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LA VÉRACITÉ DIVINE

Qu'une telle question soit débattue par des théologiens, il n'y a pas lieu de s'en étonner, puisque toute leur prétendue science est basée sur des révélations de Dieu, et qu'il leur importe, avant tout, de se fixer sur la nature de ces communications surnaturelles. Mais ce qui est vraiment étrange, c'est que des philosophes qui, sans se préoccuj~)er des religions révélées, veulent constituer la science à l'aide de la raison humaine, se mettent l'esprit à la torture pour examiner quel parti on doit tirer de la véracité divine et môme prétendent en faire la condition essentielle de toute certitude. M. Janet, en rendant compte des travaux de Descartes (1), explique

(1) Revue des cours littéraires, n" du IS mai 18G7, p. 397.

comment cet illustre philosophe rattachait toutes les connaissances à ridée de Dieu. « Qu'un athée, dit Descartes, puisse connaître clairement que les trois angles d'un triangle sont égaux à deux droits, je ne le nie point. Mais je maintiens seulement que la connaissance qu'il en a, n'est pas une vraie science, parce que toute connaissance qui peut être rendue douteuse, ne doit pas être appelée du nom de science; et puisque l'on suppose que celui-ci est athée, il ne peut être certain de n'être pas déçu dans les choses qui lui semblent très évidentes. » « Ainsi, ajoute M. Janet, on veut établir aujourd'hui une morale indépendante de l'existence de Dieu. Eh bien, chez Descartes, la géométrie môme dépend de l'existence de Dieu; et, si Ton ne croit pas à Dieu, on n'a pas le droit d'affirmer les vérités de la géométrie. Nous pouvons l'accorder à Descartes et dire que l'athée ne croit à la géométrie que conditionnellement, que sa connaissance est subjective, qu'elle résulte des lois de sa raison, auxquelles il est contraint de se soumettre sans pouvoir les contrôler... Des lois éternelles et nécessaires, et par suite une divinité qui les a établies, sont la condition indispensable de la vérité. » A quoi Arnauld répondait victorieusement : « Comment suis-je arrivé à la connaissance de Dieu ? Par quel moyen suis-je convaincu de son existence? Par la raison. Il faut même reconnaître que l'argumentation de Descartes à ce sujet, est très abstraite, difficile à suivre et fort épineuse. Mais si je ne puis me fier à ma raison, je ne puis affirmer la vérité d'aucune idée, me fier à aucun argument; bref, je ne puis raisonner, ni par conséquent démontrer l'existence de Dieu. »

Quand une vérité nous est démontrée jusqu'à l'évidence, il est souverainement déraisonnable de la subordonner à des conceptions hypothétiques, dont elle ne dépend aucunement, avec lesquelles elle n'a aucun rapport. Suivant le catholicisme, les bonnes œuvres n'ont de valeur que par la vraie foi et ne sont rien sans elle, les vertus des hétérodoxes ne sont que des péchés splendides : ce n'est pas assez ; la science elle-mèmene peut exister sans l'orthodoxie. Lalande et Laplace qui étaient athées, se figuraient croire aux mathématiques : illusion ! Privés de la grâce, ils ne pouvaient saisir la valeur des démonstrations géométriques. Ils passent généralement pour avoir excellé dans la science; mais faute de la rattacher à Dieu, ils manquaient de certitude et n'avaient qu'un semblant de science. Une petite coterie littéraire disait : « Nul n'aura de l'esprit hors nous de nos amis. » On va plus loin : <( Nul, dit-on, en dehors de nous, n'a ni vertu, ni science, ni certitude sur quoi que ce soit... »

Les maîtres de la philosophie, qui devraient faire l'éducation de l'humanité et la guider dans la recherche de la vérité, sont infidèles à leur mission, quand, par des arguties et des subtilités, ils embrouillent les questions les plus claires et jtropagent ainsi le scepticisme universel qui énerve les esprits et les frappe d'impuissance.

Mais ce n'est pas assez, pour Descartes, d'exiger, comme préliminaire de toute connaissance, la croyance à l'existence de Dieu; il faut encore, suivant lui, croire à la véracité de Dieu, et c'est là son second critérium de certitude. Holjbes lui objecte qu'il est quelquefois bon de tromper les gens dans leur intérêt, surtout les enfants; et c'est ainsi qu'aurait agi Dieu, c'est-à-dire, bien entendu, le Dieu chrétien.

« Ainsi (dit-il), il annonce, par la voix de son prophète, que Ninive sera détruite dans quarante jours, ce qui n'eût pas lieu. »

A cet exemple, cité par Hobbes, on peut en ajouter bien d'autres tirés de la Bible : Le Seigneur, voulant tromper Acliab, tient un conseil de l'armée du ciel, ainsi que l'atteste le prophète Michée qui assure y avoir assisté (m Rois, xxn); le Seigneur fait un appel à ses ministres et demande qui se chargera d'égarer le roi d'Israël, atin qu'il marche contre Ramoth et qu'il y périsse; un esprit se charge de cette tâche et dit : « J'irai et je serai un esprit menteur dans la bouche de tous ses prophètes. » Jehovah lui dit : « Tu le séduiras et tu auras l'avantage; va et fais comme tu as dit. »

Il trompe de même les Israélites en leur promettant deux fois la victoire sur les Benjaminites qui, deux fois, les taillèrent en pièces {Juges, xx). — Il est dit dans Job : « Dieu change le cœur des princes qui sont établis sur les peuples de la terre; il les trompe et les fait marcher inutilement par des routes égarées. Ils iront à tâtons comme dans les ténèbres, au lieu de marcher dans la lumière du jour, et il les fera chanceler à chaque pas comme des hommes ivres (xii, 24, 25). » — Dieu déclare, dans Ezéchiel, que, pour punir ceux qui auront été infidèles à sa loi, il les aveuglera et répandra l'erreur sur leurs prophètes. « Et lorsqu'un d'eux tombera dans l'erreur et répondra faussement, c'est moi, le Seigneur, qui aurai trompé ce prophète (xvi, 7, 10), » — Jérémie dit que le Seigneur a égaré le peuple et la ville de Jérusalem, en disant : « Vous serez en paix, quoique le Seigneur ait désolé Israël {Jer. iv, 10). » Selon saint Paul, Dieu enverra à ceux qui n'auront pas reçu et aimé la vérité, une efficace d'erreur qui les fera croire au mensonge (il Thess., II, 10, 11).

Comme celui qui a été convaincu de mensonge ne peut plus jamais être cru, il en résulte que la parole divine sera toujours

suspecte, et la prudence nous fait une loi de renoncer aii guide qui, nous disait-on, était seul capable de nous conduire à la vérité.

Voilà donc la révélation frappée d'un discrédit irrémédiable, elle manque son but et n'a f)lus de raison d'être. Si c'est sur cette base fragile qu'on fonde toute certitude, l'édifice ne peut manquer de s'écrouler.

Mais revenons à la philosophie qui fait abstraction des révélations. Comment satisfera-t-elle à la condition qu'elle s'impose, d'avoir pour critérium la véracité de Dieu ? On ne peut certifier la véracité que d'un être qui manifeste sa pensée. Comment le déiste recueillera-t-il sa parole? Si Dieu, pour l'exprimer, prend une forme humaine ou revêt une forme quelconque, il y a anthropomorphisme, et alors le déisme s'évanouit pour céder la place aux révélations qu'il a rejetées et qu'il déclare infectées de superstition. Toute manifestation divine est une révélation, un fait surnaturel; si on l'admet, il n'y a plus qu'à s'enrôler parmi l'une des sectes qui se vantent de posséder une loi descendue du ciel. Si on la rejette, Dieu n'ayant pas de communication avec l'homme et restant enveloppé dans les profondeurs insondables de l'infini, il n'est plus permis d'invoquer son autorité ni de se prévaloir de ses décisions, la question de la véracité divine disparait et n'a plus de sens.

Cette conséquence est tellement palpable qu'on ne peut admettre qu'elle ait échappé au génie pénétrant de Descartes. Il y a donc lieu de croire que cet éminent penseur a sacrifié par prudence aux exigences de son époque et s'est vu dans l'obligation de traiter avec un sérieux apparent une question dont l'énoncé nous semble aujourd'hui puéril. Nous aurions compris que M. Janet raj)pelât cet épisode comme une curiosité de l'histoire de la philosophie. Mais ce qui nous étonne, c'est la gravité avec laquelle cet écrivain judicieux discute sur ces rêveries de la vieille métaphysique.

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