‹ Essais de critique religieuseChapitre 17 sur 55 · UN DILEMME FOUDROYANT · texte numérisé non relu

UN DILEMME FOUDROYANT

M. E. Caro, professeur de philosophie à la Faculté des lettres de Paris, a publié récemment un ouvrage important sur l'existence de Dieu (1) ; il y défend cette thèse avec autant de chaleur que de talent. Mais il ne lui suffit pas de rester dans la ligne purement philosophique; poussé par je ne sais quel besoin de donner à la théologie une certaine satisfaction, il fait sa révérence au christianisme et prétend le démontrer victorieusement en deux lignes : « Ou le christianisme, dit-il, est la vérité religieuse, absolue, définitive, suprême, ou il n'y faut voir qu'un long mensonge de dix-huit siècles, édifié par l'imposture et la crédulité, soutenu par le despotisme et l'intrigue (chap. III, p. 159). »

Quand on est chargé d'enseigner la philosophie, on devrait connaître un peu mieux les règles de la logique et savoir qu'un dilemne, pour être concluant, ne doit laisser la possibilité à aucune proposition intermédiaire entre deux propositions parmi lesquelles l'option est nécessaire, inévitable. Or, un système peut n'être pas la vérité absolue, sans pourtant être entièrement faux; il peut être composé de vrai et de faux ; de plus, les parties fausses, s'il s'en trouve, peuvent être dues à une cause autre que l'imposture. On peut donc se dispenser de choisir entre les deux propositions dont l'option nous est imposée par l'auteur comme une espèce de défi.

La raison refuse de reconnaître le christianisme comme une vérité absolue, définitive, suprême; et, pour lui dénier ce caractère, il suffît de demander de quel christianisme on entend parler; carie christianisme a varié suivant les temps et les lieux ; celui de Rome n'est pas le même que celui des Églises grecque, anglicane, luthérienne, calviniste, méthodiste, socinienno, etc.; celui d'aujourd'hui n'est pas le même que celui du premier siècle, lequel diffère de celui du second siècle, de celui du concile de Nicée, etc. Les dogmes

(1) Vidée de Dieu, et les nouveaux critiques ; un vol. iD-8°, Hachette, éditeur.

ont été remaniés bien des fois ; il n'y a pas une des parties de la doctrine, qui n'ait subi de nombreuses et profondes altérations. Au milieu d'une telle divergence, il est impossible de reconnaître la vérité absolue et définitive.

De ce que l'on démontre la fausseté de la plupart des dogmes du christianisme, on n'en conclut nullement que les premiers qui les ont enseignés, aient été des imposteurs ; ils ont pu être sincèrement convaincus ; l'histoire nous montre une foule d'erreurs propagées par des gens de bonne foi. Bien des miracles apocryphes ont été accrédités sans que l'imposture y ait contribué. La soif du merveilleux, l'enthousiasme aveugle, les tendances bien connues delà tradition à embellii* et à amplifier les légendes, suffisent pour rendre raison d'une foule de récits fabuleux.

Parmi les causes très diverses qui ont contribué au succès du christianisme, l'imposture doit certainement être comptée ; il suffit de citer les innombrables écrits apocryphes qui ont eu cours pendant les premiers siècles et dont la fausseté est généralement reconnue, tels que la correspondance d'Abgare et de Jésus, celle de Sénèque et de Paul^ l'interpolation du livre de Josèphe, les fausses lettres de saint Ignace, les faux écrits de saint Denis l'Aréopagite^ les vers sybillins, les rapports de Pilate à Tibère, la donation de Constantin, les fausses décrétales, etc. L'imposture a joué un très grand rôle, c'est incontestable; mais persoune ne prétend qu'elle ait tout fait.

La crédulité a été énorme, excessive. C'est encore ce qu'on ne peut nier^ puisque les fraudes les plus grossières ont réussi, les miracles les plus niais ont trouvé créance, les populalions ont adopté avec avidité les doctrines les plus extravagantes. C'est humiliant pour l'espèce humaine ; mais ce n'est pas le seul exemple qu'elle ait donné de sa faiblesse. Les autres religions (et elles ne peuvent être toutes vraies) ne se sont établies également que grâce à la crédulité la plus sotte, à un entraînement qui tient du délire. Puisqu'on est obligé d'avouer cet abaissement de l'esprit humain, quand il s'est incliné devant des religions que le christianisme déclare fausses, il n'est pas plus difficile d'ajouter un chapitre à la longue et triste nomenclature des défaillances de l'humanité.

l^e despotisme et l'intrigue viennent, on ne sait pourquoi, clore la période de M. Caro. Un système peut n'être pas la vérité absolue, sans être pour cela le fruit du despotisme et de l'intrigue. Ainsi, l'économie politique, telle que la professent les plus habiles docteurs, est loin (et ceux-ci en convieiment) d'être la vérité absolue ; et pourtant cette doctrine ne doit ses succès, ni au despotisme ni à

Tintrigue. Nous ne faisons aucune difficulté de reconnaître que^ pendant toute la période antérieure à Constantin, le despotisme, loin d'être l'auxiliaire et le protecteur du christianisme, a été son ennemi et a cherché à l'étouffer par les moyens les plus violents. Mais cette religion ne peut arguer de là pour prétendre posséder la vérité absolue, pas plus que le judaïsme, auquel les persécutions n'ont pas manqmé, et qui, depuis dix-huit siècles, n'a jamais eu un seul jour l'appui du despotisme.

Si le christianisme a fait ses premiers pas sans être soutenu par le despotisme, il est certain du moins que plus tard il s'est largement dédommagé, que son triomphe définitif sur le paganisme a été dû en grande partie au despotisme ; c est grâce à ce moyen qu'il a régné sur les Saxons et qu'il a été importé en Amérique.

L'intrigue seule ne peut fonder une religion; mais elle peut aider puissamment à l'établir et à la consolider. Ainsi, quand des associations charitables ne secourent que des orthodoxes et mettent les dissidents dans l'alternative de sacrifier leurs convictions ou de manquer de pain, c'est bien l'intrigue qui soutient la cause de Dieu. Quand le gouvernement organise, comme sous Louis XIV, un bureau d'achat des consciences et que les conversions sont tarifées, rÉglise reconnaît avec satisfaction que l'intrigue est bonne à quelque chose. Quand une congrégation qui est censée ne s'occuper que des intérêts du Ciel, a su répandre habilement ses ramifications au point de disposer des emplois et des faveurs, quand on ne peut faire son chemin sans un billet de confession, et que lapostille d'un jésuite est, pour un placet, la meilleure des recommandations, on peut juger de la puissance de l'intrigue en matière de religion.

L'imposture, le despotisme, l'intrigue ont contribué au succès du christianisme; mais aucun de ces moyens n'eût suffi. Le christianisme, comme toutes les religions, contient une part de vérité. Des doctrines vraies, quoique n'ayant rien de neuf, ont eu le charme de la nouveauté, quand elles ont été prêchées à propos ; pour leur donner un attrait sufïîsant, pour les faire adopter avec enthousiasme par les masses ignorantes, il ne fallait pas que ces vérités fussent présentées dans toute leur nudité, il fallait qu'elles fussent mêlées à des fables, à des chimères, à des absurdités. Le christianisme a satisfait à ces conditions. La pliilosophie, tout en rendant hommage à ce qu'il contient de bon, démêle le vrai du faux ; mais, par cela seul qu'elle y signale du faux, elle dépouille le christianisme de son prestige, de son caractère de religion divinement révélée.

Le dilemme de M. Caro, en voulant forcer le lecteur à opter

entre ces deux propositions, a bien la prétention que le choix ne pourra se porter que sur la première, la seconde étant présentée comme contenant une fausseté palpable, de sorte que le rejet de cette seconde emporte nécessairement l'adoption de la première, qui proclame la vérité absolue du christianisme. La seconde proposition est -elle réellement d'une fausseté tellement évidente, que 1 (Mioncé suffise pour la faire juger par tout esprit sain?... Voyons : « Il ne faut voir dans le christianisme qu'un long mensonge de dixhuit siècles, édifié par l'imposture et la crédulité, soutenu par le despotisme et l'intrigue. » — Sans doute, celui qui ne voudrait voir dans le christianisme que ce qu'il a de faux et de funeste, et qui accepterait d'une manière absolue un jugement aussi sévère, ne jugerait pas convenablement le christianisme, méconnaîtrait le rôle immense qu'il a rempli et les services qu'il a rendus. Il se tromperait comme celui qui, pour juger une religion ou un système quelconque, n'en envisagerait qu'un côté; c'est ainsi que celui qui, pour se rendre compte du polythéisme grec, ne s'attacherait qu'aux amours de Jupiter et aux métamorphoses des dieux, ne se ferait de cette religion qu'une idée fausse et incomplète. Mais si l'on ne se préoccupe que des rapports du christianisme avec la vérité absolue, définitioe, suprême, alors on sera fondé à condamner d'une manière impitoyable tout ce qui s'écarte de ce paradigme, et la seconde proposition du dilemme fournira un jugement qui ne pourra être taxé de sévérité excessive. Le christianisme contient des erreurs monstrueuses, telles que le dogme de l'homme-Dieu, qui est en même temps fini et infini, créé et incréé, ignorant et omniscient, pas-^ible et impassible, etc. : c'est donc un long mensonge de dixhuit siècles ; et c'est une honte pour l'humanité, que de s'être si longtemps prosternée devant de si abominables folies, ^imposture a été un de ses principaux moyens de succès ; l'intrigue l'a soutenu et le soutient encore ; le despotisme lui a prêté et lui prête son exécrable appui, a fait couler des torrents de sang pour l'imposer aux populations et pour étouffer la voix de la conscience ; la crédulité et la sottise sont ses meilleurs auxiliaires. Toutes ces propositions ont été longuement développées dans les ouvrages où le christianisme est discuté ex pro/esso. Donc, sans nier que le christianisme contienne une partie vraie et saine, c'est à la seconde proposition du dilemme que l'homme de bon sens donnera son adhésion.

L'auteur, dans son zèle à donner des gages au clergé, a voulu produire un argument nouveau, saisissant, qui tout d'un coup tranche la question et décide la victoire sur les rationaHstes. 11 n'a

pas été heureux, et son dilemme, serré de près, se réduit A ceci : La religion chi'étienne est vraie ou elle est fausse. Si elle est vraie, elle n'est pas fausse; si elle est fausse, elle n'est pas vraie... Sans doute, mais on soupçonne M. de la Palisse d'en avoir fait la découverte

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