LA QUESTION DES MIRACLES
Toutes les religions révélées sont basées sur un ensemble défaits surnaturels par lesquels Dieu serait intervenu pour enseigner aux hommes une doctrine comme règle de conduite. La question des miracles est donc capitale en cette matière ; et si, comme le soutiennent les rationalistes, le miracle est impossible, toute révélation l'est également, et toutes les religions prétendues révélées s'écroulent et disparaissent. Bien que ce sujet ait été souvent traité, nous croyons utile d'y revenir, et nous espérons, en présentant de nouvelles considérations, rendre la solution définitive.
Un miracle est un fait contraire aux lois de la nature. Suivant M. Léopold Giraud qui se réfère à saint Thomas, « c'est ce que Dieu fait en dehors de l'ordre gardé dans les choses (1). » On a depuis longtemps fait remarquer que l'homme ne connaissant pas, à beaucoup près, toutes les lois de la nature, ne pouvait jamais, à l'égard d'un fait quelconque, affirmer qu'il fût contraire à ces lois : un fait, si étonnant, si inexplicable qu'il nous paraisse, peut être dû à l'action de quelque loi inconnue de nous et qui, concourant avec les lois connues, produirait le résultat qui alors n'est extraordinaire
(1) La science des athées, l vol. in-12; Paris, 1866; p. 24.
qu'à cause de notre ignorance et en réalité est tout aussi naturel que les faits les plus vulgaires. Cette seule considération que J.-J. Rousseau a développée do la manière la plus lumineuse dans ses Lettres de la montagne, et à laquelle les théologiens n'ont jamais fait de réponse satisfaisante, suffît pour ruiner l'idée de miracle. Ceux qui ont cherché à réfuter cette terrible objection, n'ont fait que l'affermir. « Pouvez-vous èti-e sûr, dit M. Giraud (1), qu'outre les lois secondes que vos sens appréhendent, il puisse (2) exister des lois mystérieuses qui lient entre eux les faits miraculeux dont l'humanité a été le témoin 1 Quelle raison avez-vous de douter, vous autres savants qui croyez aux forces latentes de la matière, qu'il y a dans la nature, outre les forces sans cesse actives, des énergies latentes également créées, qui, à un moment voulu dans les conseils éternels, passent de la puissance à l'action ? » C'est dire, en d'autres termes, qu'il peut exister des lois autres que celles que nous connaissons, dont l'action produit des faits appelés miracles. Ces faits n'étant dus qu'à des causes naturelles, cessent donc d'être des miracles.
C'est donc avec surprise que nous avons lu dans l'ouvrage fameux d'un libre-penseur, la proposition suivante : « Nous ne disons pas le miracle impossible; nous disons: Il n'y a pas eu jusqu'ici de miracle constaté (3). » L'auteur méconnaît les principes d'une saine philosophie en supposant possible la variabilité des lois de la nature ; c'est admettre que le jeu de ces lois ne suffit pas au gouvernement du monde, et que le grand architecte de l'univers est obligé parfois de les corriger ou de les suspendre, comme un ouvrier qui remet de temps en temps la main à sa machine, comme un horloger qui remonte sa montre et en répare le mécanisme. Dire que le miracle n'a pas encore eu lieu, mais qu'il est possible, c'est s'engager à le reconnaître s'il se présente; mais, pour que cette concession soit sérieuse, il faudrait tracer les caractères du fait qui, s'il avait lieu, devrait être réputé mii-acle; c'est ce que M. Renan n'a pas fait. Les progrès de la science et de l'industrie reculent tous les jours les limites du possible; et tel fait qui, aune certaine époque, aurait été taxé de surnaturel, est maintenant connu et apprécié comme une application des lois naturelles. Nous devrions donc juger de même, si nous nous trouvions en présence des faits les plus étonnants, et même si, contre toute vraisemblance, se réalisaient les faits prodigieux que rapportent les annales des religions révélées.
(1) Ibid.,^. 2!3.
(2) Il y a pi obablemont uuô faute «limpression, et il faut lire: il ne puisse.
(3) Renan, Vie de Jésus, ]"-' édit,, introdutîtion, p, 21.
Sans doute, ces narrations fabuleuses ne résistent pas à un examen sérieux ; la critique e:i a t'ait justice ; le miracle n'a jamais lieu en présence d'observateurs judicieux, capables de contrôler. Cependant, plusieurs de ces faits restent enveloppés de nuages, des témoignages considérables sont allégués, la discussion manque d'éléments indispensables, le doute i este, et, pour les gens prévenus en faveur des révélations, s'interprète dans le sens de la réalité des miracles. Bien que des faits constatés d'une manière aussi imparfaite soient insuffisants pour autoriser à reconnaître une intervention divine et pour fonder la légitimité du pouvoir de ceux qui se disent les représentants de Dieu, quelques esprits faibles restent fixés sur ces faits ambigus auxquels ils attachent une importance excessive et desquels ils font dépendre le sort de Thumanité; que l'enquête fasse un pas, que l'Église s'enrichisse de quelque nouveau certiticat, et voilà des gens prêts à se faire chrétiens. La solution des hautes questions philosopliiques n'est pas subordonnée à d'aussi minces détails ; ce n'est pas un témoin de plus ou moins qui nous mettra à même de connaître la nature et les destinées de l'homme, de résoudre les problèmes de Dieu et du monde. Ce sont là des préjugés enfan tins, dus à l'éducation théologique. Que l'homme se persuade enfin qu'aucune science ne peut dépendre du miracle. Ecartons toute cette montagne de merveilleux par un argument péremptoire. Nous ne craignons pas de dire que quand même toutes ces histoires miraculeuses seraient exactes, la question à résoudre n'en serait pas avancée d'un degré, et l'on ne devrait voir; dans tout cet étalage de prodiges, aucun motif pour admettre la vérité du chistianisme ou d'aucune autre religion prétendue révélée.
Les faits qui se produisent à la surface de notre globe et que nous sommes à même d'observer, peuvent être dus à deux sortes de causes : la première est l'action des lois de la nature, et la seconde est l'action des êtres vivants, exercée en vertu de leur spontanéité. Ainsi, la nature seule ne produit pas les fourmilières, les ruches d'abeilles, les nids d'oiseaux, les digues des castors ; il en est de même des ouvrages humains, des maisons, des livres, des ustensiles, etc. Supposons qu'il se rencontre des faits qui ne puissent être attribués, ni à la seule action des lois naturelles, ni au travail des êtres vivants et connus de nous, c'est-à-dire de l'homme et des animaux. Alors nous aurons à examiner s'ils ne sont pas dus à l'action d'êtres dénature différente, qui échapperaient à nos regards et seraient même inaccessibles à nos sens. Toutes les religions révélées admettent l'existence de pareils êtres, sur lesquels elles racontent une foule de choses incroyables. La science, jusqu'ici, ne
peut les accepter, d'abord parce que ces histoires sont dénuées de toute espèce de crédibilité, et ensuite parce que cette hypothèse, que rieu ne Justifie, est d'une énorme invraisemblance. Mais, dans le cas supposé, on serait bien obligé de modifier les opinions reçues, surtout si les manifestations nombreuses, constatées avec soin et empreintes d'un cachet personnel, prouvaient la réalité d êtres vivants et étrangers à l'humanité. Mais ces êtres, quelles que soient leurs diiïérences avec ceux que nous connaissons, ne peuvent être que finis, et agissent, comme nous, conformément aux lois de leur organisation; leurs actes sont donc naturels et nont rien de miraculeux, pas plus que l'action de l'homme qui est supérieur aux animaux, n'est un miracle à leur égard. Il pourra y avoir là pour l'homme un nouveau sujet de curieuses observations ; mais, si singulières que puissent être ses communications avec ces êtres, il ne devra pas chercher dans ce commerce la révélation de la volonté de Dieu. De ce que ces êtres hypothétiques sont conformés autrement que nous et exécutent des choses qui dépassent notre pouvoir, il ne s'ensuit nullement qu'ils nous soient supérieurs. Le hanneton vole en l'air, la torpille foudroie son ennemi à distance, sans avoir besoin de lui lancer un projectile; l'homme qui ne jouit pas de ces avantages, nen conclut pas que le hanneton ni la torpille soient ses maîtres ni des envoyés de Dieu. Pour apprécier la valeur morale et intellectuelle des êtres dont il s'agit, il ne suffirait pas de ces actes excentriques qui, nous dit-on, surviennent de loin en loin, et qui, pour la plupart, ne dénotent qu'une certaine force physique; il faudrait des manifestations suivies, qui permissent d'établir l'identité de quelques-uns d'entre eux, de les étudier, d'observer leur caractère, leurs mœurs, l'étendue de leurs connaissances ; il faudrait qu'ils se prêtassent de bonne grâce à l'examen, répondissent aux questions et se missent à notre portée. Rien de tout cela n'a lieu dans les récits de miracles. Chaque fait est, pour l'ordinaire, sans Jien avec les autres. Les événements ne font pas ressortir le caractère individuel et ne peuvent servir à en apprécier convenablement les auteurs ; leur conduite montre plus de bizarrerie que de sagesse. Pas un des discours attribués à ces visiteurs ne fait voir une intelligence supérieure à celle de l'homme ; souvent même on y trouve une infériorité notable.
Il y a plus, supposons les supérieurs à l'homme. Ils n'en sont pas moins des êtres finis et faillibles ; on ne peut donc leur reconnaître une autorité suprême, ni admettre leurs affirmations sans examen ; quelque rang qu'ils s'attribuent, ils ne doivent pas être crus sur parole ; la raison nous comiTvande même d'être en défiance
vis-à-vis de gens qui fuient le grand jour et agissent comme s'ils avaient tout à craindre du regard scrutateur d'un homme éclairé ; on ne doit donc accepter de leur part que ce qui sera justifié, et rejeter impitoyablement ce que notre raison condamne. Ainsi, leurs discours nous parvenant par l'intermédiaire de ceux qui déclarent les avoir recueillis, n'auront pas plus de poids que s'ils étaient donnés comme Foeuvre de ces intermédiaires; la prétendue révélation sera donc jugée par elle-même et abstraction faite de son origine.
Ainsi, en faisant intervenir des êtres extra-humains dans la perpétration des faits présentés comme miraculeux, les religions révéléees nous apprennent à nous passer de l'action spéciale de Dieu et nous aident à reculer indéfiniment le miracle divin qui ne serait possible qu'autant qu'il existerait un fait de nature à ne pouvoir être attribué qu'à Dieu. Mais un pareil fait ne peut se concevoir; car il faudrait qu'il eût des proportions infinies, et alors l'homme ne pourrait l'embrasser. L'homme ne peut embrasser que le fini, et un acte fini ne suppose qu'un auteur d'une puissance finie.
Nous en concluons que Vmfini ne peut se révéler â l'homme; donc le miracle est radicalement impossible.
Au lieu d'envisager d'une manière générale des faits indéterminés, considérons en particulier les miracles chrétiens. Appliquant les principes posés ci-dessus, le rationaliste dira hardiment : Quand même J'aurais été témoin de tous les miracles rapportés dans l'Ancien et dans le Nouveau Testament et encore dans la Vie des Saints, je n'y trouverais ancun motif pour reconnaître la vérité du christianisme. — Le théologien va se récrier, dire que c'est là l'obstination aveugle qui refuse de se rendre à l'évidence... Non, c'est nous qui restons fidèles à la logique, comme nous allons le prouver; et ce sont les croyants qui s'égarent en tirant de faits supposés vrais des conséquences fausses.
Parmi les motifs pour rejeter les miracles, les uns sont communs à tout cet ordre de faits, d'autres sont spéciaux à différentes catégories. Nous allons donc faire quelques distinctions.
1° J'écarte les miracles invisibles. Par exemple, je suis présent quand un homme de Dieu écrit ses prophéties ; le fait dont je suis témoin n'a rien d'extraordinaire ; cet homme écrit comme tout le monde, en conduisant sa plume avec sa main. Ce qui est miracu-
leux, c'est l'assistance du Saint-Esprit qui illumine son intelligence et lui dicte son livre. Mais ce miracle es passe intérieurement; il n'en transpire rien aux yeux du spectateur qui par là n'apprend rien. — Autre exemple. J'assiste à l'entrevue de Gabriel et de Marie. Je vois un monsieur semblable à tout le monde, je n'ai aucun motif pour croire qu'il diffère des hommes ordinaires. Le récit ne parle d'aucun attribut particulier. L'entretien n'a rien qui dépasse les forces de la nature humaine. On me dit qu'à la suite et à cause de cet entretien, Marie se trouva enceinte ; mais c'est ce que personne n'a vérifié ; et témoin oculaire, je n'en sais pas plus, à cet égard, que ce qu'en sauront, dans la suite des siècles, les lecteurs de l'Évangile. Ces sortes de miracles sont donc nuls pour moi.
2° Beaucoup de faits présentés comme miraculeux peuvent s'expliquer naturellement, par exemple certaines guérisons, particulièrement celle des possédés. Je devrai, jusqu'à preuve contraire^ les tenir pour des faits naturels. Les voix divines peuvent n'être que des voix humaines, dirigées avec art ; et même je serais très désireux de connaître les propriétés que doit avoir une voix pour qu'on puisse affirmer avec certitude qu'elle n'a pu être émise ni par un homme ni par une créature quelconque, et qu'elle est nécessairement une manifestation de Dieu.
Il y a des événements présentés comme des apparitions divines et où tout se passe naturellement. Par exemple, Dieu vient en personne et sous une forme humaine visiter Abraham (Gen., XVIII), boit, mange, cause, comme le premier homme venu. Puisque cet individu ne diffère pas d'un homme ordinaire, je n'ai pas de raison de croire qu'il ne soit pas un de nos semblables. S'il se dit Dieu, il ne m'en faudra pas davantage pour le regarder comme un fou ou un imposteur, ma raison me disant qu'un être fini, borné dans tous ses attributs^ ne peut être l'Infini, l'Éternel, l'Absolu.
3° Quant aux faits que je ne puis expliquer, je dois croire qu'ils sont dus à l'action de lois naturelles que j'ignore, et que par conséquent ce ne sont pas des miracles.
4'' En voyant ce qu'on appelle un miracle, je n'acquiers que la connaissance du fait matériel, mais je reste libre d'apprécier les . conséquences qu'en tire gratuitement le narrateur. Ainsi, je vois Jésus, lors de son ascension, s'élever dans une direction verticale, jusqu'à ce qu'on l'ait perdu de vue, ce qui ne^suppose qu'une hauteur très restreinte, 3 à 400 mètres; mais je ne suis pas tenu d'en conclure, avec l'évangéliste, qu'il est allé au ciel, ce qui n'a pas de sens, ni qu'il siège à la droite du Père éternel, ce qui est encore plus absurde.
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5° Il faut toujours distinguer le fait en lui-même de l'interprétation souvent erronée qui lui est donnée. Ainsi, de ce que deux faits sont consécutifs^ il ne s'ensuit pas que le premier soit la cause du second. J'ai vu, il est vrai, sortir la châsse de sainte Geneviève, puis est venu le beau temps qui était attendu. Est-ce la châsse quia amené le beau temps? Les dévots disent que oui; mais il peut n'y avoir qu'une coïncidence fortuite. Souvent, le beau temps vient sans qu'on ait promené la châsse ; souvent aussi l'on promène la châsse, et la pluie continue de plus belle. Il n'y a donc pas de relation entre les deux ordres de faits ; l'atmosphère ne dépend pas de la châsse. Le miracle n'est dû qu'à un faux raisonnement. Voilà encore une nombreuse classe de miracles à éliminer.
6° La plupart des miracles sont tels qu'on ne peut logiquement en tirer aucune conséquence doctrinale. Par exemple, Jésus marche sur la mer: en quoi cela prouve-t-il la vérité de ce qu'il enseigne? Vaudrait autant dire qu'un savant peut prouver la vérité de ses systèmes par son adresse à danser sur la corde roide. Que Jésus ait eu, pour se soutenir à la surface de l'eau, des moyens naturels qui échappent à ma pénétration, ou qu'il soit aidé, dans cet exercice, par des êtres surhumains, peu importe. En dehors de ce fait, il redevient un homme ordinaire. Quand môme des êtres inconnus lui donneraient le moyen d'exécuter des actes physiques que l'homme ne peut opérer par ses seules forces, il ne s'ensuit nullement qu'il soit l'envoyé de Dieu, ni qu'il ait reçu le don de ne jamais enseigner que la vérité pure. Entre ces deux ordres de faits, la marche sur l'eau et la véracité, il n'y a aucun lien, aucune relation. J'ignore la nature des êtres mystérieux qui peut-être lui communiquent un privilège bizarre et dont le but m'est inconnu ; rien ne peut faire supposer qu'ils aient une intelligence supérieure à la mienne, ni qu'ils aient enseigné à leur favori des vérités au-dessus de la portée de l'esprit humain.
On doit en dire autant des guérisons réputées miraculeuses. Voilà des gens, nous dit-on, que tout l'art humain n'aurait pu guérir: ils sont guéris. Quid indu? Quel est l'être surhumain qui accomplit, dans leur organisme, ce changement inespéré et inex-' plicable? Je l'ignore, et je ne sais pas davantage pourquoi il aj déployé ainsi sa puissance. En favorisant un de mes semblables, ilj n'a pas fait connaître qu'il ait eu d'autre but que de le secourir. II. n'a promulgué aucune doctrine, et nous n'avons pas plus droit de i le faire sectateur du christianisme que de toute autre religion.
7° En supposant que certains faits ne puissent s'expliquer, ni par! le jeu des lois de la nature, ni par l'action do l'homme ou des ani-|
maux, on peut recourir à l'intervention d'êtres extra-humains, ce qui supprime l'intervention divine. Les religions révélées, et en particulier le christianisme, admettent l'existence de tels êtres, saints, anges, démons, revenants, et leur action sur le monde : s'ils sont auteurs de quelques-uns des faits dont il s'agit, ils peuvent les avoir produits tous ; car on ne peut fixer les limites de leur puissance. Ces êtres agissent conformément aux lois de leur nature; les faits qu'ils produisent, n'ont donc rien de plus miraculeux que les actes humains. Le miracle, à proprement parler, est donc éliminé, et il ne reste en discussion que des faits dus à des êtres fort mal connus et dont le témoignage sur la vérité d'une doctrine se réduit à une opinion individuelle, dénuée de toute autorité.
Or, je remarque que ces êtres, loin de s'accorder, sont dans une divergence énorme. Il y a d'abord la lutte des anges et des démons, les uns et les autres opérant des manifestations présentées comme surnaturelles, les unes dirigées en faveur d'une certaine religion, et les autres ayant pour but de la combattre. Comme elles présentent toutes les mêmes caractères de merveilleux et qu'aucun critérium ne peut faire reconnaître si elles proviennent d'une bonne ou d'une mauvaise source, le plus sage est de les tenir toutes pour suspectes, de n'en accepter aucune comme probante, de traduire au tribunal de la raison toutes les affirmations venant de ces êtres extra-mondains, et par conséquent de les traiter comme des assertions humaines. Il en résulte la parfaite inutilité du miracle.
S" A ne considérer que les miracles réputés divins par l'orthodoxie, nous remarquons qu'ils tendent à favoriser des doctrines contraires, inconciliables. Ainsi^ sous l'ancienne loi, les manifestations miraculeuses avaient pour but d'enseigner à l'homme le monothéisme exclusif, de prohiber comme impie et exécrable tout culte rendu à des êtres secondaires et à des simulacres, de maintenir comme immuables les rites mosaïques.
Les miracles chrétiens, au contraire, ont pour but d'accréditer la doctrine du monothéisme trinitaire, le culte des saints et des anges, celui des simulacres et des reliques, de proscrire comme abominables les rites mosaïques, etc. Si les esprits qui effectuent les miracles sont si peu d'accord entre eux, comment l'homme démêlera-t-il quels sont ceux qui doivent être crus de préférence aux autres? Il devra se dire que, si les esprits réputés bons se contredisent, ils ne peuvent avoir tous raison; que, si quelques-uns enseignent l'erreur, on ne doit en croire aucun, puisqu'il n'y a pas de moyen d'en faire le discernement. Par conséquent, nous arrivons ;i ronclui-oque les miracles no servent à rien et que toutes les doc-
trines doivent être jugées d'après leur valeur intrinsèque, sans qu'on ait à s'inquiéter si elles sont, ou non, patronnées par les gens de l'autre monde.
9° Beaucoup de miracles sont odieux : ainsi, l'ordre à Abraham de tuer son fils, les plaies d'Egypte, l'extermination de 50,070 Philistins pour le seul fait d'avoir osé regarder l'arche d'alliance (I Rois, VI, 19), les ours envoyés de Dieu pour dévorer 42 petits enfants qui avaient eu l'audace d'appeler chauve un prophète (IV Rois, II), etc. D'autres sont ridicules, ineptes, comme l'enlèvement d'Habacuc (Dan., XIV, 31-38), le changement d'eau en vin aux noces de Cana, l'envoi de diables dans le corps de 2,000 pourceaux^ etc. Nous pouvons par là juger de leurs auteurs et nous concevons d'eux une opinion très défavorable. Loin de nous incliner devant ces esprits et de leur soumettre notre raison, nous devons plutôt les regarder comme des êtres inférieurs qui, au lieu d'être nos maîtres en morale, auraient plutôt à venir prendre des leçons de l'homme.
La même réflexion s'applique à plus forte raison à la doctrine dont les esprits sont censés les défenseurs. On trouve dans la Bible, des contradictions, des erreurs en tout genre, des exemples horribles, des préceptes immoraux. Nous n'avons donc pas à prendre pour guides les esprits auxquels on attribue des œuvres aussi imparfaites, ni ceux qui, par leur action sur le monde, ont cherché à les faire passer pour divines.
Qu'on ne nous dise pas qu'il y a, de notre part, une témérité sacrilège à vouloir juger les œuvres de Dieu. Affirmer qu'il y a là une œuvre de Dieu, c'est décider sans preuve ce qui est en question. Tout ce que nous avons concédé dans notre hypothèse, c'est que les faits prétendus miraculeux sont des œuvres surhumaines; mais rien n'autorise à les attribuer à une action spéciale de Dieu, à une dérogation aux lois naturelles.
10° Particularisons encore plus, et prenons un des plus célèbres parmi les miracles récents, l'apparition de la Vierge de la Salette, et supposons que j'aie eu Tinsigne faveur d'y assister. Puisque l'être qui se montre a la forme d'une femme, je pourrai croiie que c'est à une femme que j'ai affaire, et alors tout le miracle s'évanouit. Sa disparition subite peut s'expliquer par un tour d'adresse ou par quelque phénomène d'optique, et a pu facilement sembler merveilleuse à des enfants ébahis auxquels la stupéfaction ôtait momentanément le plein exercice de la raison. Si je me fusse trouvé là, j'aurais voulu m'assurer si cet être était palpable, s'il présentait tous les caractères de la nature humaine ; en rn'cntretenant avec lui, en
le questionnant, j'aurais pris la mesure de son intelligence et tâché de découvrir quel rôle il jouait. Aucune épreuve n'ayant été faite, ceux qui ne connaissent les faits que par les récits divergents des deux enfants, sont très peu édifiés sur le personnage que ceux-ci sont censés avoir vu.
Cette femme mystérieuse dit qu'elle est la Vierge Marie. Mais une assertion aussi incroyable nepeut être admise sans justification. Envisageons les choses, non pas en chrétien convaincu d'avance, mais en chercheur qui met tout en question et pour lequel la vérité du christianisme est problématique. Si une femme vivant au milieu de nous se disait la Vierge Marie, on ne lui ferait pas l'honneur de discuter avec elle, et l'on n'hésiterait pas à la mettre aux Petites- Maisons. L'affirmation a-t-elle plus de poids, quand elle vient d'un individu qui ne diffère des autres hommes que par la faculté supposée d'opérer brusquement une sortie? Non, certes. Cette sortie, semblable à un coup de théâtre, n'ayant été soumise à aucune vérification, reste une circonstance nuageuse, et il n'y a pas là de quoi prononcer qu'il se soit rien passé de surhumain. — Enfin, supposons même que ce n'était pas une femme ordinaire. Sa nature reste inconnue. On ne sait si cet être est identique aux autres personnages qui, dans diverses apparitions, ont revendiqué le même titre. On ne peut donc le juger que par sa visite à la Salette. Il y a tenu des discours saugrenus, ridicules, fait des prédictions fausses. C'est donc un être infime^ ne méritant aucune confiance. On ne doit donc pas le croire, quand il se dit être une femme morte depuis dix-huit siècles. Car ici l'invraisemblance atteint des proportions monstrueuses. De ce qu'un être est étranger à l'espèce humaine, il ne s'ensuit nullement qu'il possède une moralité parfaite, une véracité constante, une sagesse invariable. Nous connaissons fort peu les êtres de cette sorte, et les échantillons qu'ils nous donnent, de temps en temps, de leur intelligence, nous font voir que ce sont de bien pauvres esprits.
Nous avons eu raison de dire que tous ces miracles supposés réels ne prouvent rien. Non, ce n'est pas par de pareils moyens que se prouve une doctrine, c'est par l'observation et le raisonnement. Le miracle appartient à l'enfance de l'humanité qui se figure Dieu comme en monarque avide de louanges et capricieux, dérangeant sans cesse les lois pour complaire à ses favoris ou punir ceux qui négligent de lui rendre hommage. La science ne commence à se constituer que quand l'homme a reconnu le principe de l'immutabilité des lois de la nature. Chaque progrès de la science correspond à une décroissance du surnaturel qui doit finir par s'effacer com-
plètement. Qu'on ne dise pas, avec M. Renan, qu'il n'a manqué jusqu'ici au miracle qu'une constatation suffisante :■ ce serait lui réserver l'avenir, lui ménager la possibilité du succès. L'idée du miracle est fausse et absurde. On pourra longtemps encore discuter sur la réalité de certains faits ; mais ce qu'on peut afifjrmer résolument, c'est que, s'ils sont réels, ils sont naturels et ne peuvent pas être autre chose que naturels.
DU NATURÂLISIVIE DES MIRACLES ÉVANGÉLIÛUES
Il y a quelques années, un journaliste très spirituel, nommé Cauvain, étant allé à Naples, assista par curiosité à la cérémonie de la liquéfaction du sang de saint Janvier. Il en fut tellement enchanté qu'il crut devoir célébrer cette merveille dans plusieurs articles du Constitutionnel. Si ce panégyrique eût été inséré dans y Univers ou dans quelque autre feuille dévote, et signé d'un écrivain connu comme défenseur du catholicisme, on n'y aurait pas fait attention, le public étant blasé sur le récit des miracles que contiennent habituellement les journaux orthodoxes. Mais Cauvain était notoirement un libre-penseur : son attestation avait quelque chose de paradoxal ; c'était comme uii jeu d'esprit, un défi porté à l'opinion publique; on se demandait s'il avait voulu faire une plaisanterie, exécuter une gageure, ou si par cette boutade il avait voulu faire parler de lui. Les Catholiques s'emparèrent avec joie de sa déclaration et soutinrent énergiquement la réalité du miracle ; les Voltairiens se crurent obligés de traiter sérieusement la question. De là un débat qui pendant un mois alimenta la presse périodique. Ce fut la question à la mode ; on ne s'abordait plus qu'en se demandant où en était le procès de saint Janvier.
Les Rationalistes n'eurent pas de peine à prouver que le pré-
tendu [)iudigo inunquait complètement de vérification scientifique. Ils demandèrent d'abord que par une analyse chimique on s'assurât si le contenu de la sainte fiole était bien du sang, puis que l'opération se fit dans des conditions telles que toute supercherie fût impossible. Le clergé se garda bien d'accepter ces épreuves. Enfin on apporta une solution définitive de la controverse, en indiquant un moyen extrêmement facile do contrefaire le miracle ; on confectionna de petites fioles contenant une substance rouge et solide, que la chaleur de la main suffisait pour liquéfier. Des escamoteurs amusèrent le public en lui offrant l'imitation du miracle ; dans les salons la iiole de saint Janvier était une récréation de société ; à Naples même, le jour où le clergé procède solennellement à la liquéfication, tout le monde peut voir, le soir, au théâtre, le physicien Bosco se mettant exactement dans les mêmes conditions que le prêtre et produisant le même résultat. Dès lors le miracle est jugé; et, si l'on confinue encore à en donner la représentation, c'est que l'empire de la coutume est tenace et qu'il y a, dans la multitude ignorante, des gens qui ne veulent pas raisonner, qui n'écoutent rien et qui tiennent à conserver le spectacle auquel ils sont habitués.
Les mêmes réflexions doivent guider dans l'examen de tous les faits prétendus miraculeux. Jamais ils ne sont constatés avec la rigueur et la précision qui président aux expériences sérieuses. Il n'en faut pas davantage pour refuser à ces faits toute valeur probante.
Considérons, par exemple, les miracles de Jésus, les plus importants de tous, puisqu'ils forment, d'après les Chrétiens, la preuve la })lus solide de la divinité de leur auteur. Divers systèmes ont été employés avec succès pour réfuter l'argument tiré de ces miracles. On a contesté l'authenticité des évangiles; puis, en discutant les narrations, on en a fait ressortir les innombrables contradictions, les invraisemblances, les défauts de tout genre ; on a ainsi démoli le témoignage des évangélistes. L'école mythique, à la tète de laquelle est Strauss, a démontré que la plupart des actes attribués à Jésus, n'ont pas d'existence réelle, mais que ce sont des mythes, c est-à-dire l'expression, sous une forme historique, des idées chrétiennes sur la messianité de Jésus, en vertu desquelles on lui attribuait tout «je qui, d'après les croyances régnantes, devait être accompli par le Messie.
L'école appelée naturaliste, que Srauss s'est attaché à combattre, envisage les choses à un autre point de vue : elle déiX)uille les faits de certaines circonstances extraordinaires pour les réduire au rang des événements naturels.
Prenons pour exemple la conception surnaturelle de Jésus. Les
naturalistes supposent que Marie a pu avoir avec un homme qu'elle a pris pour un ange, un entretien dans lequel elle s'est figuré qu'elle serait la mère d'un sauveur : devenue, sans en avoir connaissance, victime d'un viol commis dans un état de léthargie ou de somnambulisme, elle se trouva enceinte et déclara de bonne foi qu'elle était demeurée vierge ; quelques personne ajoutèrent foi à sa déclaration qui donna naissance au récit de Luc. — Strauss observe, au contraire, que, à part les premiers chapitres de Mathieu et de Luc, on ne trouve, dans les quatre biographies de Jésus, aucune trace d'une naissance surnaturelle, aucune allusion à cet événement, que même les évangiles contiennent une foule de traits qui supposent, au contraire, Jésus réellement fils de Joseph et de Marie ; il en conclut que la légende d'une naissance miraculeuse ne s'est formée que tardivement, par suite de l'importance croissante que prenait la personne de Jésus, et que, pour composer cette légende, on s'est servi des traditions qui avaient cours dans la communauté chrétienne, et particulièrement des prophéties juives annonçant que le Messie naîtrait d'une vierge. Si donc, comme il y a lieu de le croire, l'histoire de l'annonciation est complètement fabuleuse, il n'y a plus à chercher comment le récit évangélique peut être modifié au point de devenir le récit d'un fait naturel.
Cette méthode nous paraît excellente. Les récits évangéliques n'ayant aucune valeur historique, pourquoi scinder les faits, en élaguer tout ce qui paraît inadmissible, et chercher par la à conserver un fond de vérité ? Ce triage sera tout à fait arbitraire, conjectural, contraire aux règles d'une saine critique.
Strauss a donc eu raison de condamner ceux qui, ne voulant pas admettre en leur entier des narrations pleines de traits miraculeux, se flattaient d'en conserver une partie comme historique. Il n'y a aucun motif solide de croire que ces faits aient rien de réel.
Mais il est une autre manière d'introduire, sans encourir ce reproche, le naturalisme dans les évangiles. On peut dire que les faits qui y sont rapportés, même en supposant véridiques les narrations, ne peuvent être considérés, non seulement comme miraculeux, c'est-à-dire contraires aux lois naturelles, mais même comme contraires aux lois connues : car il leur manque, comme au miracle de saint Janvier, une vérification méthodique et rigoureuse. Les témoins supposés de bonne foi ont raconté le fait matériel qui s'est passé sous leurs yeux ; mais, quant aux circonstances qui donnent à ce fait le caractère surnaturel, il ne se sont livrés à aucune épreuve, à aucun contrôle; et ils en étaient parfaitement incapables, attendu leur disposition d'esprit qui leur montrait partout l'intervention divine.
L'école naturaliste a erré en ce qu'elle a affirmé, ou semblé affirmer, comment les choses se sont passées, quoiqu'elle ne possédât à ce sujet aucun document authentique. Pour la faire rentrer dans la saine voie, il suffit d'indiquer comment les choses ont pu se passer, cette possibilité étant suffisante pour exclure le surnaturel.
On peut donc appliquer cette règle aux divers miracles racontés dans les Évangiles. Nous nous bornerons à quelques exemples dans divers genres.
Jean-Baptiste voit une colombe descendre du ciel, c'est-à-dire d'en haut, et se percher sur Jésus ; il prend cette colombe pour le Saint-Esprit (Jean, II, 32^ 33). Il est permis de distinguer entre le fait matériel et l'interprétation au moins singulière qu'en fait le narrateur. Tous les jours, on voit des oiseaux se percher sur un homme, sans que personne songe à les prendre pour des incarnations divines.
Jésus étant au milieu d'une ville, on entend une voix venant d'en haut ; l'évangéliste dit qu'elle venait du ciel ; ce pouvait être d'une maison voisine. Cette voix prétendue divine articulait si mal les sons, que la plupart des auditeurs crurent que c'était un coup de tonnerre (Jean, Xll^ 28, 29). Qu'il y ait eu du fracas mêlé à des paroles prononcées par n'importe qui, voilà tout ce que nous atteste le témoin. Cela n'a rien d'extraordinaire, et il faut être possédé d'une soif étrange de miracle pour trouver dans ce fait si simple une manifestation divine.
Le changement d'eau en vin aux noces de Cana peut s'expliquer par une adroite substitution, comme en font les escamoteurs vulgaires. Le récit ne fait mention d'aucune précaution prise pour reconnaître la nature du fait. Si un thaumaturge avait la prétention de produire une telle métamorphose, il serait appelé devant une commission d'expérimentateurs : l'un d'eux puiserait à la rivière pour la remplir d'eau une bouteille de verre transparent, la tiendrait à la main en présence de l'assemblée ; le prophète, restant à une certaine distance, devrait agir par sa vertu secrète ou ses paroles magiques.... L'homme de Nazareth, plutôt que de se soumettre à ces épreuves indispensables, trouvait plus commode de traiter ceux qui lui demandaient des miracles, de race perverse et adultère (Mat. XII, 39).
Passons à quelque chose de plus grave. Jésus, dit-on, guérit un grand nombre de malades et d'intirmes. Quelques-uns purent éprouver, en sa présence, une vive commotion morale qui aura amené un soulagement physique. Mais, même quand il s'agiraitde maladies à l'égard desquelles on ne peut supposer une telle modi-
fication dans l'organisme, il reste à vérifier si les gens prétendus malades ou infirmes, Tétaient réellement, et si ces individus qu'on ne retrouve plus, étaient définitivement guéris à la suite de leur entrevue avec Jésus. On a vu souvent des compères simuler des maladies pour donner à un thaumaturge la gloire facile de les guérir instantanément par sa parole. Nous n'affirmons nullement que, pour Jésus, les choses se soient passées ainsi : il nous suffit qu'elles soient possibles pour que le fait allégué perde tout caractère merveilleux. Nous n'avons donc pas à examiner si Jésus était, ou non, capable de commettre de pareilles fraudes, ou si des amis zélés ont, à son insu, organisé des guérisons simulées, afin de rehausser le renom de leur maître, si ces disciples ont pu concilier cette conduite mensongère avec leurs croyances chrétiennes, en se fondant sur la m.axime que la fin justifie les moyens. Nous n'avons besoin de rien affirmer à ce sujet. Il nous suffit de signaler l'absence de vérification, pour en conclure que le fait est inadmissible. On se trouve dans Talternative suivante : ou le fait présenté comme surnaturel était parfaitement naturel, et n'a pu passer pour miraculeux que par suite de circonstances mal observées ; ou bien, un homme, par suite de causes mystérieuses, a produit un fait contraire aux lois connues. Evidemment, la première proposition est de beaucoup la plus vraisemblable et doit être préférée.
Pour que le fait eût la portée qu'on veut lui donner, il faudrait que des expérimentateurs compétents fissent choix d'un sujet chez lequel ils auraient reconnu un certain genre de maladie ou d'infirmité^ présentassent ce sujet au thaumaturge qui, sans l'emploi d'aucun moyen connu de guérison, sans administrer aucun médicament ni faire aucune opération matérielle, et même sans contact, produirait une cure instantanée. Mais jamais les choses ne se passent ainsi.
Il y a cependant, chez Jean, une histoire où le narrateur se préoccupe du droit d'examiner et cherche à aller au-devant des objections ; c'est la guérison d'un aveugle-né (IX). Les ennemis de Jésus questionnent cet aveugle devenu voyant, ainsi que ses parents; leurs réponses confirment le double fait de la cécité de naissance et de la guérison par suite de l'opération de Jésus, consistant dans l'application de boue sur les yeux et l'ablution dans la piscine de Siloë. Nous voyons cependant que, parmi ceux qui refusaient de reconnaître le miracle, il y en avait qui objectaient que le voyant n'était pas le même individu qu'ils avaient connu aveugle et mendiant, mais que c'était quelqu'un qui lui ressemblait (v. 8, 9). D'autres disaient le contraire. On peut donc douter que cette ques-
tion capitale ait été tirée au clair. Mais allons plus loin : même étant admise l'idendité, il est possible que tout cela n'ait eu rien que de naturel. L'emplùtre employée par Jésus et consistant, suivant le récit, en un peu de terre délayée avec de la salive, n'a été soumise à aucun examen. Ce pouvait être un collyre efficace, un remède secret ; et, bien que la recette en ait été perdue, on ne peut pas affirmer qu'il n'ait pas existé un pareil topique, propre à rendre la vue en certains cas. Mais il y a une question préalable qui n'a pas été vidée, c'est celle de la cécité au moment même où Jésus intervient. Supposons, comme nous Tavons dit, un complot d'amis très zélés, capables d'organiser un faux miracle pour le service de la bonne cause. Ils prennent un aveugle-né. Remarquons que l'on ne nous donne aucune explication sur l'état de ses yeux ; parmi les genres de cécité il y en a de curables. Si l'aveugle dont il s'agit était dans ce dernier cas, on a pu le conduire secrètement chez un oculiste, le guérir, puis lui dicter un rôle d'après lequel il feignît d'être aveugle jusqu'au moment où amené devant Jésus, il aura été censé guéri subitement par son action miraculeuse. Tout cela, nous dira-t-on, est bien invraisemblable : mais il l'est encore plus qu'un homme guérisse des aveugles-nés avec de la boue appliquée sur les yeux. Qu'aurait-il donc fallu pour mettre en évidence le pouvoir de Jésus et écarter toute supposition de stratagème ? Que l'on prît un individu dont les yeux auraient été crevés, que son état fût bien constaté par des hommes do l'art, qui surtout auraient eu le choix du sujet et auraient pris les précautions les plus minutieuses pour qu'il ne restât aucun doute sur la réalité des deux états.
Les résurrections sont au nombre de trois : il n'y en a pas une pour laquelle on se soit assuré de la mort du sujet prétendu rappelé à la vie. Pour la fille de Jaïre, Jésus dit même qu'elle n'était pas morte, mais seulement endormie (Mat. IX, 24) ; on n'a aucun motif pour croire qu'il n'ait pas parlé sérieusement. Quant à Lazare, le quatrième évangéliste a voulu, comme pour l'aveugle-né, édifier le lecteur sur son exactitude ; et pour prouver la réalité de la mort, il fait dire par la sœur de Lazare, que ce dernier était depuis quatre jours dans le tombeau et qu'il sentait mauvais. Ce sont là des précautions bien insuffisantes. On peut sentir très mauvais et être parfaitement vivant ; c'est la décomposition putride qu'il aurait fallu constater. Poui' les quatre jours passés dans le tombeau, on n'a pas d'autre garant que l'attestation de la sœur qui pouvait avoir arrangé le tour. Ce n'est pas ainsi qu'on procède scientifiquement. Il aurait fallu qu'on présentât au thaumaturge un homme dont la mort aurait
été indubitable, par exemple un décapité, et que tout se passât sous la surveillance d'une commission de savants.
Quand il s'agit de constater un fait important pour la science, on ne s'occupe pas de la bonne ou mauvaise foi de ceux qui le rapportent; on demande des preuves positives, étalées au grand jour. Qu'un chimiste, par exemple, prétende avoir produit un résultat nouveau, étonnant, avoir décomposé un corps réputé simple : demandera-t-il qu'on s'en rapporte à sa parole ? sera-t-il admis à présenter des certificats de moralité? Non, on le sommera de présenter des faits, d'expérimenter devant des hommes compétents ; jusque-là, on n'aura aucun égard à ses assertions. La défiance est de l'essence de toute recherche; elle est surtout nécessaire, quand il s'agit de faits invraisemblables, contraires aux lois connues, et à plus forte raison quand les narrateurs présentent ces faits comme surnaturels et veulent s'en servir pour étayer un système religieux.
Pour la résurrection de Jésus, il y a deux lacunes essentielles. Il n'est nullement établi, d'après les récits, que Jésus soit mort sur la croix ; et il ne l'est pas davantage que l'individu qui, postérieurement à cet événement, s'est montré aux disciples, fût bien Jésus en personne (1); de sorte que, des deux éléments essentiels de la résurrection, pas un n'est acquis.
On voit comment s'évanouissent, devant un examen attentif, les miracles évangéliques. Quand même on accepterait les évangiles comme authentiques, quand même on regarderait le premier et le quatrième comme l'œuvre de témoins oculaires et dignes de foi, on ne serait pas encore autorisé à voir dans leurs récits autre chose que des faits naturels. Il y aurait peut-être une exception à faire à l'égard de l'ascension, fait qu'on ne peut expliquer d'après les lois connues. Mais on doit observer : 1° qu'il n'est rien dit de cet événement par les deux évangélistes réputés témoins oculaires (Mathieu et Jean) ; 2° que, pour le second évangile, la partie où ce fait est rapporté, manquait dans beaucoup d'exemplaires, comme le constate saint Jérôme (2) ; que ce passage est donc très suspect, et que par conséquent l'existence de ce témoignage secondaire est fort problématique ; 3° qu'il ne reste plus que Luc qui n'était pas témoin et qui passe pour disciple de Paul, lequel n'avait pas connu
(1) Voyez ci-après, la dissertation sur V identité de Jésus ressuscité.
(2) Lib. Il, adversus Pelagianum. Ce passage manque dans le manuscrit du Sinaï découvert récemment par Tischendorf, et dans celui du Vatican, l'un des plus anciens qui existent; c'est ce que reconnaît l'abbé Michon. ( Vie de Jésus, 1. 1, p. 330.)
Jésus ; — qu'ainsi le fait manque de témoignage sérieux et ne peut être admis.
M. Renan, considérant l'insuffisance des relations de miracles, a dit que, pour qu'un miracle pût être tenu pour constate, il faudrait qu'il eût lieu sous les yeux de l'Académie des sciences (1). Là-dessus, les orthodoxes de s'indigner, de jeter les hauts cris à cette proposition inconvenante, impie, blasphématoire. Sommer Dieu de se soumettre au contrôle d'une académie (2) ! Quoi de plus ridicule que cette outrecuidance des philosophes ?... Oui, certes, il y a là un énorme ridicule ; mais reste à savoir qui il doit atteindre.
Quand on allègue un miracle en vertu duquel on réclame la soumission de l'esprit humain à une doctrine divinement révélée, qui est-ce qui formule ces prétentions? Ce n'est pas Dieu, c'est un homme qui se dit son représentant, mais qui ne peut être cru tant qu'il n'aura pas justifié de ses pouvoirs. Nous sommes donc en droit de traiter cet homme comme l'un de nos semblables, d'exiger qu'il prouve ce qu'il avance ; et, puisque c'est sur un fait qu'il se base, il est tenu de le mettre en évidence, de fournir à ce sujet tous les éclaircissements désirables. C'est donc avec cet homme que l'on discute, et non avec Dieu ; il n'y a rien de plus légitime que de se tenir sur ses gardes vis-à-vis d'affirmations que leur invraisemblance rend pour le moins suspectes. Ne mettez pas Dieu en cause tant que votre thèse n'aura pas été démontrée, et ne commençons pas par regarder comme établi ce qui est en question. Si votre hypothèse était une vérité, si c'était réellement Dieu qui fût auteur des miracles allégués, eh bien^ Dieu, dans ce cas, réclamerait l'obéissance de l'homme en vertu de ces faits, mais il ne pourrait l'exiger qu'autant que ces faits seraient manifestés clairement, et il serait obligé de s'y prendre de manière que son intervention ne fût pas douteuse ; l'homme mis en présence de Dieu serait fondé à ne se rendre qu'après complète justification. Mais le Dieu des religions révélées opère si maladroitement, que les signes de son action sont toujours équivoques et incertains. Les faits qu'on lui attribue, ressemblent à des tours de jongleurs ; ses voies célestes peuvent à peine soutenir la comparaison avec les artifices des ventriloques ; son changement d'eau en vin pâlit devant la bouteille inépuisable de Robert Houdin ; la liquéfaction du sang de saint Janvier est délaissée par les physiciens de la foire, comme indigne de leur savoir-faire; ses guérisons se font dans l'ombre et ne peuvent sup-
(1) Vie de JésuSy introduction.
(2) La science des athées, par L<>opold Givaud.
porter l'examen. En un mot, ses moyens sont mesquins, puérils, et il manque piteusement son but. On lui fait donc jouer un rôle déraisonnable. Si la demande d'une vérification sérieuse des miracles fait naître forcément l'idée d'une lutte entre l'homme et Dieu, d'un conflit où Thomme, défendant les droits de la raison, est appelé à juger Dieu qui descend à la position d'accusé, il faut en conclure que la conception du miracle est essentiellement fausse et qu'on ne peut la scruter à fond sans en faire ressortir le côté ridicule.