‹ Essais de critique religieuseChapitre 10 sur 55 · LE CHRISTIANISME ET LA VÉRACITÉ · texte numérisé non relu

LE CHRISTIANISME ET LA VÉRACITÉ

Les apologistes du christianisme ont cherché à lui faire honneur de tous les progrès qui se sont accomplis depuis son existence, et par là ont voulu prouver sa valeur sociale, sa supériorité, non seulement sur les autres religions, mais encore sur toutes les conceptions de l'esprit humain. Pour justifier leurs assertions, ils se livrent à des considérations qui se résument dans la constatation du fait du progrès chez les peuples chrétiens. Mais il ne suffit pas d'alléguer un fait, il faut en rechercher la cause, examiner si entre la doctrine cln'éticnne et le résultat acquis il y a une relation de cause à effet, si le christianisme, par l'enseignement qu'il a répandu, par les décrets qu'il a promulgués, par l'impulsion qu'il a donnée aux esprits, peut ajuste titre être regardé comme l'auteur des institutions qui se sont établies. Or il se trouve souvent que le christianisme, loin de favoriser certaines évolutions, les a combattues de toutes ses forces, leur a suscité des obstacles, que son esprit était contraire au mouvement qui emportait l'humanité, et que par conséquent le résultat, loin de pouvoir être attribué à l'action chrétienne, procède d'un esprit anti-chrétien, de l'influence philosophique. C'est ainsi que, depuis peu de temps, les champions de l'Église revendiquent comme son œuvre l'abolition de l'esclavage, quand il est démontré que le christianisme a sanctionné cette abominable institution, que l'Église n'a jamais fait usage de son autorité pour en préparer la suppression, qu'elle a possédé des esclaves, autorisé à réduire des hommes libres en esclavage, et même approuvé la traite des noirs (1).

Un savant théologien vient de découvrir pour le christianisme un nouveau titre de gloire, dont on ne s'était pas douté jusqu'ici, c'est d'avoir introduit Ix vérité dans la critique littéraire et historique.

(') Voir ma dissertation sur f Église et l'esclavage, à la suite de mon petit livre intitulé : Les principes de^^.

M. Révillej après avoir rendu compte des ouvrages sur Apollonius de Thyane, fait les réflexions suivantes :

• « On peut voir combien la critique moderne est dans son droit lorsqu'elle affirme qu'en général, dans l'antiquité, particulièrement dans les trois premiers siècles, le sens de la réalité historique, celui aussi (qui du reste en dépend) de l'authenticité littéraire, étaient encore très peu formés. On a guerroyé contre elle quand elle afaità plusieurs livres canoniques l'application de ses principes. Il faut pourtant se rendre à l'évidence. Tous, en ces temps-là, païens, philosophes, chrétiens orthodoxes, chrétiens hérétiques, tous pratiquaient en grand et sans scrupule le procédé qui s'appellera plus tard fraude pieuse, mais qui se cache trop peu à l'époque dont nous parlons, pour qu'on ait le courage de lui décerner une dénomination aussi malveillante. Quand Philostrate dessinait un portrait presque entièrement de fantaisie de celui dont il voulait faire l'homme idéal de la religion traditionnelle, quand Porphyre etJamblique construisaient de toutes pièces un Pythagore légendaire, étaient-ils des imposteurs, des hommes animés d'intentions criminelles ou inavouables ? Il suffît de lire leurs écrits pour s'assurer du contraire. En définitive, et toute part faite à la critique, ces hommes ne pouvaient se proposer d'autre but que celui qu'ils avouaient tout haut, celui de travailler à la réforme religieuse et morale de leurs contemporains. Quant à leur manière d'y travailler, ils n'eussent pas même songé à invoquer le bénéfice du principe formulé plus tard, que la fin justifie les moyens; car les moyens qu'ils employaient, leur parais'saient n'avoir aucun besoin de justification. Reconnaissons, dans notre délicatesse à ce sujet, dans nos sévérités en matière de faux littéraire, dans nos défiances vis-à-vis des témoignages historiques, le fruit authentique de notre éducation chrétienne. C'est un des résultats de cet amour passionné de la vérité, par conséquent de la réalité, que le christianisme a communiqué à l'esprit humain. Vous ne le trouvez nulle part au même degré en dehors du monde chrétien. Il a engendré beaucoup d'intolérance ; mais prenez garde aussi que c'est lui qui a fait notre science. Cet esprit de vérité, par conséquent de recherche courageuse, auquel nous devons souvent les angoisses du doute et les tristesses de la désillusion, est pourtant une trop belle, une trop noble acquisition pour que nous regrettions les biens apparents qu'il nous a fait perdre. Le progrès indéfini de l'humanité en connaissance et en puissance était à ce prix. Quand on comprend bien l'Évangile, on trouve qu'il a fait mieux encore que de nous procurer la connaissance de certaines vérités : nous lui devons la soif de la vérité, et il en est de la vérité

cuiniiic do Injustice; les bieulieureux ne sont pas ceux qui croient l'avoir, mais ceux qui en ont faim et soif (1). »

11 y a là un étrange paralogisme. Comment ! L'auteur reconnaît que, dans les trois i)remiers siècles de l'ère moderne, l'esprit critique était inconiHi, que dans toutes les sectes, aussi bien chez les orthodoxes, que chez les dissidents, il se fabriquait journellement des [tièces fausses, que les fraudes ])ieuses étaient innombrables, que beaucoup de ceux qui les commettaient, agissaient à bonne intention pour servir ce qu'ils appelaient la bonne cause, et qu'ils étaient tellement éloignés de la délicatesse de conscience, qu'ils ne soupçonnaient pas même que leur conduite fût blâmable. Mais ces siècles, ce sont les plus beaux de l'Église, ceux où brillaient dans tout leur éclat les vertus chrétiennes, ceux où foisonnaient les saints, les confesseurs, les martyrs. Si le christianisme, comme le prétend M. Réville, est la seule source du bien, a seul le pouvoir d'inspirer le vif amour de la vérité, la haine implacable du mensonge et du déguisement, comment se fait-il donc que le temps où cette religion a le plus prospéré, où ses sectateurs étaient le plus animés de son esprit et en suivaient les préceptes dans toute leur pureté, soit aussi le temps où il se commettait le plus de faux et de falsifications?

Par une étourderie inconcevable, l'auteur ne s'est pas aperçu que ses prémisses renfermaient la condamnation la plus accablante de ses conclusions. Pour mieux faire voir combien son système est insoutenable, rappelons brièvement quelques faits propres à faire juger de l'amour de l'Église pour la vérité.

Indépendamment des quatre évangiles canoniques dont nous n'avons pas à nous occuper, il a été fabriqué, dans les deux premiers siècles, un nombre prodigieux d'évangiles, d'épitres, d'apocalypses et d'autses écrits attribués, soit aux apôtres^ soit à divers personnages. Ces écrits, loin d'être l'œuvre des hérétiques, étaient parfaitement orthodoxes et étaient cités avec éloge par les saints Pères, qui ne faisaient aucune difficulté d'en admettre l'authenticité. On peut voir notamment dans l'excellent ouvrage de M. Michel Nicolas, intitulé : Études sur les évangiles apocryphes (2), (jue plusieurs de ces évangiles rémontent presque au berceau du christianisme, ont été attribués à saint Pierre, à saint Jacques, à saint Thomas, à Nicodème, etc., ont joui d'un très grand crédit, ont été cités par de saints docteurs, ont exercé une influence considé-

{\) Le Christ paien au III'' siècle ; Eevuedes Deux-Monies du 1<^'' octobre ISG'S \). G.>2.

(2) 1 volumo in-8'' ; Paris 186G.

rable sur le culte et la liturgie. Voici un exemple curieux: « Un chrétien du second siècle composa une légende de Paul et deThècle; il fut convaincu de l'avoir inventée à plaisir; mais il déclara qu'il n'avait agi que par amour pour Paul. L"Église continua à faire usage de son livre et institua, sans autre fondement, une fête en Ihonneur de sainte Thècle (1) ». Dès qu'on éprouvait le désir de connaître un point inédit de l'histoire de Jésus, il surgissait immédiatement un écrit pour aplanir la difficulté, pour rendre les faits conformes au vœu des croyants ; les chrétiens prêtaient leurs sentiments à ceux qui étaient supposés avoir joué un rôle dans l'épopée chrétienne, et les faisaient parler et agir en vrais fidèles. C'est ainsi qu'on fabriqua des rapports de Pilate à Tibère sur la condamnation, la mort et la résurrection de Jésus; le procurateur romain y exprime les sentiments les plus chrétiens. Saint Justin et Tertullien invoquent comme décisives ces pièces controuvées (2). Sénèque avait vécu du temps des apôtres ; il professe une si belle morale, qu'il n'a pu l'emprunter qu'au chrisfianisme ; on forgea en conséquence une prétendue correspondance entre Sénèque et saint Paul; saint Jérôme accepte ces pièces apocryphes et range le philosophe stoïcien parmi les écrivains chrétiens (3). On fit parler les sybilles et on leur prêta des prophéties sur Jésus-Christ, qui surpassent en clarté et en précision toutes celles de l'Ancien Testament; la chose était facile, puisqu'il ne s'agissait que de prédire le passé. Tous les Pères furent dupes de cefie fourberie et invoquèrent l'autorité des oracles sybilins (4).

Les chrétiens ne se firent aucun scrupule de falsifier tout ce qui ne se prêtait pas à leur système. L'historien Josèphe avait eu le tort de ne pas dire un mot ni de Jésus ni des chrétiens, sans doute parce qu'il n'en avait aucune connaissance : on répara cette omission compromettante en intercalant dans ses Antiquités juives un passage tel qu'aurait pu le tracer la main d'un évangéliste (5).

Cette habitude de corriger et de falsifier les écrits date de loin, puisqu'elle a été signalée par Celse : « Quelques-uns des chrétiens.

(1) Strauss, Noi'/ciUe Vie de Jésus, 2'^ édit., § 18, p. IM.

(2) S. JusTiv, Apol. I, paragraphe 33. — Tertullien, Apol. c. 21.

(3) De scriptoribiis ecclesiasticis.

(4) Les vers bybillins sont invoqués notammeut par S. Justin, S. Tliéopbile d'Antioclie, Alliénagore, S. Clément d'Alexandrie, Lactance, l'empereur Constantin, dans son discoui-s aa concile de Mcée, Sozomène, etc. Voir Fréret, Mémoires de V Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, t. XXIII, in-4''; et Bergier, Dict. de tkéol. V'' Sylille.

(b) Voir mon Exam'in du christianisme, t. Il, p. 3U.

dit-il, se domioiit la iiceiico de retondre et de transt'oriiiei', à trois ou quatre reprises, ou plus souvent encore, le texte primitif de l'Évangile, afin d'écliapixir aux réflexions par des faux-fuyants (1) ».

« Le tourbillon religieux, dit Strauss, avait anéanti le sens historique. On prenait, on acceptait pour vrai ce qui était édifiant, pour ancien ce qu'on trouvait lumineux, pourapostoliquece qui paraissait digne d'un apôtre. On ne croyait démériter soi-même, ni d'un apôtre, ni du Christ ; on croyait au contraire leur rendre un juste et obligatoire hommage en jilaçant dans leur bouche ou sous leur plume ce qu'on savait et pensait de mieux (2) ».

Le christianisme, devenu dominant à partir de Constantin, conserva ses habitudes de mensonge qui ne firent que s'étendre sur une plus grande échelle. On forgea une foule d'ouvrages apocryphes. Contentons-nous de citer les œuvres de saint Denis l'Aréopagite, converti par saint Paul. Ces écrits ont joui, pendant tout le moyenâge, du plus grand crédit ; on faisait attester au prétendu Denys qu'il avait été témoin de l'éclipsé miraculeuse arrivée à la mort de Jésus- Christ, qu'il avait vu la lune quitter sa place, parcourir instantanément le diamètre de son orbite pour aller occulter le soleil pendant trois heures, puis, cette besogne accomplie, aller reprendre sa place normale ; on lui faisait professer les doctrines adoptées successivement par l'Église, et dont ne se doutaient pas les i)remiers chrétiens. Il a été reconnu, et il n'est plus contesté par personne, que ces ouvrages ont été composés à une époque qui ne remonte pas au-delà du cinquième siècle (3).

Les symboles ont été dressés et rectifiés suivant les exigences théologiques. Celui qui porte le nom des apôtres et qui, sous ce titre, fait partie de l'enseignement religieux et est proposé à la vénération des fidèles, n'a point [été composé par les 'apôtres, comme le reconnaît Bergier (4). M. Michel Nicolas a prouvé récemment (5) que ce symbole a été corrigé à différentes époques et que notamment l'article sur la descente de Jésus aux enfers est postérieur à saint Augustin. Le symbole dit de saint Athanase qui, sous ce titre, fait partie de la liturgie (G), n'est pas de ce Père et n'a été composé que quatre cents ans au moins après 'sa mort, comme le reconnaît également l'abbé Bergier (7).

(1) Or. GÈNE, Contra Celsum, L. II, c. '^7.

(2) Op. cit. t. I,p. 1G6.

(3) Voir E. Du Pin, BiUioth. des auteurs ecclés., t. I.

(4) Bict. de ihéol., V'^ Symbole.

(b) Revue nouvelle, 18013.

(6) On lo chante le dimanche, à l'oflice de Prime.

(7) V" Sf/mbole.

Une des fourberies les plus audacieuses, c'est la fabrication de la donation de Constantin. Pour légitimer le pouvoir temporel des papes, on supposa que Constantin devenu chrétien s'était fait scrupule de régner là où les saints apôtres avaient souffert le martyre, et avait fait donation aux successeurs de saint Pierre, à perpétuité, de la souveraineté de toute l'Italie.

Les fausses décrétales sont encore un beau trophée du génie chrétien. Les défenseurs des prérogatives des papes fabriquèrent un recueil de décrétales ou lettres par lesquelles les premiers papes étaient censés avoir répondu aux évèques et aux docteurs pour résoudre les difficultés et exercer leur juridiction suprême. On sanctionna par ce moyen les prétentions les plus hardies du Saint- Siège; en alléguant ces monuments imposants de la primitive Église, on ferma la bouche aux récalcitrants et l'on affermit la suprématie papale. La critique a démontré la fausseté de ces titres, qui aujourd'hui est universellement reconnue. Les résultats obtenus n'en restent pas moins acquis, et même les fausses décrétales continuent de faire partie du droit canonique.

Au moyen-àge, l'ignorance générale favorisa les entreprises du clergé qui accumula des masses énormes de faux, La Vie des saints renferme, au milieu de quelques documents authentiques, une foule innombrable de légendes fabuleuses où l'on fait figurer des personnages imaginaires dont on raconte les actes et les discours; l'histoire et la géographie y sont audacieusement violées, aussi bien que le bon sens ; on ne s'inquiète même pas de la vraisemblance; ce qu'on recherche, c'est le merveilleux; les miracles les plus niais, les plus féeriques, y sont les mieux accueillis ; les fables les plus ineptes en sont les joyaux les plus précieux. Il n'y a rien d'exagéré dans le pi'overbe populaire qui dit : Menteur comme la Vie des saints (1).

De nos jours même, le clergé propage de petits écrits propres à raviver la foi, et parmi lesquels on remarque des lettres de Jésus- Christ qui se plaint de ce qu'on travaille le dimanche, des relations miraculeuses, des apparitions d'âmes du Purgatoire, qui viennent réclamer des messes et fustiger les retardataires, etc. La Vierge de le Salette est un des plus beaux échantillons du genre. On voit que l'Église ne renonce point à ses procédés; elle met toujours en pratique la maxime que la fin justifie les moyens. Quand ce n'est pas le clergé qui commet la fraude, du moins il l'encourage, il la sanc-

(I) Les falsifications évangéliques ont doimé naissance à cet autre proverbe non moins juste : C'est faux comme V Évangile.

tioiine, il en favorise le succè.s, et il sait toujours en tirer pai-ti (1).

Comment a donc pris naissance la critique véridique ? C'est

une science très moderne que celle de la diplomatique qui scrute les divers écrits, en recherche avec soin le caractère et l'origine, et donne des règles au moyen des({uellcs on peut prononcer sur l'authenticité ; elle poursuit son but, sans s'inquiéter si les solutions doivent être favorables ou défiivorables à telle ou telle doctrine ; elle met en lumière la vérité; c'est aux systèmes à s'en arranger comme ils pourront.

On peut dire que la critique n'a commencé qu'à la Renaissance. Alors l'humanité, en s'initiant à la connaissance des lettres grec(iues et latines si longtemps délaissées, renoua la chaîne des temps; elle sortit comme d'un long sqmmeil, elle se sentit pénétrée d'une nouvelle vie, animée d'un esprit nouveau, éclairée d'une lumière inconnue; elle s'abreuva avec délices aux sources salutaires de l'antiquité, se pénétra de la moelle du paganisme, s'inspira de ses chefs-d'œuvre immortels. Elle comprit l'insuffisance du christianisme et releva le monde terrestre de l'anathème lancé par l'ascétisme. La soif de connaître amena l'examen et la discussion.

La découverte de l'imprimerie permit de multiplier les exemplaires dont le nombre avait été très restreint jusqu'alors, et de proj)ager l'instruction dans les diverses classes de la société. Ce n'était pas une petite tâche f|ue d'imprimer un auteur ancien : il fallait s'enquérir des manuscrits, les comparer, apprécier les leçons et les variantes, recourir à tous les documents propres à éclairer sur l'intégrité du texte; il fallait veiller aussi à ne comprendre dans la collection des œuvres d'un auteur, que les écrits qui étaient véritablement de lui; il y avait donc à en vérifier l'authenticité. Les premiers imprimeurs étaient, pour la plupart, des éruditséminents, des critiques judicieux, qui ont rendu aux sciences d'immenses services ; aussi la postérité cite-t-elle avec reconnaissance les noms des Aide, des Estienne, des Elzevir.

La réforme religieuse contribua puissamment àinti'oduire la sévérité dans la critique. Les novateurs, n'étant plus assujettis à l'autorité despotique de l'Église, purent se livrer librement aux études littéraires, aux recherches d'érudition, contrôler les tradi-

(1) Daiii le bréviairj romain que la Cour de P»ome parvint à imposer à toutes les églises, on remarque 1 office de Notre-Dame du Mont-Carmel, où il est constaté que le prophète Elie rendait sur cette montagne un culte à la Yierge-Mario, neuf cents ans avant qu'elle fût née; et l'office de Notre-Dame de Lorelle, où se trouve certifié le miracle de la translation, jiar les anges, de la maison de la Vi<^rge, depuis Naz ireth jusqu'en Italie.

tions, signaler les fraudes et les erreurs de tout genre, et prouver la fausseté de pièces qui, grâce à la protection ecclésiastique, avaient joui d'un crédit usurpé. Les docteurs catholiques, qui jusque-là avaient eu seuls le privilège de parler en public, eurent à soutenir la lutte contre des contradicteurs redoutables ; obligés de discuter, de répondre aux attaques, ils furent amenés à soumettre au tribunal de leur raison les écrits devant lesquels ils s'étaient autrefois inclinés sans oser les examiner. Ces débats furent profitables aux progrès de la science. Dès lors, on commença à voir clair dans les monuments du passé; on fit un triage, on élagua les ouvrages supposés, on reconnut les interpolations, aucun écrit ne put être soustrait à cette minutieuse vérification. L'Église, qui avait amoncelé tant de faux sur lesquels elle, avait édifié son pouvoir, avait tout à craindre du regard perçant de l'archéologue. Un fit justice de beaucoup de chartes controuvées; on prouva que, sur la foi d'actes mensongers, les honneurs religieux avaient été rendus à de prétendus saints qui n'avaient jamais existé (1); que des reliques très augustes, certifiées par de prétendus diplômes, n'étaient que des hochets sans valeur (2) ; que beaucoup d'églises particulières, pour se donner une plus haute antiquité et s'attirer une considération hors ligne, s'étaient fait des annales fabuleuses (3). Enfin on osa scruter jusqu'aux écritures saintes réputées l'œuvre du Saint Esprit, et ce < furent des ecclésiastiques qui, en les soumettant aux mêmes épreuves que les œuvree humaines, commencèrent à en découvrir les imperfections et à en ébranler l'autorité. Richard Simon, entre autres, apporta dans ce travail autant de sagacité que d'indépendance; aussi fut-il en butte aux persécutions du clergé. La critique lancée dans cette voie d'exploration, ne devait plus s'arrêter; et, dans ces derniers temps, elle a sapé l'authenticité de la plupart des livres qui, composent la Bible.

La critique littéraire est née, en réalité, du mouvement philosophique, de l'esprit scientifique qui, sans être lié par les décisions d'une autorité quelconque, étend partout ses recherches. Le christianisme, tant qu'il a été le maître, s'est servi de son pouvoir pour étouffer le droit de discussion ; il a donc comprimé la science. C'est

(1) Mabillun a composé uu traité cunlre \e.i saiiiLs supposés ; Jean de Lauiioy en a- fait une telle razzia, qu'il a été surnommé dénicheur de saints.

(2) Par exemple la sainte ampoule de Rheims, la sainte larme de Vendôme, le saint nombril de Châlons, les six prépuces de Notre-Seigneur, le lait de la Yierge, etc.

(3) Voir ma dissertation sur la légende Virg'mi yariturœ.

surtout coiiliu lui et malgi-ô lui que scst fondée la critique dont il a été la principale victime. Le l'ègiic du christianisme a été le règne du mensonge, et tout le terrain que la science et la vérité ont gagné, a été autant de terrrain i)crdu ])Our le christianisme.

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