moral se retrempe dans cette impression fraîche et juvénile. De même je me sens délicieusement ému, lorsqu'un enfant, de sa voix ingénue, dans sa foi naive, me redit à sa manière quelques-unes des grandes vérités ou des grands devoirs qui sont à la base de ma vie spirituelle k moi-même. Mais si, pour cela, vous allez me parler d'ajouter foi aux bizarreries et aux absurdités littérales du récit légendaire, alors je me révolte et c'est au nom de la sainte vérité queje vous dis : Cela n'est p&s, cela est faux.
Et voilÀ pourquoi autant j'aime la légende populaire, sans prétention ni artifice, me parvenant dans son innocence à travers les siècles du sein des générations disparues, autant je me retrouve protestant, indigné et révolté, lorsque, de ^nos jours, un clergé s'en vient, au nom de sa prétendue infaillibilité, m'imposer la croyance à je ne sais quel conte bleu, qu'il a jadis couvert de son man-
teau et dont il ne sait plus se débarrasser. Cest sur les bords du Rhin surtout que Ton peut apprécier ]a difterence énorme qui existe entre la légende populaire et la légende ecclésiastique.
Les reliques des saints sont abondantes lelongdu Rhin et aux lieux circonvoisins. Allez, par exemple, à Aix-la- Chapelle, Tantique résidence de Gharlemagne. et pour la somme d'un thaler (3 fr. 75), on vous montrera les petites reliques, lesquelles consistent en un morceau du bois de la croix, un lambeau du suaire qui enveloppa le corps inanimé du Seigneur, une ceinture de la Vierge et une ceinture de Jésus lui-même. Et si tous avez le bonheur d'arriver au moment qui revient tous les sept ans et où l'on expose les grandes reliques, vous pourrez voir en sus le drap qui ceignait Jésus lors de la cruciOxion, celui sur lequel fut décapité Jean-Baptiste, une robe blanche (que l'on dit être en coton) de la Vierge Marie et les langes dont Tenfant Jésus fut enveloppé à sa naissance. Ceci déjà vaut bien la peine d'être vu, quand ce ne serait que pour se convaincre par ses propres yeux qu'il est des gens et des institutions incorrigibles. On se souvient encore du bruit qu'a fait, il y a une quinzaine d'années, la sainte tunique de Trêves, rivale heureuse de celle dAi^enteuil. Mais Cologne n'est pas moins fertile en curiosités de ce genre. Si vous en doutez, allez voir l'église de Sainte-Ursule.
A peine entré, l'on est introduit dans une chapelle latérale, dont l'aspect ne laisse pas que d'étonner au premier abord. Figurez-vous un quadrilatère assez vaste, tapissé, de haut en bas, de long en large, de crânes, de tibias, de sternums, de vertèbres, de cubitus, etc. ; puis,
des armoires entr^onvertes contenant nn grand nombre de bustes, plus grands que natore, en euirre doré. Lesdits bustes sont surmontés d'une face et dHin cerreau argentés; mais cette face et ce cerrean, so démontant au moyen de crochets, laissent ?orr autant de erânes qa il y a de bustes. Beaucoup de ces tètes métalliques sont frisées è la mode du dernier siècle : ce qui certainement s'assortit fort agréablement au contenu lugubre caché sous le métal. En un mot c'est d'un goût ignoble et d*nn effet ridicule. Sur quoi, un ^nrvfsei^eronây portant Thabit ecclésiastique, vous raconte gravement que tout ceci représente les restes retrouvés des onze mille vierges martyrisées h Cologne en 237 (je me suis fait répéter deux fois la date) par ordre d*Âttila roi desBuns. Sainte Ursule, selon la légende, était nne princesse britannique, conduisant dans la Bretagne gauloise, avec Fassistanee de deux évêques, onze mille jeunes filles nobles d'Angleterre qui devaient retrouver leurs fiancés au pays armoricain. Le malheur voulut qne les vents contraires fissent sortir de fa Manche le vaisseau qui les portait. Pofrssé par la tempête jusque dans le Rhin, il le remonta jnsqn^à Cologne. Mais I& se trouvaient les^ Huns qui, séduifs par la beauté des jeunes émigranfes, vonlurent les convertir au paganisme et les prendre pour femmes. Le mépris avec lequel leurs offres ftit repoussées eut ponf conséquence le massacre des pauvres jeunes filles, et Ur9ii]e tomba la première, percée de flèches. L'église qni porte son nom a été construite sur remplacement du carnage. Les crânes de sainte Ursule et de son fiancé sont conservés k part. On montre en même temps le pied déebaraé de lasainte» un bout de flèche retrouvé dans son ecvm.
une épine, longue au moins d'un pouce, que Ton vous dit provenir de la couronne mise sur la tête du Christ \ et enfin une eruebe d*a)bètre qu'on prétend avoir servi au mîraele de Gana ^. Il manque un morceau au col du vase; mais on vous rassure en vous apprenant qu'il est en la possession du trésor de Notre-Dame de Piris, lequel, que je sache, ne s'en vante pas beaucoup. Que si vous vous avisez de demander comment, plusieurs siècles après révénement, on a pu s'assurer de l'identité des squelettes retrouvés et, en particulier, du cr&ne de la sainte principale, la réponse est toute prête. On vous fait rentrer dans l'élise et, k gauche du chœur, on vous montre un tombeau tout moderne, sur lequel s'étend une statue en marbre blanc de la sainte, couchée dans Tatti^ tude de la mort, avec une colombe è ses pieds. Voici l'explication de la colombe. C était au vn* siècle. L'archevêque Cunibert et son clergé s^étaient livrés i des inves* tigations sans résultat pour retrouver Pendrert où le corps de sainte Ursule avait été mis en terre, et ils se
1 II est dîfRcile de savoir de qnel genre était Tépine dont les soldats ipeiMèfftmt «M e*iv«ttBe aa StifMW lac» de la Pat awa. T«iil €• qu'on pent aftjrmer, c*est que le bois devait être jeune pour se laisser plier dans la forme voulue et, par consé<|aent, c'est une erreur de la peinture traditionnelle é» w»cùeD»ter celte eoweene garnie â'énoreies pîfMate, a'ealonçAnt dans la chair et en faisant sortir le sang ea abondance. Cette conclusion d'ailteari est conforme au symbolisme de toute la scène de VEcce 4amo, La eoeroeee d'épipea, le leaeleea de poerpre» le leseeo en goîae de sceptre, les salutations ironiques des soldats ont pour but^ non pas d'augmenter fes sonAVances physiques du divin condamné, mais d*insaltcr le rei 4ee 4<iife en le éëeerent des enblèiMs 4'ene royauté dérieoiae*
' Cette cruche^ qui contiendrait au plus 4 À 5 litres d'eau, est en tout cas en eoetradiction avec le récit canonique, d'après Teqnel les six rases oontenaienl an noins % «i^Miaa, mes ore gfec«|iie 4e aefacilé d*nn peu fias 4e 38 litres. Donc chacun devait avoir une capacité de plus de iS litres. B^allettie tt est dit qu'ils étaient de pierre.
péraientde V inutilité de leu rs recherches, quand un jour, à la vue du vénérable chapitre, une colombe apparut soudain et, après avoir décrit une série de cercles concentriques, vint se poser sur une place fixe qu'elle ne voulut plus quitter. L'on creusa à cette place et l'on retrouva le corps si longtemps cherché. On ajoute encore que des inscriptions très-précises, retrouvées en même temps, ne laissaient aucun doute sur l'identité.
Enfin, pour achever de vous convaincre, on vous montre trois grandes fresques décorant la voûte du chœur. La plus éloignée du spectateur représente le massacre des onze mille vierges par ordre d'Attila, à cheval, portant une longue barbe blanche et vêtu comme un pacha turc. Le navire que vient de quitter cette nombreuse troupe de jeunes filles et qui a porté par conséquent plus de monde que le Great-Eastem n'en pourra jamais contenir, est à l'ancre à peu de distance, battant pavillon hollandais. La fresque suivante est consacrée au supplice proprement dit de sainte Ursule, qui, vêtue d'une robe bleu d'azur, tombe percée d'une flèche énorme. Enfin la troisième fresque vous fait assister à la découverte miraculeuse du tombeau de la sainte qui est retirée de terre en robe rose.
Nos lecteurs ne s'attendent pas h ce que nous discutions un pareil tissu d'absurdités. L'opinion la plus accréditée, parmi lesérudits qui ont eu le courage d'approfondir la question, fait dater de 1163 environ le moment oh les prétendues reliques ont été découvertes. Quant h la légende en elle-même, elle semble avoir amalgamé, par un procédé très-fréquent dans ces sortes de créations populaires, des événements très-distincts et séparés par un
long espace de temps. Attila, qui, sur les bords du Rhin, coaoentra longtemps sur sa personne toutes les terreurs chrétiennes, joue là un rôle mythique : du moment qu'un crime énorme, gigantasque, a été commis, il ne saurait aroir d'autre auteur que lui. Nous savons aussi qu'au V* siècle il y eut de nombreuses émigrations des populations bretonnes d'Angleterre chassées par l'invasion saxonne et se réfugiant en Armoriquç, où elles retrouvaient leur langue, leurs coutumes, une populationsœur. Peut-être un rameau de cette émigration, qui dura longtemps, s'égara-t-il en effet sur les bords du Rhin. Mais évidemment la religion n'eut rien à faire avec leur apparition dans la ville. d'Agrippine. C'est même le point sur lequel la légende varie, car une autre version prétend que ces jeunes filles revenaient de Rome, oii elles avaient été en pèlerinage. Le massacre, au contraire, pourrait bien être le reflet, grossi par l'imagination populaire, des persécutions en masses ordonnées contre F église trèsancienne de Cologne, peut-être sous Décius. On sait avec quelle fréquence le langage symbolique de la première Église désignait sous le nom de pures j de vierges, dUmmor culées^ les saintes âmes des deux sexes qui avaient payé de leur vie leur fidélité à leur Sauveur. Ce symbolisme est déjà marqué dans l'Apocalypse (xiv, 4-5). Nous pourrions ainsi voir dans la légende le souvenir transfiguré des tourments soufferts par ces âmes innocentes, que le paganisme voua à d'affreux supplices dans l'une des convulsions de son agonie, et si je la trouvais simplement et naïvement racontée dans quelque vieille chronique, je lui trouverais encore un charme poétique. Mais quand une pareille histoire, adoptée, amplifiée, exploitée par le
clergé, est imposée aujourd'hui à la croyance des fidèle^ par ce même clergé ; quand on voit d*au8si plates contrevérités perdant, par les preuves matérielles et rebutantes qu'on en veut donner, le parfum d'idéal qui les eût en-» noblies jadis, devenir la nourriture spirituelle et officielle d'une population tout entière, alors on s'indigne et on se retire avec le sentiment que si les enfants ont de la grâce à dire la vérité à leur manière, les hommes faits jouent un rôle aussi niais que répréhensible^ quand ils singent ce langage enfantin devant leurs semblables et qu'ils veulent forcer ceux-oi k écouter respectueusement leurs puérilités factices- Oh I ceôi n'est plus de la naïveté, c'est de la mauvaise foi, et on produit par cette méthode» non pas de la simplicité» mais de l'idiotisme»
Les siècles se suivent et ne se ressemblent pas. Au dix-septième siècle, 'm'a-t*on dit, le cadavre d'un enfant illégitime ayant été enterré dans l'église de Sainte-Ursule> on fut obligé de l'enlever, tant ce voisinage impur causa de troubles, de bruits étranges, de remuements indignés parmi les ossements suspendus le long des murs. Au siècle dernier un chirurgien de Cologne eut le malheur de démontrer que tous ces ossements n'étaient pas des ossa virginea et que, dans le nombre, il se trouvait même des ossa canina. Il fut chassé de la ville par décret épiscopal. De nos jours on le dit, on l'écrit, et cela n'a pas d'autre conséquence. Les ossements, devenus sans doute plus tolé* rants, ne manifestent plus la moindre indignation et les portes de la vieille ville restent ouvertes aux audacieux négateurs.
Seule, l'Eglise catholique ne change pas et, dans la langue de Luther, de Leibniz, de Lessing, de Kjant, de
Schiller, de Gœthe et de Hegei, continue h débiter sa monotone cantilène sur les os poudreux qu'elle a jadis enchâssés, et qu'elle persiste & vous montrer toujours, de son doigt ridé, comme une vieille nourrice qui fatigue ses nourrissons devenus grands des contes dont elle berça leur enfance.
La poésie n'a rien à faire ici. Elle s'accommode à merveille de rinnocence, mais non de la sottise.
La caUiédrale de Cologne. — Le genre gothique. — Idéal et réalité. —
Les trois Rois-Mtfges.
La poésie est fille du ciel. Il sera beaucoup pardonné à rÉgiise romaine parce qu elle a, dans son beau temps, répandu beaucoup de poésie sur la terre. C'est encore aujourd'hui dans la poésie du passé qu'elle trouve sa puissance sur les meilleurs esprits qui lui sont attachés, et nous, protestants modernes, nous serions étroits et injustes si nous ne savions pas ouvrir nos âmes aux grandes et belles choses qu'enfanta le catholicisme du moyen âge.
Au surplus, la véritable poésie religieuse du moyen âge est un fruit de l'esprit chrétien plutôt que de l'esprit catholique-romain proprement dit, et toutes les sociétés religieuses qui portent le nom chrétien peuvent revendiquer leur droit d'héritières. Seulement c'est un héritage qu'il faut accepter sous bénéfice d'inventaire. Il y a bien des
choses qu'il faut mettre au rebut, et dans celles qu'il faut conserver, nous recouualtrons toujours l'enipreiiite de Fidéal chrétien, supérieur aux sectes et aux ^lises. Le contraste que nous verrons surgir entre une grande œuvre de poésie catholique et une légende ecclésiastique mettra cette vérité en pleine lumière.
Nous sommes toujours à Cologne, dont la cathédrale méritera certainement le premier rang, qu'on lui assigne d'avance, parmi les monuments élevés par les hommes en l'honneur de Dieu. Les travaux, qu'on ne cesse de poursuivre activement, font espérer que notre génération verra s'achever cette œuvre colossale commencée au moyen âge.
Nous disons que ce sera le plus beau monument d'architecture religieuse qui existe, et tout le monde sera de cet avis, si Ton accorde que le genre gothique, avec l'ogive et la flèche qui le caractérisent, constitue le genre religieux par excellence. Or je crois que Ton en doit convenir. Je sais bien ce que les esprits délicats reprochent k cette architecture, qui ne fait pas sur Tàme cette impression de beauté harmonieuse et tranquille que le genre grec et son dérivé, le byzantin, parviennent si bien à produire. Ce dernier même lui est supérieur s'il s'agit de réveiller l'idée du mystère auguste et sombre. Le chœur d'une grande église byzantine est souvent d'une majesté qui effraye. Les esprits positifs, de leur côté, sont médiocrement touchés des formes bizarres ou sans utilité directe d'une foule de détails gothiques. Ils ne comprennent guère que des fenêtres rétrécies, ne laissant passer la lumière qu'avec parcimonie, que des arceaux multipliés, nécessaires pour échafauder le vaisseau principal, qui
sans eux tremblerait sur sa hase« que des piliers telle* uieut découpés et amincis qu'ils semblent incapables de rien supporter, soient préférables à de bonnes fenêtres carrées, distribuant F air et la lumière en abondance, et à de fortes colonnes droites et régulières qui porteraient des montagnes. Et que ne disent pas, et les délicats» et les positifs, des symboles étranges que l'imagination des maltres-maçons du moyen âge broda comme autant d'agréments sur le canevas général? Sans doute le danger du genre gothique, c'est le colifichet, et l'on peut s'en apercevoir à plus d'une imitation moderne.
Et pourtant le genre gothique est vraiment le plus religieux de tous, car, de tous, c'est celui qui exprime le mieux l'essence de la religion et surtout du christianisme, cette religion des religions. C'est lui qui symbolyse le mieux l'essor vers Tidéal, la faim et la soif des choses célestes. Tandis que le genre grec et le genre byzantin restent, si j'ose ainsi dire, assis et respirant la plénitude de la satisfaction et du pouvoir, Tarchitecture gothique monte, monte toujours. Vous lui reprochez ses allures, la disproportion qui existe toujours entre la hauteur et la base. Mais c'est précisément pour cela que je l'aime. Oui, elle se hisse, elle se hisse tant quelle peut, plus qu'elle ne peut. Elle part de la terre, dans laquelle elle jette ses fortes assises; mais déjà, dès la première ouverture, dès la première ogive, quelque chose vous dit: plus hauti Et cette invitation se répète avec chaque pilier, chaque aiguille, chaque clocheton, chaque arceau : plus haut, plus haut, toujours plus haut I Et quand la flèche s'élance hardie dans l'azur ou qu elle va, dans la nuée, se perdre mystérieuse, ne dirait-on pas
qu'elle dirige vers le trône de Dieu les milliers de prières, de soupirs, d*humbles efforts, d'ardentes espérances, toutes ces choses dont la nature est de partir d*en bas pour aller en haut, à l'infini ? La cathédrale gothique est tout un poëme, elle chante une innombrable quantité de variations sur ce thème éternel que Thumamté ne cessera jamais d'écouter :
Plus haut, toujours plus haut, vers les hauteurs sereines, Où les bruits de la terre, où le chant des sirènes. Où les doutes railleurs ne nous parviennent plus ! Plus haut dans le mépris des faux biens qu'on adore. Plus haut dans ces combats dont le ciel est Tenjeu, Phis haut, dans vos amours, montez^ montez encore Sur celte échelle d*or qui va se perdre en Dieu *.
Gœthe a dit quelque part que la musique est de Tarchitecture fluide et que Tarchitecture est de la musique solide. Ce mot ingénieux est bien k sa place dans la bouche du grand poète qui préférait à tout Tharmonie le beau tranquille et sans rides. Mais rarchitecture gothique a aussi son harmonie : c'est le chant de l'infini. Ce qui lui a le plus nui, c'est que les exigences du culte catholique ont forcé les constructeurs à recouvrir des édifices rectangulaires, soumis à la forme connue sous le nom des deux bras de la croix avec des lignes où la courbe domine. Le genre gothique est protestant avant la Réforme, je l'affirme sans hésiter. Il Test déjà par cette protestation de l'esprit contre la matière, par cette pensée progressive, ascensionnelle, qu'il exprime au
1 M. de Laprade.
moyen des matériaux les plus compactes, les plus solides ; mais il les fouille, les cisèle, les découpe si courageusement qu'il les plie, comme une pAte moUe^ au service de la pensée. Il Test encore par son austérité, bien plus grande que Ton ne pense. J'entends par le que son effet intérieur souffre toujours des ornements, des draperies, des tableaux que le culte catholique multiplie dans ses églises. Quelle triste chose que les grands tableaux carrés suspendus le long de ces piliers plissés qui, se perdant peu à peu dans leur courbe élancée, ressemblaient à de grandes mains jointes ' I Le seul ov^
^ Je ne pois qne renyoyer sur ce point aux jndicieDses réflenions que raggère Fart religieai à M. Ch. de Rémusat, dans sa Promenade au nord de l'Italie {Revue des Deux-Mondes du i6 octobre i857j. Il relève i juste titre que de tons les arts le pins applicable à la religion est Tarchitectore, fomme ceini qni réalise le mieux un effet simultané sur une multitude, en lui communiquant une même impulsion vers Tidéal. Après elle vient la musique, et pour la même raison pleine de justesse, puisqu'il s*agit de ehose» devant servir an culte pti6/tc, la peinture et la statuaire ne peuvent venir qu'au dernier rang. En réalité les musées sont bien mieux appropriés que les églises à recevoir les chefs-d'œuvre de la peinture religieuse. Il serait seulement à désirer qu'on leur consacrât des salles spéciales, plutôt nombreuses que grandes, où la foule ne pi\tpas s'accumuler. Car on ne goûte le charme de cette peinture qu'en la méditant. Dans les églises, an oontraire, placés le plus souvent sous un mauvais Jour, h c6té de chan« deliers, d^omements, de prêtres en costumes, dont les couleurs voyantes éclipsent les leurs, exposés à l'humidité, les tableaux perdent une grande partie de leur beauté et se détériorent vite. 11 ne faut pas parler de leur efît^t snr le peuple. Jamais tableau de Raphaël ou du Titien n'a fortement attiré les hommages de la multitude, laquelle préfère ordinairement quelque saint en- Ibmé. Le clergé le sait si bien qu*il profite le plus souvent des belles toiles qne renferment ses églises pour toute autre chose qne pour t-difier les fidèle^, et il y en a è Cologne un exemple frappant. Dans IVgfise Saint -Pierre le mettre- autel, de Rubens, est regardé comme une des grandes œuvres de nUnstre peintre. Il représente l'apôtre Pierre crnciffé l.i lète en bns. R'ih^ns en avait fnit cadeau à cette église, où il avait été bapti«c. Comme le clergé ne paraissait pas très-enchanté de ce présent, auquel il aurait j T^fcT^ de l'argent romptan». Rnhens oflVit de le reprendre moyennant 4s,0(iO conronnps. C(:lu rendit tout d'un coup les moines de Saint-Pierre amateurs de l'art, et
nement qui assortisse au genre gothique» ce sont les vitraux peints» et il est remarquable que jamais, dans rÉglise romaine, ils n'ont donné lieu au culte des images. Il Test enfin, en ce que la forme intérieure des églises gothiques devrait être ronde, ou du moins elliptique, et qu'une telle forme s'adapte aussi aisément aux conditions du culte protestant que la séparation du chœur et de la nef, nécessaire au culte catholique, s'y adapte mal I Les protestant&d'Âllemagne, les rois de Prusse en tète, ont bien fait de passer par-dessus le scrupule qui pouvait s'élever quant à l'affectation actuelle de cet édi- 6ce et de contribuer à l'achèvement de la cathédrale de Cologne. On y chanteia messe, mais qui oserait dire que jamais n'y retentira le cantique de Luther?
La grandeur majestueuse de l'édifice dissimule en grande partie l'inconvénient que nous avons signalé dans les églises gothiques, relativement au désaccord entre la configuration du vaisseau et le style ogival. De même qu'à une grande distance les formes anguleuses s arrondissent pour l'œil de l'observateur, de même, dans cette vaste enceinte, les lignes tirées à angle droit se confondent avec les courbes sans nombre à travers lesquelles il leur faut se frayer un chemin. Il existe encore
ils gardèrent le tableau. Mais on trouva bien moyen de faire porter intérêt au capital qui dormait sur Taotel. Depuis longtemps ce tableau de Ruhens est caché sous deux volets, portant une très-médiocre copie de Toriginal. Pour la somme de 5 groschen (t^O centimes) on se fait ouvrir les volets par le sacristain. Certes c'est une étrange violation des intentions do donateur. A Anvers la fameuse Descente de croix, du même maître, est traitée de même, et dans d'antres églises de Belgique on a adopté ce moyen de battre monnaie. Cela mériterait un nom plus sévère, si vraiment le sentiment religieui du peuple en souffrait ; mais il faut dire, pour rendre hommage à la vérité, que le peuple n*en paraît pas le moins du monde alîecté.
malheureasement une séparation affreuse entre le chœur et la nef, masquant le premier derrière un énorme rideau de pierrre grise qui ressemble i du carton. Mais cette cloison est destinée à disparaître, quand l'édiâce sera achevé. L'effet d'ensemble de la nef principale défie la description. C'est surtout du haut des galeries latérales et en dirigeant son regard en diagonale que Ton peut en juger. C'est une véritable forêt de piliers d'une hauteur vertigineuse, qui se croisent en tous sens, laissant l'air circuler largement dans leurs intervalles. L'on comprend alors l'idée des antiquaires qui prétendent que cette forme d'architecture doit son origine À l'amour inné des races germaniques pour les grandes forêts et leurs dômes de verdure. Quant à l'extérieur, il serait bien trop long d'énumérer la masse de détails, charmants et hardis, qui attirent l'un après l'autre, sans la lasser, l'attention du spectateur \ Malgré* tout ce qui reste encore à faire , on peut déjà sentir Tharmonie grandiose dans laquelle ils se fondent. Dans cette église, prasque sans ornements intérieurs — et puisse-t-elle rester longtemps ainsi! — l'âme d'un protestant est à son aise et peut s'ouvrir pleinement k ces grandes voix de l'infini qui chantent le cantique éternel en l'honneur du Père et de sa sainte image parmi les hommes. Cette cathédrale est un rayon solidifié du soleil de l'Esprit.
Mais quel contraste lorsqu'au milieu de cette contemplation idéale un bedeau vient vous demander d'une voix nasillarde s'il vous plairait de visiter la chambre
1 Je signalerai pourtant an Méphistophélës gigantesque, en pierre, serraot d'égonl A Tane des galeries extérieures et s*avan^nt sur la place tTec une expression saisissante.
da trésor, oh se fronyent des bijouxpourplasiears millions, et les curiosités de l'abside, parmi lesquelles sont les reliques des trois Rois-Mages I Quelle chute du ciel en (errel Cependant résignons-nous. J'étais venu en partie pour cela, et quoique ce spectacle soit loin d'être gratuit (il en coûte un thaler et demi ou 5 fr, 60), j'accompagne le prosaïque et malencontreux bedeau.
Je n'ai rien à dire des merveilles du trésor, qui n'ont guère d'intérêt que pour les amateurs de pierres précieuses, et j'avoue que je suis très-mauvais connaisseur. Dans une chapelle voisine on voit un très-remarquable tableau du quinzième siècle, divisé en trois compartiments. Celui du milieu représente l'adoration des Mages, conformément à la tradition. La tête de l'enfant Jésu<5 est une des plus belles que je connaisse *; celle de sa mère m'a semblé moins heureuse. A droite se présente saint Géréon avec ses compagnons de la légion thébéenne, et à gauche un charmant détachement des onze mille vierges précédées par sainte Ursule. J'emploie è dessein le mot charmant. Car, sauf la sainte, dont Texpression est toute fait canonique, aucune des demoiselles qui la suivent n'a l'air de se douter qu'elle fera un jour des miracles. Il est même difficile de ne pas sourire à la vue de toutes ces jeunes têtes, l'œil mutin , l'expression décidée et dont beaucoup sont ravissantes de grâce ingénue. Mais l'effet religieux est absolument nul. On attribue ce tableau à m»Ure Etienne de Cologne, qui florissaitvers 1410. Enfin Ton vous avertît que vous allez
1 Pas plus belle ponrtant qne celle de Y enfant Jésus au milieu des docteurf, une des grandes compositions de Rubens, que Ton peut Yoir au musée de Mayence. Quelle magnifique tète d^enfant inspiré 1
entrer chez les Troîs-Rois, et c'est ce qui pique le plus ma curiosité.
On vous introduit donc dans une maisonnette en bois noir, sise derrière le chœur et dont Taspect est peu convenable. Cinq h six personnes au plus peuvent se mouvoir aisément dans Tenceinte. Un jour lugubre y règne et n'est entretenu que par une lampe fumeuse pendue au plafond. C'est la chambre ardente où reposent les Mages d'Orient. En face de vous se présente une sorte d'arche métallique, rectangulaire, de quatre pieds de long à peu près sur environ deux de large. Le pourtour est merveilleusement ouvragé, ciselé, fouillé de toute manière. Des pierres précieuses étincellent dans tous les coins et recoins. On prétend que beaucoup sont fausses, le vénérable chapitre ayant dû en aliéner un bon nombre, lorsque^ chassé de Cologne par la révolution française, il errait de lieux en lieux dans le nord de TAIiemagne. Quoi qu'il en soit, cela m'importe peu et je demande avec instance h mon bedeau de me montrer les Trois-Rois. Aussitôt il fait glisser l'une des petites faces latérales du coffre qui leur sert de sépulture , ot l'on voit... trois occiputs noirâtres, couronnés chacun d'un diadème en frange d'or ternie et au dessous desquels sont écrits ces trois noms assez curieux pour des Orientaux : Gaspard, Melchior, Balthazar. Les squelettes sont supposés couchés sur la face, le nez enfoncé dans du taffetas rose, de sorte que l'on voit seulement la partie supérieure du crâne. Au reste il m'est impossible de comprendre comment trois squelettes peuvent tenir parallèlement dans la châsse ci-dessus décrite, car chaque tète est è peine séparée de sa voisine par deux pouces de taffetas.
n fant aussi que les trois personnages aient été bien petits pour tenir tout de leur long dans cette boite. En6n il est de toute fausseté que l'on voie les trois corps en chair et en os, comme le prétend la renommée. Je le repète, on voit trois crânes» et voilà tout.
Encore ici, s'il s agissait d'une légende pure et avouée comme telle , nous pourrions en admirer le contenu remarquable. Le point de départ est ce fragment de révangile de Matthieu ii, 1-12, qui est ainsi conçu :
Or Jésus étant né à Bethléhem, ville de Jndée, au temps du roi Hérode, voici, des Mages d'Orient apparurent à Jérusalem et ils dirent : Où est le Roi des Juifs qui est né? Car nous avons vu son étoile en Orient et nous sommes venus lui rendre hommage.
Ce qu'ayant appris, le roi Hérode fut fort troublé, et tout Jérusalem avec lui, et ayant rassemblé tous les sacrificateurs et les scribes du peuple, il leur demanda où le Christ devait naître. Ceux-ci lui répondirent : A Betbiébem de Judée ; car il a été ainsi écrit par le prophète : < Et toi, Bethléhem, terre de Juda, tu n'es » certes pas la moindre parmi les capitales de Juda, car de toi sor- • tira un conducteur qui fera pattre mon peuple d'Israël. •
Alors Hérode ayant fait venir secrètement les Mages s'informa exactement auprès d'eux du temps où l'étoile leur était apparue, et les ayant envoyés à Bethléhem, il leur dit : Allez, enquérez-vous diligemment de cet enfant, et quand vous l'aurez trouvé, faites-lemoi tenir, pour que moi aussi j'aille lui rendre hommage.
Ceux-ci, après avoir écouté le roi, s'en allèrent. Et voici, l'étoile qu'ils avaient vue en Orient les précédait jusqu'au moment où elle s'arrêta au-dessus du lieu où était le petit enfant.
Voyant Tétoile, ils furent joyeux d'une bien grande joie, et étant * entrés dans la maison, ils virent l'enfant avec Marie sa mère, ils se prosternèrent, lui rendirent hommage, et ayant ouvert leurs trésors, ils lui offrirent des cadeaux, de l'or, de l'encens et de la myrrhe. Puis avertis en songe de ne pas retourner vers Hérode, ils regagnèrent leur pays par un autre chemin.
Maintenant je crois que Ton peat, sans manquer aucunement au respect dû à ce fragment des évangiles, affirmer que déjà l'élément légendaire y entre dans une certaine mesure. Qu'on me permette un mot d'explication. Une étude attentive de l'histoire évangélique conduit inévitablement à la conclusion que les récits qui concernent la naissance et Tenfance du Seigneur ne présentent pas le même caractère de réalité historique que ceux qui suivent son apparition publique après le baptême du Jourdain. La raison en est simple. La première prédication évangélique commençait toujours avec le baptême de Jean. Le second et le quatrième évangile ne sont pas eux-mêmes remontés plus haut dans l'histoire de Jésus. Lorsque le premier et le troisième évangéliste voulurent compléter cette histoire dans ce sens, ils n'eurent à leur disposition que des souvenirs déjà lointains, des traditions formées indépendamment Tune de l'autre, et la preuve en est dans les contradictions insolubles qui résultent de la comparaison de leurs deux récits * • Toutefois cette indépendance même est une garantie de la vérité historique des quelques points communs qu'ils présentent. Je ne parle pas de la conception miraculeuse, elle est du ressort du
* Ainsi Loc regarde Nazareth comme la demeure constaDte des parents de Jésus (il, 4, S5) et considère le voyage à Bethléhem comme occasionnel, tandis que, d*après Tévangile de Matthieu (ii, SS>ftd), c'est seulement après leur retour d* Egypte, forcés par les circonstances, que Joseph et Marie Toot s'établir à Nazareth. — Il est impossible d'intercaler dans le récit serein, presque idyllique de Luc, le massacre de Bethléhem et le voyage en Egypte, qui en est la conséquence, tandis qu'on ne sait comment placer dans le récit do premier évangile la présentation an temple et la circoncbion. — Le prooonsolat de Quirinus, assigné comme date du recensement de Tempire d'après Lac il, î, est postérieur à la mort de cet Hérode sous lequel» d'aprè» le premier évangile, Jésus est venu au monde»
dogme plutôt que de l'histoire , mais la naissance à Bethléhem est un fait attesté des deux côtés. Il ne faut pas, avec Strauss^ expliquer cet accord par une influence du passage du prophète Michée^ cité dans le fragment traduit, sur la formation mythique de l'histoire de Jésus. S'il eût été contraire aux souvenirs les plus accrédités sur le lieu de naissance du Christ de le faire naître è Bethléhem, on aurait pu« dans Thypothèse mythique, faire droit à ce passage, au fond peu explicite, de bien des manières 9 par exemple en faisant de Bethléhem le lieu où Jésus aurait commencé son ministère, ou mieux encore l'endroit où son retour glorieux devait s'effectuer.
Le fait de la naissance à Bethléhem est donc constant, et ceci est important pour le sujet qui nous occupe. Quand on sait» d'autre part, combien ces astrologues, devins^ mathématiciens ^ chaldéens ou mages, qui jouent un si grand rôle dans la vie politique et religieuse du premier siècle \ se sont occupés des espérances messiani* ques des Juifs, il n'y a rien que de très-naturel à rencontrer vers le temps de la naissance de Jésus des hommes de cette catégorie aux environs de Bathléhem, la ville de David. Car si le passage de JMichée ne suppose pas né* cessai rement que le Messie naîtra à Bethléhem, il afûrme pourtant qu'il en sortira. Il est» de plus, arrivé qu'en l'an de Rome 747 (sept ans avant notre ère, qui parait partir au moins de quatre années trop tard], Jupiter et Saturne entrèrent en conjonction d'une manière ex-
1 V. ce qae noasen Avons dit dans l'étude sur Néron Vanleckrifî, p. iîS.
traordinairo ^ Or un tel phénomène» dans les idées de Tantiquité, devait surexciter au plus haut point l'attention des astrologues. Un grand personnage devait naître en Orient : c'était d'après Suétone, Josépbe et Tacite» la croyance antique et générale. Un signe apparaissait dans le ciel : c'était, dans les idées dont je parle, un phénomène certainement en rapport avec cette attente univer* selle. Que des astrologues, dirigés vers Bethléhem par les indications des rabbins, aient fait une apparition chez une famille davidique qui venait de voir naître son premier-né, encore une fois il n'y a là riengque de trèsvraisemblable, et voilà le fait historique que je crois à la base du récit du premier évangile. Seulement notons bien que ce récit n'a nullement pour but de prouver la messianité de l'enfant Jésus par le témoignage de prêtres babyloniens, successeurs de Daniel, comme l'avait imaginé la vieille théologie, mais de relever le contraste entre les hommages que le Messie naissant reçoit des étrangers et les persécutions dont il est l'objet de la part des autorités de son pays. C'est un point de vue particulier au premier évangile. Le monde païen, représenté par ses savants les plus révérés, est à genoux devant le Christ naissant, voilà l'idée-mère et l'idée grande.
Mais la légende ne s'en est pas tenue à la simplicité classique du récit canonique, l'un des plus beaux qui existent. D'abord elle a fixé à trois le nombre des mages, probablement d'après le nombre des présents offerts à
> 11 existe snr ce point uu ouvrage fort curieux de Mûoter, Der Siem d€r Wtuen; Copenhaje^e, 1817.
reofant Jésus. En poursuivant l'idée principale du récit, elle a vu dans ces trois personnages les représentants des trois parties du monde alors connues, et c'est pourquoi Ton voit figurer un Maure parmi eux. Ceci est déjà une déviation de la donnée canonique des mages cCOrient^ c'est-à-dire des mages vrais, authentiques, venus du pays même de l'astrologie antique. Des passages comme le Psaume lxxii au verset 10, et comme Ésaîe lx, 3, 9, 10, auront suggéré l'idée que c'étaient des rois. Enfin la légende, en divers pays, leur a donné différents noms. Nous avons dit leurs noms germaniques. En Orient on les a appelés Malgalath, Galgalath, Saracia; à Milan, ils se nommaient Ator, Sator et Pérator. J'ignore la signification de ces noms bizarres et ne prétends pas la de- • viner. Nous arrivons au moment où la légende d^énère complètement. Cependant jusque-là et tant qu'il n'est question que de l'impression produite sur les imaginations pieuses du moyen âge par ce beau tableau du pauvre enfant Jésus voyant à ses pieds les plus hauts et les plus savants personnages du monde, cette légende est pleine de sens et de grâce naïve.
Mais quand aujourd*hui une église enseigne positivement que, dans un de ses sanctuaires, elle montre bien réellement les trois individus de la légende, qu'elle en connaît les noms, que leurs os font des miracles, c'est assurément dépasser toutes les bornes et il n'y a plus rien à dire à cette paroisse d'Italie qui prétendait (je ne sais si elle le prétend encore] posséder un fragment de l'échelle que Jacob vit en rêve.
La tradition raconte que ces trois corp^, déposés jadis à Conslantinople, furent transportés plus tard à Milan,.
donnés par un certain empereur^ dano cujusdam imperatoris, dit une chronique du xii* siècle\ qui fait, je crois, fort bien de ne pas nommer Tempereur en question. L*an 1164, Frédéric Barberousse ayant pris Milan d'as-
saut, rélecteur de Cologne, Raynald, chancelier de l'empire, les 6t transporter dans sa ville épiscopale. Les divinités des vaincus tombaient au pouvoir du vainqueur. L'évéché de Cologne, comme nous l'avons dit, en tira des revenus très-abondants. Les miracles qu'on leur attribue sont sans nombre. « À partir de ce jour-là, » dit une autre vieille chronique ^^ « la ville de Cologne r^ grandit de jour en jour en gloire et en renommée. » Jusqu'à présent, des lies de la mer et des diverses na- D tiens, les fidèles n'ont pas cessé d'y affluer, attirés et 1» alléchés par Vodeur des saints roiSy sanctorum regum D odore attracti et illecti. »
I^ bon chroniqueur n'en pourrait plus dire autant. Il n'y a plus guère de fidèles, c'est plutôt le voyageur désœuvré, c'est le touriste curieux, c'est parfois le théologien protestant qui forment la plus grande masse des visiteurs, et l'on dit que la recette va toujours en baissant. Du reste, plus tôt ce scandale cessera, mieux cela vaudra pour la conscience publique. Nous voyons un exemple nouveau du tort énorme que fait à la légende son adoption par un clergé. Elle était si belle dans la bouche des simples I Elle est si laide façonnée par les prêtres I Comme on se sent protestant au sortir de cette baraque I En se retrouvant sous les magnifiques piliers
^ Rûberii de Monté Chronic., dans les Monum. Germon, de Pen, t. VI, p. 513.
^CAron. Belg. ap, Pistortum, Hsr. German. script, t. UI, p. 205.
de la nef, comme on respire à Taise I Comme on voit bien que la grande poésie du catholicisme est contemporaine de répoque oh le catholicisme était sincère et confiant en lui-même t Aussi cette poésie vraiment chrétienne demeure-t-elle» tandis que, forcée de traîner avec elle ces superstitions d'un autre âge, TEglise romaine se survit à elle-même aux yeux de notre génération, sceptique peut-être, mais désireuse de réalités spirituelles. Alors on bénit Dieu d'être membre d'une Église à la cause de laquelle on peut vouer le meilleur de sa vie, sans infliger d'entorse à sa conscience et à sa raison. Alors on sent vivement que le moment doit venir, tôt ou tard, mais certainement, où dix milliers de voix entonneront sous les voûtes gigantesques de Timmense édifice le cantique toujours nouveau qui se chante en rhonneur du Dieu*Esprit, qui veut qu'on Tadore en esprit et en vérité.
La Légeade protestaDte, — Saint-Engelbert et son Bourgmestre* *- Le Diable attrapé. — Le Sabbat moral. — La Vierge parlante. *~ La Tour des Souris. -^ Les Prophëtesset. — Les Morts qui roTiennent. — L'Homme de pierre.
Si nous avons réussi à faire partager è nos lecteurs nos vues sur la légende, ils doivent y voir avec nous l'expression naïve et poétique de vérités supérieures, Tadmirer dans ses formes gracieuses ou imposantes, tant qu'elle reste ce qu'elle est, la philosophie des sim-
pies d'esprit, et hausser les épaules, lorsqu'elle se préseule à nous attifée et enrubannée par un clergé. La coïncidence sur les bords du même fleuve des plus charmantes légendes populaires et des plus ridicule légendes ecclésiastiques communique à cette impression un degré d'énergie et de clarté que l'on trouverait diffl cilement ailleurs. Il reste à se demander si, dans la légende elle-même, nous ne trouverons pas quelque protestation contre la puissance cléricale qui s'en est servie si habilement et l'a si tristement gâtée.
Je l'ai dit au commencement de ces esquisses, le courage pratique , l'énergie qui réalise ce que la pensée conçoit, n'ont pas marché de pair chez les populations rhénanes, comprises dans les limites où je me suis renfermé , avec le développement de l'imagination et de la poésie. Je crois en avoir indiqué les causes. Cependant il serait étonnant que sur le terrain de l'idéal, k défaut du réel, l'esprit rhénan n'eût pas pris sa revanche du joug sacerdotal qui le comprimait. Dans d'autres contrées, la chanson, l'épigramme, le sirvente^ sans amener nécessairement de révolte ouverte, ont pourtant consolé les populations opprimées. Elles ont conservé l'indépendance intérieure et permis d'attendre un meilleur avenir en le prédisant par une sorte d'intuition prophétique. Eh bien I il en est de même de la légende rhénane : parfois elle est protestante.
Par exemple, k Cologne même, quand vous venez de voir le tombeau de saint Engelbert, /archevêque du treizième siècle, dont le corps a été transporté dans une chapelle du fond de la cathédrale, allez visiter l'hôtel de ville, curieux méljinge de tous les styles* Yous remar**
querez l'un des bas-reliefs qui ornent le portail principal. Il représente un homme tuant un lion qui s est jeté sur lui. La chronique |locale prétend que ce bas-relief a été sculpté en mémoire de la lutte à mort entre ledit archevêque et le bourgmestre Gryn qui défendait pied à pied les franchises communales. Ne pouvant venir i bout du courageux bourgeois, le saint s'arrangea de manière que Gryn dût se rencontrer face à face avec un lion dans une fosse, disent les uns, dans une cour de l'archevêché, disent les autres, sur une promenade hors de la ville, prétend une troisième version. Mais le brave bourgmestre tua sans sourciller son formidable adversaire et revint tranquillement dîner chez lui.
Je déclare que je ne crois pas un mot de cette histoice. Il n'est pas très-facile de faire rencontrer comme cela un homme et un lion. Si le saint archevêque nourrissait des pensées homicides contre son bourgmestre , il était assez riche, assez puissant et, dans l'hypothèse, assez dépravé pour avoir ses assassins à gages. Au temps de leur toute-puissance, les archevêques n'auraient pas manqué de détruire cette preuve des intentions criminelles et de la honteuse défaite de leur prédécesseur. Enfin les autres bas-reliefs, voisins de celui-ci , sont tous consacrés à des scènes de l'histoire biblique. L'intention du sculpteur me parait donc avoir été simplement de reproduire le combat du jeune David ou de Samson avec un lion^ L'habit du vainqueur n'est pas, il est vrai, très-conforme à la couleur locale, mais on sait que nos ancêtres n'étaient pas exigeants à cet égard. Je crois donc que le
1 I Samuel xyii, 34 saW. — Jages xiv, 5-6.
sens primitif du bas-relief a été changé par rimagination populaire. Mais d'où vient cette légende ? A quel sentiment dans la population a-t-elle correspondu? Pourquoi, soos ce gouvernement clérical qui a duré des siècles» la bourgeoisie a-t-elle lu dans une sculpture de son hôtel de ville la preuve de sa puissance supérieure et de son bon droit contre les prétentions cléricales? Il n'y a qu'une réponse. C'est le sentiment du peuple chrétien qui a protesté contre la canonisation d'un évêque plus ambitieux que saint et qui a compris que, pour vaincre le despotisme clérical, il faut du courage, mais que le courage suffît. L'on triomphe alors de toutes ses manœuvres, à la seule condition de ne pas reculer.
Sans doute les faits n'ont pas répondu au sentiment. Cologne est restée la ville des évéques, au grand détriment de sa prospérité et de son importance historique. Mais, je l'ai déjà dit, c'est là le côté faible des mœurs de la contrée. De plus n'oublions pas ce caractère serein, contemplatif, mais ordinairement mélangé d'une joie douce, de la plupart des légendes. Il peut aller jusqu'à un optimisme incroyable, jusqu'à attribuer de bons sentiments aux êtres notoirement méchants, de l'impuissance aux êtres considérés partout comme les plus redoutables. Ainsi le diable lui-même s'humanise. Il tombe dans des pièges grossiers où un écolier ne se laisserait pas prendre. C'est lui, entre autres naïvetés de sa part, qui a inspiré les architectes inconnus auxquels on doit le plan des superbes cathédrales d'Aix-la-Chapelle et de Cologne. Jamais pareilles conceptions, au sens du peuple, n'auraient pu sortir d'un cerveau ordinaire. Il est vrai que Satan cherchait à se dédommager, soit en
posant pour condition que la première âme qai entrerait dans l'église d'Aix serait h lai, soit en exigeant comme prix du marché TAme elle-même de rarchitecte de Cologne, Mais on attrape ce pauvre diable de la façon la plus burlesque. A Aix on fait entrer une louve i coups de pique dans l'église récemment achevée. A Cologne, rarchitecte^ déji en possession du fameux plan délivré par Satan en personne» tire» de la main dont il allait signer sa damnation^ un ossement des onze mille vierges et le brandit au nez de sa majesté infernale qui s'enfuit en poussant mille jurons. Les histoires abondent où monsieur Satan est forcé de décamper
Honteux comme un renard qu^ane poule aurait pris.
Cette interversion de rôles peut même aller jusqu'à faire du diable un rémunérateur dont la justice distributive a un certain cachet d'équité vraiment remarquable. Si vous êtes à Aix le jour de Noël» nous ne vous conseillons pas de vous attarder dans les rues. Des gens» qui sans doute n'ont pas eu assez du réveillon de la nuit précédente, font un terrible vacarme sur la place. Ou plutôt apprenez que dans cette bonne ville le sabbat se tient à minuit chaque nuit de Noël sur le grand marché. Les quelques bonnes âmes égarées» par ignorance ou distraction, dans ces dangereux parages y ont vu, disent-elles, nombreuse et galante société. On dansait» on buvait, les cavaliers donnaient le bras aux dames» et» chose curieuse, elles ont reconnu parmi ces dernières les plus huppées de l'endroit» celles mêmes qui se rendent à la messe tous les jours. Ne faut-il pas que maître Gaspard us Buckenheimde Noningen^en son vivant tabellion impérial
audit lieu, venant de recevoir les volontés dernières d'un vieux richard qui allait rendre Tâme et ayant discrètement communiqué ce qu'il pouvait en dire aux héritiers qui attendaient dans la chambre voisine, après avoir perdu un peu de temps avec eux à se fortifier contre le froid de la nuit, se soit» sans le vouloir, trouvé au beau milieu de ce bal suspect et ait reconnu dans la belle dame qui dansait avec un cavalière la chaussure très-effilée, qui? la digne épouse du boiirgmestre lui-même 1 II Ta vu» et Ta raconté tout bas à ses intimes» qui Tont transmis tout haut à la postérité» et comment ne pas croire un témoin si respectable et si discret? Mais disons à la décharge des coupables que ce sabbat n'est pas si immoral qu'on pourrait le supposer. C'est un sabbat comme il faut et qui même donne d'excellentes leçons aux présomptueux» comme il décerne des récompenses aux bonnes gens qui ne sont pas fiers. Ainsi il est une fois advenu qu'un pauvre musicien bossu» ayant docilement et humblement joué du violon pour faire danser l'honorable compagnie, fut récompensé par l'ablation sans douleur de sa bosse et par une bonne somme d'argent. Au contraire lorsque, l'année suivante» un rival» affligé de la même infirmité» se présenta pour en faire autant et réclama orgueilleusement le même salaire, il fut puni de son outrecuidance en devenant bossu par derrière et par douant. Telle est la bouflbnne tradition connue dans le pays sous le nom de Die buckelige Muxikanterij les menétriers bossus. Tout ceci montre que l'on ne craint pas beaucoup Satan» mais aussi qu'on ne fera pas beaucoup d'efforts pour se soustraire à son empire. Malheureusement le peuple par là a toujours cru qu'il suffisait d'un
os des onze mille vierges pour le mettre en fuite.
Il est une autre légende, mi-sérieuse« mi-satirique, dont la scène est à Spire, mais qui se raconte aussi plus bas le long du Rhin. Dans la principale église de cette ville, on montre au voyageur quatre rondelles d'airain, scellées au pavé et éloignées Tune de l'autre par des intervalles égaux. En réunissant les mots gravés sur chacune d'elles, on obtient la salutation suivante à la Viei^e : 0 sanctissima, 6 piissimaj 6 dulcis virgo Maria! Ces quatre rondelles sont dans la direction d'une image trèscélèbre de la Vierge Marie qui orne Vautel de cette église. Pendant longtemps cette image fut douée du don delà parole, jusqu'à s'entretenir avec les fidèles qu'elle affectionnait. Là-dessus l'on raconte qu'il advint un jour à saint Bernard de manquer le commencement de la messe. Quand enfin il arriva et que, marchant sur les rondelles d'airain, il s'approcha de la madone en la saluant avec les mots gravés, la Vierge releva la tète et lui dit : 0 Bernharde^ curtam tarde? « O Bernard, pourquoi si tard? » — A quoi celui-ci répondit sans s'émouvoir par ces paroles de l'Écriture : c( Que la femme se taise dans l'église, >» Mulier taceat in ecclesia * I Et, depuis ce temps-là, l'image de Marie ne parla plus.
Il y a là sans nul doute le souvenir de quelque jonglerie sacerdotale, comme il s'en voit encore de temps i autre, en Italie et ailleurs, comme il y en avait tant à Genève avant la Réforme, et qui dut disparaître quand les esprits commencèrent à regarder. Je ne sais pas si quelque trait dans la vie de Bernard de Clairvaux a dé-
1 i CorinUi. xiv, 34.
terminé son apparition dans cette légende. En tout cas, ce n'est pas fortuitement qu'une réforme dans les superstitions mariolâtriques a été attribuée i ce grand homme, adversaire déclaré de Tlmmaculée Conception, F un de ceux qui réclamaient le plus vivement la réforme de l'Église in capite et membrisy dans le chef .et dans les membres.
Mais la plus curieuse, la plus dramatique des légendes anticléricales a pour théâtre le beau paysage qui se déroule devant Bingen, i Tembouchure de la Nahe, h cinq lieues au-dessous de Mayence. Le fleuve , sans mêler ses eaux vertes avec les flots jaunâtres de la rivière, contourne brusquement le mont Niederwald et s élance à travers les rochers du Bingerloch • De hautes montagnes boisées s'entre-coupent et Tencadrent de tous côtés. Au fond, sur la gauche, se dessinent les charmantes tourelles duRheinstein. Sur le premier plan et presque devant l'embouchure de la Nahe, à l'extrémité d'une lie formée par des rochers, s'élève une tour isolée, tandis qu'en face, à mi-hauteur du Niederwald, se dressent les murs délabrés du château d'Ehrenfels, ancienne résidence des évêques de Mayence. Cette tour mystérieuse, au pied de laquelle l'eau se brise en gémissant, connue sous le nom de Maitsethumiy Tour-des-Souris, leur appartenait, également. Voici la tragique histoire que la légende raconte. C'était au x* siècle. Une famine affreuse désolait Mayence et les environs. Cependant l'évéque Hatto II, qui avait prudemment fait remplir ses greniers, nageait dans Tabondance, lui, son clergé et ses hommes d'armes, qu'il avait retirés dans son palais épiscopal. En vain ses malheureux sujets imploraient une maigre pi-
tance, ils étaient impitoyablement repousses. Un jour, pendant que Tévéque était assis à sa table, devant un superbe festin, les insistances d'une troupe d'aflamés devinrent si bruyantes qu'il résolut de faire un exemple. Il ordonna k sas hommes d'armes de renfermer tous ces importuns dans un grenier vide et d'y mettre le feu. Cet ordre barbare fut exécuté et, de la salle épiscopale, les convives entendirent les cris des malheureuses victimes. Mais révéque, loin de se repentir de sa cruauté, voulut égayer ses compagnons en leur disant : « Ecoutez donc le chant de ces souris 1 i> Pourtant il avait dépassé la mesure^ et on vint l'avertir que la TÎlle furieuse se préparait à s'insurger. Alors Hatto Qt ce que ses succès* seurs firent d'ordinaire en pareil cas. Il descendit le fleuve et alla se renfermer dans cette tour insulaire, qui, par sa position en face du château d'Ehrenfels, commandait absolument le fleuve et défiait les attaques des bouiyeois, L'évêque dormait donc en sûreté derrière ses murailles, quand, au point du jour, les hommes de garde virent avec surprise du côté de Mayence comme une couche noirâtre qui couvrait la terre et s'avançait par petits mouvements saccadés dans la direction de nie. Elle approche. C'est une gigantesque fourmilière de petits être vivants qu'on ne peut encore distinguer. Mais bientôt ils prennent forme. Plus de doute« ce sont des souris, mais des souris par millions qui s'apprêtent k passer le fleuve. Que faire contre de pareilles ennemies? Pour une de tuée, dix mille la remplacent. L'armée des souris aborde donc sur le rocher isolé, pénètre à travers portes et fenêtres, marche en colonnes serrées vers la chambre de l'archevôqoe, qui s'enfuit épouvanté, se dé*
battant sons les petitea bétes yoraoea. Vains efforts t Paryenu à grand'peine au sommet de la tour, il fut déyoré jusqu'au dernier morceau de cbair. Et ainsi s accomplit la yengeance du ciel contre le pasteur indigne qui» non content de faire périr ses brebis » ayait iosulté à leurs tortures.
Je n'ai pas besoin de démontrer que ce n'est là qu'une légende. Il est même impossible de la ramener à un fait historique quelconque, puisque Hatto II mourut en 970 et que la tour, d'après son architecture, est du treizième siècle. Le nom de Mausethurm semble une corruption de Moussenihumiy et dans Torigine on appelait Tartillerie Mausserié. Elle fut construite pour préleyer des péages sur les bateliers et fortifier le pouyoir épiscopal. Mais c'est précisément parce que c'est une histoire impossible qu elle est ipstruotiye. Qui donc a inspiré au peuple l'idée qu'un éyâque pouyait être dur, impitoyable à ce point? Gomment la sainte mère Eglise a^t-^lle pu se transformer dans son esprit en marâtre dénaturée? Et quelle finesse railleuse dans cette victoire terrible remportée sur le puissant seigneur par les infiniment petits dont il s'était moqué I Voilà certainement le sens et l'intérêt de cette légende, et si l'on ne courait pas risque de tomber dans une allégorie trop compliquée pour la naïyeté qu'elle suppose chez ceux qui l'ont transmise jusqu'à nous, ne pourrait-on pas dire qu'il y a une sorte de prophétie dans ce drame fantastique?* • L'homme ne se nourrit pas seulement de pain. A un certain^rooment de rhîstoire d'un peuple, il peut se faire qu'il y ait famine spirituelle et que les esprits demandent en yain de la nourriture à ceux qui étaient chargés de leur en don-
ner. Si ceux-ci refusent, ils gardent pour eux la connaissance et condamnent le peuple à la disette. Mais si, pour faire taire les voix importunes, ils ne frouyent pas de meilleur moyen que d'étouffer les plus mutines dans les flammes, sans doute ils peuvent encore s'appuyer quelque temps sur le bras de la chair, sur la force matérielle dont ils disposent, mais leur fin est proche , et ce sont précisément ces tout petits qu'ils raillent, cette multitude méprisée qui devient, dans un temps donné, Tinstrument de la céleste vengeance. Malheur aux scribes qui laissent les esprits affamés et tournent en dérision leur faim et leur soif de vérité !
Je le répète : cette interprétation dépasse de beaucoup la légende, mais vraiment elle y plonge par ses racines. Le pays de Bingen a produit plusieurs prophétesses qui ressemblent à des druidesses christianisées, k des Vellédas fatidiques du moyen âge ^ Les admirables forêts de cette contrée, en partie défrichées aujourd'hui, mais très-étendues encore, semblent avoir disposé à la vision, à l'intuition mystérieuse de l'avenir, plusieurs des religieuses qui y menèrent leur vie retirée. Elles entendirent, comme notre Jeanne d'Arc, des voix qui leur parlèrent à l'ombre des grands bois. Les prophéties de Hildegarde de Sponheim, abbesse du couvent de Saint- Rupert, dont on voit encore les restes sur la montagne du même nom près de Bingen, amie de Bernard de Clairvaux, en correspondance avec des empereurs et des
' Vetw apud Germanos tnos quo plerasque feminarum fatidieoi ef, augesœnte superstitùme, arbitrantur deas. « C'est chei les GerniaÎDs une » cootome antique de regarder la plupart des femmes comme des devine- » resses et, la superstition augmentant, d*en faire des déesses. » Tacite, Hist. iv, 01.
papes, eureot uu retentissement prolongé. Cette femme peut être comptée parmi les esprits qui pressentirent la Réforme * . Elle dénonça les vices du clergé avec une étonnante énergie, lui prédit une punition terrible et regarda les sectes des Cathares et des Yaudois qui se répandaient dans les environs comme les instruments de la colère divine contre une église corrompue. Elle blâmait les austérités exagérées, comm^ inspirant ou le désespoir, ou Torgueil. Elle protesta aussi contre les supplices infligés aux sectaires. Elle portait en ellemême^ disait-^Ue, « Fombre de la lumière vivante, » de sorte qu elle <c voyait les choses comme à travers une eau 3» limpide. » Mais ce qui est curieux, c'est qu'au xvu' siècle, dans cette même ville de Bingen, où Conrad de Marpurg fit brûler vifs trente-six Yaudois, où les protestants ne purent jamais s'établir avant la révolution , une autre prophétesse, Barthel von Holzhausen, se trouve encore parmi les nonnes de cette ville, et de nouveau ses prévisions sont singulièrement hérétiques. Elle passe pour avoir prédit la chute des Stuarts, et quand Charles II exilé traversa Bingen, elle lui annonça sa restauration prochaine, mais en ajoutant : Cave ne eatholicam religionem restaureSj « garde-toi de restaurer la religion catho- 31 liquel » Malheureusement pour l'imprudente maison, cet avis eut le sort de ceux de Cassandre.
Qu'on ne s'y trompe pas. Sous cette surface en appa-
> l\ eiiste Doe édition de ses prophéties, jointes à celles de sainte Elisabeth, qni parât en 1513 et I6S8. Neander cite dans sa grande Histoire de l'Égliee (vol. Il, p. 480, 3* éd.) un oracle qu'elle opposa an clergé de Mayence qni menaçait son conyent de Tinterdit, parce qn'on y avait enterré le cadavre d*nn excommunié. « J*aî entendu, dit-elle, une voix qui » parlait ainsi : Qui a fait le ciel? Dieu. Qui ouvre le ciel aux siens? Dieu. » Qni lui est semblable ? Personne. »
rence si unie, soas cette soumission séculaire à l'Église romaine des populations rhénanes, il y a plus d'un ferment d'indépendance. Éclateront-ils un jour? La tenta* tiye de Ronge et consorts rencontra de vives sympathies chez les catholiques du Rhin. C'est le mélange de politique« fatal À toute œuvre religieuse et qui corrompit bientôt le catholicisme-allemand, joint au personnel très-suspect qui se joignit au chef du mouvement, qui a le plus contribué à décourager les esprits qui saluaient dans Ronge un nouveau Luther. Et puis, il faut Tavouer, l'esprit religieux moderne est trop individualiste pour fonder aisément de nouvelles communautés, et il serait beaucoup plus simple et plus rationnel de s'adjoindre aux ^lises de la Réforme qui doivent à leurs principes une élasticité telle qu'elles peuvent s'ouvrir h une foule de personnes qui ne sauraient adopter toutes les vieilles doctrines protestantes. Toutefois quelques communautés catholiques-allemandes se sont maintenues sur les bords du Rhin, entre autres à Mayence. Il pourrait bien se faire qu'elles fussent appelées à une grande et prochaine extension, si les prétentions toujours croissantes de l'ultramontanisme dépassent un certain point. L'Église romaine se trompe si elle croit arriver facilement à ses fins en Allemagne, parce que jusqu'à présent on ne lui a opposé qu'une résistance molle et indécise. C'est son propre terrain k elle-même qui lui fera défaut, et si elle veut aller au-devant des vœux de ses adversaires les plus ardents, elle n'a qu & étendre aux autres états d'Allemagne le régime qu'elle a réussi k imposer à l'Autriche en vertu du dernier concordat. Encore ici la légende a quelque chose à dire.
Le peuple croit difficilement à la mort de ceux dont il pense que l'œuvre inacbeyée doit être nécessairemenl continuée, dont il sent en lui-même l'esprit survivant k leurs personnes. Mais rien ne développe plus aisément de telles croyances que les grands mouvements religieux, parce que la religion entre plus avant que toute autre chose dans Tâme des peuples. L'espérance millénaire chez les premiers chrétiens, leur idée que le Christ allait bientôt revenir sur la terre pour terrasser ses ennemis et régner avec les siens, dut à cette protestation opini&tre du désir contre la réalité son universalité, son étonnante prolongation, sa puissance sur les esprits. Au moyen Âge Frédéric Barberousse» le premier qui ait résisté avec succès au pouvoir des papes, le premier souverain qui ait compris qu'il pouvait y avoir des vérités religieuses et morales en dehors de la curie romaine, qui, à ce titre, est un précurseur des temps nouveaux , Frédéric Barberousse n'a pu mourir. Il dort dans sa caverne du Harz, et il en sortira quelque bon jour pour châtier et réformer l'Eglise. — Plus près de nous, lorsqu'on 1685 le malheureux ducdeMonmouth, fils naturel de Charles II, imagina de faire appel au sentiment protestant du peuple anglais pour détrôner son oncle, le tyrannique et cruel Jacques II, il dut k l'enthousiasme qu'il excita chez les paysans quelques succès que son manque absolu de caractère, son incapacité, le refus des classes supérieures de se joindre à un personnage aussi peu sérieux, peut-être aussi l'explosion prématurée d'une révolte mal préparée, changèrent bientôt en sanglants rovers. Il paya de sa tète son imprudence et ses fautes. Mais les classes inférieures, qui ignoraient ses vices, lui
conservèrent une affection inaltérable, et lorsque, (rois ana plus tard, un tout autre homme, Guillaume d'Orange, ayant fait sa descente en Angleterre, joignit sur ses drapeaux à Ténergique devise de sa maison : Je maintiendrai ces mots magiques : Les libertés de V Angleterre et la religion protestante, les masses qui le saluèrent en libérateur crurent que c'était leur bien-aimé duc qui revenait. — Eh bien 1 il est au bord du Rhin quelque chose qui semble devoir fournir un jour un parallèle à ces croyances, fausses quant à la lettre et vraies quant à Tesprit. Derrière la petite ville de Lorch^ dans le duché de Nassau, s*ouvre une étroite et délicieuse vallée, abondante en sources ferrugineuses et leur devant son nom, la Sauerthal. A son extrémité, admirablement encadrés par des forêts épaisses et des montagnes qui s'entrecroisent en tout sens , s'élèvent encore ûers les murs noircis du château de Sauerburg. A peu près à égale distance du fleuve, mais de l'autre côté, dans la vallée de la Nahe, près de Greuznach, se dresse aussi, juché sur un rocher à pic, le vieux manoir d'Ebernburg. Ces deux châteaux ont appartenu aux Sickingen, ces champions plus intrépides qu'heureux de la Réformation et de l'indépendance de l'Allemagne. Leurs murs ont abrité Luther, Bucer, OEcolampade. Ils ont reçu le valeureux Ulrich de Hutten , traqué jusqu'à sa mort par ses ennemis politiques et religieux. Cet homme, jusqu'à son dernier souffle, crut que la chute de la papauté était la condition nécessaire de la liberté de l'Europe et de celle de sa patrie. Quand on visite ces beaux lieux , le cœur partagé entre le ravissant paysage qui se déroule autour de ces ruines et les mélancoliques souvenirs qui
s'y rattachent, on s'attriste involontairement à la pensée . de ces vaillants hommes, qui ont usé leur vie dans les combats et les chagrins de toute espèce , sans jamais trouver dans le succès la récompense de leurs sacrifices. A quoi bon tant d'efforts, tant de courage, tant de peines, pour ne laisser après soi que des pans de murs délabrés au milieu de la nature toujours verte et souriante? En vérité cela est triste, comme une ironie de la destinée, comme un oubli de la Providence. . .
Mais interrogez ce petit p&tre qui garde ses vaches sur le flanc de la montagne, cet enfant aux blonds cheveux, aux yeux d'un bleu-clair, vrai fils de la terre germaine, et il vous dira que parfois dans la nuit des lueurs mystérieuses apparaissent aux ouvertures des vieilles tours : on les a même vues très-fréquentes dans ces derniers temps. C'est que Franz de Sickingen, Ulrich de Hutten ne sont pas morts, ils reviennent.
Et je dis que de nos jours, dans nos temps de réaction ecclésiastique, de pareilles légendes font du bien à entendre, quand on aime la liberté. Elles s'élèvent à la hauteur de la prophétie.
Cestavec cette impression d'espérance indestructible que je veux quitter ce beau' pays et ces poétiques légendes qui m'ont procuré quelques-uns des meilleurs jours et des plus suaves émotions de ma vie. Je retrouve à la fin ce que j'avais trouvé au commencement dans les charmantes traditions qui courent la contrée sur l'empereur Charlemagne et le brave Roland, de la mélancolie sans doute, mais de la foi dans l'avenir, et avant de prendre un congé déQnitif du fleuve aux eaux vertes et pro-
foodes^ je dirai à quoi refifiemble TeBprit particnlier qu'il me parait avoir inspiré aux âmes réveusef qui oui vécu çur ses borda. C'est encore une ville rhénane, du moins on peut l'appeler ainsi, qui m'a fourni oe symbole, c'est sur une cathédrale que je l'ai lu en oaraclères si frappants que je ne les oublierai jamais.
Lorsque» visitant la cathédrale de Strasbourg et parvenu sur la première plate^fbrme , on se dirige vers le pied de la flèche qui s'élance dans l'immensité avec une effrayante audace, on remarque sur Tune des tourelles dont elle est flanquée un homme sculpté dans la pierre, de grandeur naturelle et s'avançant au bord d'une niche qui fait face au soleil couchant. Cet homme, tenant une bible à la main, regarde attentivement l'horizon, et lartiste inconnu qui l'a taillé a donné k ses traits une indeCnissable expression d'attente mélancolique, résignée et en même temps doucement joyeuse. Quand on a bien remarqué l'endroit où il se trouve, oo peut encore le distinguer très-bien d'en bas, sur le pavé même de la place. Bien n'est beau, je vous assure, lorsque les rayons du soleil couchant viennent empourprer la vieille cathédrale, tandis que les maisons voisines sont déjà plongées dans l'ombre, comme de voir cette grave figure qui se détache de la tour pour sourire à la lumière qui décline. Avec ses yeux fixés sur l'horizon, vous diriez qu'il voit au delà, et que c'est ce qu'il voit , ce que nous ne pouvons pas voir qui &it rayonner la joie sur son front recueilli» Je n'ai jamais vu d'image plus saisissante de l'espérance religieuse* -^ Mais il n'en est pas toujours comme je viens de le dire. Le ciel n'est pas toujours pur, les rayons d'or ne sont pas là tous les soirs pour
illumioer le vieux dôme. Souvent un ciel gris, blafard, déploie à perte de vue son ennuyeuse monotonie. Souvent aussi de sombres nuages viennent se heurter contre la flèche frémissante, le vent tourbillonner ien sifflant dans ses fines dentelures, des bruits lugubres retentir dans les longues galeries comme si i on entendait des âmes gémir, la pluie fouetter avec fureur les arceaux gothiques, le tonnerre gronder avec menaces autour des clochers aigus. Âvez-vous quelquefois remarqué la tristesse immense qui semble s'exhaler d'une grande cathédrale dans un tel moment? Chaque ogive pousse alors un soupir. Mais, là-haut, voyez l'homme de pierre, toujours ca*lme, immobile , toujours tourné vers l'horizon lointain et le contemplant toujours avec son regard si mélancolique et si joyeux.
CURIOSITÉS THÉOLOGIQTJES.