PRÉTENDUE SUPÉRIORITÉ DU JUDAÏSME
M. Renan est certainement un beau diseur; sa parole fleurie, mélodieuse, a toujours du succès, quel que soit le sujet qu'il traite. Homme d'imagination et de poésie, il s'éprend facilement d'admiration pour tout ce qui fait Tobjet de ses études, et souvent d'érudit il devient apologiste enthousiaste et romancier. Il avoue qu'il ne peut entrer dans une mosquée, sans se sentir musulman; il n'est donc pas étonnant qu'admis dans un cénacle juif, il ait momentanément judaïsé.
Dernièrement, il avait été invité à faire une conférence à la Société des études juives. Pour répondre convenablement à la politesse de ceux qui l'avaient appelé, il crut devoir faire un pompeux panégyrique du judaïsme. Il salua les Juifs comme les apôtres de l'humanité, comme les premiers révélateurs des grandes vérités qui doivent faire le salut du monde, comme les pères du libéralisme. (( Tout Juif, dit-il, est libéral ; il l'est par essence. Les prophètes juifs ont été les véritables fondateurs de l'esprit de justice dans le monde, »
Tousles Israélites composant la réunion ont applaudi comme un zélé coreligionnaire ce chaleureux défenseur de leur foi et de leurs livres sacrés. Mais la critique a le droit de soumettre à un examen sévère ce brillant éloge.
Pour faire ressortir la supériorité du judaïsme sur les autres religions, M. Renan commence par citer une inscription phénicienne, qu'il a eu le bonheur de déchiffrer. Mercha, roi de Moab, offre des sacrifices à son Dieu Chamos « qui lui rend le prix de sa piété en lui faisant remporter des victoires et en le protégeant dans toutes les occasions. » C'est un marché intéressé : donnant, donnant.
Comme contraste, l'orateur cite un extrait du psaume XV, et des passages d'Isaïe, d'après lesquels celui-là seul peut aspirer à être le
r.ivoi-i de Jéhovah (prononcez lalwé), qui pratique la vertu, qui ne s'cloigne jamais du sentier de la justice.
En choisissant avec soin quelques extraits, il est très facile de trouver dans une compilation énorme, comme la Bible, dont les parties sont de diverses époques et de diverses origines, tout ce qu'on voudra, et de s'en servir pour soutenir des thèses quelconques. Mais si la Bible a parfois des éclairs d'une saine morale, elle fourmille aussi de préceptes odieux et sanguinaires ; elle prescrit un rituel superstitieux ; et ce qui la caractérise surtout, c'est la prétention attribuée à son Dieu, de se choisir un peuple d'élite, sur lequel il concentre ses affections, et de considérer le reste de l'espèce humaine comme vile et profane.
Quant aux marchés avec la divinité, rien n'y est plus commun. Ainsi le patriarche Jacob, un des favoris du Seigneur, fait ce vœu: « Si Dieu demeure avec moi, s'il me protège dans le chemin où je marche, et me donne du pain pour me nourrir et des habits pour me vêtir, et si je retourne dans la maison de mon père, le Seigneur sera mon Dieu; et cette pierre, que j'ai dressée comme un monument, s'appellera la maison de Dieu; et je vous offrirai. Seigneur, la dime de ce que vous m'aurez donné. » Gen., xxvin, 20-21.)
C'est, comme on voit, un pacte synallagmatique, tout ijareil à celui du roi Moabite : Jacob prend ses précautions et ne servira Jéhovah qu'autant que celui-ci l'aidera dans toutes ses entreprises ; Dieu sera son associé commanditaire, et pour prix de ses faveurs obtiendra la dîme du butin. C'est du mercantilisme dans le culte.
C'est bien ainsi que l'entend le Dieu des Juifs, quand il leur notifie sa loi par l'organe de Moïse; il les intéresse à le servir, par l'appât de récompenses matérielles et la crainte des châtiments en cas d'infidélité. (( Honorez votre père et votre mère, afin que vous viviez longuement sur la terre que le Seigneur votre Dieu vous donnera. (Exode, XX, 12.) Gardez les préceptes que je vous donne, afin que vous soyez heureux, vous et vos enfants après vous, et que vous demeuriez longtemps dans la terre que le Seigneur doit vous donner... Mais si vous vous laissez séduire jusqu'à fabriquer quelque figure en commettant devant le Seigneur un crime qui attire sur vous sa colère, j'atteste le ciel et la terre, que vous serez bientôt exterTninés de ce pays que vous devez posséder après avoir passé le Jourdain. Vous n'y demeurerez pas longtemps; mais le Seigneur vous détruira, il vous dispersera chez tous les peu})les, et vous ne resterez qu'en petit nombre chez toutes les nations où le Seigneur vous aura conduits. » Deut., iv, vni, xi.)
Le Seigneur pose ses conditions : si son peuple lui est fidèle et
observe exactement le culte qui lui est prescrit, tout lui réussira, il sera vainqueur de ses ennemis, il obtiendra d'abondantes récoltes. Dans le cas contraire, un déluge de maux sera la punition de l'inobservation de la loi.
Il est vrai que plusieurs prophètes, notamment Isaïe cité par M. Renan, se sont élevés contre l'esprit étroit et formaliste du culte établi et ont cherché à faire prédominer les idées morales. Ces tentatives peuvent être comparées à celles des réformateurs du seizième siècle, qui ont affranchi le christianisme des superstitions catholiques.
Mais quel a été le résultat de ces prédications des prophètes ? Ont-elles fait disparaître tout ce que le culte Israélite avait de grossier et de matérialiste? Nullement. Une telle rénovation n'aurait été rien moins que l'abolition complète de la loi de Moïse, pour laquelle les Israélites n'ont cessé de conserver la plus profonde vénération.
Pour s'en assurer, il suffit de consulter les évangiles, surtout les trois premiers où l'on trouve l'image de la société juive, telle qu'elle existait du temps de Jésus-Christ.
Remarquons d'abord que la loi de Moïse était donnée comme devant subsister à perpétuité. Moïse dit : « Vous n'ajouterez ni n'ôterez rien aux paroles que je vous dis. (Deut., iv, 2.) Faites ce que je vous ordonne, sans y rien ajouter ni rien retrancher. (Id. xn, 32.) Il assure que cette loi doit être observée perpétuellement. (Lévit. XVI, xvn, xviii; Nomb., xix.) Les prophètes corroborent ces assurances. Jérémie déclare « que le soleil cessera d'éélairer le monde, que les lois qui régissent les astres, cesseront d'exister, avant que la race d'Israël cesse d'être le peuple de Jéhovah; Jérusalem, ville chère au Seigneur, subsistera toujours, le sanctuaire en sera inviolable ; il sera im})ossible d'empêcher qu'il ne naisse des rejetons de David, qui régneront sur son trône; jamais les holocaustes ne cesseront dans le temple ; toujours on y allumera le feu des sacrifices et on y égorgera des victimes. Si l'on peut rompre l'alliance que j'ai faite avec le jour et la nuit, pour empêcher que le jour et la nuit ne paraissent chacun en son temps, on pourra rompre aussi l'alliance que j'ai faite avec mon serviteur David et empêcher qu'il ne naisse de lui un fils qui règne sur son troue, et que les lévites et les prêtres ne soient mes ministres. (Jér., xxxni,)»
Ni Jésus ni ses interlocuteurs ou contradicteurs ne mettent en doute la permanence de la loi de Moïse et le maintien complet du culte par lui institué.
Dès sa naissancGj il est circoncis, pUis présenté au temple ; sa niôro va s'y faire purifier dans le délai prescrit.
11 déclare (ju'il n'est pas venu pour abolir la loi et les prophètes, mais pour les accomplir, et il ajoute: « En vérité, je vous le dis, jusqu'à ce que le ciel et la terre passent, il ne sera pas retranché de la loi un seul iota ou un seul point. Celui qui en violera un des moindres préceptes ou enseignera aux hommes à le violer, sera le moindre dans le royaume de Dieu (Mat. v ; Luc, xvi). » Dans le cours de sa carrière, il invoque sans cesse la loi comme l'autorité souveraine. Il se conforme aux rites juifs, assiste à diverses fêtes, notamment à plusieurs pâques, observe en détail les cérémonies de la Pàque, la veille même de sa mort. Il déclarait ainsi par sa conduite, que les anciens rites étaient toujours obligatoires.
Ses disciples se conforment strictement à cet enseignement. Les saintes femmes qui voulaient l'embaumer, retardent cette opération par respect pour le repos du sabbat (Luc, XXIII, 50). Les apôtres fréquentent le temple où ils participent aux prières et aux cérémonies juives {Act. ap. II, 46; III, 1). Etienne, accusé parles Juifs de vouloir détruire le Tem})le et changer les traditions de Moïse, s'en défend comme d'une calomnie {kl. VI, VII). Ce n'est que plus tard et par une vision, que Pierre apprend l'abolition, pour l'avenir, d'une des parties de la loi, savoir la distinction des viandes (/(/. X). A une é})oque bien postérieure^ la question du maintien de la loi est encore indécise, et les fidèles, bien qu'ayant re(;u l'assistance surnaturelle du Saint-Esprit, sont divisés sur la nécessité ou l'inutilité de la circoncision ; et le Concile décide qu'il n'y a pas lieu de charger les nouveaux adhérents d'un joug que les Juifs ni leurs ancêtres n'ont pu porter et qu'il leur suffira de s'abs^ tenir de victimes sacrifiées aux idoles, de chairs étouffées et de fornication {id.^ XV).
Ce n'est qu'alors que les chrétiens rompent avec le judaïsme. Et encore cette rupture est loin d'être définitive; car postérieurement à cette décision, Paul pratique la circoncision par égard pour les Juifs {ici., XVI, 3). Ayant été accusé par les chrétiens d'avoir engagé les Juifs à renoncer à Moïse, il se défend de cette imputation, il consent à s'en justifier par une purification dans le temple, suivant les rites juifs (r'c/., XXI). Traduit, pour le même délit, devant le procurateur Festus, il se défend d'avoir péché en rien contre la loi et contre le temple {id., XXV). Enfin, le lendeniain, il comparaît devant le roi Agrippa, et voici comment il s'exprime: (( Les Juifs savent que, dès mes jjIus tendres années, j'ai vécu en })harisien, faisant profession de cette secte qui est la) )lus approuvée
de notre religion {ici., XXVI, 5.) » Ainsi, non-seulement Paul se déclare Juif orthodoxe, mais encore il s'honore d'être membre de la secte la plus scrupuleusement attachée à la lettre de la loi de Moïse.
A quoi ont donc servi les déclamations d'Isaïe et de quelques autres prophètes? Elles n'ont en rien modifié le judaïsme qui, comme on voit, s'est conservé intact jusqu'à l'époque de Jésus. Pour juger cette religion, il ne faut donc pae s'attacher à quelques phrases restées sans effet, comme il arrive de la plupart des sermons. Mais il faut considérer la Bible et la manière dont elle a été appliquée pendant une longue suite de siècles. Au lieu du déisme rationnel, à la façon deChanning, tel que veut le présenter M. Renan, on y voit une religion surchargée de rites minutieux, la circoncision, les sacrifices d'animaux, le bouc émissaire, la vache rousse (Nomb. XIX), des moyens multipliés de divination, tels que le propitiatoire, etc. ; la prédominance d'une caste sacrée, exclusivement chargée de présider aux choses saintes et d'interroger la divinité ; une législation sanguinaire, qui prodiguait la peine de mort pour les fautes les plus légères ou pour des délits imaginaires; les préceptes abominables, enjoignant d'exterminer les nations vaincues ; la haine de l'étranger qu'on trouve encore chez les apôtres (1).
Aussi n'est-ce pas au judaïsme réel que s'adresse l'admiration emphatique de M. Renan, mais à un judaïsme fictif, qui ne s'appuie que sur quelques passages d'Isaïe.
Quant au libéralisme du judaïsme, on ne sait sur quoi il le fonde. Car la loi de Moïse est d'une intolérance poussée jusqu'à la férocité; elle ne comporte ni examen ni discussion. Elle est censée l'œuvre de Dieu, et Dieu ne discute pas avec sa créature. Toute parole d'indépendance, même les murmures, étaient punis pour sacrilèges et punis de mort.
Un entretien secret avec^un parent ou ami, et dans lequel aurait été agitée une question d'examen de la législation, était également un crime capital. (Deut. XIII, 6). On voit, par le procès de Jésus, qu'il a suffi de prononcer la parole fatale il a blasphémé, pour que sa condamnation fût irrévocable (Mat., XXVI, 65). Or le blasphème, c'était tout discours qui s'écartait de l'orthodoxie immuable, et il était puni de la peine capitale (Nomb. XXIV, 10-16).
(1) « Vous savez, dit Pierre, que les Juifs ont grande horreur d'avoir quelque liaison avec un étranger, ou d'aller le trouver chez lui. Mais Dieu m'a fait voir que je ne devais estimer aucun homme comme impur ou souillé {Act. ap..,X, 28). Pierre constate ainsi l'opinion régnante chez les Juifs; et il n'en est afïranclii que par sa vision récente, et non par l'autorité d'Isaïe.
Il est donc avéré que la législation Israélite, bien loin d'admettre la liberté des opinions et le droit de les publier, ne souffrait pas la moindre contradiction. Comment donc ose-t-on nous vanter son libéralisme, et soutenir que Israélite est synonyme de libéral ? Comment donc revendiquer, pour les Juifs, l'honneur d'avoir introduit dans le monde les idées de liberté?...
Sans doute, on trouve dans la Bible, quelques préceptes salutaires? Mais quel est le livre qui n'en contient pas? Les notions de justice, les maximes vertueuses sont-elles donc le monopole des auteurs de la Bible? N'en trouve-t-on pas d'aussi excellentes et même de supérieures chez les philosophes et les moralistes de toutes nations, et qui n'avaient aucune connaissance de la Bible ? Confucius, Çakia Mouni, Socrate, Platon, Isocrate, Aristote, Cicéron, et tant d'autres n'ont-ils pas enseigné une pure morale, et sans y mêler les obscénités, les superstitions puériles, les cris de haine et de vengeance, qui font de la Bible un si triste assemblage?...
M. Renan s'extasie de ce que, chez une foule de peuples, la Bible est le livre par excellence, l'objet de lectures assidues, de commentaires intarissables, que certains passages d'une obscurité inextricable ont donné lieu à des disputes sans fin; il pourrait même ajouter que ces querelles grammaticales ont produit des schismes et des guerres sanglantes... Qu'en doit-on conclure? C'est que, dès qu'on eut assigné pour origine à la Bible une inspiration divine, on lui voua une adoration aveugle, on se fit un devoir d'en admirer tout, jusqu'à la moindre particule; et l'on admira d'autant plus que l'on comprenait moins ; chaque mot fut un oracle ; même les erreurs palpables furent transformées en vérités profondes. Cet entraînement irrationnel est le résultat naturel de la prévention, du parti pris. Il en est de même du Koran pour le monde musulman. Cet engouement insensé ne prouve nullement l'excellence du livre dont la raison démontre invinciblement les vices innombrables.
Le discours de M. Renan n'est, en résumé, qu'une amplification sans valeur, une enfilade de mots sonores. Ni la science, ni la cause du judaïsme n'ont rien à y gagner.
UN JÉHÛYAH LIBÉRAL
Les sectes religieuses dont la foi est basée sur un livre divinement révélé, ont pour ce livre une vénération superstitieuse; les fidèles ne se lassent pas de l'admirer, ils y voient de sublimes vérités, ils croient y trouver les principes de toutes les sciences, la solution de toutes les questions. Rien ne les arrête ni ne trouble leur satisfaction : les absurdités palpables, les anachronismes évidents, les erreurs grossières, tout cela s'explique aisément par une habile interprétation; et même, au moyen d'une ingénieuse exégèse, on parvient à faire dire aux auteurs sacrés tout le contraire de ce que présente le sens littéral du texte. Il est entendu d'avance que ce sont des oracles irréprochables et qui défient tous les efforts de la critique. La science humaine ne peut rien contre la parole de Dieu.
Les personnes élevées dans cette idolâtrie du livre reçoivent dès leur enfance des impressions si profondes qu'elles ne parviennent presquejamais aies effacer entièrement et que leur esprit reste subjugué par ce ])restige. Ceux même qui par de fortes études se mettent en état de discuter librement les livres réputés sacrés, ne peuvent arriver jusqu'à la complète indépendance du philosophe, ni s'affranchir des préjugés qui leur dérobent la connaissance de la vérité.
Dernièrement, un ancien rabbin, M. Astruc, homme très distingué par son vaste savoir et par son esprit libéral, a fait une conférence sur « le travail libre chez les Hébreux ». Il a cherché à prouver que le peuple Israélite possédait les plus belles institutions, qu'on y trouvait le modèle le plus parfait de tous les genres de gouvernement, y compris la république, que la loi de Moïse, bien que présentée par lui comme l'œuvre personnelle de Dieu, avait été soumise à un plél)iscite et acceptée volontairement et librement par la nation entière qui avait ainsi exercé son droit de souveraineté. — Le travail, dit-il, y était tellement honoré, que Dieu lui-même en avaitdonné l'exemple; car il est dit dans la Bible, qu'il travailla six
jours à faire lo monde, et qu'il se reposa le septième. Aussi est-ce le seul peuple chez lequel des hommes libres n'aient pas cru déroger en se livrant à tous les genres de travaux. Il y avait des esclaves, mais presque tous étrangers, et leur sort était bien plus doux que chez les autres peuples.
J'ai cru devoir protester contre ces assertions auxquelles j'ai répondu dans une séance suivante. Voici le résumé de ma discussion.
Il est difficile de prendre au sérieux ces prétentions sur la démocratie chez les Hébreux et sur le caractère libéral du bon Dieu Jéhovah. Moïse se pose continuellement en représentant de Dieu ; c'est en son nom qu'il parle, c'est de lui seul qu'il tient tous ses pouvoirs. Il ne demande pas au peuple de délibérer; il ordonne il agit toujours comme investi miraculeusement d'une autorité divine. Quand il a besoin d'aides et de coopérateurs, c'est lui seul qui les choisit, sans consulter le peuple. C'est ainsi qu'il nomme des juges et des administrateurs {Exode^ XVIII), puis soixante-dix anciens qui doivent exercer la magistrature {Nomb. XII). Ce fut encore lui qui prit Josué pour son successeur et qui le consacra par l'imposition des mains {Deut. XXXIV, 9).
Plus tard, quand les Israélites voulurent un roi, ce fut Samuel, c'est-à-dire l'homme de Dieu, qui choisit Saûl et le consacra en lui versant de l'huile sur la tète. Puis, ce même prophète, mécontent du peu de docilité du roi qu'il avait fait, enleva la royauté à sa famille et choisit un nouveau chef de dynastie dans la personne de David; et ce fut encore en lui versant de l'huile sur la tète, qu'il lui conféra l'autorité royale. Le peuple ne fut pas môme consulté ; il acceptait avec soumission les oints ou huilés du Seigneur.
Il n'y a pas trace de démocratie. Tous les pouvoirs appartiennent aux prétendus représentants de Dieu. C'est donc une pure théocratie.
On cite un fait dans lequel on a cru voir un exemple de plébiscite. Quand Moïse rapporta au peui^le la loi qu'il disait avoir reçue de Dieu, le peuple répondit tout d'une voix : Nous ferons ce que le Seigneur a <X\i{Exode, XXIV, 3).
Mais ce n'est là qu'une manifestation de la foule, une de ces acclamations que les meneurs obtiennent toujours en les faisant provoquer par quelques affidés. II n'y a ni scrutin ni délibération, ni expression libre de la volonté des citoyens.
Poui" se rendre un compte exact de la valeur de ce prétendu consentement, il suffit de suivre pas àjjas les annales du pcui)le juif, racontées dans les livres dits sacrés. Si ce peuple avait possédé la souveraineté, il aurait toujours eu le droit de modifier ses lois et sa,
constitution, il aurait eu la liberté de la parole, qui permet à chacun d'exposer ses vues sur les réformes à proposer.
Or, on voit, au contraire, que toute tentative d'innovation est sévèrement interdite, que la loi présentée comme venant de Dieu est immuable, et que tout contrôle, toute parole de désapprobation sont punis de mort.
Ainsi, pendant que Moïse avait avec Jéhovah un entretien d'une longueur qui parut démesurée, les Israélites jugèrent à propos de prendre pour idole un veau d'or ; ce qui n'a rien de plus déraisonnable que tout autre culte ; car le dieu juif ayant une forme humaine, ainsi que Moïse et autres ont pu s'en assurer, aurait pu tout aussi bien revêtir la forme d'un veau ; affaire de goût. Voici comment Moïse punit cette rébellion contre son autorité. Il dit : (( Que chaque homme mette son épée à son côté. Passez et repassez au travers du camp, d'une porte à l'autre; et que chacun tue son frère, son ami, celui qui lui est le plus proche. » Les gens de la tribu de Lévi se chargèrent de cette horrible besogne et massacrèrent 23,000 hommes ; et c'est ce bel exploit qui valut à cette tribu le privilège de former à perpétuité la caste sacerdotale {Exode, XXXII).
Quelques Israélites ayant murmuré contre ces prérogatives, Moïse fait périr, d'abord les chefs du mouvement, Coré, Dathan et Abiron, puis leurs sectateurs au nombre de 14,700.
Voilà comment Jéhovah entendait la démocratie, voilà les institutions libérales dont il gratifiait son peuple chéri. Il suffira de citer encore une de ces lois qui est caractéristique.
« Si votre frère, votre fils ou votre fille, ou votre ami que vous aimez comme votre vie, veut vous persuader et vient vous dire en secret : Allons et servons les dieux étrangers ; — ne vous laissez point aller à ses discours et n'y prêtez point l'oreille. Que la compassion ne vous porte point à l'épargner ou à lui donner retraite. Mais tuez-le aussitôt, que votre main lui donne le premier coup, et que tout le monde le frappe ensuite {Deut. XIII, 6). »
Il est donc prouvé que le peuple était courbé sous un despotisme absolu, qui ne tolérait ni censure ni discussion,, et qui frappait impitoyablement même une parole tenue au secret, dès qu'elle contenait un appel à l'examen.
Les rois juifs, aussi bien de Juda que d'Israël, ont exercé un pouvoir absolu, sans que jamais la nation ait pu élire des délégués pour présenter des conseils ou des remontrances.
L'égalité n'est pas plus respectée que la liberté ; car la tribu de Lévi a le privilège de fournir des prêtres, de percevoir la dîme, de jouir du travail des autres tribus, et surtout de consulter le Sei-
gneur et de le faire parler à sa volonté au moyen des oracles et particulièrement de la boîte appelée propitiatoire, dont le couvercle faisait entendre la voix de Jéhovah et notifiait ses ordres. C'était donc une théocratie rigoureusement constituée. Il n'y a que l'aveuglement causé par les préjugés religieux, qui puisse méconnaître cette vérité historique. Le libéralisme des institutions hébraïques est tout à fait imaginaire.
Passons à l'examen du travail libre chez le peuple de Dieu.
C'est une plaisanterie que de présenter Jéhovah comme le modèle des travailleurs, parce qu'il a fait le monde en six jours! Il n'y a aucune comparaison possible entre Dieu et l'homme. L'homme est obligé de travailler afin de pourvoir à sa subsistance, de satisfaire aux besoins les plus impérieux. En s'acquittant de cette tâche, du moins dans les conditions actuelles, il supporte des fatigues plus ou moins rudes, il a à vaincre des répugnances. Il y a donc pour lui de la vertu à être laborieux; il a du mérite à exécuter des labeurs pénibles, à s'exposer aux dangers de toute sorte, à braver l'intempérie des saisons, en vue d'accomplir un progrès, de se rendre utile à sa famille et à sa patrie. Mais le Tout-Puissant, quand il déploie son activité, n'a besoin de nul effort, ne supporte aucune fatigue, ne rencontre aucun obstacle. Il n'a pas de mérite à s'acquitter d'une tâche aussi facile. De ce qu'il lui a plu de faire le monde /)«r sa parole, il était impossible d'en conclure que l'homme dût travailler.
L'homme y a été poussé par la nécessité. La Bible, bien loin d'ennoblir le travail en le présentant comme l'instrument de la perfectibilité, comme le noble usage de nos facultés, comme le moyen d'amener un état social oi^i brilleraient les splendeurs de la civilisation ; la Bible présente le travail comme un châtiment infligé à l'homme à cause de sa chute dans le paradis terrestre, et dont il aurait été exempt s'il se fût abstenu de la pomme fatale. Dieu lui notifie ainsi sa sentence : « Parce que tu as écouté la voix de la femme et que tu as mangé de l'arbre défendu, la terre sera maudite à cause de ce que tu as fait et tu n'en tireras de quoi te nourir pendant ta vie qu'avec beaucoup de travail ; elle te produira des épines et des ronces, et tu te nourriras de l'herbe de la terre ; tu mangeras ton pain à la sueur de ton visage, jusqu'à ce que tu retournes en la terre dont tu as été tiré {Gén. II, 7). »
Les Hébreux, comme tous les peuples de l'antiquité, ont trouvé bon do réduire en esclavage une partie de la population et de la charger des travaux les plus durs, afin que la classe libre ou ans-
tocratique pût avoir des loisirs ou du moins n'ètro tenue que des travaux les plus doux.
Ils n'ont à cet égard aucune supériorité sur les autres nations. Ils ne s'en distinguèrent que par la haine vivace, implacable de l'étranger. Se considérant comme le peuple saint, l'enfant adoptif de Jéhovah, ils regardaient les autres peuples comme des profanes, des idolâtres, des impies, qu'ils avaient pour mission d'exterminer {Deut. XX; Nomb. XXXIII).
Il y avait une distincton entre les esclaves étrangers et les esclaves hébreux. Pour les premiers, l'esclavage pesait de tout son poids et se transmettait à la postérité ; c'était une caste vouée à l'oppression héréditaire. Le Saint-Esprit, qui a dicté la Bible, a consacré cette monstrueuse iniquité.
Pour l'esclave hébreu, il y avait quelque adoucissement. Il devait travailler six ans ; et au septième, il recouvrait sa liberté. Cependant, si son maître lui avait fait épouser une femme dont il a eu des enfants, sa femme et ses enfants resteront au maître. Si l'esclave, au bout de six ans, consent à rester (et le plus souvent, ce consentement est imposé par le manque de moyens d'existence), le maître lui percera l'oreille avec une alêne, et l'esclave lui restera pour toujours. {Exode j XXI).
La vie d'un esclave comptait pour peu de chose. « Si un homme frappe ses esclaves avec une verge et qu'ils meurent entre ses mains, il sera coupable de crime. Mais s'ils survivent un jour ou deux, il ne sera point puni, parce qu'il les a achetés de son argent. {Exode, XXI). »
« Ne rougissez pas de châtier souvent les enfants, ni de battre vos esclaves jusqu'au sang (Ecclésiastique, XLII, 5). Le fourrage, le bâton et la charge à l'âne ; la correction à l'esclave. S'il n'obéit pas, faites-le plier en lui mettant les fers aux pieds (Id. XXXIII, 21-30). »
En définitive, l'institution de l'esclavage était la même chez les Hébreux que chez les peuples anciens. Il y avait des esclaves chargés des travaux les plus durs; .les hommes libres n'étaient pas pour cela oisifs. A Rome, par exemple, les plébéiens, qui étaient des citoyens libres, étaient artisans ou cultivateurs. Chez eux aussi, le travail était honoré; des fêtes publiques étaient consacrées à l'agriculture qui était placée sous la protection des Dieux. Des personnages importants tels que Caton l'Ancien, ont éci-it sur cet art considéré comme le plus utile et le plus honorable. Hésiode en avait fait le sujet d"un de ses plus beaux poèmes.
Le travail libre n'était donc pas l'apanage des Hébreux : il exis-
tait choz toutes les nations; toutes célébraient avec reconnaissance la féconde activité et flétrissaient l'oisiveté comme la mère de tous les vices.
C'est plutôt chez les nations chrétiennes, issues des races barbares de la Germanie, que la guerre a été honorée comme la seule occupation digne des nobles, et qu'il a été admis que ceux-ci ne pouvaient sans déroger exercer un métier utile et surtout se livrer à des œuvres dites servîtes, parce qu'elles ne conviennent qu'à des esclaves. Et encore aujourd'hui l'Église, en défendant de travailler le dimanche, explique que son interdiction ne s'applique qu'aux œuvres serviles, c'est-à-dire aux travaux manuels que l'ouvrier exécute pour gagner sa vie ; tandis qu'elle permet aux riches de travailler pour leur agrément.
On a cité le sabbat juif comme une institution favorable aux esclaves. Sans doute, c'est une pensée d'humanité et de douceur, qui a porté le législateur à accorder au pauvre esclave un jour sur sept, pour se reposer de ses fatigues. Mais cette pensée n'est nullement exprimée ; elle est même remplacée par des considérations superstitieuses. Il est dit : «Que les enfants d'Israël observent le sabbat, et qu'ils le célèbrent d'âge en âge. C'est un pacte paternel. Car le Seigneur a fait en six jours le ciel et la terre, et il a cessé d'agir .vu septième. Vous travaillez pendant six jours ; mais le septième (|ui est le sabbat est consacré au Seigneur. Quiconque travaillera ce jour-là, sera puni de mort. {Ex. XXXI). »
Le sabbat était donc fondé sur un événement mythique. Nous n'en reconnaissons pas moins ce qu'il avait de bienfaisant. C'était une atténuation apportée à l'institution de l'esclavage. Mais elle est loin do pouvoir effacer cette tache odieuse.
En définitive, l'hébraïsme, comme toutes les législations anciennes, admet l'oppression d'une classe nombreuse, l'a condamnée à l'état le plus dur et le plus abject. Il n'y a, sous ce rapport, aucun motif pour le glorifier. Quant au travail libre, il n'a rien fait de plus que les peuples anciens. Tandis que les Grecs, notamment, portaient partout le flambeau de la civilisalion, excellaient dans les arts, les sciences et les lettres, donnaient un libre essor à la pensée humaine, créaient des institutions démocratiques et admettaient tous les citoyens à la vie politique, les Israélites étaient comme cristallisés par leur loi révélée, ne soupçonnaient pas même la liberté, étaient enchaînés par le despotisme, se nourrissaient de superstitions qui paralysaient l'activitc' humaine; aussi étaient-ils en dehors du mouvement scientifique qui entraînait l'élite du genre humain.
M. Astruc, décidé d'avaiioe à ne voir dans la Bible que des beautés et des leçons admirables de sagesse, a un moyen très commode de se tirer d'affaire. Si un passage est conforme à ses idées, il s'en empare et le présente d'un ton triomphant. Quant aux textes qui s'écartent de son plan préconçu, il en est quitte pour les interpréter d'une façon arbitraire et n'y voit que des symboles. Par exemple, ce massacre de 23,000 hommes coupables d'avoir adoré le veau d'or, est peu conciliable avec le système qui attribue aux Hébreux la plus grande liberté d'opinion. Eh bien, cet incident biblique ne le gène pas : suivant lui, c'est une figure dont le sens est qu'il ne faut pas se livrer à la prostitution. A la bonne heure! avec cette latitude d'interprétation et ce recours à l'allégorie, on écarte tout ce qui embarrasse, et l'on peut dire, comme Jacotot, que tout est dans tout. M. Astruc éprouve une pitié dédaigneuse pour ceux qui prennent les récits à la lettre, que le meurtre de 23,000 hommes veut dire meurtre de 23,000 hommes, que quand un auteur dit oui, c'est oui, que non, c'est non. Erreur : ces gens-là sont comme celui qui ne juge du fruit que par l'écorce et qui ne sait pas la percer pour y trouver le fruit exquis. A ce compte, un commentateur, grand ami de l'allégorie, trouve que l'histoire du parricide de Néron veut dire qu'il nefaut pas mettre ses doigts dans son nez, et que l'auguste empereur doit être lavé d'une imputation calomnieuse. Pourquoi pas? Cette explication, dans le genre rabbinique, vaut bien celle du massacre Israélite.