L'ÉGLISE CHRÉTIENNE
AUX D8IIX PREMIISRS SIÈCLES '
Il y a quelquepart dans TEccIésiaste un conseil d'une grande sagacité , qu'on oublie trop souvent en religion comme en politique : « Me dis point : D'où vient que les ^ jours passés ont été meilleurs que ceux-ci? car une » telle enquête n'est point de la sagesse. » En général on prône le temps passé aux dépens du présent. On se demande à chaque instant pourquoi les choses vont moins bien aujourd'hui qu'autrefois , sans s'être demondé d'abord si réellement elles allaient mieux autrefois qu'aujourd'hui.
Au fait c'est l'illusion commune. On sent plus vivement les maux actuels, et les maux passés disparaissent dans la pénombre du souvenir. Dans l'âge mûr nous nous représentons l'enfance comme un temps de félicité suprême. On a oublié les larmes cuisantes, les punitions
1 Voir LslÂenûei t4 mars, 12 mai et 23 juin 1855.
fréquentes, les leçons ennuyeuses, les gros petits chagrins. On ne se souvient plus que du rire facile, des jeux bruyants, des joies sans souci. L'innocence des premières annéesse transûgure en perfection morale. Toujours, dans les souvenirs de la race comme dans ceux de l'individu, l'âge d'or a précédé l'âge de fer. Toujours l'âge de fer a été l'âge où l'on vit, l'âge d'or Tâge où l'on vivat^. Il n'est pas jusqu'au moyen âge, cet âge de fer s'il en fut, qui n'ait aussi sa part de tendresses rétrospectives, et pourtant, si quelque baguette magique nous ramenait brusquement à ce bon temps-là, il est fort à croire que ses plus chauds défenseurs ne seraient pas les moins à
plaindre.
Quel rapport ces réflexions ont-elles avec les deux premiers siècles de l'Église chrétienne? Le voici.
Cette même tendance à reporter sur les jours passés ridéal enchanteur que l'on rêve et dont on se voit si loin a fait invasion dans le domaine de l'Eglise. Le regard attristé par les plaies de TEglise moderne s'est retourné vers le passé, vers l'origine de l'Eglise, et un décevant mirage Ta montrée bien plus belle, bien plus sainte, bien plus chrétienne qu'elle ne fut réellement. Il semblait qu'on devait nécessairement retrouver dans l'Eglise des premiers siècles la pureté religieuse et morale dont on se sentait si éloigné. Ce fut pendant longtemps un véritable article de foi que la perfection de l'Eglise primitive. C'est pourquoi les uns la firent catholique-romaine; les autres, luthérienne; les autres, calviniste; d'autres, socinienne, etc., parce que l'on voulait rester ou catholique-romain, ou luthérien, ou calviniste, ou socinien, et qu'en même temps on voulait être en confor-
mité pleine et entière avec TEglise primitive. Et puis on s'imaginait n'y trouver que des cœurs sanctifies^ que des modèles de charité, que des types d'orthodoxie^ que des martyrs intrépides. Hélas! depuis qu'on y regarde de plus près, les jeunes prédicateurs sont privés d'une riche matière à péroraison.
Certes, et qu'on ne s'y trompe point, rien n'est plus loin de notre pensée qu'un esprit de dénigrement systématique envers les premiers siècles de TEglise. Sans doute il y eut des modèles d'héroïsme chrétien, et il est parfaitement vrai, comme on l'a dit souvent, que le sang des martyrs a fait surgir les conversions de dessous terre. A défaut d'autre preuve, les sarcasmes dirigés par un Celse ou un Lucien contre ces morts sublimes suffiraient pour nous montrer quelle puissance de conversion le martyre exerça sur la multitude. Ils n'auraient pas tâché de la lui ôter, s'il ne l'avait pas eue.
Il est très-vrai encore qu'en général les chrétiens des premiers siècles se distinguaient fort avantageusement de leurs contemporains par leur probité, leurs vertus domestiques, leur esprit de bienfaisance et de sacriûce. Il faut bien qu'il en ait été ainsi pour que l'empereur Julien, en pleine restauration païenne, ait attribué les progrès de ces impies Galiléens aux vertus qu'ils avaient déployées et n'ait pu rien conseiller de mieux è ceux qui le suivaient dans sa marche rélrogade que de reproduire ces mêmes vertus. .
Mais on peut dire toutes ces vérités de l'Eglise des premiers siècles, on peut même en pousser plus loin l'éloge, et en même temps constater ses imperfections, ses erreurs, — tranchons le mot^ — ses misères. Nous préten-
dons, et à bon droit, que notre Eglise réformée de France, aui XVI* et xvn* siècles, a montré autant de vertus et autant d'héroïsme que n'importe quelle Eglise, de n'importe quel siècle. Cela ne nous empêche pas cependant de reconnaître les faiblesses et les apostasies qui sont le côté sombre de notre histoire à cette époque. Les intendants de Louis XIV, comme Pline le Jeune sous Trajan, purent croire un instant qu'il serait facile d*extirper, ceux-là le protestantisme, celui-ci le christianisme, des provinces confiées à leur surveillance. En France et en Asie le nombre des soumissions, feintes ou réelles, fut assez grand pour cela. lisse trompaient également, Tavenir l'a protivé. Mais, encore une fois, il ne faut pas taire le mal quand il se trouve i côté du bien, dans l'intérêt même de celui-ci. Quand on commença à s'apercevoir qu'on avait surfait l'Eglise des premiers siècles, il se trouva des historiens qui, par réaction, voulurent absolument que les premiers chrétiens ne fussent qu'un troupeau de làches.- Sachons examiner les choses sans préjugé. D'avance nous pouvons dire que l'Église chrétienne a toujours compté dans son sein de vrais chrétiens mêlés à des demi-chrétiens et k des chrétiens de nom. Il en est résulté dans tous les temps un mélange de bien et de mal, de vertu supérieure et de corruption , d'héroïsme et de l&cheté. C'est un fait permanent contre lequel ont vainement tenté de s'insurger les monlanistes d'autrefois et les darbistes ^ d'aujourd'hui. Revenons è l'Église des deux premiers siècles.
1 Noas parlerons plus loin des montanîstes. On appelle plymouthistes on darbistes^ du nom de son principal directeur, nne secte d'origine anglaise qui, à beaucoup de rêveries millénaires, joint la prétention d'être la seule véritable Église chrétienne et de ne se composer que de chrétiens parfaits.
L'une des illusions les* plus communes et les plus invétérées concernaut l'Église primitive consiste à croire que r unité de doctrine régnait dans sqa sein, et que les premiers chrétiens, gens dailleurs tout pratiques, aimant pea les discussions, préférant l'action à la théorie, se bornaient à reproduire pieusement renseignement apostolique sans en faire l'objet de plus amples recherches et sans dogmatiser sur les bases de la foi.
Cette illusion date de tiès-loin, car Hégésippe, un auteur ecclésiastique du milieu du second siècle, dans un fragment conservé par Eusèbe \ dépeint l'Église apostolique, c'est-à-dire l'Église du premier siècle, comme une vierge pure et immaculée, que l'erreur n'avait pas encore souillée, et fait dater de la mort des apôtres l'explosion soudaine des fausses doctrines et des hérésies. Clément d'Alexandrie, qui écrit tout à la un du second siècle, modifie un peu cette date et prolonge l'âge d'or prétendu jusqu'au règne d'Adrien (117-138 ^). A mesure que le temps marcha, Vœtas aurea parut toujours plus longue et l'époque arriva où les trois premiers siècles furent généralement inclus dans cette période de perfection idéale. Du moins les partis gnostiques, les doctrines ébionitiques et Tunitarisme si fréquent aux deux premiers siècles apparurent de loin comme des hérésies repoussées par l'Église dès le premier jour de leur apparition et comme si jamais la blanche robe de l'épouse mystique du Seigneur n'eût eu rien de commun avec ces tissus de la fabrique de Satan.
Ëh bien! c'est le contraire qui est la vérité et
« Hist. ecclés.,m, Zl;\y, U.
s Strmnutu, VU, 17.
pour s'en convaincre» il saf6t de laisser la parole aux faits.
Le Nouveau Testament nous prouve en premier lieu, et de la manière la plus irrécusable, que du temps même et sous les yeux des apôtres TÉglise fut le théâtre de luttes très-vives qui ne le cèdent en rien, ni en ardeur, ni en importance aux conflits des siècles suivants. Résumons aussi brièvement que possible le tableau qu*il nous est permis de tracer d'après les données elles-mêmes des livres apostoliques.
C'est toujours un sujet de grande surprise pour ceux qui voient avant tout dans la religion chrétienne une doctrine arrêtée et s imposant d'autorité, que de découvrir par la lecture des quatre Evangiles et surtout des trois premiers combien peu le fondateur lui-même du christianisme s'est préoccupé d'arrêter et d'imposer une doctrine quelconque. Quelques discours d'une portée morale bien plus que doctrinale, quelques sentences, tantôt isolées, tantôt provoquées par l'événement du jour ou du moment, quelques ingénieuses paraboles, voili tout ce qui nous reste de l'enseignement du Christ. Rien * qui ressemble moins k une doctrine systématisée. En vérité quand on compare le gigantesque édifice de l'E glise dix-huit fois séculaire et couvrant peu à peu toute la terre à la base, pour ainsi dire, imperceptible, sur laquelle tout son développement repose, on se sent pris d'une sorte de vertige. Imaginez-vous que vous faites partie d'une foule nombreuse, rassemblée sous les voûtes d'une grande cathédrale, laquelle est uniquement soutenue par une simple et mince colonne, qui oscille et
fléchît sous le poids énorme qu'elle doit porter I Cependant cette impression disparaît quand on se rend compte des lois que suit ordinairement l'humanité dans son développement spirituel : ces lois sont très-distinctes des lois physiques. Dans le champ de Fesprit, les plus petits germes produisent les plus grands arbres, et la nourriture religieuse que l'Eglise a tirée et tirera toujours du peu qu'elle sait de son Maître rappelle ce pain miraculeux du désert dont quelques morceaux sufûsaient à toute une mutitude affamée, qui même ne venait pas è hout de tout manger, car il y en avait toujours de reste.
Quel est donc l'élément vital et vivifiant de l'œuvre de Jésus-Christ dans l'humanité? Évidemment l'ineffaçable, l'indestructible impression de sa personne sur la conscience humaine. L'empreinte laissée par lui dans cette conscience ne pouvait pfus disparaître. Pour nous servir d'un mot énergique de l'évangile de Luc (xix, 37-40), quand même ses disciples immédiats se seraient tus, les pierres eussent crié. L'idéal religieux, incarné dans sa vie personnelle , dut è sa réalisation en lui de subjuguer par sa beauté suprême tous ceux qui avaient le sens des choses divines, et il ne dépend plus de nous aujourd'hui de nous y soustraire. Ceux-là mêmes qui refusent leurs hommages i la personne du Christ ne peuvent pas faire autrement que de les rendre à son esprit, et ce n'est pas formuler un dogme, c'est tout simplement énoncer un fait que de le proclamer le Roi spirituel de l'humanité. Que si nous demandons à présent à l'ensemble des documents qui nous renseignent sur son œuvre et sa vie en vertu de quelle propriété personnelle et spéciale Jésus de Nazareth entra aussi avant dans la con-
science universelle, la tradition évangélique nous répond en nous montrant en lui, jointes à une intuition de Dieu que Ton peut signaler comme la ^\us religieme de toutes, c'est-à-dire comme la seule qui réponde entièrement aux plus pures aspirations religieuses de l'homme, une sainteté d'une idéale pureté et un amour pour notre race et surtout les petits qu'elle renferme, qui déGe toute mesure. Nous voyons cette sainteté et cet amour, ces deux éléments constitutifs de cette âme unique, se pénétrer mutuellement jusqu'à ce qu'ils se concentrent et atteignent leur pluâ haut degré d'intensité rayonnante sur la croix de Golgotha. Jésus a fait bien mieux que d'en^et^r la sainteté et l'amour. Il a et^ d'une sainteté achevée, d'un amour sans mesure, et, depuis qu'il y a des hommes sur la terre, il est le seul dont nous puissions dire cela.
Nous pensons avoir résumé dans ce qui précède l'élément persistant et irréductible du christianisme à travers ses innombrables transformations. Nous allons voir ces transformations et ces variations prendre racine dans les conditions mêmes oii cet élément essentiel dut se réaliser.
Cette sainteté, cet amour devaient nécessairement se manifester à travers certaines formes données d'avance, dans un moule religieux et social antérieurement déterminé. Jésus était né Juif, avait vécu parmi les Juifs, et sentait très-vivement que le salut du monde devait venir du peuple d'Israël. Si celui-ci eût écouté son doux et puissant prophète, renonçant à ses chimères de gloire politique, il eût été un peuple-apôtre. Faire tout ce qui était en son pouvoir pour élever ses compatriotes à la hauteur
de cette destinée merveilleuse était à la fois pour Jésus an defoir et une nécessité de la situation. La première condition d'une telle entreprise était évidemment d'accomplir la loi et les prophètes plutôt que de les abolir^ de présenter son œuvre, ainsi qu'elle Tétait réellement, comme le fruit mûr de cet arbre dont les racines plongeaient jusqu'aux temps d'Abraham^ et, par conséquent, de ne pas débuter par le couper brusquement en se posant en dehors de son développement historique. Que Jésus se soit rendu un compte logique de ces exigences de la mission k laquelle il se sentait appelé ou qu'il les ait spontanément perçues, en vertu de ce pouvoir intuitif qui est le propre du génie inspiré, peu importe è la question qui nous occupe. Il sufQt qu'il en ait eu conscience, comme nous pouvons nous en assurer en examinant la manière dont il poursuivit son plan messianique \ A défaut du peuple juif, ce furent quelques Juifs qui répandirent son esprit dans le monde, mais ceux-là même ne se fussent pas trouvés si, pour s'attacher au Christ, ils avaient dû rompre brusquement avec le judaïsme. VoilA pourquoi, malgré le sentiment qu'il avait de riroperfection relative de la loi de Moïse et de la nouveauté de ce qu'il apportait lui-même aux hommes, Jésus ne proclama nullement l'abrogation de cette loi et se soumit personnellement aux obligations qu'elle imposait è tout Adèle israélite. Si nous mettons un moment de côté
^ Voilà certaiaement la meilleare manière d^expliqaer l'élrange épisode 4a figuier tnavdit, cet arbre qui promettait da froit ao Fils de rhomme ayant faim, qai le Toyait de loin. L'arbre trompa son espoir, sans que cela rempècbât de continuer sa ronte. Qu'on y voie an fait réel ou nn enseignement transformé en fait, le fignier est remblème du peuple d'Israël qui ne réalisa pas les espérances qu'il avait fait naître, et devint depuis lors^ en tant qne peuple, sec et improductif.
]e quatrième évangile qui a saisi la personne de Jésus sous un côté particulier, métaphysique, moins conforme par cela même h la stricte rcnlité historique que les trois premiers, nous trouverons à peine dans ceux-ci, qui résument la tradition la plus ancienne, la plus populaire et la plus répandue du premier siècle, quelques paroles de Jésus révélant en lui le dessein de substituer une alliance foncièrement nouvelle h celle dont la loi de Moïse avait réglé les conditions. Rien contre la circoncision, l'observation du sabbat et des fêtes juives, rien contre les prescriptions concernant la nourriture, rien de direct, en un mot, contre la loi. L'universalisme, ou la doctrine selon laquelle tout homme peut être appelé a entrer dans le Royaume de Dieu moyennant certaines conditions, faisait déjè partie des croyances rabbiniques et ne distinguait pas absolument la prédication de Jésus de l'enseignement des synagogues. Au fond, il n'était interdit à personne de se faire juif et le prosélytisme des Pharisiens s'exerçait avec un certain succès. Bref, un regard superficiel aurait autorisé la croyance que dans la pensée du Christ les institutions mosaïques conserveraient éternellement leur valeur, que pour être chrétien il fallait se soumettre à la circoncision et à toute la législation judaïque et que toute la nouveauté du christianisme consisterait en ceci, que le Messie^ encore attendu par la multitude juive, était personnellement connu des chrétiens et s'appelait Jésus de Nazareth.
Un regard superficiel, disons-nous, car en examinant les choses de plus près^ en sondant la profondeur de certaines paroles et de certains actes, on pouvait arriver à une conclusion tout opposée. D'abord le judaïsme,
en mettant k mort le fondateur du Royaume de Dieu, s*était rendu indigne, au point de vue chrétien, de diriger son développement et de le faire rentrer dans ses cadres, et ce sentiment devait prendre toujours plus de consistance à mesure que le cours des années détruisait Tespérance qu*on avait pu nourrir dans les premiers temps de voirie peuple juif reconnaître son erreur passagère et revenir à celui qu'il avait crucifié. Puis on ne pouvait nier que la tendance au moins de renseignement religieux et moral de Jésus fût antilégale. En effet une loi quelconque ne peut que mesurer la valeur spirituelle de l'homme à l'accomplissement extérieur de ses prescriptions. Elle est impuissante à renouveler l'homme intérieur et à s'emparer de son cœur. Le mérite de l'œuvre en soi. abstraction faite des sentiments qui la déterminent, est la conséquence inévitable de toute religion légale, et l'histoire religieuse nous fournit mille exemples de cette justice extérieure, qui cache un égoïsme profond, quelquefois même une corruption raffinée sous Taceomplissement mécanique des cérémonies^ des rites^ des prières et même des aumônes. Or Jésus avait dit et répété sous toutes les formes qu'en fait de religion et de moralité le cœur pur était tout^ l'acte extérieur de nulle valeur. 11 avait dans des circonstances bien connues rabaissé le bigotisme minutieux des Pharisiens à l'égard du sabbat et des aliments bien au-dessous des obligations vraiment morales dont la conscience humaine est toujours et partout dépositaire. Il avait cent fois montré de parole et d'exemple que la miséricorde valait mieux que les offrandes ; la piété intérieure et cachée plus que tous les sacrifices. On pouvait donc à très-bon droit s'autori-
ser de cet ensemble de faits et de l'esprit général qui s'en dégageait pour affirmer que la loi mosaïque et ses institutions, non-seulement ne faisaient pas partie intégrante du christianisme, mais encore pouvaient et devaient même être mises à l'écart si l'intérêt du christianisme venait à l'exiger. Mais, ne l'oublions pas, pour en venir à cette conséquence qui aujourd'hui nous parait si simple, il fallait au premier siècle avoir le courage de saisir l'esprit des choses sous leur lettre, de rompre avec lautorité des siècles, de s'en fier à la puissance interne de la vérité et du bien moral. Et ce courage-là est rare, bien rare, au premier comme au xix* siècle.
Donc dix ans ne s'étaient pas écoulés depuis la mort du Seigneur que l'on pouvait distinguer deux partis bien tranchés qui se réclamaient également de son nom. Les uns disaient : Pour entrer au Royaume des cieux, il faut croire que Jésus est le Messie et subir toutes les conditions de la loi de Moïse, circoncision, fêtes, viandes défendues, etc. — Les autres disaient : Pour ceux qui croient en Jésus-Christ la loi est abolie radicalement, pour toujours, et la seule condition du salut pour tous, juifs ou païens, c'est la foi vivante en celui qui est mort pour qu'ils soient sauvés de la misère du péché.
Dans ce dernier parti nos lecteurs ont sans doute re^ connu l'école de Paul de Tarse, le grand apôtre du mond« païen. — Dans le premier ils reconnaîtront également les opiniâtres et ardents adversaires de Paul, qui le poursuivirent avec tant de vivacité à Jérusalem, en Galatie, à Gorinthe et ailleurs. L'épltre aux Galates, surtout dans ses premiers chapitres, est remplie des plus curieux détails sur la lutte engagée entre les deux tendances» et
nous engageons les personnes peu familiarisées avec les livres bibliques k relire de près ces chapitres» avant de blâmer cequenosassertionsvont peut-être avoir d'étrange à leurs yeux.
Les judœo-chrétiens (c'est ainsi que nous désignerons désormais les adversaires de Paul) s'appuyaient sur l'Ancien Testament, où plus d'un passage stipule la nécessité éternelle de l'observation de la loi, sur le fait très-réel que Jésus l'avait observée lui-même, sur le fait non moins réel que quelques paroles de lui, prises au pied de la lettre^ supposaient qu'on devrait toujours l'observer % et enfin sur le fait visible que les apôtres, les Douze, les seuls qu'il eût institués (car ce parti ne voulait pas reconnaître l'apostolat de Paul, lequel, il faut l'avouer, devait à cetégard être cru sur parole), continuaient à l'observer. Il est certain qu'au point de vue traditionnel et populaire leur argumentation était très-forte, et il fallait une certaine dose de spiritualisme et d'indépendance pour y résister.
Les épltres de Paul contiennent les raisonnements que cet apôtre opposait au christianisme judaisant , et nous pouvons y renvoyer nos lecteurs. Seulement, qu'ils ne s attendent pas à voir la thèse de la déchéance de la loi défendue selon la méthode de notre logique moderne : la moitié au moins des arguments qu'il emploie seraient pour nous de nulle valeur et sont empruntés à la méthode rabbinique à laquelle son éducation Tavait habitué. Nous BCMis bornons pour le moment à appeler leur attention sur ce fait aussi indubitable que significatif: deux partis
1 Pêr exemple MaUh. m, iB; v, 17-19; xxiil, 2.
tranchés dans le sein de l'Eglise apostolique, et luttant l'un contre Tautre avec la vivacité qu'attestent lesépltres aux Galates, aux Corinthiens et aux Romains. Qu'on ne s'imagine pasen effetque ces judaïsants, qui s'attaquaient ouvertement à l'apôtre Paul et tâchaient de le décréditer auprès descommunautésqu'il avait fondées, fussent hors de l'Eglise, comme des hérétiques et des excommuniés. Loin de le I II serait facile de montrer qu'ils étaient, alors et dans cette Eglise, le parti de Torthodoxie rigide, et que Paul était à leurs yeux un néologue, un novateur, un destructeur impie. Certes, on ne dira pas que les hommes de JacqueSy envoyés par lui à Antioche d'après l'épUre aux Galates(ii9 12), fussent des hérétiques. Et cependant ce sont eux qui détachent de Paul une grande partie de l'église d'Antioche, et forcent Pierre, entraîné par leur ascendant, à judaïseravec eux. Que l'on compare, si Ton en doute encore , des passages comme 1 Corinthiens i, 11-12 ; 2 Corinthiens XI, 13, 20 et suiv.; Galates ii, 1-5; Philippiens i, 15, 16, etc., etc, et l'on verra qu'il s'agit bien là d'un parti intérieur, agissant dans l'Eglise et pouvant même s'appuyer jusqu'à un certain point sur l'autorité des douze apôtres dont Jérusalem était la résidence ordinaire.
Nous pouvons donc poser en fait que l'Eglise apostolique n'a pas possédé l'unité de doctrine.
L'une des questions les plus curieuses et les moins éclaircies parmi celles que soulève cette histoire intérieure de l'Eglise du premier siècle, est celle-ci : Quelle fut la position réelle des apôtres de Jérusalem dans ce conflit qui déchirait l'Eglise? La réponse n'est pas facile à donner. D'une part, rien dans les écrits de Paul ne
noas permet de croire qu'ils donnèrent à leur compagnon d'œuvre un appui très-décidé et il est assez singulier, pour ne pas dire plus, qu'aux allégations desjudœo-chrétiens qui se disaient envoyés et approuvés par les Douze, Paul n'ait pas une seule fois répondu que leur prétention était fausse, qu'au contraire ils les condamnaient et qu'il pouvait en fournir la preuve écrite. Ecrite, il l'eût fallu, d'après i Corinth, m, 1. Mais, d'autre part, on peut s'en rapporter au caractère bien connu de Paul pour être certain que si en effet les apôtres de Jérusalem avaient fait cause commune avec ses adversaires et les avaient formellement approuvés dans leur polémique agressive, l'apôtrede Tarse n'eût pas manqué de leur rompre en visière, ieux comme aux autres, comme il le Gt, du reste, à An* tioche à l'égard de Pierre. D'ailleurs l'épltre aux Galates nous montre qu'au fond les apôtres de Jérusalem étaient animés d'intentions tolérantes envers leur collègue dans l'apostolat. Mais alors comment concilier ces intentions avec l'usage qu'on faisait de leurs noms, qu'on en faisait encore cent ans plus tard? Etaient-ils, oui ou non, pour les judffK>-chrétiens exclusifs qui se réclamaient de leur autorité, ou pour Paul, auquel ils avaient tendu la main d'association, en reconnaissant la validité de son apostolat parmi les païens et de sa prédication libérale?
Peut-être, faute de se rendre un compte exact de la situation et des principes défendus de part et d'autre, serait-on tenté de se demander si le débat était réellement d'une importance telle qu'il leur falliU nécessairement opter entre les deux tendances. S'abstenir de certaines viandes, fréquenter assidûment le temple de Sion où,
en définitive, le vrai Dieu était adoré, continuer à cir-
concire les petits enfants, ne pas manger de chair saignante, était-ce donc \k matière à controverse si vive? était-ce une question de vie ou de mort pour le christianisme 7
L'apôtre Paul, quanta lui, en était convaincu. Après la propagation de TEvangile dans le monde païen, il ne connut pas d'intérêt plus vif que celui qu'il prit à cette lutte. Et il avait cent fois raison. Le christianisme, enchevêtré dans la lettre de la loi juive, n'eûit jamais conquis le monde. Il n'eût été qu'une secte juive, et il est absurde de supposer que le monde grec et romain se fût jamais soumis aux formes bizarres queles Juifs pouvaient vénérer, mais qui exhalaient parfois un étrange parfum pour des hommes d'une autre race. Par la même raison, Tœu* vre de régénération des âmes par la piété intérieure, à laquelle Jésus avait consacré sa vie, eût été absorbée par la superstition qui n'eût pas manqué de suppléer à ce qui lui manquait sous ce rapport par son zèle à accomplir des cérémonies et des pratiques dévotes. Enfin le chris* tianisme n'eût jamais atteint sa qualité de religion dé6* nitive et absolue. Tant que l'on conservait la loi, le temple de Jérusalem s'élevait toujours plus haut que la croix, et le souverain pontife, hypocrite ou assassin, Anne ou Gaïphe, par le seul fait de sa position hiérarchique, était plus puissant pour mettre l'homme en communion avec Dieu que le Christ lui-même.
Tout cela est incontestable de nos jours, du haut de notre observatoire de dix-huit siècles qui nous permet de plonger nos regards dans les avenues entre-croisées de la pensée chrétienne primitive, tandis qu'il est bien pardonnable à ceux qui les parcoururent de plain-pied
de n'en avoir pas toujours distingué très-clairement les eitrémités. Les Douze s'étaient attachés à Jésus, on peut ' le dire, en dépit de tout ce que les docteurs, les traditions, les espérances populaires, pouvaient leur conseiller. L'affection profonde qu'ils vouèrent h leur Maître, le charme mystérieux, irrésistible qui émanait de toute sa personne et auquel ils s'abandonnèrent dé tout leur cœur, telle fut la véritable base de leur foi en lui, et s'ils avaient cru la cause du Christ engagée dans le débat, ils n'eussent pas manqué-de prendre un parti net et décidé. Ils ne le firent pas, et, pour comprendre la position qu'ils semblent avoir adoptée, il faut se mettre autant que possible dans le milieu où ils vécurent et en présence des difQcullés qu'ils rencontrèrent.
Commençons par rappeler deux faits dont la preuve historique est à la portée de tous nos lecteurs.
Le premier, c'est que l'Eglise de Jérusalem se composait en grande partie de Juifs zélés pour la loi et qui n'avaient nullement entendu renoncer à leur vie légale en embrassant la foi en Jésus de Nazareth. Leur assiduité au temple et leur participation aux cérémonies du temple ', le fait remarquable et trop peu remarqué qu'après la mort de Jésus ce sont bien plutôt les sadducéens, le parti des politiques prudents et médiocrement religieux, que les pharisiens^ les zélateurs de la loi, qui persécutent l'Eglise naissante ^, l'influence facile i concevoir des Pharisiens convertis ', la surprise profonde qu'éveille la conduite de Pierre chez Corneille ^, et, à défaut
* Acles des Apôtres, il, 40; xxi, 10-83.
* Ibid. IV, * ; v, 17. Comp. v, 34; xxill, 7. > Ibid. XV, 5,
« Ibid. XI, %, 3.
d'antres preuves, la description que Jacques fait à Paul des sentiments qui régnaient dans la communauté de Jérusalem \ tout nous démontre jusqu'à l'évidence que le point de vue judaeo-chrétien, l'idée de la valeur permanente de la loi et de son caractère obligatoire pour tous était partagée par la grande masse des chrétiens de cette ville. C'est ce qui nous explique d'ailleurs oomment, à une époque où les sentiments judaïques étaient aussi exaltés» malgré la malveillance de la hiérarchie officielle» une communauté nombreuse de Juifs chrétiens put subsister h Jérusalem et se déployer au grand jour, malgré quelques intermittences de persécution, jusque vers le temps de la guerre contre les Romains. Il nous sera permis de conclure de cet ensemble de faits qu'une rupture ouverte et définitive avec la loi eût rendu l'existence de l'Église dans la capitale des Juifs purement et simplement impossible. Maintenir la loi, c'était à Jérusalem une question d'être ou ne pas être. N'oublions pas que c'est à la suite d'une véritable confusion de choses primitivement séparées qu'on s'est complu è considérer les Douze comme des missionnaires universels ^. Leur mission proprement dite était parmi les Juifs, comme ils le déclarent eux-mêmes dans l'épltre aux Galates (n, 7-9).
* Actes XXI, 20 et suiv.
3 Cette confusion tenant à bien des causes, mais en particulier à ce que des circonstances ultérieures forcèrent quelques-uns d*entr'eux è quitter la Palestine, peut déjà s*observer dans TÉvangile de Matthieu, qui se compose de documents différents de différentes dates. Ainsi les dernières paroles da Seigneur ressuscité, dans la seule apparition aux Apôtres que cet évangile raconte, impliquent l'universalité de la mission des Douze, tandis que, dans un discours dont la rédaction doit remonter à Tapôtre Malthiea lui-même, cette mission est bornée à la Palestine. (Comp. Matth. x, 5 et XXVIII, 16-ÎO.)
Le second fait que nous avons en vue nous permettra à son tour de comprendre comment ils purent concilier leur conduite à Jérusalem avec une certaine bienveillance pour les succès apostoliques de Paul parmi les païens.
S'il est une chose attestée par tous les livres du Nouveau Testament, à la seule exception de la seconde épttre attribuée à Pierre, — ce qui n'est pas une mince objection contre son authenticité, — et des deux dernières lettres attribuées à Jean, trop courtes pour entrer en ligne de compte, c'est que la génération contemporaine du Seigneur crut fermement qu'avant la fin du siècle le Christ triomphant reviendrait sur la terre pour juger les vivants et les morts et pour établir visiblement son règne éternel. Il a fallu toute l'épaisseur du voile que le préjugé met sur les yeux des interprètes traditionnels pour résister sur ce point à la clarté des textes.
Cela étanty il nous semble qu'il est nécessaire de faire intervenir cette croyance en la Qn prochaine des temps dans l'appréciation des motifs qui dictaient aux apôtres de Jérusalem leur méthode hésitante et conciliante k la fois. L'essentiel à leurs yeux était que le Christ de retour trouvât des fidèles se réclamant de son nom et qu'il en trouvât le plus possible. Quant à la Palestine, encore une fois, la question ne faisait pas doute, et fallait-il secouer ce joug légal , dur sans doute, mais facilité et consacré par l'éducation, les souvenirs nationaux, les habitudes pieuses? Ne fallait-il pas au contraire conserver auprès des Juifs convertis ces formes religieuses, en dehors desquelles leur conscience se trouvait mal à l'aise et dé-
paysée» sans lesquelles il n'y aurait pas de Juifs chrétiens lors du second avènement du Seigneur? D'autre part n'était-ce pas un progrès immense que cette accession des païens à la connaissance du vrai Dieu et de son représentant parmi les hommes, qui avait suivi si promptement les premières prédications de Paul, et auraientils pu oublier à ce point les leçons de leur Maître sur la non-valeur des œuvres extérieures que de ne pas saluer avec joie ce signe des temps, cet avant-coureur du grand événement qui mettrait fin à toutes les discussions?
S'efforcer de concilier autant que possible les deux tendances pour la gloire plus grande de Jésus-Christ, et se garder de prononcer théoriquement sur le fond de la dispute, tel fut, selon nous, le parti auquel s'arrêtèrent ordinairement les apôtres de Jérusalem. Mais cela ne signifie pas du tout qu'ils partageassent les vues absolue de Paul sur la déchéance de la loi, ni même qu'ils envisageassent tous du même œil la question de fond. Ainsi nous pouvons affirmer qu'il y avait à cet égard une différence notable entre Jacques et Pierre. Ce que nous savons de Jacques, sa renommée de sainteté reconnue par les Juifs de toute opinion et con^^ignée dans Jo* sèphe \ le tableau qu'Hégésippe , au second siècle , nous trace de sa vie, et qu'Rusèbe nous a conservé', l'extrême vénération que professèrent longtemps pour sa mémoire'les judaeo-ch rétiens les plus rigides, tout nous défend de penser que le frère du Seigneur ne vit dans la loi qu'une institution temporaire , et s'il donna h Paul la main d'association, ce fut sans doute comme
< Ànliq. XX, 9, i.
3 Hi$t. eocl, II, 13.
an chrétien fermement attaché h ses propres convictions peut la tendre à un autre chrétien dont il ne partage pas les vues, mais dont il ne voudrait pas repousser la personne ni condamner absolument les travaux. Ce sont des envoyés de Jacques qui forcent Pierre à judaiser dans Antîoche \ et si rien absolument ne nous dit qu'il les ait envoyés dans ce but, encore est-il constant qu'il n'avait pas choisi ses hommes parmi les plus modérés de Jérusalem. — Quant à Pierre, nous savons par le témoignage de Panl lui-même qu'il était au fond enclin k penser comme lui, mais nous savons par le même témoignage qu'il redoutait infiniment de blesser par une pratique non conformée la loi le parti judœo-chrétien de Jérusalem. Sa conduite à Antioche cadre parfaitement avec ridée que nous avons énoncée de la position générale des apôtres. Dans le fond de sa pensée Pierre ne regarde plus la loi comme une institution rigoureusement obligatoire. Si donc il ne craint pas de s'aliéner les chrétiens de la circoncision , s'il se trouve dans une église, comme celle d'Antioche, où l'élément paulinien, libéral, a le dessus, il dépouillera volontiers le vieux manteau judaïque. Mais que des chrétiens de Jérusalem arrivent, aussitôt il redoute l'effet que produira dans l'église de cette ville la nouvelle qu'il vit comme un païen f et il se laisse aller à cet excès d'accommodation que Paul, dans sa rude franchise, appelle une hypocrisie.
Toutes ces assertions ne pourraient sembler étranges que ceux qui, trompés par la tradition convenue des temps
* Galales u, 19.
plus modernes, s'imagiiieat que les apôtres étaient nantis du pouvoir et chargés de la mission de fixer pour tous tes hommes et tous les temps la doctrine chrétienne dans des formules infaillibles. Non*seulement ils n'étaient nullement qualifiés pour cela, non-seulement nous serions en droit de nous étonner qu'ils eussent si mal satisfait à leur mandat, mais encore il est visible qu'ils n'envisagèrent pas eux-mêmes leur charge sous ce point de vue. Ils furent des témoins bien plutôt que des docteurs. C'est de cette qualité de témoins que le Christ les investit \ et leur véritable rôle dans la fondation de rÉglise a été de perpétuer le souvenir de cette image unique de Jésus de Nazareth dans laquelle ils avaient reconnu les traits essentiels du Messie. En définitive c'est à leur témoignage» direct ou indirect, que remonte la connaissance que nous avons de Jésus-Christ, et, pour remplir cette mission qui se confondait avec celle de propager la foi en lui, il n'était pas nécessaire qu'ils déroulassent toute une dogmatique. Nous venons même de voir que cela eut été plus dangereux qu'utile.
En résumé, les Douze, dont Pierre, à l'époque dont nous parlons, peut être considéré comme le représentant, sont des hommes de conciliation, visant avant tout au but immédiat de la propagation de la foi en Jésus- Christ. Ils tiennent le milieu entre les partis, entre Paul et ses adversaires. Cette position intermédiaire sera souvent très-délicate, très-difBcile à concilier avec les exi-
4 Comp. Malth. x, 18 ; XXIV, Il ; Luc xxiv, 48 ; Actes i, 8. Le Nouveau Testament ne leur attribue pas en général d'autres prérogatives. Actes i, il-t3 ; m, 13 ; V, 32 ; x, 30-4S ; Jean XXI, %k ; 1 Jean i, ( ; I Pierre V, I ; Hébr. II, 3 ; Apoc. i, S, etc.
gences du moment, comme l'est toujours celle des hommes de juste milieu. C'est sans doute pour mettre on terme à ces embarras sans cesse renaissants que, de concert ayec Jacques , Pierre finit non sans peine par obtenir de l'église de Jérusalem une convention dont la teneur nous est donnée au xv« chapitre du livre des Actes. Elle stipulait que les païens convertis ne seraient astreints qu'à certains préceptes sans l'observation desquels un juif n'aurait jamais pu s'imaginer qu'une ombre de salut fût possible. Pourvu que les païens s'abstiennent de manger les viandes sacrifiées aux idoles, de se marier aux degrés prohibés par la loi de Moïse (c'est ce qu'il faut entendre par la défense de la fornication), de se nourrir d'animaux étouffés et en général de toute chair dont le sang n'a pas été ôté, ils seront considérés comme frères. C'était une véritable victoire sur le judaeochristianisme rigide, mais ce n était pas, tant s'en faut, la doctrine de Paul. Et, à ce propos, c'est un phénomène assez curieux que la parfaite tranquillité d'esprit avec laquelle la chrétienté tout entière désobéit de nos jours à ce décret apostolique qui n'a jamais été annulé et dont les prescriptions sont regardées [v. 28) comme d'une observation nécessaire.
Au milieu des deux grands partis qui se partagent r Église du premier siècle, il en est donc un troisième qui tend k la conciliation, qui ne recule pas devant les compromis utiles h la paix générale et qui cherche avant tout à unir et à organiser le corps chrétien. Cette tendance conciliatrice a dû se rattacher naturellement aux Douze qui imprimèrent ainsi à la marche générale de l'Église une directioD vers l'unité, vers la mixtion des partis, direction
que rËglise de?ait suivre jusqu'à ce que les différenles écoles se fussent fondues Tune dans l'autre dans une catholicité neutralisante. La lufte cependant devait durer longtemps encore, et en réalité elle ne se perdit sous d'autres questions et d'autres intérêts que pendant la seconde moitié du second siècle.
Deux livres du Nouveau Testament sont éclairés d'un jour tout nouveau par cette élucidation de l'état intérieur de r Église apostolique : Tépltre aux Hébreux et les Actes des Apôtres.
L'épllre aux Hébreux est l'œuvre d'un paulinien modéré qui, au lieu de repousser les judœo-chrétîens par une polémique agressive, cherche au contraire k les suivre sur leur terrain pour les élever, de là, h une conception du christianisme conforme à sa valeur absolue. Jésus est supérieur aux anges (donc à la loi qui, selon la croyance rabbinique, avait été promulguée par l'entremise des anges) ; Jésus, comme Fils de Dieu, est supérieure Hoîse^ qui n'était que serviteur ; son sacerdoce est plus auguste que celui d'Aaron et des Lévites; son sacrifice est la réalité dont les sacrifices antérieurs étaient la préfiguration. Telles sont les thèses principales de ce remarquable traité théologique, et Ton pourrait les résumer dans celles-ci : Les institutions mosaïques sont justes, saintes et divines, mais comme elles trouvent dans la vie et la personne du Christ une réalité bien supérieure à celles qu'elles pouvaient trouver sur le terrain de l'Ancien Testament, il en résulte que l'alliance nouvelle est distincte de l'ancienne et met fin à celle-ci tout en l'accomplissant. Paul, dans l'épltre aux Romains, faisait de la loi et de la foi une antithèse ; l'épttre aux Hébreux
fait de )a foi répaDOuissement, la plus haute realité de la loi. Il est clair que ce dernier point de vue était beaucoup plus acceptable par les judaeo-chrétiens.
Ce caractère conciliateur est encore bien plus visible dans le livre des Actes des Apôtres. Observons d*abord que ce titre, que la tradition a consacré, est bien inexact. Ce livre n est, à dire vrai, qu'un parallèle entre Pierre et Paul : car, à l'exception de quelques traits peu essentiels ou nécessaires à Texplication des autres, il ne parle guère que des actes accomplis par ces deux héros du christianisme naissant. Il est évident que, sans vouloir contredire la réalité historique, l'auteur a voulu aussi servir les intérêts de la paix dans TÉgliçe. Pour cela qu'a-t-il &it?Il a sciemment ]B\ssé de côté (nous disons sciemment, car il est impossible qu'il ait ignoré ces faits] l'opposition violente dirigée par les judaeo*chrétiens contre Paul, les scènes pénibles d'Antioche, les discussions de Galatie et de Corinthe. Il a choisi, parmi les faits historiques è sa disposition, ceux qui pouvaient égaliser Pierre et Paul et les assimiler complètement l'un à l'autre en di^ité, en autorité, en libéralisme, en respect pour la loi, en travaux glorieux. On pourrait dresser une double colonne, contenant, d'un côté, lesactesde Pierre, et, de l'autre, ceux de Paul : la plus étonnante correspondance en serait le résultat, et il faut bien avouer que la caractéristique des deux apôtres a souffert de cette neutralisation de leurs différences. Si nous n'avions pas les épitres de Paul, jamais on n'aurait deviné le caractère et les vues personnelles de ce grand apôtre d'après les données du livre des Actes. Toutefois je n'irai pas jusqu'à refuser toute crédibilité à ce livre, comme l'ont
fait plusieurs critiques. Je ne vois pas pourquoi l'auteur n'aurait pas groupé et combiné des faits réels ou qu'il croyait tels, en vue sans doute d'un résultat qui n'était plus strictement historique, mais enfin sans les inventer lui-même ou les altérer de dessein prémédité. Ce qui est certain pourtant» c'est qu'il atteste de la manière la plus convaincante la réalité du point de vue sous lequel nous envisageons l'Eglise primitive, et l'on peut défier ceux qui ne pourraient l'accepter de donner une explication raisonnable des phénomènes que présente le second livre de Luc.
Qu'il nous soit permis, pour la plus grande clarté de Texposition, d'appliquer è cette assemblée «lapôtres, d'anciens et de députés des églises dont il est question Act. XV, les expressions usitées de nos jours pour classer les partis dans les assemblées délibérantes. Nous dirons que la droite de ce premier synode était formée par les judaeo-ch rétiens prononcés, en mettant à l'extrême droite ces. ultra-légitimistes religieux qui ne voyaient en Paul qu'un faux docteur et un apostat. La gauche eût été composée de Paul et de ses partisans. Sans doute l'extrême-gauche eût compté quelques pauliniens exagérés, s'attachant exclusivement dans la doctrine de leur maître à son côté négatif, protestants bornant leur protestantisme à nier l'autorité de la tradition catholique. Le centre, le parti pacifique et gouvernemental, si l'on veut bien encore me passer cette expression, est dirigé par les apôtres, Pierre se tenant plus près de Paul, Jacques au centre droit.
Sans doute il y a loin de cette manière de considérer J'bistoire du temps apostolique à cette monotone et plate
UDiformité qui constitue encore Topinion généralement reçue sur cette période. C'est la différence du fleuve qui coule au fleuve gelé; du corps vivant à la momie empaquetée ; de la fleur pleine de parfums et de vie à la fleur desséchée de Therbier. Qu'on ne croie pas faire tort à la foi par l'exposition des réalités de Thistoire. Rien ne démontre mieux, à notre avis, la puissance de l'esprit de Jésus que cette multiplicité soudaine de formes et d'effets qu'il produit sitôt que la source en est ouverte. Car, au fond de toutes ces discussions, — les judaeochrétiens» ces exclusifs du temps, ne le virent pas, mais Paul, le grand apôtre, le vit bien; — au-dessous de ces conceptions divergentes du christianisme^ il y avait un fait, un principe antérieur à toute controverse; il y avait le lien qui les unissait tous, tant Paul que Pierre, tant Juifs que Grecs, à Jésus de Nazareth. Les uns définirent ce lien mieux que les autres, en reconnurent plus tôt la puissance et la beauté, en exposèrent plus exactement la nature et Tessence, mais tous devaient subir son influence et être rattachés par lui au centre religieux de l'humanité, au Fils de l'homme. Là était l'unité latente qui devait tôt ou tard se manifester dans les faits.
Nous passerons maintenant au second siècle où se continuent les lignes déjà tracées au premier. Le Nouveau Testament nous fait peu à peu défaut pour nous renseigner sur cette période plus obscure que la précédente. Ce sont les Pères apostoliques, c'est-à-dire les écrivains considérés plus tard par la tradition comme disciples immédiats des apôtres, la littérature apocryphe, fort nombreuse à cette époque, celle surtout des Clémentines et
des Reconnaissances , quelques fragments conservés par les historiens d'une date plus rapprochée, enfin les écrits des premiers Pères, comme Justin Martyr, Irénée, Tertullieny etc., ce sont le nos sources de renseignements, et on ne peut pas dire qu'elles en soient prodigues.
lia première question qui se présente à nous est celle-ci : Les trois partis ou tendances, dont nous avons parlé, demeurèrent-elles juxtaposées, parallèles et sans empiéter Tune sur l'autre? ou bien, si Tune d*entre elles devint prépondérante et domina la situation, quelle fut cette tendance victorieuse et comment parvint-elle à l'emporter sur les autres?
C'est une question qu'il n'est pas facile de résoudre d'une manière entièrement satisfaisante, et les avis les plus divers ont été émis par les historiens qui s'en sont occupés, fies uns ont pensé que le paulinisme, ou les principes proclamés par Paul, avait vaincu complètement les tendances judaïsantes et avait réduit, du vivant même de l'apôtrOi lejudfleo-christianismeÀ n'être plus qu'une secte insignifiante et sans avenir, connue sous le nom d'ébionitismedans les catalogues d'hérésies '• Les autres ont pensé^ au contraire, que la croisade entreprise con^ tre l'apôtre des païens fut couronnée d'un plein succès et qu'il faut chercher le véritable point de départ du développement historique de l'Église danslejudœo-christianisme. Seulement tous sont d'accord sur un point qui d'ailleurs ne pourrait être contesté, c'est que finalement
< Du mol hébreux ebiân, pauvre^ qualification qo'aimaieot à se donner les chrétiens de Paiestine, en rapport avec Malth. v, 3. Plus lard ce mot fut considéré comme un nom propre, celui du prétendu fondateur de la secte.
la tendance qui poussait à la couciliation, celle qui se préoccupait avant tout de la formation et de Tunité d'une grande société chrétienne, finit par être celle de la grande majorité, et que les diverses tendances parvinrent à se fondre dans une couleur uniforme, mélaiigée de nuances originairement disparates, mais où l'analyse attentive aurait seule pu distinguer et séparer les rayons divers qui la composèrent désormais.
Par conséquent ceux qui croient h une victoire éclatante du paulinisme, contemporaine de Tapôtre Paul, pensent que ses doctrines subirent une dégénérescence, un appauvrissement continu, en vertu duquel les différences tranchées qui les distinguaient du judaeochristianisme, pâlirent peu à peu : de sorte que le paulinisme devint tout doucement quelque chose qui ressemblait à un jud^eo-christianisme modéré^ indépendant de la loi proprement dite de Moïse, mais non du point de vue légal. La discipline de TÉglise aurait en effet pris la place et renouvelé les dangereuses illusions delà loi juive. — Au contraire ceux qui admettent que le judaeo-christianisme fut, dès le principe, maître de la situation, pensent que les germes de développement spi* rituel dont il était porteur, n'étant plus comprimés par l'ardeur de la polémique, modifièrent progressivement l'étroitesse du parti, en le dégageant toujours plus de la lettre légale et en l'élevant peu a peu à un libéralisme dont les conséquences pratiques ne différaient guère de la vie chrétienne telle que Paul l'avait comprise : de sorte que, par voie de spiritualisation, le judœo-christianisme serait devenu quelque chose de très-semblable à un paulinisme, très-pàle, sans doute, encore très-attaché
— aï —
au principe légal» mais toutefois indépendant des institutions mosaïques.
On le voit : le point d'arrivée est au fond identique, c est le chemin qui diffère. Et ce qui rend difficile la solution du problème, c'est que Tune et Tautre théorie peut alléguer des faits historiques en sa faveur.
Ainsi il est positif que les doctrines de Paul furent toujours plus mal saisies, à mesure que la puissante impression personnelle produite par Tapôtre s'évanouit dans la mémoire de l'Église. Il est évident que Paul avait devancé son époque, et même on peut dire qu'il n'a été de nouveau en possession d'une influence directe dans rÉglise qu'à partir de la Réforme. Nous ne saurions attribuer ce mérite à Taugustinisme qui se rattacha sans doute à la phraséologie et même h la pensée de Paul, mais qui n'osa jamais secouer le joug de l'autorité ecclésiastique et des œuvres légales. Quoi qu'il en soit, cet affaiblissement incontestable du paulinisme chez ses représentants après la mort de Paul vient sans doute appuyer la théorie qui rattache à sa prédication le développement ultérieur de l'Église, en expliquant la transition qui la conduisit au point où nous la trouvons à la Gn du second siècle. Hais il faut reconnaître, d'autre part, que la transformation du judeeo-christianisme en dehors de toute influence paulinienne est un fait historique aussi .Ne pourrait-on pas en conclure que les deux ordres de faits ont marché parallèlement, de telle sorte que l'affaiblissement du facteur primitivement le plus spiritualiste , combiné avec les progrès spirituels du facteur primitivement le plus arriéré, les amena, au bout d'un temps donné, à une grande ressemblance, à Tunité, sinon de
principes, au moins d'organisation, de pratique et de formes religieuses ?
Nous pensons, quant h nous, que ce point de yue est le vrai ; et d'ailleurs il est d'avance le plus probable. Mais il n'épuise pas la question. Il ne dit pas à travers quels incidents et quelles variations la lutte si ardente des premiers temps aboutit à la paciCcation et è une sorte de traité de paix qui s'appela V Eglise eatholiqus dans le sens antique de ce mot.
Il est invraisemblable en soi que deui partis se développant parallèlement, en état de lutte ouverte, s'arrêtent brusquement dans leur polémique pour conclure un traité de paix. L'histoire prouve surabondamment qu'en matière religieuse les traités de paix sont difGciles et surtout ne se décrètent pas. Pareille chose ne peut avoir lieu que si, l'un des deux partis ayant établi sa prééminence, l'ardeur des combattants s'éteignant peu h peu faute d'aliments, les affinités latentes prennent place au grand jour et deviennent, de subordonnées qu*elles étaient, la chose principale. Au fond ce n'est donc rien éclaircir que de se borner à constater deux courants parallèles marchant vers un confluent. Il faut savoir encore de quel côté fut la puissance d'absorption, et si, en un mot, le paulinisme se jeta dans le judœo-christianisme ou celuici dans le paulinisme.
Il nous semble que le moyen le plus simple et le plus naturel pour savoir lequel des deux courants eut la supériorité de fait consiste à se transporter immédiatement près du confluent, c'est-à-dire un peu avant l'époque où la lutte prit un terme et fut remplacée par la paix; puis, i examiner quelles sont la couleur et la source du prin-
cipal affluent. Gomme à la fin du second siècle les œuvres dlrénée, de TertuUien, de Clément d'Alexandrie ne permettent pas de croire que la guerre continue encore, que les principaux livres du Nouveau Testament actuel sont déjà répandus généralement et vénérés dans toute rÉglise, — soit qu'ils proviennent d'une source judeeo-chrétienne ou censée telle, comme l'évangile de Mathieu, ou d'une source antijudaique, comme les épitrès de Paul, — il est à croire que le milieu du second siècle fut l'époque où la fusion s'opéra. Mais, à cette date, on ne peut pas se le dissimuler, c'est le principe judœochrétieu qui domine, bien modifié sans doute, mais enfin maître de la situation et lui imposant son point de vue et ses traits généraux. Les œuvres de Justin Martyr (161-168) ne sont pas favorables au paulinisme conséquent et ferme. Loin de là. II est assez curieux de voir ce pieux confesseur, canonisé plus tard par l'Église, affecter, — on ne peut pas se servir d'une autre expression, — dans tous ses ouvrages de ne pas dire un mot de Paul et de sa doctrine, quand même k chaque instant l'occasion se présentait d'en parler. De plus, des passages très-significatifs de ces mêmes écrits respirent un judœo-christianisme très-positif. Toutefois Téhionitisme rigide, celui qui veut forcer les païens eux-mêmes à l'observation de toute la loi, comme à la condition sine qua non du salut, est, à ses yeux, une erreur funeste. Justin est donc un judœo-chrétien très-adouci, très -libéral dans son judeeo -christianisme, mais enfin un judœo-chrétien. Gomme d'ailleurs il est évidemment l'homme de la majorité de l'Eglise de son temps, il faut en conclure qu'on se trouve déjà bien avant dans la voie de la conciliation.
et que cependant le point de vue juâseo-chrétien domine encore, bien que modifié, les hommes et les usages deTÉglise. Reculons un peu.
Il existe un curieux livre auquel on n'a pas compris grand' chose jusqu'à ces derniers temps et dont on a enfin saisi fort habilement le secret. Ce sont les Homélies apocryphes de Clément Romain. Ce livre, dirigé surtout contre le gnostique Marcion, est du milieu du second siècle, n se compose d'un cadre assez romanesque, formé par l'histoire de l'auteur prétendu, et d'une série de discussions entre l'apôtre Pierre et le magicien Simon, roulant sans exception sur les points controversés au second siècle. Quand nous disons sans exception, nous disons trop : il en est une, et assez étrange. Une étude attentive du livre a amené la découverte que, sous le nom du magicien Simon, l'auteur ne combat pas seulement Harcion et ses doctrines, et que c'est Paul aussi, l'apôtre en personne, qu'il a travesti sous les traits détestés du goéte samaritain. Ce travestissement a-t-il été opéré par l'an* teur lui-même du livre que nous avons sous les yeux, ou n'aurait-il pas été déjà suggéré par un document an* térieur, analogue par le genre et la méthode et lui ayant servi de base pour élever la controverse à des questions plus rapprochées de son temps? Cette dernière supposi* tion est de beaucoupla plus probable depuis les beaux travaux du docteur Hilgenfeld sur cette littérature clémentine qui forme un vrai cycle de débats théologiques. Mais le fait qu'il nous importé de constater n'en subsiste pas moins. Rien ne manque à l'odieuse caricature. Supposez un judœo-ch rétien fanatique du premier siècle, voulant attaquer la personne et la prédication de Paul d^
la manière la plus violente : il ne s'y prendra pas autrement que le Pierre des Homélies pour combattre le Magicien. Nous citerons quelques échantillons de cette singulière controverse.
DXbord le livre est précédé d'une prétendue épltre de Pierre à Jacques \ où Paul n'est pas désigné autrement que sous le nom de V ennemi et où sa doctrine est traitée iïabsurde. On savait par Tépitre aux Galates que Paul avait ouvertement blâmé Pierre de son hypocrisie judaïsante, qu'il lui avait appliqué l'épi tbète assez dure de KateYviofftiiévo; , méritant <ï être repris j condamné (GbA. ii, 1 1). Il faut voir avec quelle vivacité le Pierre des Homélies relève Tépithète, en disant que l'accuser, lui Pierre, c'est accuser Dieu qui lui a révélé son Fils (Hom. xvii, 19). Paul fondait son autorité apostolique sur la révélation miraculeuse qu'il avait reçue du Seigneur Jésus. Voici comment le Pierre des Homélies lui riposte : « Si notre » Jésus, » lui dit-il/ « t'est apparu et t'a parlé dans une ï> vision, c'est dans sa colère, te traitant en adversaire... )> Est-ce que jamais on a institué un docteur par le » moyen d'une vision? Que si tu en appelles & son pouï> voir suprême, pourquoi donc le maître a-t-il conversé » toute une année avec des gens bien éveillés? Comment ï> pouvons-nous avoir confiance dans ton assertion qu'il
< Les personnes qui n'ont pas rhabitude des antiquités religieases s'étonneront peut-être de l'énorme quantité de livres apocryphes ou portant on nom d'emprunt que nous citons ici et ailleurs. De l'aveu de tous ceui qui connaissent rantiqnité, il est certain «que le nombre des livres apocryphes dépasse de beaucoup celui des livres authentiques. L'idée de la propriété littéraire était alors dans sa plus tendre enfance^ et c'est pourquoi on aurait tort de mépriser les œuvres pseudépigraphes de cette époque pour cela seul qu'elles sont apocryphes. Un auteur croyant écrire dans l'esprit d'an per* sonnage fdisant autorité s'emparait de son nom sans le moindre scropule.
» t'est apparu? Et comment peut-il t'étre apparu, à toi » qui crois le contraire de ce qu'il a enseigné? S'il est » vrai qu'en une heure de vision et d'instruction tu sois » devenu son apôtre, prêche sa parole, sache Tinterpré- » ter, aime ses apôtres et ne fais pas la guerre à moi, » son compagnon fidèle. Car c'est à la pierre inébranla- » ble, au fondement même de l'Eglise que tu as résisté » en t'opposant i moi. Si tu n'étais pas mon ennemi, tu » ne poursuivrais pas ma prédication par tes calomnies, M qui font qu'on ne me croit pas quand je dis ce que j'ai » entendu, de mes oreilles, dire au Seigneur, et que je » l^iTBis mériter d' être repins , quand j'aurais droit h des yt éloges. En me disant coupable (il xaT6Yvto<Tpivov \u X^ysiç), » tu accuses Dieu lui-même qui m'a révélé le Christ et i> tu t'en prends à celui qui m'a déclaré bienheureux à » cause de cette révélation. Mais si tu désires coopérer » réellement au service de la vérité, commence par ap- » prendre de nous ce que nous avons appris de lui, et, » devenu disciple de la vérité, sois notre auxiliaire <. » On le voit, le parti judœo-chrétien n'avait pas pardonné & Paul le blâme public qu'il avait infligé à Pierre dansÂntioche. D'autres passages non moins clairs achèvent de démontrer qu'au fond les Homélies font la guerre à Paul en la faisant à Simon et à Marcion. Il n'est pas jusqu'à la gloire incontastable de l'apôtre, celle d'avoir fondé les plus nombreuses et les plus illustres églises qui ne lui soit contestée. A en croire les Homélies, c'est Pierre et non
> La fia de cette tirade fait allasion aax paroles de Jésus à Pierre, lorsqoe celai-ci eat reconoa le premier son caractère messianique (Malth. XVI, 17), et h la préleiiiion hautemenl avouée de Paul de ne tenir son évangiU d'aucune sonrce humaine (Gai. i, 1, 14, li).
Paul qui aurait fondé les églises d'Ântiocbe.de f^odicée et de Rome. L'Eglise tout entière s'est laissé tromper à cet égard jusqu'à la Réformation et la tradition catholique, en adjoignant Paul à Pierre dans ses formules les plus solennelles 9 mais en réservant systématiquement la prééminence au second, est l'écho prolongé, et de la conciliation déGnitive des deux partis opposés, et de la supériorité de fait que conquit le parti dit de Pierre dans l'Eglise des premiers temps.
À la vérité on a voulu ne voir dans le livre que nous venons de citer que l'œuvre d'un blasphémateur isolé, se rattachant peut-être è quelque secte restreinte, d'un enfant perdu de l'ébionitisme. C'est impossible : car ce livre appuie en même temps l'épiscopat, qui commen* çait à s'établir généralement. Le regarder comme l'expression d'une pensée hérétique, sans influence dans l'Eglise, est à peu près aussi raisonnable que la supposition d'un missionnaire catholique en Angleterre, prêchant la soumission aux pasteurs et évêques de l'Eglise anglicane. Incontestablement l'auteur de ce livre croyait la majorité, au moins, de l'épiscopat favorable à ses vues.
Et pourtant il est facile de voir que si le judaeo-chris* tianisme a inspiré ces homélies, c'est comme principe, comme théorie. En fait elles dénotent un grand progrès. Le baptême a remplacé la circoncision comme signe d'alliance. La vocation des païens est admise aussi formellement que chez Paul. Il s'y trouve même des thèses fort hardies sur la valeur littérale des écrits et des institutions de l'Ancien Testament. L'antipathie personnelle contre Paul est restée, mais désormais elle a bien peu de motifs.
Laissons passer la période d'indifférence relative au sujet de cet apètre, la période du silence, dont Justin Martyr nous offre un exemple si remarquable, et rien n'empéchera plus Fauteur de la seconde épltre dite de Pierre de se porter garant de l'orthodoxie de Paul, eu accusant d'ignorance ou de faiblesse ceux qui, en lisant ses écrits, y rencontrent des pierres de scandale *.
En effet le troisième parti, celui que nous avons désigné sous le nom de parti de la conciliation, finit par triompher à la suite de cet affaiblissement graduel des forces opposées. Ce n'est pas que les questions agitées fussent résolues théoriquement, mais la pratique et les principaux objets de la foi étaient devenus si ressemblants des deux côtés que, moyennant Tunité extérieure de l'organisation, on pouvait se faire illusion et croire à Tunité intérieure sur tous les points. D'ailleurs si le parti paulinien fut numériquement le plus faible, il dut cependant garder dans ses rangs les membres les plus éclairés de la chrétienté d'alors. Après tout, on ne pouvait faire que Paul ne fût le père de la majeure partie des églises fondées au milieu du monde païen ^. En acceptant son œuvre, il fallait bien accepter plus ou moins sa personne. Il est clair que le jour où le judœo- christianisme fut devenu assez libéral pour ne plus se scandaliser des écrits et de la conduite de Paul et même pour en reconnaître l'autorité (il est vrai qu'on ne les comprenait plus trèsbien), ce jour fut en fait la victoire de la tendance conciliatrice. Mais encore une fois il ne peut être question d'une défioiite du judaeo-christianisme : on ne peut ad-
1 % Pierre m, 16.
* Coup. 1 CoriDih. IV, Itt.
mettre pour lui qu'un développement dans le sens du détachement graduel des formes de la religion juive. Le principe de la loi resta et ne tarda pas même à relever dans l'Eglise chrétienne celui du sacerdoce.
Quand on examine attentivement les choses à la lumière de Texpérience historique, ce triomphe relatif du judœo -christianisme sur le paulinisme n'a rien qui doive nous surprendre. Certains indices nous le feraient déjà prévoir dans le Nouveau Testament lui-même. Car nous y trouvons que Paul ne rencontra pas toujours, au sein des communautés qui lui devaient le plus, ces sympathies chaleureuses auxquelles son dévouement lui donnait tant de titres \ D'ailleurs, nous l'avons déjà dit, pour être un paulinien décidé, il fallait un très-grand courage. Il fallait secouer une foule de préjugés, rompre avec des formes séculaires, placer la religion avant tout en soi-même dans sa conscience, dans la vie intérieure. Hé bien I souvent l'homme, même religieux, préfère tout à cela. Commandez-lui les jeûnes, les pénitences, les longues prières, les dévotions pénibles, les croyances difficiles, et il vous obéira. 11 martyrisera son corps, il abêtira sa raison, si vous lui persuadez que sou corps martyrisé et sa raison abêtie sauveront son âme. Le judœo-cbristianisme avait sur le paulinisme l'avantage d'attacher du mérite à certaines œuvres, au prix desquelles on faisait son salut. De plus il caressait la paresse intellectuelle en se présentant au nom de la tradition. Le judaBO-christianisme, c'était le salut extérieur, méca-
* Comp. Coloss. IV, iO-ll ; Philippe il, 19-21 ; S Timolh. iv, 16.
niquement acquis, pouvant s'arrêter à la surface de rame. Le paulinisme, c'était le salut intérieur, la régénération du dedans. Le paulinisme a toujours été et sera longtemps la religion de la minorité.
 cette cause qui, selon nous, est la principale, il faut ajouter que les partisans de Paul, fidèles h leur maître, ne niaient pas précisément la légitimité relative du judaeo -christianisme. Ils se résignaient à le supporter comme une formeinférieure du christianisme *. Du moins ceux d'entre eux qui le condamnèrent absolument dé- ' passèrent-ils en cela la pensée et T exemple de Paul. II en résultait donc que le rôle du parti paulinien consistait plutôt à se faire accepter qu'à s'imposer. Il accordait à ses adversaires leur place au soleil, k la seule condition qu'ils respectassent la sienne. Sur un pareil terrain le parti agressif a, dès le début, un grand avantage. Il a toujours pour lui ceux qui se mettent régulièrement du côté où l'on crie le plus haut et le plus fort.
Enfin le paulinisme était dans la position des écoles spiritualistes, que leurs adversaires taxent régulièrement d'impiété, parce qu'ils ne conçoivent pas une religion dégagée des formes matérielles auxquelles ils sont habitués. La tentation perpétuelle, dans une telle position, c'est de ménager tellement le point de vue du vulgaire qu'on semble le partager et d'envelopper, scien;ment ou non, sa pensée de vêtements empruntés au langage qui passe pour orthodoxe. De cette manière la masse s'ha-
1 Comme le fait l'ëpître anx Romains, par exemple, laquelle dénote certainement plus de tolérance pour le judœo-christianisme que Téptlre aux Galates qui lui est aiilérieore.
bitue toujours plus è coDsidérer ce dernier comme le seul légitime.
Reste à expliquer la transformation dujudeeo^christianisme. Elle doit être attribuée avant toute chose à ce que cette doctrine était en déCnitive un christianisme, donc un système se rattachant h la personne et à Tœuvre de Jésus-Christ. Cette seule phrase du Credo judœo-chrétien : Jésus de Nazareth est le Messie contenait en germe tout le christianisme spiritualiste. Car cette simple croyance devait amener ceux qui la professaient à la connaissance toujours plus intime, k la contemplation toujours plus constante de ce Messie en qui ils croyaient. Or la connaissance du Christ et l'amour du Christ sont les sources d'où jaillit Tesprit qui éclaire et l'esprit qui sanctifie. Le retour incessant de Tàme chrétienne vers Jésus a son parallèle dans l'Eglise. C'est en se retournant vers son fondateur que celle-ci se spiritualise toujours, quand elle risquerait de se pétrifier dans le matérialisme de la lettre et de la forme. Le judœo-christianisme, è l'origine, mettait tes œuvres de la loi juive à la même hauteur que la personne de Jésus dans l'affaire du salut. Peu è peu il sentit que ces œuvres devenaient impossibles ou disparaissaient, tandis que Jésus restait. Il mit cent ans è parcourir l'espace que le génie de Paul avait franchi d'un bond. Et encore n'atteignit-il pas le but aussi complètement et d'une manière aussi décidée. L'Église porte encore aujourd'hui la peine de sa faiblesse primitive. Le judœo-christianisme a déteint sur elle. Il est le père du catholicisme romain et pourrait également réclamer plus d'un genre de protestantisme. Car le salut
rattache i l'admission du dogme peut rester tout aussi extérieur à l'âme que le salut gagné par les œuvres pies.
A cette cause première de la spiritualisation graduelle du judaeo-cbristianisme il faut joindre Tinfluence des événements extérieurs. Ainsi nous pouvons mentionner la proportion toujours plus grande des néophytes, païens d'origine, qui naturellement n avaient pas pour le rituel mosaïque Topiniètre attachement des convertis juifs de naissance. La destruction de Jérusalem et du temple dut nécessairement faire tomber plus d'un préjugé sur la valeur permanente d'unç loi qu'il n'était plus possible d'observer complètement et sur les prérogatives éternelles d'un peuple que Dieu réprouvait si clairement. Ce n'est pas la seule fois dans l'histoire que le cours des événements politiques a éclairé sur la vraie valeur d'un principe religieux ceux qui ne s'en rendaient pas compte tant que les centre verses se mouvaient uniquement dans le champ de la théorie. EnQn les tracasseries et les vexations dont, longtemps encore après l'an 70, ceux qui menaient une vie judaïsante furent l'objet de la part du gouvernement impérial, poussèrent toujours plus l'Église à des pratiques moins étroites, dans lesquelles on ne pût pas dénoncer Vabsurdus sordidusque mos dont parle Tacite '.Un passage de Suétonei qui ne connaissait pas mieux le christianisme et les chrétiens que beaucoup de nos écrivains français d'aujourd'hui ne connaissent le protestantisme et les protestants, nous montre clairement l'intérêt très-positif qui commandait aux chrétiens de son
' Tacite, Hist. y, 6.
temps de judaïser le moins possible. Sous Domitien, nous dit-il, on poussa les mesures flscales contre les Juifs avec la dernière rigueur, et Ion déféra à la justice spéciale ceux qui, sans l'avouer, menaient une vie judaïque ou qui, dissimulant leur origine, n'avaient pas acquitté les tributs imposés à cette nation ^ Il est plus que probable que, dans ces deux catégories d'accusés et surtout dans la première, il se trouva fort souvent des judasochrétiens.
Comme on le voit, l'agrandissement de l'Église ne fut pas étranger à cet élargissement des entraves du judœochristianisme. L'Evangile devenait peu à peu un fait universel» forçant les politiques et les penseurs à compter avec lui. Cela devait provoquer et provoqua en effet de nouveaux efforts de la pensée religieuse, et les nouvelles questions qui surgirent absorbèrent l'attention au point de faire complètement oublier, du moins dans la plus grande partie de l'Église , les dissentiments primitifs. Nous persistons à penser, malgré les assertions d'une critique savante, que le quatrième évangile, celui de Jean, est d'une date fort ancienne et qu'on ne saurait sans violence en reporter la rédaction en avant du commencement du second siècle. Du moins on n'est pas parvenu jusqu'à présenta lui indiquer une place satisfaisante au milieu des partis et des discussions qui remplirent cette période. D'autre part, les données vraiment historiques de cet évangile, supérieures, même à ce point de vue, à plusieurs de celles que fournissent les trois
» Snétone, Da: it. xii ; Prœttr esteras judaïcus fiscus acerbissime actus est,adquemdeferehanturqui, vel tniprofessi juihicam vivercrit vitam, vel, dissimulaia origine, imposiia genti Iribuia non pependissent.
premiers» s'opposent à ce que nous le considérions comme rédigé trop loin des souvenirs immédiats qu'avaient laissés la vie et la mort de Jésus-Christ. Ajoutons aussi que ce livre, d'un si admirable mysticisme, est supérieur aux luttes de son temps. Il ne les connaît pas ou ne les connaît plus. Mais nous trouvons précisément dans cette circonstance Texplication d'un phénomène assez obscur et dont ordinairement ceux qui croient que cet évangile ne remonte pas plus haut que le milieu du second siècle, veulent tirer parti en faveur de leur thèse. II est constant que pendant la première moitié du second siècle cet évangile est peu connu. Il semble n'avoir circulé que dans un nombre très-restreint de lecteurs, assez développés pour en savourer les beautés et quelque peu indijQTérents aux discussions violentes du reste de l'Eglise. Au contraire, depuis le dernier tiers du second siècle, on le voit répandu partout. Selon nous cette propagation tardive, mais rapide dès qu'elle commence, tient d'abord à ce que l'Eglise en général, préoccupée de %es dissensions , ne le rechercha pas très - avidement dans les premiers temps; puis à ce que, les luttes anciennes étant assoupies, l'attention se porta avec une vivacité générale sur un document de cette importance, où l'on trouvait des aperçus et des idées en rapport avec les questions nouvelles qui avaient surgi.
Ces questions nouvelles peuvent se ramener à trois principales, legnosticisme, le montanisme et l'épiscopat. Toutes les trois elles sont en connexion étroite avec le fait des progrès considérables que l'Eglise avait faits dans le monde.
Le gnosticisme est une philosophie religieuse sous
forme mythique, s'éloignant par des degrés insensibles du christianisme évangélique et servant réellement de transition entre FEglise et le monde païen. II entraîna plus ou moins dans son orbite toutes les imaginations religieuses du second siècle, et l'Eglise ne s'en déBa qu'après avoir été presque blessée à mort par cette dangereuse tendance. Legnosticisme, frappé de l'importance croissante du christianisme, voulut en trouver la formule métaphysique et le mettre en rapport avec le déroulement des choses partant de l'absolu . L'apparition du Christ sur la terre fut pour lui le terme dialectique expliquant la coexistence du mal et du bien, et l'Evangile fut la synthèse qui résolvait l'antithèse de la lumière et des ténèbres. Le dualisme, l'impureté de la matière, l'ésotérisme, tels furent les éléments païens qui, dans des proportions diverses, se combinèrent chez lui avec les éléments historiques du christianisme. Ceux-ci devaient beaucoup souffrir du voisinage, et, sans entrer dans le détail des innombrables théories gnostiques, où le grotesque et l'idéal, l'absurde et le sublime se coudoient à chaque instant, il suffira de dire que, pour se conformer aux exigences des principes généraux de la tendance, le Christ des gnostiques dut dépouiller toute réalité humaine et n'être plus qu'un Christ-fantôme. Ce fut surtout ce résultat qui épouvanta l'Eglise, et le symbole dit des Apôtres fut en grande partie rédigé sous cette impression d'effroi causée par ces théories étranges. Dans le gnosticisme l'Evangile, fait moral et religieux avant tout, s'évaporait en fumée métaphysique.
J'ai démontré ailleurs ' quel fut le véritable principe
* Nouvelle Revue de théologie, yoI. I, p. 64.
du montanisme» ce ferment qui remua TEglise entière du second siècle depuis la Phrygie, son lieu d'origine, jusqu'à Lyon et Garthage, oii il trouva son plus illustre soutien dans le génie fougueux de Tertullien. Son apparition et les phénomènes fort curieux qui la caractérisent sont dus avant tout à la réaction dans le sens de la rigir dite primitive des chrétiens les plus zélés qui voyaient avec douleur TEglise perdre en pureté morale ce qu*elle gagnait en étendue. Cette réaction fut soutenue et vivifiée par la croyance que décidément la fin des temps était proche, cette croyance toujours démentie, toujours renaissante dans TEglise, dont certains membres confondent toujours le pressentiment des grands changements dans les esprits et les nations avec les signes du milles nium qui s'avance. Le montanisme, lui aussi, ne fut repoussé par l'Eglise qu'assez tard et non sans laisser plus d'un dépôt marqué à ses couleurs dans le terrain traditionnel. Encore aujourd'hui l'Eglise romaine et l'Eglise grecque célèbrent la fête des deux sœurs montanistes. Perpétue et Félicité, martyrisées en Afrique sous Septime Sévère. Le montanisme dut pourtant céder devant la puissance des temps. La foule entrait dans l'Eglise et ne voulait pas se soumettre à l'austère discipline des spiritiielSj comme s'appelaient les partisans de cette tendance, et l'épiscopat, le véritable héritier de tous ces mouvements que nous avons retracés, favorisa la foule et finit par anéantir le montanisme.
L'épiscopat, en effet, est le point d'arrivée de cette tendance vers l'unité à tout prix qui va se dégageant toujours plus du milieu des controverses et des luttes. Dans l'origine les communautés étaient complètement indé-
pendantes Tune de l'autre , et la forme généralement adoptée de gouvernement avait été empruntée aux synagogues juives. Chacune d'elles était gouvernée par un conseil d*anciens ou dévêques (les deux titres, Tun d'origine juive, l'autre d'origine grecque étaient synonymes), auquel s'adjoignait un collège de diacres ayant pour principale fonction le soin des pauvres. Peu à peu le désir se forma dans chaque communauté de centraliser les pouvoirs ecclésiastiques dans une seule main. Bien des causes inspiraient ce désir, par exemple le besoin de correspondre régulièrement avec les autres églises, l'influence prépondérante de certains membres de la communauté k qui des lumières supérieures, un mérite transcendant assignaient d'avance la présidence du collège des anciens, mais par*dessus tout cette aspiration à comprimer tous les différends sous le poids de l'autorité extérieure, sans même qu'on se préoccupât beaucoup de savoir qui avait tort ou raison. Ainsi se forma l'idée de la tradition épiscopaley en vertu de laquelle l'évéque seul, dans chaque communauté, devait être considéré comme le dépositaire de la vraie doctrine. Peu importait ce que Ton croyait pourvu que l'on crût ce que croyait Tévêque. Le corps épiscopal de son côté, une fois formé par cette conspiration générale de l'Eglise, était trop travaillé luimême par la tendance à laquelle il devait sa formation pour ne pas faire tous ses efforts aGn de réaliser dans son sein cette unité dont chaque évéque était le symbole et le garant dans chaque église. Là-dessus vinrent se greffer l'autorité des conciles et plus tard celle des dignitaires ecclésiastiques qui pouvaient se considérer comme évêques des évéques. Les patriarchats d'Alexandrie, de Je-
rasalem, d'Antioche, d'Ephèse, de Gorinthe, de Rome et plus lard de Constantinople n'ont pas d'autre origine. Ce mouvement devait se prolonger jusqu'à la centralisation absolue de l'Eglise dans une seule main. Mais ici rOrient et l'Occident ne s'entendirent plus et ne s'entendront jamais.
Nous avons dépassé de beaucoup la limite des deux premiers siècles. Ce qui constitue cette limite, c'est l'établissement victorieux de l'épiscopat. C'est lui en effet qui est la condition des débats nouveaux qui rempliront le troisième siècle. L'unitarisme ou en général les questions concernant la nature du Christ, que nous aurions pu signaler aussi comme caractérisant le second siècle, n'acquièrent une importance universelle qu'à partir de l'institution de l'épiscopat. Celui-ci fut chargé, sur ce point comme sur les autres, d'établir l'unité de doctrine, et il fîxa dans ses conciles, k coups de majorité, la doctrine de l'Eglise sur un domaine oh primitivement la plus grande latitude était laissée à la foi individuelle. En un mot, la période dont nous avons indiqué les fluctuations principales prend fin à partir du moment où il fut partout admis que les évêques avaient été institués par les apôtres, qui par Pierre, qui par Paul, souvent par tous les deux» et qu'il était du devoir de tout chrétien de rester uni, quoi qu'il arrivât, au corps épiscopal. Elle s'arrête avant le commencement du troisième siècle, où l'évêque, d'abord simple ancien, puis primm inter pares^ arrive à la possession officielle de la monarchie dans son diocèse. Bien que constitutionnelle encore aux temps d'Irénée, de TertuUien et même de Cyprien, cette monarchie tendait à devenir et devint absolue. A vraiment
dire TEglise chrétienne ne se composa plus des millions de fidèles qai chantaient les louanges de son divin fondateur, mais de i à 500 évêques qui prétendirent monopoliser le Saint-Esprit. Il faut attendre jusqu'à la Réforme pour voir reparaître avec quelque puissance dans la chrétienté la sublime doctrine du Nouveau Testament sur le sacerdoce universel.