L'ÉPITRE DE CLÉMENT ROMAIN
Oo accuse souvent la critique religieuse de bâtir en Tair des édiGces composés d'hypothèses et de conjectures arbitraires. On oublie» en lui faisant ces reproches» que sa prétention est moins d'édiûer que de proposer. L'histoire ne peut se passer d'hypothèses, et la confiance avec laquelle on accepte celles-ci dépend de leur accord plus ou moins intime avec les phénomènes dont il faut se rendre compte. Ce qui est conjectural pour Tun peut fort bien être évident pour l'autre, et réciproquement. C'est pourquoi dans les études critiques on doit avoir égard au jugement porté sur une explication quelconque par les hommes impartiaux et compétents. On oublie souventaussiquela conception historique, aunom de laquelle CD repousse les conceptions nouvelles des choses de l'antiquité, n'est elle-même qu'une hypothèse, et une hypothèse insoutenable. Ne nous effrayons pas en matière de critique de ce que nous acceptons si aisément dans la
> Voir fe Um des il el 27 octobre ISSS.
plupart des autres branches de connaissances. Presque toutes les sciences ne marchent que grâce à Thypothèse. Quand y révisée et collationnée par un certain nombre de bons esprits, l'hypothèse conserve son cachet de vraisemblance^ elle perd peu à peu sa nature hypothétique et passe insensiblement à l'état de vérité indiscutable ; sinon, elle tombe sous les coups de la même critique qui lui avait donné le jour et sert seulement d'avertissement à ceux qui par la suite risqueraient de se laisser égarer par sa lueur trompeuse. Ce n'est pas dire qu elle soit désormais inutile. C'est déjà quelque chose/ quand on est embarrassé sur le chemin qu'on doit prendre pour arriver quelque part, de savoir quels sont les sentiers qu'il faut éliminer de son calcul. Combien d'exemples de cette marche toute naturelle de l'esprit humain dans sa poursuite du vrai ne pourrions-nous pas emprunter à la physique, à la chimie, à la médecine, k l'astronomie I
Il va sans dire que, depuis le jour où le prisme de la critique a décomposé en ses divers rayons le foyer lumineux que la tradition nous présentait sous une couleur d'un gris uniforme, les reproches de conjectures gratuites, de négation arbitraire ne lui ont pas manqué. Elle dérangeait en effet bien des théories, elle dissipait bien des rêves. Cependant elle a pu en appeler avec une confiance croissante à l'étude impartiale des faits. Elle a pu demander à ses adversaires ce qu'ils pouvaient dire en présence de phénomènes, inexplicables en dehors de la théorie qu'elle proposait, si naturels et si faciles k comprendre dès qu'on l'admettait. Le côté le plus faible de sa position, c'est qu'elle avait affaire non-seulement avec une science arriérée, mais aussi avec une tradition po-
pulaire ; et combien de fois la science arriérée n a-t-elle pas cherché un secours illégitime auprès des préjugés traditionnels I Pour les vaincre, il faudrait pouvoir établir devant ceux qui les partagent les puissantes raisons que fournit l'érudition indépendante, et voilà ce qui est difficile.
La présente étude, qui n'exige pour être bien comprise que la somme ordinaire de connaissances des hommes éclairés dans notre Europe moderne, pourra peut-être servirde confirmation à la théorie que nous avons esquissée dans le travail précédent sur la marche des passions et des partis religieux dans T Église des deux premiers siècles. Nous avons en effet sous la main un document officiel émané de la communauté chrétienne de Rome, remontant à la fin du premier siècle, et qui coïncide exactement par les faits les plus intéressants qu'il atteste, par ce que l'on pourrait appeler ses angles sortants, avec le cadre que nous avons tracé. En particulier, il projette une véritable lumière sur la marche et les dispositions de ce parti ecclésiastique, organisateur, qui tend à absorber les dissidences intérieures dans l'unité plus apparente que réelle de l'organisation commune, et qui put célébrer son triomphe lorsqu'il eut constitué la base du catholicisme futur en établissant définitivement l'épiscopat monarchique.
Ce même document a l'avantage de confirmer par le fait de son existence la présomption que l'on pouvait déjà former quant au lieu où cette tendance dut commencer à se dégager avec une certaine puissance du sein des disputes antérieures. Naturellement ce ne pouvait être dans les parties de l'Église où le feu du combat
enflammait le plus ardemment ]es esprits et les cœurs. Ainsi ce n'était pas à Jérusalem. Nous savons, à n'en pouvoir douter, que le christianisme judaïsant y demeura en vigueur. D'après Eusèbe ' toute la communauté chrétienne de cette ville se composait d'Hébreux convertis, et ce fut seulement par la force des choses, à partir d'Adrien, que, vers l'an 150, cette église consentit à recevoir des évêques choisis parmi les incirconcis. — Ce n'était pas non plus au sein des églises grecques d'Asie et d'Europe, car c'était là précisément que la lutte devait trouver le plus d'aliments dans la disposition des esprits. En effet, l'esprit grec, toujours amonreax de 'idéal, toujours curieux de vérité, façonné d'avance aux discussions religieuses par les écoles philosophiques, ne se pliait pas si aisément aux compromis qui subordonnent les rigueurs de la théorie aux nécessités de la pratique. Pendant plusieurs siècles ce sera toujours de la Grèce et de l'Asie que surgiront les questions et les débats théologiques. Le mot orthodoxie est grec d'origine, l'idée aussi. Le gnosticisme, le sabellianisme, l'origénisme, l'arianisroe, la Trinité, etc., etc., sont des fruits mûris au soleil d'Orient. L'Occident n'aura guère pendant les cinq premiers siècles que deux grandes controverses qui lui soient propres : l'une, qui concerne la discipline et le gouvernement de l'Eglise, se rattache k Tertullien et à Cyprien; l'autre se rapporte aux questions de la grâce divine et de la liberté humaine, et se personnifie dans Augustin et dans Pelage : toujours, on le voit, des questions pratiques, et, en un certain sens,
y Hiit. eccZ., iv, 6.
terrestres. Le génie grec se meut plus volontiers dans les espaces célestes.
Revenons au premier siècle. Restent donc l'Occident, ou» pour mieux dire, Rome, où d'avance on peut s'attendre à voir grandir le parti de Torganisation. Le génie romain est moins philosophique, moins idéaliste que le génie grec. Il est, en revanche, plus utilitaire et plus pratique. La légion romaine et la politique du sénat romain, indispensables l'une à l'autre, mais nées du même génie positif et organisateur, ont ensemble conquis le monde. Rome pontiflcale héritera de ce génie et lui devra sa domination prolongée. À Rome on a toujours aimé l'unité extérieure, le mécanisme gouvernemental. L'union intérieure des esprits y a toujours semblé une chimère en comparaison de l'uniformité. D'ailleurs l'Eglise chrétienne, à Rome, a dû, dès le principe, compter parmi ses membres des représentants de toutes les tendances. Elle était fondée, — l'épltre aux Romains en fait foi, — avant qu'aucun apôtre y eût jamais été. Les innombrables relations qui attiraient vers la capitale des habitants de toutes les provinces de l'empire et l'importance delà colonie juive qui s'y était établie, voilé les causes réelles de la formation spontanée de l'Eglise chrétienne à Rome. Lie juif d'Alexandrie et le juif de Palestine, le fabricant d'Éphèse et le négociant de Corinthe, le rhéteur d'Athènes et le mathématicien de Babylone s'y rencontrent, s'y connaissent, échangent leurs idées. Rome, à cette époque, est une exposition universelle et permanente de toutes les religions et de tous les systèmes.
Et maintenant représentez-vous dans cette nouvelle
Babylone, dans cette ville immense,. où le sentiment de rindividualité s'éraousse, où la puissance des grands de la terre atteint son plus haut degré de splendeur, où se parlent toutes les langues, où se professent toutes les religions, où Vidée d'humanité se dégage de toutes les idées exclusives et locales qu'on a pu apporter du fond de sa province, — représentez-vous un paulinien d'Éphèse et un judœo-chrétien de Palestine se rencontrant en plein forum et découvrant, après quelques instants de conversation, qu'ils reconnaissent tous les deux pour Maître, dans cette vie et dans l'autre, Jésus de Nazareth crucifié sous Ponce Pilate... Sentez-vous quelle sympathie, quelle fraternité immédiate ce lien religieux va créer entre eux? Là-bas, en Orient, des différences qu'ils croyaient fondamentales les eussent éloignés l'un de l'autre. A Rome ces différences pâlissent : il reste que l'un et l'autre sont des disciples du Crucifié. Je m'imagine que quelque chose de semblable doit se passer entre deux Européens de confession différente qui se rencontrent dans les rues de Pékin ou de Jeddo.
Sans doute on n'abjure pas pour cela ses croyances individuelles. Par le seul fait qu'il est à Rome, le judaaochrétien ne renoncera pas à ses scrupules et à ses préjugés. Il est même fort à croire qu'il tâchera de les inculquer au paulinien qu'il a rencontré. Mais quelle différence! Gomme l'animosité qui les eût promptement éloignés l'un de l'autre en province se change aisément en support dans la capitale! Comme le chapitre xiv de l'épttre aux Romains arrivait bien à son adresse dans la ville impériale! Au fond chacun d'eux pense que l'autre n'est pas loin du royaume de Dieu. A Jérusalem l'un
d'entre eux au moins en aurait exclu l'autre sur-lechamp.
Puis vint la persécution de Néron, qui sé?it surtout à Rome, et qui apprit à tous, pauliniens et judaïsants, qu'il sufGsaît de porter le nom du Christ pour souffrir et mourir ensemble. Il est vraiment curieux de voir comment la tradition antique a conservé, sous des formes k moitié légendaires, le souvenir de cette réunion des deux tendances sous le coup de la même persécution dans la ville des Césars. Pour comprendre ce qui suit, il faut se rappeler que l'habitude de la tradition chrétienne primitive, semblable en cela à toutes les traditions qui remontent aux origines des grands mouvements de l'his • toire, fut de substituer d'ordinaire les noms personnels de Pierre et de Paul aux partis qui en avaient fait leur mot d'ordre. C'est ainsi que la fondation de l'église de Rome par Pierre ne peut pas, historiquement, signifier autre chose que la présence du parti pétrinien ou judœochrétien dans sa première formation. Eh bien! nous lisons dans le traité du second Baptême ' , ordinairement annexé aux œuvres de Cyprien, un fragment d'un apocryphe perdu qui s'intitulait la Prédication de Paul, et qui nous présente un véritable parallèle légendaire h la marche des choses telle que nous l'avons décrite : a Après « un si long temps, nous est-il dit, après avoir comparé n l'Évangile à Jérusalem, s'être exposé leurs idées mu- » tuelles à son sujet, avoir contesté vivement et avoir » dressé leurs plans séparés, Pierre et Paul se rencony^ trèrent enfin dans Rome et comme s'ils se fussent
* De Rebaptismate.
» connus pour la première fois. '. » On sait que la même tradition range ces deux apôtres parmi les victimes de la persécution ordonné^ par Néron.
Réaliser Tunité de l'Église fut donc à Rome plus tôt qu'ailleurs un but qui se présenta de lui-même aux esprits. Mais, pour réaliser cette unité, il y avait deux méthodes possibles. Ou bien, pénétré de la conviction chrétienne que le cœur pur, la persuasion intérieure sont nécessaires avant toute chose. Ton a assez de conflance dans la vérité pour lui laisser faire son chemin par elle-même. Ou bien on établira d'abord une institution extérieure qui supposera que l'unité existe, et, par un étrange paradoxe, aura pour mission de la réaliser par voie d'autorité. D'un côté, on veut que le dedans soit un * avant que le dehors en ait l'apparence; de l'autre, on commence par le dehors pour arriver peutêtre au dedans. La première méthode est individualiste, chrétienne et essentiellement protestante. C'est celle du Christ fondant son royaume parmi les hommes. C'est celles que supposent et illustrent d'une manière si frappante les paraboles du grain de sénevé, du levain ', de la semence qui croit d'elle-même'. — L'autre moyen d'arriver à l'unité en commençant par le dehors suppose une certaine défiance à l'endroit de la vérité, peu de respect pour la conscience individuelle, et cherche i obtenir par le mécanisme et l'organisation ce que les
> Post tanta tempora, Petrum et Paulum, post conlationem evangelii in Jérusalem, et mutuam cogitationem, et altercationem, et rerwn agendarum dispositionem , poslremo in Urbe » quisi tune primum , invicem sibi oognitos.
3 Mattli. XIII, 31-33 et parall.
» Marc IV, W-29.
âmes lai refasent encore. Le système catholique romain en est l'épanouissement complet. Les moyens extérieurs par lesquels le protestantisme, infidèle à son principe essentiel, a si longtemps cherché à réaliser une unité qui lui échappe d'autant plus qu'il veut la créer artificiellement, confessions de foi, décrets synodaux, mesures disciplinaires, etc., en relèvent également. Du reste il faut reconnaître que la voie d'autorité extérieure a l'avantage, aux yeux de notre pauvre humanité, de faire illusion sur l'état des choses, de faire croire à l'unité réelle là où elle n'est que factice, et surtout d'être prompte à produire des résultats visibles. La méthode spirituelle, outre la foi qu'elle exige dans la puissance de la vérité, agit longtemps sous le regard de Dieu avant d'aboutir à des effets palpables. C'est pourquoi il en est peu qui la préfèrent.
L'Église primitive préféra la voie extérieure ; ce fut le, sans qu'elle s'en doutât, sa première chute, et cette chute fut plus facile à Rome qu'ailleurs, parce que l'esprit organisateur y était plus général et la neutralisation des partis plus favorisée par les circonstances. L'idéal du chrétien de Rome sera donc, de très-bonne heure, une direction ecclésiastique permanente et se perpétuant d'après des lois fixes. L'essentiel sera, non pas de concevoir le christianisme comme Paul ou comme Jacques, mais d'adhérer au corps visible de l'Église représentée par ses anciens. Ajoutons & cette soif d'unité une certaine ambition, d'abord inconsciente, plus tard avouée, que bien des choses provoquent et nourrissent : par exemple, le sentiment de son importance comme église de la capitale, le vaste champ de mission que
l'Occident lui ouvre et qui lui appartiendra en propre, la force d'action que lui vaut déjà son unité relative. Et puis ce n'est pas peu de chose que le prestige du nom romain è cette époque, et comme le monde temporel s'est habitué à la domination romaine, Téglise de Rome trouvera peut-être assez naturel que le monde spirituel n'ait pas d'autre avis que le sien. En effet, bien que nous résumions en trois lignes ce qui sera l'œuvre des siècles, il y a déjà un peu de tout cela dans le document qui nous est parvenu sous le titre de Première Épttre de Clément Romain aux Corinthiens. La tradition assigne au même auteur une autre épitre aux mêmes lecteurs, mais qui est évidemment d'une autre main et d'un autre esprit.
En fait, la première, qui est de beaucoup la plus importante et la seule dont nous ayons à nous occuper, est une épitre impersonnelle, collective, et jamais la question d'authenticité n'a été moins importante. LÉglise de Dieu qui est à Rome à V Église de Dieu qui est à Corinthe^ voilà la suscription. Le rédacteur est-il réellement révêque ou ancien de Rome, nommé Clément, dont le nom a été d'ailleurs apposé à des œuvres fort hétérogènes? Nous serions assez disposés à le croire, d'abord parce que le caractère même de la lettre dispensait de lui assigner un nom d'auteur pour lui donner plus d'autorité; — puis parce que l'on sait par un autre livre écrit à Rome un peu plus tard, le Pasteur d^Hermas, qu'un certain Clément était personnellement chargé dans l'.église de cette ville des communications à faire aux autres églises ^; — puis encore parce que
« Part. Vis. n, 4.
Hégésippe, chrétien jaif du second siècle, qui visite Rome au temps d'Anieet (vers 160), après s'être arrêté à Gorinthe, fait mention de cette épltre et l'attribue à Clément ^ ; — enfin, parce que Denys, évêque de Corinthe vers 175, atteste la haute estime qu'on faisait dans son église de Tépltre de Clément, qu'on lisait publiquement dans les assemblées religieuses ^. Il est vrai que ce dernier témoignage est sujet k caution, car il vient du même Denys qui affirmait très-consciencieusement dans une lettre aux Romains que Pierre et Paul avaient concouru à fonder l'église de Corinthe aussi bien que celle de Rome '. Preuve nouvelle des précautions qui doivent présider à l'emploi des traditions du second siècle, et de la tendance, déjà signalée, à remplacer les partis de l'Église primitive par les noms propres de ceux que l'on considérait comme leurs chefs.
Ce Clément serait-il le même que celui qui se trouve mentionné dans le Nouveau Testament parmi les compagnons d'œuvre de Paul ^7 La tradition le dit. Cette même tradition lui attribue l'épiscopat de Rome vers Fan 95 et lui &it conférer l'ordination épiscopale par Pierre, qui serait mort sous Néron en 67. La réalité est qu'elle n'en sait rien. Il est possible que le Clément des Philippiens soit le même que celui de Rome; mais ce n'est pas probable, d'abord à cause du grand Age qu'il faudrait lui attribuer; puis, parce qu'on attendrait d'un disciple affectionné de Paul autre chose que le contenu
< Baaèbe, HisU ecdes, vi, 12.
> Ihid. lY, S3.
s Ibid. n, S(k « Phifipp. IV, 8*
de cette épltre ; enfin parce qu'il résulterait du passage cité des Philippiens que Clément était un chrétien de Philippes, habitant cette ville et non pas Rome. Nous devons avouer la même hésitation au sujet du rapport de parenté qu'on lui attribue avec la famille impériale. Il y eut bien un personnage consulaire nommé Flavius Glemens, qui fut exécuté sous Domitien» mais rien absolument ne nous prouve que ce fût le même que le rédacteur de notre éplire.
Mais, encore une fois, peu importe. Tout l'intérêt de cette épltre provient de ce qu'elleest une communication officielle de l'église de Rome à celle de Gorintlie, datant de la fin du premier siècle et suivant probablement de près la persécution de Domitien. Cette date, qu'il est facile de conclure de plusieurs données du livre lui-même, est généralement admise par des savants dont les tendances critiques sont d'ailleurs très -divergentes. L* église de Corinthe était alors livrée à des dissensions intestines. Une sorte de révolution ecclésiastique avait eu pour résultai la destitution violente des anciens investis auparavant de la direction de cette église. De là des querelles, des déchirements pénibles, au grand détriment, comme d'habitude, de la charité et de l'humilité chrétiennes. L'on voit que les Corinthiens d'alors étaient bien les fils de ceux à qui Paul écrivait les deux épltres que nous connaissons par le Nouveau Testament. Les chrétiens de Rome leur écrivent donc en les engageant fraternellement è se mettre d'accord et à rendre aux anciens destitués le pouvoir dont ils ont été dépossédés. Mais si quelque chose est de nature à confirmer tout ce que nous avons dit sur l'esprit ecclésiastique diVàni tout qui régnait à Rome ^ sur cette
lendance à imposer aux diversités individuelles l'unité extérieure, au risque de sacrifier la vérité à l'uniformité ella vie intérieure à Torganisation, c'est la manière dont, k Rome, on envisage la question débattue à Corinthe. Pas une seule fois notre épltre n'entre dans le fond du débat. Il suffit h l'église de Rome que l'ordre ecclésiastique régulier ait été renversé k Corinthe , pour qu'elle donne tort aux fauteurs du mouvement. Il est extrêmement difficile de savoir au juste quels principes et quels hommes sont en conflit à Corinthe. Il est évident qu'aux yeux de l'église de Rome, quand même les Corinthiens auraient eu mille raisons de substituer d'autres anciens aux anciens évincés, l'acte même de cette substitution leur donne tous les torts. Assurément la première épltre de Clément de Rome aux Corinthiens qui, dans la tradition romaine, est une bulle, un vrai monitoire, dément d une manière assez brutale les prétentions ultérieures des papes. Assurément l'ancien secrétaire, s'il revenait de nos jours en Italie, serait profondément surpris de se voir inscrit sur le registre des pontifes, surtout quand il saurait ce que c'est qu'un pontife. Mais, qu'on ne s'y trompe pas, tout le catholicisme romain est en germe dans cette propension à passer par-dessus le fond des choses, pourvu que la forme soit régulière. Avant qu'il y ait des papes, avant même qu'il y ait desévêques, l'église de Rome proclame que les pouvoirs ecclésiastiques des anciens et des diacres leur ayant été conférés par les apôtres sur l'ordre de Jésus-Christ, le premier devoir du chrétien est de se soumettre, quoi qu'il arrive, à l'autorité établie, que la révolte contre cette autorité est une
révolte contre Dieu lui-même. Il est possible sans doute
que les réyoltés de Corinthe eussent tort à fous égards : nous n'en savons rien. Mais ce qui est très-instructif, c'est que nous n'en sachions rien ; et pourtant nous possédons une très^longue épttre, qui n'a d'autre but que d'inter?enir au milieu des partis et de les ramener par la persuasion a la concorde et à la paix.
Nous ne donnerons qu'un résumé rapide de oette épi* tre. D'ailleurs il est facile de ramener i quelques idées saillantes les développements très-prolixes et passable* ment monotones que le rédacteur a donnés aux frater* nelles remontrances qu'il devait adresser de la part de l'église de Rome à sa sœur de Corinthe.
li'épltre commence (ch. i-iii) par excuser l'élise de Rome du retard qu'elle a mis h s'occuper de la question corinthienne. Des malheurs imprévus et successifs l'en ont empêchée. Puis elle retrace l'état florissant et prospère de l'église de Corinthe avant que la discorde y exerçât ses ravages. Cet état réjouissant se manifestait surtout par le fait que les chrétiens de Corinthe étaient soumis à leurs directeurs , honoraient leurs anciens^ avaient horreur de toute sédition et de tout schisme. C'est de l'en* vie et de la jalousie qu'est venu tout le mal. Notons ce trait, qui sans doute peut être parfaitement exact, mais qui d* avance indique le point de vue où se place l'auteur pour juger le différend. Peu importent les causes, il y a dissidence de l'ordre établi, donc — ainsi raisonneront toujours les partisans de l'autorité ecclésiastique» — l'ambition d'hommes désireux de supplanter leurs supérieurs légitimes est la source de tout le mal. N'estce pas de ce point de vue que beaucoup d'écrivains catholiques envisagent la réforme? Ah I si liUther n'avait
pasété jaloax des Dominicains I Si Calvin avait fait taire son orgueil I . . .
Tel est le point de départ. Cette introduction est suivie d'une première partie (ch. iv-xxii) tout entière consacrée è montrer comment l'envie et la jalousie sont causes de tout le mal qui s'est commis sur la terre depuis la création. Âbel et Caïn, Jacob etEsaû, David et Saûl, etc., des faits presque contemporains [de notre génération), les souffrances des deux grands apôtres, Pierre et Paul, montrent tout le mal qu'entraîne la jalousie excitée par Tenvie. Suit une longue exhortation au repentir, que Dieu a toujours facilité aux pécheurs, et k l'obéissance, dont Abraham, Lot et Rahab sout des modèles. Après quoi l'auteur revient à son thème favori de la patience dont le Christ surtout, mais aussi Abraham, Job et Moïse sont des types accomplis. La nature elle-même, depuis les plus petites créatures jusqu'aux plus grandes, nous enseigne la paix et la soumission ^ Le tout a pour con-
^ Il se trouve h cet endroit [chap. xx] des indices de la physique admise par Taolear. Selon les idées juives^ les eieoi tournent autour de la terre, ainsi que le soleil et les chœurs des astres. Un monde souterrain existe sous le monde visible. Mais ce qui est tout à fait curieux, c'est que Tauleur, en perlant de l'Ooéan, suppose des mondes qui seraient au-delà (o\ {ACT^aôrov xofffAot). M. de Uumboldt a démontré que la légende de TAtlantÂde avait cours dans le monde ancien dès le sixième siècle avant Jésus-Christ, et que rantiqoité classique fut en général portée è considérer les caps et les tles que Ton découvrait vers Touest comme faisant partie intégrante d'un continent opposé au nôtre. Le livre apocryphe IV Esdrns, dont Christophe Colomb ISusait grand cas, contient ce passage dans sa description des signes qui pré* eéderont la dernière venue du Seigneur : Apparescens ostendetur quœ nunc 9ubducitur terra, la terre encore cachée apparaîtra (vu, S6). C'est un intéressant parallèle du fameux chœur de la Médée de Sénèqae» act. ii :
Venient annU MBcnla seris, Qaibos Ocetniu Tincala rerom Laxet, et ingens pateal talloa, Thetyaqae noros detegat orbéi, Née aie ierria oltima Thnle.
< Les jours viendront, aux siècles lointains, que l'Océan révélera ses
dnsion qu'il faut estimer ses supérieurs et honorer les anciens^ quand même on devrait déplaire h quelques hommes stupides qui se glorifient dans la jactance de leurs discours.
La seconde partie de répUre(ch. xxn-xxxvi) ne s'applique pas aussi directement à la question corinthienne. Elle traite de la vie morale telle que la suppose une religion de grâce comme TËvangile. Et d'abord le doute quant à la résurrection du corps, qui est la manifestation finale des grâces de Dieu, doit être repoussé comme un crime. On dirait que l'auteur a devant les yeux précisément le même parti qui, du temps de Paul, avait peine à admettre la résurrection de la chair et occasionnait le chap. XV de notre première épitre canonique aux Corinthiens. Parmi les analogies naturelles de genres divers que l'auteur fait ressortir, on est assez surpris de voir un récit très- positif de la légende mythique du Phœnix, h laquelle il croit fermement et qu'il oppose aux sceptiques de Corinthe comme une preuve sans réplique de la possibilité de notre propre résurrection '. Après plusieurs appels à la toute-puissance de Dieu, l'auteur insiste sur ce que les grâces de Dieu sont déjà en partie réalisées, puisqu'il s'est fait un peuple à lui, les chrétiens. Ce qui permet encore une fois à Clément de revenir sur
» myslëres, une terre immense apparaîtra, Tliétys découvrira de nouveaux » contineols, et Thulé (îles Shetland) ne sera plus Textrémité du monde. » Au contraire, Tertullien {De Pallio, 2 ; adv. Hermog. S5) se moque de celte idée, tandis que Clément d'Alexundrie s*appuie déjà sur notre épttre pour affirmer l'existence d'autres mondes {Strom, y, i%) et qu*Origèoe (De pn'ncip. II, 3, 6] y découvre la mention textuelle des antipodes : ce qui est évidemment exagéré. Voyez sur ce point le savant ouvrage de M. Hilgenfold, Die apostolische Vœter, Halle, 1853, p. 60.
i Du reste Tacite (Ann, vi, 98) la retrace aussi en termes très-semblables à ceux de notre épftre.
l'humilité^n tant que vertu suprême. A quoi se joint une série d'enseignements qui pouvaient fort bien avoir en vue un parti paulinien exagéré, se relâchant dans les bonnes œuvres» sous prétexte que la foi seule sauve. L'épttre enseigne comment l'obéissance, accomplie par la foi, distingua les Abraham, les Jacob et leur valut les plus glorieuses récompenses. Dieu lui-même dans la création et le Christ dans sa vie sont des types d'activité continuelle. Ce sera une activité analogue dont la foi est le point de départ (non pas le centre vital comme dans les écrits de Paul) qui nous procurera, à nous aussi, la gloire céleste.
De cette exhortation è la vie chrétienne, l'auteur en vient enfin à l'application des principes posés à l'église de Corintbe. On s'attendrait è le voir prendre k partie les erreurs ou les excès de la faction qu'il combat. Nullement. La discipline militaire (notez bien ce trait tout romain), la subordination mutuelle des membres du corps, voilà des modèles d'organisation ecclésiastique. De même que dans l'Ancien Testament les lévites seuls pouvaient célébrer le culte divin et reconnaissaient humblement une hiérarchie instituée d'en haut parmi eux, de même — d'après Paul on aurait précisément tiré la conclusion opposée — de même chez les chrétiens il y a un ordre ecclésiastique établi par Dieu. Les apôtres « que Jésus-Christ a évangélisés «» pour nous instruire, comme il avait été lui-même » évangélisé de Dieu » (ch. xui), ont constitué dans la plénitude de leur autorité divine des anciens ou évêques et des diacres dans chaque communauté fondée par eux, et ils ont ordonné qu'à la mort de ceux-ci leur
chaîne passerait à d'autres. Le droit du presbytéral ou collège des anciens est donc divin et inviolable. Or cet ordre divin est détruit à Corinthe, quoique l'apôtre Paul eût averti jadis les Corinthiens du danger des schismes. Au moins, de son temps, c'était au nom d'apôtres tels que Pierre et Paul, ou d'hommes éminents, tels qu'ApoUos, qu'ils étaient divisés. Maintenant c'est à cause de quelques inconnus. Qu'ils reviennent par le repentir à la concorde I Que les fauteurs de schisme reconnaissent leurs torts et se soumettent aux anciens légitimesl Le repentir et Taveu des fautes obtiennent le pardon de Dieu. Enfin l'épltre à laquelle manquent en cet endroit quelques lignes perdues, mais évidemment de fort peu d'importance, se termine par des vœux pour que l'état des choses s'améliore et par une bénédiction. Du motif proprement dit de la dissi^ dence à Gorinthe^ pas un mot.
Telle est cette épître qui, sans doute, fut une arme puissante aux mains du parti des miciens déposés. Ce parti évidemment remonta au pouvoir, puisque l'épltre qui avait si bien plaidé sa cause jouit longtemps dans l'église de Corinihe d'une autorité égale k celle des livres bibliques.
Mais serait-il donc impossible de deviner, d'après ce que l'épltre laisse entendre, sinon d'après ce qu'elle dit, de quoi il s'agissait réellement à Corinthe ? Bien des suppositions ont été émises. MM. Thiersch et Rothe ont pensé qu'il s'agissait d'une lutte entre les ennemis et les partisans de l'épiscopat dans le sens monarchique de ce mot. Hypothèse inadmissible, car il n'y pas de meileure preuve que notre épltre du fait avéré que le siècle
apostolique n'eut p«s d'évéqttes dans ce sens« L'auteur ne connaît absolument que deux charges ecclésiastiques, les anciens et les diacres. Pour désigner les premiers, il emploie indistinctement le mot ancien ou le mot évi* que. H. Schenkel a cru reconnaître dans les turbulents de Gorinthe ce parti dit de Christj auquel Paul faisait allusion \ et qui aurait été un parti mystique, illuminé, essentiellement opposé à tout ordre ecclésiastique : hypothèse gratuite, car notre auteur raisonne tou* jours, non pas pour démontrer la nécessité d'un ordre ecclésiastique i des gens qui la nient, mais pour démontrer que, cette nécessité étant évidente, il faut que cet ordre soit garanti par le caractère inviolable, par le droit divin de ceux qui en sont chargés. Il ne fait pas la moindre allusion directe au parti dont parle Paul, bien qu'il en appelle à la première épltre aux Corinthiens pour condamner en général les divisions et les schismes. D'ailleurs il faudrait savoir si le parti de Œrist^ contemporain de Paul, était ce que dit M. Schenkel. C'est une question fort eontroversée, et le savant docteur me iait l'effet d'expliquer obscurum per obscurius. M. Hilgenfeld propose une explication si embrouillée que je n'ose la reproduire, tant je suis certain de l'avoir mal comprise. Yoici, à notre humble avis, ce qui est le plus probable.
Le parti du droit divin reconquit la supériorité. La preuve en est que notre épltre acquit à Corinthe la valeur d'un écrit canonique et inspiré. Or, vers le milieu du second siècle, le judodochrétien Hégésippe, allant
' I Corinth. i, ii.
de Palestine à Rome^ séjourna quelque temps à Corinthe, et dans ses Mémoires, dont Eusèbe cite quelques fragments, il nous dit que, depuis la réception de cette épitre, Gorinthe resta dans le droit chemin ; et d'ailleurs, ajoute-t-il, dans toutes les églises qu'il a visitées, on se conduit comme la toi, les prophètes et le Seigneur Vordonneni K N'avons-nous pas ici un témoin oculaire, attestant que la tendance judœo-cbrétienne devint prédominante à Corinthe, et rattachant cette prédominance à l'impression produite par la lettre de Clément? N'oublions pas seulement qu'il ne s'agit plus du judœo-christianisme primitif, mais du judaeo-christianisme déjà bien adouci du second siècle.
Donc, dirons-nous, le parti des anciens dépossédés était juddBO-ch rétien de tendance et continuait dans la tradition corinthienne ce parti de Pierre, dont la signification dans les épltres canoniques n'est pas douteuse et contre lequel l'apôtre Paul avait dû tant lutter. Ce ne serait pas comprendre le premier mot de l'histoire et de l'esprit du temps que de s'imaginer qu'alors un parti déposait les armes par la seule raison qu'un apôtre l'avait combattu. La situation n'avait pas essentiellement changé k Corinthe pendant les quarante années qui séparent la rédaction des épttres de Paul de la rédaction de l'épltre de Clément. Que cette épitre, ecclésiastique avant tout, soit dirigée en fait contre un parti paulinien, cela ne saurait nous étonner. Le paulinisme ne pouvait pas être le parti de la discipline avant tout. Plus spiritualiste que la tendance opposée, il avait pour écueils le
1 Easèbe, Hist eccUs., iv, 2S.
désordre naissant des excès possibles de rindividualisme, comme îl avait le grand avantage, surtout en Grèce, de se prêter plus aisément aux théories philosophiques. Paul avait dû réfuter une opinion qui niait, non pas rimmortalité de Tâme, mais la résurrection du corps, idée h laquelle le spiritualisme grec avait une peine infi* niei s'habituer. Il l'avait réfutée, il est vrai, en modifiant profondément le dogme grossier des rabbins et en introduisant la féconde théorie du coi*p8 spiritiiel ^ . Il avait aussi souffert personnellement, dans son crédit auprès des Corinthiens, de leur amour passionné pour les discours éloquents et empreints de sagesse humaine '^. Il avait dû aussi leur reprocher sévèrement un relâchement moral que les mœurs grecques ne favorisaient que trop '. Eh bien I nous avons la preuve indirecte par notre epltre que ces tendances ou abus, malgré le blâme de l'apôtre, se maintinrent à Gorinthe. Quelle raison d*étre auraient en effet, et cette démonstration de la résurrection dont nous avons parlé, et ces fréquentes expressions de mépris pour ceux qui s'enorgueillissent de leurs discours, et ces exhortations réitérées à ne pas se contenter de la foi, mais è y joindre les œuvres? Toutes ces remontrances indiquent des tendances condamnées par Paul sans doute, mais qui se greffaient bien plus aisément sur sa doctrine particulière que sur celle des judœo-chrétiens. L'épltre de Jacques, qui ne comprend pas le véritable sens de l'enseignement de Paul sur la foi, qui identifie la foi, cet élan de l'âme vers la perfec-
LGomp. 4 Corinth. xv.
« Ibtd 1. f7; II. 16.
3 Ibiii. V.
tion spirituelle, avec la croyanoe iatellectuelle, est là pour nous attester que le paulinisme, détourné de son sens authentique » pouvait dégénérer en théories immorales ou quiétistes.
En guise de confirmation nous pouvons relever le fait que Tépttre de Clément se^ tait précisément sur d'autres erreurs reprochées également par l'apôtre Paul à l'église de Corinthe et qui devaient plutôt se rattacher aux tendances judaïsantes, telles que l'opposition ascétique au mariage et l'abus du don des langues ^ Et pourtant nous savons par les ch. xxxvm et XLvm qu il y avait toujours À Corinthe des priacipes d' un ascétisme très-rigoureux et qu'on y faisait encore usage de ce parler en langues, de ce langage extatique, dont la tradition a si étrangement méconnu la vraie nature en le transformant en langues étrangères miraculeusement parlées.
La seule objection que l'on pourrait i notre avis faire valoir avec un certain succès contre cette explication, c'est que l'auteur de notre épttre parait être lui-même un paulinien. En effet, les formules principales de la théologie de Paul sur le salut et ses conditions s'y trouvent reproduites. Mais voilà précisément ce qui élève notre théorie sur les premiers développements de la pensée chrétienne à la hauteur de l'évidence. Oui, Clément est un paulinien, mais un paulinien de Rome, fortement dominé par le désir de maintenir à tout prix r unité extérieure de l'Église par Torganisation, bien plus préoccupé de rétablir cette unité troublée à Corinthe
< Comp. i CoriDth. VU et xiv.
— Toque de iaire triompher une doctrine spéciale. Aussi les formules paaliniennes qu'il reproduit sont-elles régulièrement modifiées ou complétées de manière à ne sou« lever aucune répugnance dans l'esprit du parti opposé. Par exemple, quand l'auteur parle d'Abraham, on dirait qu il a sous les yeux Tépllre de Jacques et l'épltre aux Romains, et qu'il a yolontairement amalgamé les exprès^ sions caractéristiques des deux épltres. Les institutions de l'Ancien Testament, telles que le sacerdoce lévitique, au lieu d'être, comme Paul le pensait, des ombres que le soleil de l'ÉYangile avait fait disparaître, doivent au contraire servir de type et de modèle aux institutions chrétiennes. Un égal honneur est attribué i Pierre et k Paul, sans que rien permette de supposer que, dans (l'Eglise de ce temps-là et particulièrement à Corinthe, deux partis tranchés avaient pris ces deux noms pour drapeau. Nous pourrions multiplier indéfi*niment les preuves de cette recherche minutieuse de la conciliation \
L'épltre de Clément Romain, malgré sa forme trèsmonotone, n'en est pas moins un des plus curieux mo» Duments du christianisme primitif. Nous saisissons dans son texte incolore les premiers rudiments de la tradition catholique en yoie de formation. Certes nous sommes encore -bien loin de ce qu'elle nous affirmera plus tard. Il n*y a pas encore d'évéques proprement dits. Pierre n'a jamais été à Rome, car dans la mention qui est faite
1 Poar des reoieignemeiits' encore plas étendat sar la théologie de cette éptire , nous pouvons indiquer i nos lecteurs le trarail approfondi de H. Kayser, Revue de théologie, II, 8S, et V Histoire de la théologie au siècle aposloHque de M. lieuss, 11, 607, V édition.
des deux apôtres Pierre et Paul au chap. v, l'auteur indique comme mérite spécial et distinctif de Paul d'avoir porté rÉvangile d'Orient en Occident. L'église de Rome n*est encore qu'une conseillère et ne se doute guère de la suprématie qu'elle s'arrogera plus tard. Celui qui écrit en son nom n'est qu'un simple secrétaire et nullement un chef de l'Eglise chrétienne. Il règne, au sujet des points de dogme qui furent plus tard considérés comme essentiels è la foi chrétienne, le vague, ou, si l'on veut, la liberté la plus entière. Entre autres, le dogme de la Trinité y est parfaitement inconnu. Jésus a a été évangélisé par Dieu comme les apôtres l'ont été » par lui, x> ces derniers ce ayant été envoyés par le Christ » au même titre que le Christ avait été envoyé par Dieu. » En un mot une telle épltre doit apprendre au lecteur impartial qui se borne à en comparer le contenu avec l'état présent de l'Eglise qu'il peut y avoir toute une branche de la science consacrée à l'histoire du dogme et de ses développements successifs.
Et pourtant par le seul fait qu'elle attribue aux anciens un droit divin sur l'église locale qu'ils administrent, par cela seul qu'elle tend ainsi à nier ou du moins i réduire l'origine démocratique de leur pouvoir, h contester le droit du peuple chrétien de se donner lui-même ses chefs etses directeurs spirituels, elle pose la première pierre du catholicisme romain.