DE LA CHRONOLOGIE BIBLIQUE
La chronologie de l'Écriture Sainte a été l'objet de nombreuses critiques; plusieurs érudits ont prouvé qu'elle était inconciliable avec les monuments les plus authentiques de l'histoire. Les apologistes du christianisme reconnaissant toute la gravité de ce genre d'attaques , ont fait tous leurs efforts pour invalider les témoignages qui leur étaient opposés et pour réduire autant que possible la durée des anciens empires, dont les annales remontent bien au-delà de l'époque à laquelle on place le déluge universel. Or, si la Bible est convaincue d'erreur sur un seul })oin,elleperdà tout jamais son prestige d'œuvre divine, et le christianisme qui s'appuie sur cette prétendue révélation, s'écroule irrémissiblement. On comprend donc tout l'intérêt capital qui s'attache à la solution d'une telle question.
Ce sont particulièrement les annales égyptiennes dont l'autorité oppose à la Bible le démenti le plus énergique. Aussi, il est curieux de voir quelles ruses, quelle adresse déploient les écrivains ecclésiastiques pour retoucher, corriger, arranger, bouleverser, dépecer l'histoire d'Egypte, afin de la faire concorder, de gré ou de force, avec le livre par excellence, le livre qui, œuvre de Dieu lui-même, doit être regardé comme parfait jusque que dans les plus petits détails, et dont il ne peut être changé ni retranché un seul iota, tant que dureront le ciel et la terre.... La découverte magnifique de ChampoUion vint jeter un nouveau jour sur un sujet entouré jusquelà de tant d'obscurités. Les savants purent déchiffrer un nombre prodigieux d'écrits remontant à toutes les dynasties, à tous les règnes ; l'Egypte tout entière sortit de son tombeau muet depuis quatorze siècles, et vint raconter son passé. Va-t-elle confirmer les récits de la Genèse, retracer les événements si extraordinaires du ministère de Joseph et les prodiges bien plus éclatants, accomplis par Moïse et Aaron, nous dépeindre les dix plaies suivies de l'inimense catastrophe de la Mer Rougef
Jusqu'ici, les égyptologues n'ont pas trouvé la moindre mention de ces faits si surprenants, si dignes d'être transmis à la postérité : plusieurs d'entre eux, dans le louable désir de venir en aide à la Bible, se permettent d'indiquer les règnes et à peu près les époques où tout cela est arrivé ; ils placent, par exemple, sous le roi Ménépbtat (de la 19" dynastie), la fuite des Israélites et le passage de la Mer Rouge; mais ce sont là de pures conjectures, et ils n'ont encore trouvé, dans les écritures égyptiennes, ni les noms, ni les actions de Joseph et de Moïse.
Quant à la chronologie, nous devons signaler un travail d'autant plus important qu'il émane d'un savant qui se rend à lui-môme ce témoignage : « Catholique profondément convaincu de tout ce qu'enseigne ma religion, je respecte les Livres Saints, je m'incline devant leur autorité, et je crois à l'inspiration divine qui les a dictés. » C'est M. Lenormant, fils de l'illustre professeur du Collège de France, qui, dans deux articles très intéressants, publiés par la Revue britannique (décembre 1862 et mars 1863), a donné l'analyse des monuments égyptiens du Musée de Berlin. Il y fixe à l'an 3730 avant l'ère chrétienne, la fin du règne de l'avant-dernier roi de la troisième dynastie, de Snéphron, sous lequel fut exécuté le plus ancien des tombeaux transportés à Berlin. M. Lenormant fait à ce sujet les réflexions suivantes : « Ce qui est vraiment écrasant pour l'imagination, c'est de trouver, trente-sept siècles avant notre ère, la civilisation égypfienne aussi complètement organisée qu'elle l'était au moment de la conquête des Perses ou de celle des Macédoniens, avec une physionomie complètement individuelle et toutes les marques d'une longue existence antérieure. »
(( Les arts et l'industrie, sous le roi Snéphron, ne sont pas dans l'enfance, mais ont atteint une perfection qui dénote l'expérience de bien des siècles.... La langue égyptienne est complètement formée, avec ses caractères propres et séparés des autres idiomes congénères. L'écriture hiéroglyphique se montre à nous, dès ces époques prodigieusement anciennes, avec toute la complication qu'elle a conservée jusqu'au dernier jour de son existence; et une telle complication suppose, avant d'arriver au temps où le phonétisme vint s'y joindre aux éléments symbolique et figuratif, deux états successifs qui, pour se former et se modifier, ont dû réclamer de longs siècles, un premier état purement figurafif, et un second état où le symbolisme a étendu et complété ce que Ton ne pouvait exprimer avec la méthode ligui-ative. Combien de générations et de siècles écoulés avant la date où a été exécuté ce monument d'une antiquité si surpr-enante ! »
Voilà, certes, un aveu [)i'éciuux, et l'on doit savoir gré à l'auteur (le n'avoir eu en vue, dans l'étude de la science, que la science ellemême, et d'avoir proclamé hautement et sincèrement le résultat de ses recherches, sans s'inquiéter si la théologie })eut, ou non, s'en accommoder. Toutefois, après le savant, vient le croyant qui se préoccupe de l'effroi que de telles vérités historiques vont jeter dans le troupeau des fidèles, et nous allons voir comment il calme leurs scru})ulcs :
« Mais la Bible, vont me dire quelques personnes effrayées de la hardiesse de ces assertions auxquelles le public n'est pas encore très habitué, et qui sont cependant pour la scieace des vérités certaines et démontrées ; mais les 4004 ans auxquels les Livres Saints réduisent le temps écoulé entre la création de l'homme et la venue du Christ sur la terre, les 2348 qu'ils comptent seulement depuis le déluge jusqu'à l'incarnation, comment les faites-vous concorder avec vos dates égyptiennes?.... Je respecte les Livres Saints et je crois à l'inspiration divine qui les a dictés. Mais il est des choses que ces livres ne disent pas, et que seulement les commentateurs ont cru y trouver ; ces choses-là, et la chronologie est du nombre, je ne vois rien qui m'oblige à les admettre comme articles de foi, et quand je rencontre des faits positifs qui les démentent, je crois plutôt les faits que les ingénieuses combinaisons des commentateurs.
« Un des érudits les plus éminents de ce siècle, qui était en même temps un grand chrétien. Sylvestre de Sacy, avait coutume de dire : « Un s'inquiète de la chronologie biblique et de son désaccord avec « les découvertes de la science moderne : on- a grand tort, car il n'y <( a pas de cil ronologie biblique. » — Rien n'est plus vrai que ce mot, et les catholiques devraient l'avoir toujours présent à la pensée en s'occupant des histoires primitives de l'humanité. La chronologie n'existe, en effet, que là où se rencontrent ses éléments réels, là où l'on possède des monuments qui contrôlent l'exactitude des chiffres transmis par les chronographes, et surtout où l'on connaît la mesure du temps employée par le peuple dont il s'agit de reconstituer les annales. Rien de plus vague par soi-même que le mot année et tous les autres mots qui désignent les divisions du temps. Il y a eu des années de 30 jours, d'autres de 3 mois, puis des années lunaires de 353 ou 354 jours, des années solaires vagues de 365 jours, des années solaires fixes de 365 jours et un quart, des années de 365 jours 5 heures 48 minutes 48 secondes, comme celles du calendrier grégorien, et des années encore plus longues, comme étaient les années intercalaires des Grecs. Les différences
de ces diverses années, lorsqu'on opère sur une longue suite de siècles, peuvent produire de si énormes erreurs, qu'il est absolument impossible et inutile d'essayer l'établissement d'une chronologie, si l'on ne possède pas le premier et le plus indispensable élément du problème, c'est-à-dire la notion des nombres qu'il s'agit d'examiner. Cet élément, nous le possédons dans l'Egypte, et c'est pour cela qu'une chronologie égyptienne est déjà possible, malgré les obscurités qu'elle présente encore, et qu'avec les progrès de la science elle deviendra, dans un petit nombre d'années, certaine jusqu'à l'origine même de la monarchie. Mais, en revanche, nous n'avons et nous n'aurons jamais aucun moyen de connaître quelle était la durée de l'année des patriarches au temps de Mathusalem, de Taré ou même d'Abraham. Cela étant, la Bible ne saurait être opposée aux annales égyptiennes, car on ne peut pas contredire le connu et le certain par l'inconnu.
« Quand bien même, du reste, nous parviendrions à déterminer la mesure exacte des années au moyen desquelles Moïse a évalué la vie des premiers ancêtres du peuple hébreu, nous n'aurions toujours pas les éléments d'une chronologie biblique. Le texte hébraïque suivi par saint Jérôme dans la Vulgate, et la version des Septante, ne sont pas d'accord pour l'intervalle entre le déluge et la vocation d'Abraham. On n'y trouve ni le même nombre de gêné-' rations, ni le même chiffre d'années, et cependant l'un et l'autre de ces textes ont une égale valeur. Il faut donc admettre que le onzième chapitre de la Genèse a subi, sous la main des copistes, dans la suite des siècles, une altération profonde, soit une interpolation dans un cas, soit un retranchement dans l'autre. Cette altération dont il est impossible de déterminer la nature, n'a pas porté sur des choses nécessaires à la foi, le caractère divin du texte n'en a pas reçu d'atteinte, mais elle empêche tout esprit critique d'y chercher une base à la chronologie. Et d'ailleurs, du moment qu'une altération y est nécessairement constatée, qui oserait affirmer que la généalogie d'Abraham n'en a pas subi d'autres également graves ? que, par exemple^ des scribes inintelligents et timorés ne l'auraient pas abrégée vers le temps de la captivité pour en faire coïncider les données avec celles de la chronologie traditionnelle et quelque peu mythique des Babyloniens sur la date de la construction de la Tour et de la dispersion des langues, données que M. Jules Oppert vient de retrouver dans les inscriptions cunéiformes gravées sous Nabuchodonosor, à l'occasion des restaurations faites à ce monument, et dont les chiffres sont identiques à ceux du texte hébraïque de la Genèse '^ »
Ces observations méritent d'être discutées. Une première réflexion se présente tout d'abord, c'est que, quand la science s'échappant des langes où elle avait été emprisonnée pendant le moyen-âge, fait une découverte qui contrarie les affirmations de la Bible, l'Église s'émeut, s'indigne, crie au blasphème, proteste au nom de l'infaillibilité des textes sacrés et condamne les téméraires qui osent en contester la vérité absolue ; une lutte s'établit entre la raison et la foi ; puis arrive un moment où la découverte brille d'une telle lumière qu'il devient impossible d'en nier l'évidence ; alors l'Église vaincue dans ce combat inégal, se ravise, et ne pouvant avouer sa défaite, sous peine de signer son arrêt de mort, donne au texte des interprétations forcées, que personne jusque-là n'avait soupçonnées, nie la discordance qu'elle avait commencé par proclamer, déclare les Saintes Écritures conformes de tout point aux résultats scientifiques, et va jusqu'à assurer que, bien loin d'avoir rien à craindre des découvertes modernes, elle y trouve une nouvelle consécration, et que les auteurs de la Bible, en devinant une science parfaitement inconnue à leur époque, n'ont pu puiser ces connaissances supérieures que dans l'inspiration divine qui éclairait leur esprit et guidait leur plume.
C'est ainsi que l'Église, après avoir condamné Gallilée, a fini par concéder que ce pouvait bien être la Terre qui tournait autour du Soleil, et par reconnaître que la Bible n'avait rien de contraire à l'astronomie moderne ; de même que la géologie ayant assigné au globe terrestre une ancienneté beaucoup plus grande que celle que donne la Genèse, le clergé jeta les hauts cris, lança des malédictions contre cette science impie qui osait donner un démenti à Moïse, puis, obligé de s'avouer dans l'impossibilité de soutenir cette lutte désespérée, prit le parti d'en torturer les textes pour en changer le sens, vit dans les jours de la création, non plus des révolutions diurnes, mais des époques d'une longueur indéfinie, et transforma Moïse en géologue de première force, auquel les Cuvier et les Élie Beaumont n'ont rien à apprendre. Il en est de même aujourd hui de la chronologie : jusqu'ici tous les livres d'histoire, subissant en quelque sorte la consigne ecclésiastique, se sont conformés strictement à la chronologie biblique ; quand on lui opposait les annales anciennes remontant à une antiquité plus reculée, les apologistes du christianisme en récusaient hautement l'autorité ; mais aujourd'hui ce système n'est plus soutenable; les monuments anciens $ont tellement nombreux, tellement authentiques, qu'il faut se résigne)* à les accepter; c'est alors qu'on croit tout perdu, que vient le changement de tactique, et qu'on déclare la Bible parfaite-
ment conciliable avec cette chronologie profane qu'on avait d'abord repoussée comme devant entraîner la ruine de la Bible.... N'est-il pas évident qu'un livre qu'on ne peut défendre que par de tels procédés, est bien vulnérable, que c'est en donner une bien pauvre idée que d'y trouver, à volonté et suivant les besoins de la cause, les affirmations les plus contradictoires, qu'il faut que ce livre soit bien dépourvu de clarté et de précision pour qu'on puisse ainsi lui faire dire le pour et le contre, et qu'il est bien peu digne d'être présenté comme l'œuvre de Dieu ?....
N'est-ce pas quelque chose d'étourdissant que d'entendre un défenseur de la Bible déclarer avec aplomb qu'ï7 n'y a pas de chronologie biblique, et se figurer qu'il suffit de proclamer une bonne fois cette proposition pour qu'à l'avenir la Bible soit à l'abri de toutes les objections sur la chronologie, sauvée de toutes les contradictions ? On prendrait une pareille défense à l'égard d'un ouvrage qui ne contiendrait aucune date, aucun nom historique, par exemple du Cantique des cantiques. Mais l'auteur du Pentateuque, bien loin de manquer de chronologie, attache aux dates un soin minutieux : dans les chapitres X et XI de la Genèse, on établit la généalogie des descendants de Noé, on détermine l'âge auquel chacun d'eux a eu des enfants, les noms de ces enfants, la durée de la vie de chaque patriarche ; il y a donc une chronologie. Vraie ou fausse, c'est là la question; mais les prétention à l'exactitude chronologique y sont mieux marquées que dans aucun livre historique. Cette chronologie résulte bien des textes et n'est nullement une affaire de commentateurs ; et ce n'est pas se livrer à des commentaires ni à des interprétations arbitraires, que de se borner à additionner les nombres donnés par la Genèse. On n'est donc pas fondé à prétendre qu'il n'y a pas de chronologie biblique, et l'on ne peut, sous ce vain prétexte, se croire dispensé de toute discussion sur cette matière. Que ne recourt -on à la même échappatoire, quand il s agit des autres sciences, et que ne dit-on aussi : il n'y a pas d'astronomie biblique, il n'y a pas de cosmologie biblique, il n'y pas d'histoire biblique? Par là on sauverait toutes les bévues, toutes les contradictions, tout ce qui, en un mot, est en opposition avec la science. Mais tout homme qui n'a pas un parti pris d'étouiîer la voie de la raison, ne peut se contenter d'aussi pitoyables excuses. Un auteur a bien le droit de ne parler ni de physique, ni de cosmologie, ni de chronologie : mais s'il en parle, c'est à ses risques et périls ; il s'expose à être discuté, contredit ; ôt, s'il est convaincu d'erreur, on ne pourra le défendre en disant qti'îl ftV a:-ni physique, ni cosmologie, ni histoire, ou qu'il n'avait
pas pour but d'enseigner ces sciences (ce qu'on dit du Dieu de la Bible) ; quelles qu'aient pu être les intentions de cet auteur, on ne peut nier qu'il ait erré. Pour un homme, les erreurs peuvent être excusables, errare humanuniest', mais Dieu ne peut errer, et il est clair comme le jour qu'une œuvre convaincue d'erreur ne peut être divine.
Examinons en détail les arguments de M. Lenormant.
1" Nous ne savons pas, dit-il, quel est le laps de temps que désigne la Bible par le mot année. — \o\\b. un singulier çcrupule. Pourquoi supposer qu'un auteur, quand il se sert d'un mot usuel, n'y attache pas le même sens que tout le monde ? Ne doit-on pas admettre qu'il a écrit pour être compris de tous ses lecteurs "^ Chez tous les peuples, un des mots les plus fréquemment employés, est celui qui sert à désigner l'année, c'est-à-dire le temps que met la Terre à parcourir son orbite autour du Soleil. Sans doute la durée de l'année a varié à cause de l'imperfection des notions astronomiques aux différentes époques; mais ces variations ne se sont exercées que dans des limites assez étroites : les hommes les plus ignorants en astronomie comptaient l'année par le retour des saisons, d'un printemps à l'autre ou d'un hiver à l'autre ; tous remarquaient que le Soleil descendait progressivement en liiver, jusqu'à un maximum d'abaissement, puis reprenait sa marche ascensionnelle et redescendait au même degré où on l'avait vu l'hiver précédent, et ainsi de suite; c'était là leur année, bien qu'ils ne pussent en calculer la durée avec la même précision que le Bureau des Longitudes. — H y a eu, nous dit-on, des années de 30 jours, de 3 mois, etc. Nous avouons ne pas connaître le peuple qui fait usage de telles années. Mais admettons-les avec M. Lenormant. Qu'y gagnera-t-il ? Dans un écrit composé à une époque où les années de 30 jours, par exemple, étaient en usage, on ne parviendra à comprendre le texte qu'en sachant que le mot année désigne un laps de 30 jours; une fois cette clef obtenue, toutes les indications données par cet auteur seront concordantes, et quand il parlera d'une durée supputée en années, on saura ce qu'il veut dire, puisqu'il n y aura qu'à multiplier 30 jours par le nombre de ces années. Mais ce qui est tout à fait inadmissible, c'est qu'un auteur, dans un même ouvrage, emploie le même mot dans des sens différents, et désigne par le mot année, tantôt une des années solaires, tantôt la durée de 30 jours, tantôt celle de 3 mois, et cela sans que rien avertisse le lecteur de ces changements de signification. Un tel auteur mériterait le reproche d'avoir introduit, comn^e à plaisir, la confusion pour égarer le lecteur et brouiller les événe-
ments. Or, dans le Pentateuque, il y a une foule de passages où le mot année est évidemment pris dans le sens usuel. Par exemple, dans l'institution du Jubilé (Lévit. XX\0, il est dit : « Vous sèmerez vos champs six ans de suite, et vous taillerez votre vigne et en recueillerez le fruit durant six ans ; mais la septième année, ce sera le sabbat de la terre, consacré à l'honneur du repos du Seigneur ; vous ne sèmerez point votre champ et vous ne taillerez point votre vigne. » Il est dit aussi qu'on doit compter sept semaines d'années, c'est-à-dire sept fois sept qui font en tout quarante-neuf ans, et qu'on doit sanctifier la cinquantième année qui est l'année du jubilé, où chaque famille rentre dans ses biens, etc. Depuis le déluge jusqu'à la promulgation de la loi, les récits s'enchaînent de manière qu'il est impossible de fixer une époque où le sens du mot année aurait changé. Même dans le récit des événements qui suivirent le déluge, le narrateur, en précisant l'âge où chaque patriarche a eu des enfants, a pris le mot année dans le sens usuel, puisque ces âges sont de 29 à 35 ans (d'Arphaxad à Tharé, père d'Abraham), que ces âges sont bien ceux où les hommes de nos jours ont le plus souvent des enfants, et qu'on ne peut, pour ces récits, supposer une année plus courte.
La supposition des brèves années est donc chimérique. Et quand même elle serait fondée, les textes sacrés, au lieu d'y gagner, y perdraient, puisque le temps beaucoup trop court, assigné par la Bible à l'intervalle qui s'était écoulé depuis le déluge jusqu'à la fondation des premiers empires et jusqu'aux événements dont la date est parfaitement connue et incontestée, se trouverait considérablement réduit, ce qui ne ferait qu'accroître la divergence de la Bible avec les annales égyptiennes. — Quant aux années plus longues, M. Lenormani; ne cite que les années intercalaires des Grecs ; c'étaient, comme le mot l'indique, des années augmentées de quelques jours pour compenser les années trop brèves et se retrouver d'accord avec le retour du Soleil au même point du ciel : il y avait de temps en temps une année intercalaire (comme nous avons encore nos années bissextiles); mais il n'y eut jamais une série, soit d'années intercalaires, ce qui serait un non-sens, soit d'années plus longues que la révolution annuelle de la Terre.
Enfin, si l'on regarde Moïse comme l'auteur du Pentateuque, il faudra admettre que ce législateur, ayant été élevé comme le fils adoptif de la fille du roi d'Egypte (Exode, II). ayant dû par conséquent être initié aux connaissances des Égyptiens, a dû faire usagô des mesures de temps employées chez eux, et savoir que leur année était réglée d'après des calculs positifs et des observations régu-
lières ; il serait donc tout ù fait invraisemblable que, dans ses écrits où il retraçait des événements liés à l'histoire de l'Egypte, il n'eût pas continué à employer les mêmes mesures, et qu'écrivant pour des gens qui avaient passé toute leur vie en Egypte, il se tut avisé de donner au mot année un sens tout différent de celui qui leur était connu.
2" On se prévaut des différences qui se trouvent entre le texte hébreu suivi par la Vulgate, et la version des Septante. Mais depuis quand est-on autorisé, pour pallier les erreurs que renferme un ouvrage, à recourir aux traductions ? Supposons qu'il s'agisse de Tacite et qu'on ait lieu de prendre en défaut cet historien : sera-t-on bien venu, pour le disculper, à invoquer la traduction de Bureau de la Malle ou celle de Panckoucke? Une traduction ne peut jamais avoir la même autorité que l'original. Ici il s'agit de la Bible, telle qu'elle nous vient des auteurs qu'on dit inspirés, et nullement de l'œuvre purement humaine, des Juifs hellénistes d'Alexandrie ; c'est l'original qui fait foi en matière de dogme, c'est lui que Juifs et chrétiens vénèrent comme parole divine; c'est la Vulgate ou traduction de saint Jérôme que l'Église catholique a adoptée, le concile de Trente ayant même interdit d'en alléguer aucune autre, et ayant déclaré l'autorité de la Vulgate égale à celle de l'original (1). Peu importe que les traducteurs grecs se soient écartés du texte hébreu : l'infidélité de leur traduction laisse subsister le texte tel qu'il était auparavant, et n'a pu avoir pour résultat de faire disparaître les erreurs qui s'y trouvaient. D'ailleurs, si l'on préfère les Septante, on atténue les difficultés chronologiques, mais on ne les fait pas évanouir : en effet, les manuscrits divergents de la version des Septante, donnent pour l'intervalle entre le déluge et l'ère vulgate, 3312 ans suivant les uns, et 3710 suivant les autres - Cet intervalle serait encore bien insuffisant en présence d'un monument qui date de 3730 ans avant J.-C, et qui suppose bien des siècles antérieurs, pendant lesquels l'humanité s'est élevée graduellement de l'état rudimentaire à une civilisation très avancée.
3" Les textes ont été altérés... — C'est là une affirmation pure ment gratuite ; on ne fournit aucun indice à l'appui; on ne fixe ni l'époque, ni les circonstances do cette prétendue falsification. On l'affirme, uniquement parce qu'on est gêné par les textes. Mais, nous le demandons aux apologistes eux-mêmes, quel est l'ouvrage
(1) Hœc vulgata ht ptiblicis lectionibus. disputationibus, p-oedicationibus et expositionibm pro authenticà hebeatur, et nemo illam rejicere quovis prœtextu audeat vel prœsumat . {Concil . Tridenlinum, Sessio IV.)
pour lequel on?e contenterait d'une semblable justification? Nous ne pouvons juger les auteurs anciens que par les textes qui nous sont parvenus ; et quand tous les manuscrits sont conformes entre eux, quand aucun auteur digne de foi ne mentionne d'attentat contre l'intégrité du texte, «^uand la critique n'y découvre aucune trace d'altération, quand les passages ne présentent aucune obscurité, on n'hésite pas à reconnaître que cet ouvrage doit être jugé tel que nous le possédops, et que ce serait violer toutes les règles d'une saine critique, que de lui faire dire ce qu'il ne dit pas, en supposant arbitrairement des manuscrits plus anciens et différents de ceux qui existent. Ce serait abandonner toute base de certitude, pour se lancer aventurciisement dans des hypothèses sans fin ; il n'y aurait plus de raison pour s'arrêter dans cette voie périlleuse, et, à force de suppositions, on éliminerait ce que l'auteur dit réellement et manifestement, pour lui prêter tout ce que suggérerait une fantaisie désordonnée.
C'est ce que tout le monde admet, sans difficulté, pour un ouvrage ordinaire : pourquoi n'en serait-il pas de même de la Bible ? N'oublions pas que nous sommes dans la position d'hommes qui cherchent la vérité, qui n'admettent que ce qui leur est parfaitement démontré, et que l'inspiration divine étant en question, ne peut nous être opposée. jNIais il y a plus : si la supposition gratuite d'altérations doit être rejetée en matière ordinaire, elle doit l'être à bien plus forte raison, quand il s'agit de livres qu'on nous présente comme i-évélés par Dieu pour servir à perpétuité de loi au genre humain. Comment, vous nous dites que ces livres ont subi des altérations par le fait de l'homme, et vous voulez que nous leur reconnaissions une autorité divine ! Mais si l'homme y a fait des modifications, ces livres ne sont plus l'œuvre de Dieu ; dès qu'une main humaine a pu, sans laisser de trace, ajouter ou changer, je ne puis savoir où se sont arrêtés ces remaniements, je ne puis plus discerner l'humain du divin, le tout m'est suspect et ne peut avoir une autorité souveraine. Vous nous dites que les changements n'ont pas porté sur des choses nécessaires à la foi. Qu'on savonsnous "^ Et quelles garanties avez-vous vous-mêmes à cet égard ? Le motif que vous attribuez aux auteurs de Taltération, est entaché de fraude, puisque c'aurait été dans le but de faire concorder la chronologie des Juifs avec celle des Assyriens. Celui qui, pour un tel motif, n'a pas ci'aint d'altérer les airhivcs nationales, les textes transmis comme venant de Dieu même, se sera-t-il fait plus de scrupule d'y faire d'autres changements, soit pour retoucher les prophéties et les faire cadrer après coup avec les événements, soit
pour modifier la loi et l'accommoder aux besoins de l'époque, soit pour favoriser des ambitions politiques ou religieuses, soit pour tout autre motif? En un mot, celui qui a eu le pouvoir d'altérer le texte, de faire passer les altérations dans tous les manuscrits et d'anéantir tous ceux qui ne les contenaient pas, celui-là a été maître du texte, a pu le défigurer à sa guise, et dès lors l'œuvre primitive, cette œuvre attribuée à Dieu même, a disparu sans retour. Dès lors, plus de révélation, plus de christianisme... Et de quelle inconséquence ne chaige-t-on pas Dieu dans ce système ! On lui fait faire une foule de miracles pour produire un livre qu il destine au genre humain, et il ne sait pas, ou ne veut pas, ou ne peut pas mettre ce livre à l'abri des altérations et le faire parvenir intact à sa destination !
Il est encore une considération qui repousse la supposition de M. Lenormant, c'est que saint Luc, en faisant la généalogie de Joseph, mari de Marie, suit l'Ancien Testament tel que nous le connaissons, et donne les mêmes ancêtres de Noé à Juda, si ce n'est qu'il met une génération de plus, celle de Caïnan, entre Arphaxad et Salé (Luc, III, 35, 36). Si donc les altérations qu'on suppose (particulièrement aux chapitres X et XI de la Genèse) ont eu lieu, il faudra admettre que l'auteur du troisième Évangile ne s'est servi que de textes falsifiés, a été par là induit en erreur, a donné comme complète une généalogie incomplète, et que, par conséquent, cet Évangile, bien que canonique et admis par l'Église comme inspiré^ contient des erreurs. On tombe de Charybde en Scylla.... Et l'on ne pourrait disculper saint Luc en disant qu'il a pu omettre volontairement des degrés de génération : car il ne se borne pas à affirmer une descendance; il se sert, au premier degré, du mot fils (en |)arlant de Joseph), et il le sous-entend ensuite à chaque degré en remontant (Fiiius Joseph, qui fuit Hélij quijuit Matthat, etc.) Saint Luc entend donc bien employer le mot fils dans le sens usuel et rigoureux, et énumérer toutes les générations depuis Adam jusqu'à Joseph.
Ainsi, quoiqu'on fasse, les modernes découvertes en égyptologie ont pour résultat définitif de convaincre la Bible d'erreur; les aveux (les savants chrétiens sont accablants poUr la cause qu'ils veulent défendre ; désormais la chronologie biblique est démentie par une masse de documents irrécusables, et l'on peut dire avec Sylvestre de Sacy : // n'y a pas de chronologie biblique.