‹ Essais de critique religieuseChapitre 20 sur 55 · LE CONTROLE DU SURNATUREL · texte numérisé non relu

LE CONTROLE DU SURNATUREL

^ous avons cherché à établir, dans un précédent article, que les mn^ac es ne peuvent prouver la vérité d'une doctrine et que l'idée de miracle est radicalement erronée. Mais nous ne nous dissimulons pas immense difficulté de désabuser les esprits habitués aux conceptions theologiques. Le merveilleux a toujours exercé sur l'homine une puissante séduction; son imagination se complaît dans les commmcations avec les êtres surhumains, il aime. à rêver leurs apparitions leurconcours dans le gouvernement du monde, il se flatte d obtenir deux des effets favorables que le cours normal des lois naturelles ne pourrait produire. A mesure que l'intelligence progresse, le surnaturel s'amoindrit; mais il conserve encore longtemps des restes d mfluence, et les défenseurs des révélations font tous leurs efforts pour entretenir les illusions, pour raviver dan«=; les esprits la croyance au merveilleux. Avec les personnes instruites ils ne se hasardent pas à montrer des miracles dont le ridicule ferait xf ur^'/^' allèguent que les miracles ont été indispensables pour étabhr le christianisme, mais que, depuis le triomphe de la vraie religion, ces manifestations ne sont plus nécessaires et que le fidèle doit admettre, d'après les témoignages et la tradition, la réalité des

interventions divines qui ont eu lieu dans l'antiquité et dont le souvenir doit nous suffire. Mais, vis-à-vis des masses ignorantes qui, par leur état intellectuel, sont en retard de plusieurs siècles, on prend moins de précaution ; le miracle s'étale ?iardiment, il foisonne de tous côtés.

Ainsi le sang de saint Janvier continue à se liquéfier deux fois par an et nargue la contrefaçon des physiciens; en Italie, des madones pleurent et jouent de la prunelle, des crucilix hochent la tète et suent du sang ; les apparitions de la Vierge ne sont pas rares en France, celles de la Salette et de Lourdes ont ou une immense célébrité ; les guérisons miraculeuses sont innombrables ; plusieurs feuilles dévotes^ notamment le Rosier de Marie, sont consacrées à relater les miracles qui s'opèrent chaque jour. Les journaux rationalistes s'amusent souvent à enregistrer ces histoires puériles qui prouvent l'audace des sycophantes, la crédulité d'une partie de la population et la persistance, même dans la classe la plus cultivée, des croyances les plus déraisonnables.

Nous comprenons qu'un libre-penseur s'amuse de ces récits extravagants dont quelques-uns semblent rivaliser avec les contes des fées. Mais il est triste aussi de contempler cet abaissement des esprits, de voir des populations entières se repaître avec avidité d'erreurs grossières. Ne doit-on pas chercher à guérir ces infirmités morales, à porter la lumière au milieu de ces antres ténébreux ? Ne peut-on espérer que le flambeau de la raison finira par dissiper tous les fantômes créés par la superstition?...

Les rationalistes doivent faire tous leurs efforts pour amoindrir le règne de l'erreur, pour éclairer les esprits, pour déjouer toutes les manœuvres ayant pour but de propager le mensonge. Ils ne doivent donc pas rester inactifs devant les exhibitions de miracles. Il ne suffît pas de s'en moquer; il faut de plus en montrer la fausseté, confondre l'imposture, réfuter les sophismes et, si c'est possible, dévoiler les artiflces. Sentinelles vigilantes, c'est à eux à signaler tous les procédés par lesquels on cherche à égarer les populations.

Nous voudrions que chaque libre-penseur se considérât comme investi d'une mission, celle de sauvegarder la vérité. Chaque fois qu'il est question d'un miracle, que les personnes sensées se livrent immédiatement à une enquête, prennent des renseignements précis, interrogent les témoins, examinent par elles-mêmes, et publient dans les journaux les résultats de leurs recherches. Les sociétés rationalistes pourront, gi'àce à leur constitution, multiplier les moyens d 'investigation ; elles ont des correspondances disséminées dans

diverses localités; elles peuvent écrire partout où il y a des lumières à recueillir. Il serait même à désirer que ces sociétés fussent unies entre elles de manière à former un centre d'observation et à étendre leur action dans un plus grand nombre de pays.

Souvent l'intervention d'un homme judicieux suffît pour faire évanouir le ]3restige : il démontre que ce qu'on prenait pour un miracle, est un fait parfaitement naturel, et il déconcerte les thaumaturges. Si on lui refuse les moyens de vérification, il aura la ressource de constater le refus, et le public saura par là que les instigateurs du miracle redoutent le grand jour et se soustraient à tout contrôle ; ce qui suffira pour décrier leur entreprise.

Ce ne sont pas seulement les catholiques qui cultivent le surnaturel ; il y a aussi de petites sectes dont quelques-unes ont fait, depuis plusieurs années, des progrès considérables^ notamment celle des spirites, qui tend de plus en plus à se constituer comme une nouvelle religion. On y exerce la nécromancie, et. c'est même là la partie essentielle du culte. On évoque les morts qui ne manquent jamais de répondre à l'appel; le mode de leurs manifestations est fort simple et à la portée de chacun. Un prêtre appelé médium, se met à écrire, comme tout le monde, en promenant un crayon sur du papier. Pour les profanes, ce n'est rien : mais les initiés croient fermement que ce médium n'est qu'un insti'ument passif dont se sert l'esprit évoqué, et que c'est celui-ci qui est le seul et véritable auteur des communications ainsi obtenues. C'est aussi fort que la voix qui, chez lez Juifs, sortait du Propitiatoire. Mais comme la foi des adeptes courrait risque de s'attiédir si on ne leur montrait que des résultats aussi peu surnaturels, de temps en temps les fidèles les plus avancés sont gratifiés de prodiges variés, tels que coups mystérieux, tables qui s'élèvent en Tair, apparitions de mains sans corps, etc. Tout cela forme une thaumaturgie qui, pour la niaiserie, peut aller de pair avec les vieilles religions. Il existe une foule de relations de toutes ces merveilles, aussi bien que pour celles du catholicisme. Mais quand un douteur veut y assister, sa présence paralyse les esprits et suffit pour les frapper d'impuissance (1 ).

(1) Pour mon compte, on m'a souvent dit que javais au plus haut degré le don fatal de tout faire manquer. Je voulus utiliser cette faculté et j'écrivis à cet elfet, à M. le chev ilier Gougenot des Moisseaux, un des plus ardents champions el des plus infatigables historiographes de la démonologie D apr^s ses écrits, rien de si commun que les faits de diablerie ; et souvent les exorcistes y perdent leur latin et leur eau bénite, comme il est arrivé à Loudun, où les jésuites, chargés de chasser les diables du corps des ursulines, suèrent sang et eau pendant plusieurs

Du reste, cette influence ainiihilante des raisonneurs n'est pas particulière à la secte spirite; on la trouve dans toutes les fabriques de miracles. Jésus lui-nriômo, nous dit l'Evangile (Marc vi, 5, 0), ne put faire de mii-aclesà Capharnaïim, à cause de l'incrédulité des habitants. A Morzine, en Savoie, une épidémie de démonomanic sévit depuis plusieurs années sur une' grande partie de la population. Plusieurs écrivains catholiques, enchantés de retrouver leur compère le Diable qu'on aurait pu croire perdu depuis que les voltairiens l'avaient occis, accueillirent avec des transports ce joie ce cher ennemi que l'Église aime tant à combattre, mais qu'elle se gardé bien de jamais vaincre, par la même raison que les louvetiers seraient bien fâchés qu'il n'y eût plus do loups, car alors les charges de louvetier seraient supprimées. Supprimez le Diable, que deviennent les exorcismes et l'eau bénite, que deviennent l'enfer et le purgatoire, que devient l'Eglise elle-même?... Quelques théologiens allèrent à Morzine pour étudier de visu les (jeuvres du Démon ; ils constatèrent que des femmes considérées comme possédées, exécutaient des cabrioles et tours de force et d'agilité supérieurs à ce qu'ont jamais offert les plus fameux acrobates, et que le Démon qui occupait leur corps, parlait par leurs organes, mais avec une voix qui lui était propre, et tenait les discours les plus étonnants. Tout à coup le Diable s'arrête au beau milieu de sa harangue et déclare qu'il voit, à une distance de plusieurs lieues, un monsieur en habit noir et en cravate blanche, un savant docteur qui venait de Paris tout exprès pour observer des démons, race peu commune dans la moderne Rabylone. « Eh bien! ajoute ce diable madré, en voilà un qui ne verra rien, parce qu'il est incrédule (1). » On voit

aimùos et linirenl par être eux-mêmes endiablés. Eh bien! di.-ais-je à ces pi-ôneui'S de Satan, indiquez-moi un lieu infesté par les démous, une personne maléficiée, possédée, obsédée : je n'aurai qu'à paraître, tout manquera aussitôt ; par conséquent les victimes de Satan seront délivrées par mon intervention, mieux que par les incantations et les aspersions du clergé. De plus, je pourrai, en paraissant et disparaissant plusieurs fois, faire disparaître^et reparaître les phénomènes diaboliques et ilonner ainsi à ces faits bizarres une régularité qui leur a toujours manqué Jusquici; ce qui permettra de mieux les observer et d'en étudier la nature Mes offres n'ont pas été acceptées; mais Satan l'a échappée

belle.

(I) « En général, à l'incroyance parfaite on ne montre rien du tout; à la semicroyance on montre un demi-merveideux, tout juste ce qu'il faut pour naturaliser les sentiments acquis On no se prodigue qu'à la ci"oyance parfaite; comme dans l'Évangile, mais dans un but tout contraire, on donne beaucoup celui qui a beaucoup, et on ôte à celui qui a trop peu. »

De Mirville, Des esprits et de leurs manifestations diverses. Paris, 1863, T. I, p. 223.

que le bon Dieu des chrétiens et le Diable sont sur ce point parfaitement d'accord : ils prodiguent leurs miracles aux gens simples, à ceux qui croient avant d'avoir vu, qui voient d'autant mieux qu'ils ont les yeux fermés, qui croient sans voir, qui croient toujours et malgré tout. Quant à ceux qui veulent se servir de leur raison, qui cherchent à se rendre compte, à observer, à contrôler, foin de ces maudits incrédules; ils ne verront rien; à leur approche^ tout le merveilleux s'évanouit, les démons rentrent dans l'abîme, les anges remontent au ciel, le fluide mirifique s'absorbe dans le grand réservoir, les choses reprennent leur aspect ordinaire ; leur présence est plus efficace contre la diablerie que tous les goupillons de l'Église; le regard d'un incrédule est plus puissant que l'eau bénite et les reliques; aucun esprit n'ose affronter l'œil d'un rationaliste. Les esprits n'aiment pas les expériences, dit Allan Kardec, le pape du spiritisme.

Combien de fois la seule menace d'une enquête a suffi pour faire disparaître le miracle ! On se rappelle la manie des convulsionnaires au dernier siècle et les prodiges qui s'accomplissaient au tombeau du diacre Paris, dans le cimetière Saint-]\Iédard. La police, voyant dans ce dévergondage un danger pour la sécurité publique, et craignant qu'une épidémie de théomonie ne s'emparât des populations, fit interdire l'entrée du cimetière. Dès ce moment, le pauvre saint, délaissé, ne fit plus aucun miracle. Aussi écrivit-on à l'entrée du cimetière :

De par le roi défense à Dieu

De faire miracle en ce lieu.

Rosette Tamisier fut pendant quelque temps une thaumaturge célèbre. Quand elle se mettait en prière devant un tableau représentant une descente de croix, les plaies du Sauveur suintaient du sang. On crie au miracle, la Ga::ette de France annonce que ce grand événement va confondre l'incrédulité et assurer le triomphe de la bonne cause; le sous-préfet d'Apt (Vaucluse) et le lieutenant de gendarmerie signent avec componction les procès-verbaux circonstanciés, un médecin délégué par l'autorité certifie que c'est bien du sang humain qui découle des plaies; l'archevêque d'Avignon nomme une commission pour constater le miracle ; on s'apprête d'avance à une fête splendide. Mais, ô déception ! on apprend que l'héroïne était secrètement affiliée à la secte hérétique de Vintras. Aussitôt, tout change de face; la sainte n'est plus qu'une vile intrigante, ses miracles pure jonglerie; le clergé qui l'avait glorifiée et se disposait presque à la canoniser, fulmine contre elle ; on l'arrête, on dépose au greffe le tableau mystérieux. La vapeur positiviste exhalée des

dossiers de procédure fait perdre au tableau toute sa vertu miraculeuse; plus de sang, plus rien de merveilleux.

Combien de miracles on aurait étouffés dans leur germe si, dès les premiers bruits, on fût venu constater, s'enquérir, vérifier !

Chaque fois qu'il est question, soit de miracles, soit de choses présentées comme contraires à l'ordre naturel, qu'il se dresse un observateur prêt à prendre note de tout, à contrôler avec sagacité. Si ridicule que soit une prétention, si on la laisse s'accréditer, elle pourra faire des dupes, troubler les cerveaux faibles^ exciter l'enthousiasme, l'entraînement. Soumettez tout à un examen sévère. Que les rationalistes de tous les pays se soutiennent réciproquement et concourent au même but. Que les charlatans de toute espèce sachent qu'il existe une association taujours prête à éplucher leurs dires, à porter une investigation rigoureuse sur tous les prodiges; et sans doute on parviendra ainsi à étouffer bien des entreprises frauduleuses, à dévoiler bien des machinations, à arrêter la propagation de l'erreur.

LE MIRACLE MIS A LA PORTÉE DE TOUT LE WiONDE

Pour bien des croyants, |3énétrés des récits bibliques, le miracle est un événement grandiose, que Dieu ne se permet que dans des occasions d'une importance exceptionnelle; c'est une dérogation aux lois naturelles, une espèce de coup d'État, par lequel le grand arbitre de l'univers se met en dehors des règles qu'il a posées ; il produit alors des effets gigantesques, pour lesquels l'ordre de choses ordinaire aurait été insuffisant; il faut remonter la machine, changer momentanément les ressorts, donner aux rouages une

impulsion insolite. C'est grâce à ces interventions surnaturelles que Josué aiTète le soleil, que l'ànesse de Balaam prend la parole, que la baleine garde Jonas intact dans son estomac pendant trois jours, qu'Élie ressuscite un mort, que Jésus change l'eau en vin, dessèche un figuier, etc. Beaucoup de fidèles éprouvent un sentiment d'envie en songeant à ceux qui ont eu le bonheur d'être témoins de ces merveilles où se révèlent la puissance et la sagesse de Dieu; ils font un rapprochement douloureux avec notre époque plus prosaïque, où la nature suit tout siiuplement son cours uniforme, et ils se demandent avec anxiété si la fécondité de Dieu est épuisée, s'il ne sait plus se manifester par ces prodiges éclatants qui confondent l'esprit, bouleversent les idées, terrassent Tincrédulité.

Ces plaintes sont bien injustes; on peut répondre à ces mécontents, comme le grand-prêtre Joad :

« Eh! quel temps fut jamais plus fertile en miracles'^ « Seulement, le miracle se transforme, se plie à la mode du jour, se rapetisse au niveau de la civilisation moderne, à laquelle il est bien obligé de s'adapter. Il existe actuellement une foule de recueils périodiques, exclusivement consacrés à enregistrer les miracles qui éclosent journellement dans nos heureux pays. Ne pouvant les énumérer tous, nous nous contenterons de nommer ici le Rosier de Marie, la Voix de Notre-Dame (Chartres), le Bulletin publié par le petit séminaire de Séez (Orne), les Annales de Notre-Dame du Sacré-Cœur (Issoudun). Remarquez que tous ces miracles sont l'œuvre de Marie; c'est elle qui est la dispensatrice universelle des grâces, et, par conséquent, c'est elle qui gouverne le monde. Le Rosier de Marie a pour épigraphe : « Tout, dans le monde, se fait par Marie; rien sans Marie. » Dès qu'elle est toute-puissante, que reste-t-il à Dieu? Rien, que la permission d'abdiquer au plus vite...

Ayant un jour à discuter avec un propagateur du Rosier, j 'employai vis-à-vis de lui cet apologue. Tenant mon chapeau à la main, je le lâchai, et le chapeau tomba à terre. «Veuillez, lui demandai-je, médire si la chute de ce chapeau est due à Marie. » Il me regarda d'un air courroucé, comme pour me reprocher de plaisanter sur un sujet si grave. <( Je ne plaisante nullement, lui dis-je. Il faut me répondre oui ou non. Si non, il y a donc des faits qui se passent sans l'action de Marie; alors votre principe est faux (sans compter qu'il est blasphématoire), et vous devez vous hâter de le rétracter. Si oui, il est donc entendu que les lois qui régissent la matière, ne fonctionnent qu'autant que Marie a pris une décision pour chaque cas particulier; alors c'est elle qui est la cause universelle, elle est Dieu. » J'attends encore la réponse de mon mariolâtre.

Les Annales d'Issoudun ne sont pas moins édifiantes. D'abord le titre mérite quelque attention. Elles sont dédiées à Notre-Dame (lu Sacré-Cœur. Il y a donc le Cœur de Notre-Dame et Noire- Dame du Cœur. De quel cœurf Est-ce du sien? Elle serait donc dame de son propre cœur. Est-ce du cœur de Jésus (car on ne connaît que ces deux-là)? Alors Jésus n'est donc plus maitre chez lui ! Mystère, abîme! ! !... Dans le numéro de mai 1868, on cite avec éloge (p. 98) ces paroles de saint Hésichius, patriarche de Jérusalem : « Marie est le complément de la Sainte Tri nitéfTo^ms Trinitatis complementum). » Il s'ensuit que, pendant l'éternité qui s'est écoulée jusqu'à la naissance de IMarie, la Trinité était incom» plète, c'est-à-dire que Dieu ne possédait pas la plénitude de l'être, n'était pas infini, n'était pas Dieu. Pour combler cette lacune, pour que Dieu arrivât à son intégrité, il lui a fallu de toute nécessité Marie, qui, par conséquent, est un élément indispensable de la Trinité; elle en est donc partie essentielle; elle prend place à côté des trois personnes divines et sur le même rang, elle participe à la nature divine. Salut, Déesse!!!... A la bonne heure! Il y a longtemps, ô mes révérends Pères, que je suivais votre marche, et que j'annonçais que vous en viendriez là. Enfin, le grand mot est lâché. Je suis charmé de vous voir proclamer, ouvertement et sans détour, ce nouvel article du symbole catholique. Les trois personnes étaient insuffisantes, elles n'étaient plus à la hauteur d» la dévotion moderne; elles donnaient des signes de décrépitude : le besoin d'un complément se faisait sentir. Grâce à vous, Marie est déesse. Ses collègues n'ont qu'à bien se tenir. A peine entrée dans le sacré triangle (qui va devenir un quadrilatère), elle jouera si bien des coudes, qu'elle effacera les anciens occupants, les forcera de s'amoindrir et de lui laisser tout l'espace.

Revenons aux miracles opérés parla toute-puissante Marie. Trois Marseillais avaient été incorporés, malgré eux, dans l'armée : tous trois maudissaient le service militaire, pour lequel ils ne se sentaient aucune aptitude ; ils pétitionnaient pour être libérés à titre de soutiens de famille; de nombreuses démarches avaient été faites sans succès ; on s'adressa à Notre-Dame du Sacré-Cœur, et, pour chacun des trois, la libération fut obtenue. Voilà ce qu'on appelle des miracles, sous le règne de la nouvelle maîtresse du ciel. Convenons que ses adorateurs ne sont pas difficiles. Car, ici, il n'y a rien qui dénote la moindre dérogation aux lois naturelles. La libération de ces soldats a été prononcée par les autorités compétentes et suivant les formes ordinaires. Les pétitionnaires faisaient valoir, à ra[)pui de leurs demandes, des motifs graves; et nous devons

croire que leur cause était juste, car, autrement, il faudrait admettre que jNIarie protège les mauvaises causes, qu'elle exonère capricieusement, au détriment d'autres soldats qui auraient eu à faire valoir de meilleurs motifs d'exemption. Si donc ces pétitionnaires avaient raison, il ne faut pas s'étonner que leur cause ait prévalu auprès des fonctionnaires qui, en faisant droit à leurs réclamations, n'ont suivi que la stricte justice, ce qui, sans doute^ peut avoir lieu sans miracle, surtout quand une demande juste est accompagnée de démarches et de sollicitations. Voulez-vous, au contraire, que les demandes fussent mal fondées? Soit. Alors c'est l'intrigue qui l'a emporté, comme cela se voit tous les jours, sans miracle ni intervention de la Vierge.

Ainsi, dans un cas comme dans l'autre, tout s'est passé naturellement. Voilà pourtant des événements dont on fait honneur à la Vierge. Alors il n'y a pas de raison pour ne pas lui attribuer tous les actes humains; les hommes ne sont plus les auteurs de ce qu'ils font; quand ils croient agir, ils ne sont que des instruments passifs, des marionnettes dont Marie tient les fils et qu'elle fait mouvoir à son gré; elle seule possède l'action, elle seule a la réalité do l'être.

On voit que ces récits ineptes tendent à fausser l'intelligence, à étouffer la personnalité humaine, à faire perdre à l'individu le sentiment de sa force et de sa dignité, à l'anéantir devant les êtres surnaturels, et, par suite, à éteindre toute activité. Le dévot, habitué à voir dans les événements les plus simples, une intervention d'en haut, ne comprend rien aux relations de cause à effet, la science est un non-sens, une rébellion contre la volonté divine; le surnaturel, à force de se prodiguer, efface le naturel ; la nature n'a plus de lois, tout est miracle, c'est-à dire acte arbitraire et sans règle; ce n'est plus au travail qu'il faut demander des résultats, c'est à la prière, aux neuvaines, aux médailles bénites, aux fétiches. Croisons-nous les bras et bornons-nous à prier : Marie fera notre besogne beaucoup mieux que nous. Conséquence : la dévotion mène à ral:)êtissement, à l'apathie, au méjiris de tous les devoii's.

LSI

Page 1