‹ Essais de critique religieuseChapitre 39 sur 41 · CURIOSITÉS THÉOLOGIQUES · texte numérisé non relu

CURIOSITÉS THÉOLOGIQUES

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Il n'est pas de seiencé dont on se fasse généralement nne idée plus fausse qne de la théologie, lorsqu'on ne Ta pas cultivée soi-même. Beaucoup se demandent même si c'est une science, s'imaginant qu'elle n a d'autre bot que d'établir par des procédés scolastique» les doctrines arrêtées de TËglise. D'autres, reportant sur la mère les vices de quelques-uns de ses enfants, en font une école d'étrotlesse d'esprit et de vieux préjugés, comme si toutes les sciences ne comptaient pas des esprits étroits et des hommes à préjugés parmi leurs représentants. Il est, par exemple, des médecins qui prononcent le mot de théologie avec un mépris superbe. Je crois même (Dieu me pardonne I) avoir soupçonné quelquefois

• Voir to Im» dt U jaiifier 18«».

le même accent de dédain dans Tintonation de certains hommes politiques qui rencontraient ce mot sur leur {Missage. D'autres encore se figurent que la théologie est assez compliquée pour absorber l'esprit d'un homme (non pas un homme d'esprit] et pour lui interdire par cela même l'accès des autres branches de la science humaine» tandis qu'en réalité la plus grande difficulté de la théologie sérieuse provient de ce qu'elle exige du théologien des connaissances vraiment encyclopédiques. Il est clair que ces jugements défavorables à l'endroit de la théologie sont moins fréquents dans les pays où elle ne le mérite pas. Là où la théologie veut être véritablement une science, lÀ où elle se montre indépendante, laborieuse, érudite, là où, s'aidant de toutes les ressources de l'esprit humain, elle s'efforce d'accomplir sa tâche, c'est-à-dire de chercher la vérité essentielle des faits de la conscience et de Thistoire que déterminent la religion en général et sa réalisation dans le christianisme, il est rare que les hommes de science ne comprennent pas le sérieux et puissant intérêt qui s'attache à la marche de ses travaux.

Mais peut-être de tous les préjugés contre la théologie le plus répandu est-il celui qui attribue aux études de ce genre une aridité continue. On se figure ordinairement le théologien constamment penché sur les Pères, les commentateurs^ les docteurs, les philologues, tous personnages graves, qui ne se dérident pas et qui surtout ne vous dérident jamais. Assurément la science théologique n'est pas de nature à plaire aux esprits légers. Cependant on se trompe fort si l'on croit que les esprits lourds peuvent seuls en goûter les charmes. L'une de ses branches principales, l'histoire de l'Église offre^ sans

contredit^ Tétude la plus émouvante, la plus variée que Ton puisse désirer. Il n'y a pas d'exagération à dire qu'il n'est pas d'histoire au n;^onde qui la vaille. Une autre science théologique* la critique sacrée, c'est4-dire l'application de la critique littéraire et historique aux livres de la Bible, ouvre sur l'antiquité la plus reculée et sur les littératures primitives les points de vue les mieux faits pour captiver le cœur et l'imagination. Mais ce qu'on aura peut-être de la peine è croire, c'est que, même en étudiant les sujets ou les livres les plus scolastiques, on tombe très-souvent sur des incidents ou dramatiques, ou très- piquants, quelquefois même piquants et dramatiques en même temps.

En preuve de cette assertion, nous réunirons quelques faits curieux de l'histoire des controverses, la matière la plus scolastique que l'on puisse imaginer. Peutêtre nos lecteurs nous sauront-ils gré de leur en donner, soit la confirmation, s'ils les connaissent* soit la nouvelle, s'ils les ignorent.

Tous ceux qui ont quelque teinture d'histoire ecclésiastique ont bien entendu parler d'un théologien qui rangeait la réalité historique du chien de Tobie au nombre des points qu'il est nécessaire d'admettre sous peine de damnation éternelle. Ma\s on ne sait pas aussi généralement dans quelle occasion ni par qui cette grotesque thèse fut posée.

Le fait lui-même est raconté par le docteur Calixte qui^ pendant la première moitié du xvu* siècle, professa la théologie à Helmstadt et se rendit célèbre par un enseignement remarquablement large pour l'époque. On donne à son système le nom de Syncrétisme : il tendait à

•largir la baae de la foi cbrétiéanû de manière que les diverdea égliiea protestaotes y leGoimasae&t lear terrain commun. Dans nn écrit adreaaé aux théologiens de Mayénce ', il raconte ce qui suit et ce que nooa raconterona après lui arec quelques édairciseements en plus.

En 1541 l'empereur Cbarles^uint avait réuni à Ra^ tisbonne quelques théologiens, protestants et catholiquesj, à l'effet de s'entendre sur les points fondamentaux de la doctrine chrétienne et d'aviser, s'il était posssible, aux moyens de rétablir l'unité du monde chrétien. Le légat du pape, Contarini, homme pieux et modéré, yen* chait personnellement vers l'adoption du dogme de la justification par la foi, tel que la Réforme l'avait remis en vigueur^ Ce fut avec son approbation que le cardinal Granvelle proposa une transaction qu'admirent d'un commun accord les représentants des deux partis. Melanchton^ du côté protestant^ Julius Pflng, du c6té ca« tholique^ étaient tout disposés à se tendre une main fraternelle. Mais la cour de Rome menaça Contarini, l'aoôu* sant d'avoir dépassé ses pouvoirs. Celui-ci eut peut et recula* Le roi de France, qui redoutait l'union de toute l'AUemague et dont la politique s'arrangeait à merveille des embarras suscités parla Rôformç i son puissant rival, avait crié k la trahison de l'Eglise. Bref l'entreprise avorta^ comme avorteront toujours toutes celles de ce genre. En effet elles ne paraissent possibles qu'à des hommes fort indifférents aux moyens k employer, pourvu qu'on réussisse, comme Granvelle, ou à moitié gagnés déjà par l'opinion de leurs adversaires, comme

< Adé Theohg. iÊogtmt* p. 7Jl.

Contarini» et eottx^cisontréguUèramentdéiâTouéfl parlés cheb 6t la masse de leuir parti * . llaia noua Groyons sana peine que lel tbéelôgiena coneilianta des deux o6téa eurent bien dea obstacles à vainore ayant de faire passer Vidée même de la possibilité d'une réunion* Du moioa* s'il y avait parmi les ùiembres du colloque beaucoup de théologiens comme le Père jésuite Adamus Tannerus, il ne devait pas être facile de s'entendre.

Dans la xi* session et comme on discutait sur le nom<' bre et l'essence des points fondamentauiy le Révérend Père Adamus Tannerus affirma qu'il y avait plus de cent articles de foi qu'il fallait imposer comme absolument nécessaires au salut des âmes« Alors le docteur Huonius lui demanda en plaisantant : Eêt-^ne âftieulus jidei quod canem secuin duaerit Tobioê ? « Est-ce donc un article de »foi que Tobie ait mené un cbienavec luil p-^^Mûitime, maœvKMf maxime ^ « oertainementi certainement, cer«* » tainemeûtf » répliqua imperturbablement le disciple de Loyola«

Ceci se passait eu 1541. L'ordre de Loyola^ fondé de-» puis 1534, venait d'être approuvé ^ar Paul III (1540). Il débutait bien» on le voit» dans la carrière.

Du reste les protestants ont eu aussi leurs excentri-' cités exégétiques. La fameuse controverse sur l'inspira^ tion des poinls^voyelles de l'Ancien Testament en est une preuveconuue.il se trouva de savants hébraisants pour soutenir qu'une inspiration miraculeuse avait dirigé le^

' C*e8t ce qai explique, par exemple, pourquoi deux hommes de la taille àé Boifiuel al de Leilmte om ^a i^ieaseimeDt trvt*illef à r^tlsér <MUè chimère. Bossuet, à force de combaltre les protestants, était devenu passablement protestant ; Leibnix se fût contenté d'un catholicisme modéré qni ii*empèchât pas Itfs ttr ants ds philosopher^

signes adoptés par les rabbius du moyen âge pour conserver la prononciation de l'hébreu, laquelle risquait d'être entièrement perdue. Mais Tabsurde réponse du jésuite est-elle plus ridicule que Topinion d'interprètes passionnés pour le sens littéral des textes bibliques et qui soutenaient qu'au moment où le Seigneur appelait Hérode Antipas un renard (Luc xiii, 3^« faisant allusion au caractère bas et cruel de ce misérable prince, celui-ci avait été transformé en effet en renard ? La chose a pourtant été affirmée, au nom du respect dû à la parole inspirée, par des commentateurs luthériens \

Nous n'aimons pas l'intolérance et nous la combattons partout , aussi bien dans nos rangs que dans ceux du catholicisme. Car il y a une intolérance protestante aussi bien qu'une intolérance catholique. Celle-ci est terrible, atrocement cruelle dans ses procédés, mais du moins elle a le mérite d'être conséquente. L'Église catholique est, a été et sera toujours intolérante d'intention et intolérante de fait dans la mesure de son pouvoir. II lui faudrait se renier elle-même dans son dogme et son passé pour qu'elle changeât à cet égard. C'est pourquoi , lorsqu'on attaque l'intolérance dans l'Église catholique, on attaque celte Église elle-même. On né peut les séparer Tune de l'autre, et la lutte contre cette Église sera toujours pour les libres penseurs un devoir de selfpréservation. — Dans le protestantisme, au contraire, l'intolérance est un élément hétérogène, un reste de catholicisme. Elle y est en réalité moins effrayante que dans l'Église romaine. Nous avons sans doute & déplorer

' Voy. le Discours préliminaire à la théodicée de Leibniz, p. 11.

le bûcher de Servet, les proscriptions de Dordrecht, les lois honteuses de la Suède» d'autres faits analogues. •Mais, il faut Tavouer, comparées à Tlnquisition , à la Saint-Barthélémy, aux massacres des Pays-Bas et de Bo« hème, aux Dragonnades., etc., etc., les persécutions protestantes sont d'une pâleur extrême. Seulement elles sont profondément odieuses, parce qu'elles supposent une inconséquence tellement exorbitante qu'on a de la peine à n'accuser que la logique des persécuteurs sans remonter à leurs intentions. Le catholicisme est essentiellement intolérant, quoique des catholiques puissent être tolérants; le protestantisme est essentiellement tolérant, bien que des protestants puissent ne pas Tétre. Voilà la vérité sur un point que bien des gens trouvent obscur aujourd'hui, parce qu'ils ne prennent pas la peine de remonter aux principes. En fait, le catholique se piquant de tolérance peut être parfaitement sincère, mais on ne doit pas lui dissimuler qu'il est en contradiction formelle avec son Église et ses principes essentiels. Au contraire, en attaquant et en condamnant l'intolérance protestante, on rend hommage et service au protestantisme dont elle renie si visiblement le principe et l'esprit ^ C'est sous le bénéfice de ces observations que nous rappellerons un chapitre peu connu de l'histoire de Texclusisme parmi les protestants et dont il résulte que, mutatis mtUandiSj nous avons eu malheureusement notre Galilée dans la personne de Kepler. Tout le monde sait la place illustre que Kepler s'es

< Il en est à cet égard comme de la phOosophie qui est rertainemeot toléraDtepar principe : ce qai n*empèche pas qne plus d*nn philosophe a été intolérant et même a fait l'apologie de Tintolérance religiense.

•cquiiie parmi les grands génies dont rbumanité i*ho« oore. Marchant à côté des Galilée et des Bacon, ses contemporains» il est un des fondateurs de la physique et de Tastronomie modernes. Il donna au système de Copernic réridence qui lui manquait encore en démon-» trant que le centre d'attraction des orbites planétaires était identique au centre de la masse du soleil. Avant lui on se bornait k constater les mou?ements apparents des étoiles sans cheiuher h les eipliquer. Ce fut lui qui les calcula le premier et sut le premier ramener à des causes physiques les phénomènes célestes. C'est à la dé* couverte de ces lois directrices de la marche des astres que l'astronomie doit le point de départ de ses calculs ultérieurs et, par conséquent» ses merveilleuses conquêtes. On peut même dire qu'il faillit trouver la loi de la gravitation universelle que le génie de Newton devaity peu après lui, révéler au genre humain. En tout cas il établit que la force attractive résidait dans le soleil» analogue, disait-il » à celle d'un aimant et proportion-» neHe à la masse ^ En un mot Kepler est un des grands initiateurs de la pensée moderne.

Hais il n'était pas seulement un savant de premier ordre. Gomme tous les esprits vraiment grands» c'était aussi un homme profondément religieux. A la fin de son Harmmia mundi se trouvent ces pieuses paroles ; « Et » maintenant, ô Dieu» j'ai accompli ToBuvre à laquelle D je m'étais consacré.*. J'ai manifesté aux hommes la » gloire de tes œuvres. )» Wurtembergeois de naissance, il avait étudié la théologie dans une des écoles cloîtrées

> Ces Mies études se lroa?eDt dans «on lirfo Àsirtmomia no^a, «oi Physica cœlesHs. Prague, 1003«

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