THÉOLOGIE ET COSMOLOGIE
Les livres sacrés, bien qu'on ait voulu les présenter comme l'œuvre de l'inspiration divine, n'ont été que l'expression de la science aux époques où ils ont été composés; ils portent donc nécessairement l'empreinte de son imperfection ; les progrès ultérieurs, en étendant le champ de nos connaissances, donnent d'éclatants démentis à ces écrits révérés, en accusant la faiblesse, l'insuffi-
saïu'o. Ainsi, poiii- les autours de lîiP)il)le, l'univers est borné à noire gl()l)(3 terrcsire, (|ui se tient immobile au centre du monde; le ciel qui l'enveloppe est une voûte solide, animcée d'un mouvement diurne de rotation; le Soleil et la lune sont deux luminaires, comme dit la Genèse, ayant pour unique destination de nous éclairer; et les étoiles sont de petits clous brillants, attachés à la concavité de cette voûte, afin de nous procurer, la nuit, une illumination, quand toutefois il n'y a ni nuages ni brouillards. La science moderne a fait écrouler tout cet édifice : le firmament s'est évanoui; la Terre, animée d'un double mouvement de rotation diurne sur elle-même et de translation annuelle autour du soleil, n'est qu'une des planètes qui circulent autour de l'astre radieux; notre système solaire luimême n'est qu'un atome dans l'espace; les étoiles innombrables qui peuplent l'immensité des cieux, sont autant de soleils ayant probablement leurs cortèges de planètes et de satellites. Chaque perfectionnement du télescope permet d'étendre de plus en plus la sphère de nos observations et nous fait découvrir des myriades de mondes, de nouveaux soleils, de nouvelles nébuleuses. L'univers se révèle à nous dans sa magnifique infinité. Les concepfions enfantines de la Genèse nous paraissent bien mesquines ; et, bien loin de dénoter une science divine, elles sont écrasées'par la science humaine. Aussi conçoit-on la colère dont furent transportés les représentants du Christianisme, quand Galilée publia ses grandes découvertes : ils sentaient bien que la Bible, une fois reconnue en défaut sur un seul point, perdait toute son autorité, tout son prestige; dès qu'elle est convaincue d'erreur, elle n'est plus le code immuable de l'humanité, elle est déchue de son origine surnaturelle, elle devient un livre discutable, comme toute œuvre humaine. Et ce n'est pas seulement la physique de la Bible qui était contestée, le dogme était ébranlé dans ses parties fondamentales. La pluralité des mondes ne peut se concilier avec le système chrétien. En effet, on ne peut admettre que tous ces astres innombrables, disséminés dans l'espace aient été faits pour l'homme; il y a donc lieu de croire qu'ils ont leur destination propre et que ce sont autant de mondes distincts, sur lesquels la vie se manifeste comme sur notre globe, sous des formes infiniment variées. Notre terre qui ne joue qu'un si faible rôle dans l'univers, ne peut avoir seule le privilège de posséder des êtres raisoimables. D'autres globes, en nombre indéfini, ont donc aussi leurs habitants doués d'intelligence et de libre arbitre. On ne peut su[)poscr que le n(Mre soit le seul sur lequel les hommes aient fait un mauvais usage de leur liberté. Il y a donc une foule d'humanités qui ont failli comme la nôtre. Si l'Église dit vrai,
la chute morale d'un seul être a entraîné nécessairement, avec sa déchéance, celle de tous ses descendants, de toute sa race qui, par le méfait de son auteur, a encouru les peines éternelles, à moins que Dieu, dans sa miséricorde, ne daigne s'incarner et s'immoler pour sauver l'humanité maudite. Notre globe serait-il le seul sur lequel Dieu ait voulu opérer la rédemption f Peut-on supposer que toutes les autres humanités soient irrémédiablement condamnées à subir les suites terribles de leur déchéance, que tous les astres autres que le nôtre ne soient que des séjours à jamais déshérités, oi^i les races humaines pullulent uniquement pour alimenter l'Enfer? Ce serait méconnaître la sagesse et la bonté de Dieu. Il a dû étendre le bienfait de la rédemption partout où il a été nécessaire. Il a dû faire poui tous les globes ce qu'il a fait pour le nôtre; il s'est donc incarné dans chaque planète et il y a souffert la mort. Mais le nombre des globes est infini, et ils se succèdent dans l'espace en parcourant toutes les'phases de l'existence; ils passent de l'état rudimentaire à la vie développée, à l'apogée, au déclin et enfin à la mort ; à chaque instant, il y a des]|mondes en voie de formation, des embryons de mondes ; il y en a qui sont pleins de vie, et il y en a qui s'éteignent. C'est comme une forêt immense où, chaque année, on peut observer simultanément des plantes à tous les états, à toutes les périodes de la vie. Donc, pendant toute la durée de l'univers, Dieu serait sans cesse occupé à s'incarner et à se faire tuer; il aurait une infinité de mères, comme Marie, ayant les mêmes droits qu'elle aux titres de mère de Dieu et de Reine du ciel ; il aurait, outre son âme divine, une infinité d'âmes humaines, sans préjudice de son unités et une infinité de corps humains qui, leur mission terminée, viendraient siéger à la droite du Père. Tout cela révolte le bon sens et est inadmissible, même pour la foi la plus robuste. Il n'en faut pas davantage pour reconnaître que le système chrétien, né sous l'influence d'une cosmologie erronée, ne peut pas se soutenir devant les progrès de la science.
Mais la théologie n'avoue jamais ses défaites; elle est féconde en expédients pour chercher à se tirer des plus mauvais pas. Dernièrement, M. Léon Gauthier, dans le journal le Monde, s'est occupé de la question dont il s'agit, à propos du drame de Galilée, par Ponsard. Il n'a pas besoin de rédemptions multiples ; une seule, selon lui, suffit pour sauver tout l'univers. « La doctrine catholique, ditil, n'a rien de véritablement hostile à cette hypotèse de la pluralité des mondes habités. Une seule goutte du sang de Jésus-Christ, que dis-je? une seule de ses souffrances aurait largement, surabondamment suffi à sauver tous les mondes, quand même ils seraient mille
cL mille lois plus numbrcux (jue Galilée lui-même n a pu le su})puser. Tel est le sentiment de toute l'Église, et ce qu'elle chante à pleine voix dans ses hymnes: Pontus, astra... quo lavantur san- (juinc ! Qu'importe que ce sang ait coulé sur notre globe ou ailleui'sV Dieu n'a-t-il pas pu choisir un des astres moins étendus pour en faire le théâtre de la rédemption universelle? Et notre terre qui, à coup sûi-, n'est pas le centre astronomique du monde, ne peut-elle pas en être le centi-e théologique ? Un enfant dénouerait sans peine, de sa petite main, tous les nœuds de cette argumentation de nos einiemis. »
Pourquoi, dans la multitude innombrable des globes, le nôtre aurait-il été choisi pour être le centre théologique f II n'a, par luimême, rien qui puisse motiver une si haute faveur, et l'idée même d'une planète privilégiée entre toutes, pour être le théâtre de la rédemption universelle, choque la raison. Supposons que, parmi nous, un individu se rende coupable d'un forfait énorme et qu'on prétende qu'il a droit, non seulement à sa grâce, mais encore à une réhabilitation com})lètc, à cause d'un événement accompli à une distance incommensurable, sur une planète que nous ne pouvons pas ai)ercevoir, et dont l'existence même nous est et nous sera toujours inconnue. N'y a-t-il pas là quelque chose d'extravagant, qui renverse toutes les idées de la justice?
Il faut considérer non seulement les humanités existant lors de la mort de Jésus-Christ, mais aussi celles qui étaient éteintes avant cet événement et celles qui alors n'étaient pas encore nées.
Quant aux premières, elles ont péri dans l'état de perdition d'où il leur était impossible de sortir par leurs propres forces, et sans que l'assistance divine leur soit venue en aide ; leur sort est donc irrévocablement fixé ; elles sont, en totalité et sans aucune exception, tombées dans l'abime infernal. La rédemption arrivée chez nous, quelques milliers de siècles plus tard, ne peut rien changer à cette damnation en masse, Jésus, il est vrai, dans l'intervalle de sa mort à sa résurrection, est descendu dans les Limbes pour en extraire les âmes des justes qui l'avaient vu d'une vue prophétique, avaient soupiré après sa venue, grâce aux révélations exceptionnelles que l'Église suppose avoir été octroyées au peuple choisi de Dieu. Mais, dans ces globes lointains, qui n'ont aucune communication avec notre petit monde, qui n'en soupçonnent même pas l'existence, on ne peut supposer une pareille foi au futur rédempteur galiléen, issu de David et sorti de Bethléem; et à défaut de cette croyance, dont on gratifie les heureux Juifs, les membres de ces humanités déshérités n'ont pu échapper à l'Enfer qui garde
éternellement sa })roie. Le Rédempteur, malgi'é sa toute-puissance^ n'a pu alléger le sort de ces innombrables victimes, ni abréger leurs supplices qui n'auront jamais de fin. L'Église le lui défend, et soiil arrêt est souverain.
Quant aux humanités qui n'étaient pas encore écloses lors de la rédemption terrestre, comment auraient-elles pu être rachetées avant d'exister ? Il serait déraisonnable d'admettre qu'une souffrance éprouvée par un tiers en un certain moment, ait eu pour pour résultat d'amnistier par avance tous les crimes qu'elles pourraient commettre et de les purifier de toutes les souillures imaginables 1 l'expiation ne peut précéder le délit. Vous ne reculez pas devant cette énormité. Eh bien, alors, en considérant le sort de ces humanités rachetées par anticipation, nous vous demandons comment Dieu, qui pouvait à si bon marché les exonérer des suites de la chute, n'a pas appliqué le même mode de libération aux humanités antérieures, à celles qu'il a laissées périr dans le péché et tomber dans le gouffre. Puisqu'une goutte de son sang suffisait pour racheter l'univers entiers, que ne versait-il cette goutte avant de créer le monde ? Il n'avait qu'à se piquer le doigt : grâce à ce sacrifice anodin, il n'y aurait eu besoin ni d'incarnation, ni d'immolation ; la purification aurait été universelle. Quelle simplification ! Quelle amélioration !... Il ne l'a pas voulu, dites-vous, et il est le maître. Mais mieux eût valu ne pas créer les mondes auxquels ne devait pas profiter sa rédemption partielle et parcimonieuse. Créer une infinité d'êtres pour avoir le plaisu' de les damner, c'est tellement odieux et exécrable, qu'une telle conception surpasse tout ce que la scélératesse humaine peut imaginer. C'est à un tel Dieu, qu'on peut appliquer ce mot de Plutarque, qu'il vaut mieux nier Dieu que de faire de lui un monstre d'injustice et de cruauté.
Oui, nous acceptons l'invitation de M. Gauthier, de faire appel à l'enfant candide dont le bon sens n'aura pas été vicié par l'enseignement des superstitions ; il n'hésitera pas à condamner vos doctrines ; sa débile main suffira pour réduire en loques votre tissu d'absurdités. •