LE PROPHÉTISME
M. le pasteur Kéville a publié, dans la Revue des deux Momies (15 juin et 1"' juillet 1807), une étude fort intéressante sur les prophètes d'Israël et spécialement sur Isaïe. Il s'est attaché à expliquer la nature du caractère des prophètes, à rendre compte du rôle important qu'ils ont joué dans l'histoire. Il a fait ressortir combien la science moderne, par ses patientes recherches, a élucidé cette question qui, suivant lui, était restée, jusqu'à ces derniers temps, environnée de ténèbres et presque inaperçue ou complètement inapréciée. « Les uns, dit-il, en sont encore sur ce sujet au vieux point de vue traditionnel » (c'est-à-dire à l'enseignement catholique), d'après lequel les prophètes étaient inspirés de Dieu et surnaturellement doués de la vue de l'avenii- ; <( les autres en sont restés au point de vue de Voltaire, et par conséquent n'entendent rien à la question. » Il se prononce ainsi d'un ton tranchant et dédaigneux sur tout ce qu'a écrit l'école philosophique.
On ne peut souscrire à un jugement aussi peu raisoimé. L'érudition a rendu des services incontestables ; mais les progrès qu'elle a fait faire aux diverses branches de l'archéologie, n'autorisent pas à méconnaître les travaux antérieurs. Ce qui est maintenant mieux connu, grâce à la philologie et à la critique, c'est surtout Toriginedes textes; on a pu se rendre compte, avec une certaine approximation, des époques où ont été rédigés les divers livres qui composent la Bible; on a }m reconnaître dans un même livre les parties intercalées, surajoutées, altérées ; on a apprécié les différences du style, résolu beaucoup de difficultés grammaticales; on a rétal)li la véritable signification de nombreux passages. Sous bien des rapports, la Bible est mieux étudiée. Mais l'école voltairienne avait surtout pour but une œuvre de démolition : elle s'attaquait à un livre présenté comme dicté par Dieu, et en cette qualité servant de base aux croyances chrétiennes et de titre à la domination du clergé; elle a clierché à en sni)er l'autorité en en signalant les imperfections de tout genre, les con-
tradictions, les invraisemblances, les anachronismes, les fausses prédictions ; elle y a montré des préceptes immoraux, des images obscènes ou ridicules, un symbolisme de mauvais goût, un langage obscur, emphatique, où souvent les grands mots ne couvrent que des idées fausses ou puériles. En un mot, elle a accumulé tout ce qui pouvait rabaisser ce livre et ruiner le système qui lui assignait une origine divine. Eh bien ! ce travail de destruction est définitif; et, sauf quelques erreurs de détail sur des points secondaires, les philosophes ont victorieusement plaidé la cause du bon sens. On ne peut sans injustice leur reprocher de n'avoir pas envisagé sous son vrai jour le rôle des prophètes : ils les ont considérés comme des tribuns populaires qui, ne recevant de mission que d'eux-mêmes, élevaient publiquement la voix, tantôt pour reprocher aux princes leurs crimes ou leur conduite contraire au bien général, tantôt pour prêcher au peuple raccom}>lissement des devoirs moraux et religieux. Cette mission est, à certains égards, comparable à celle de la presse dans les États modernes. Sous un gouvernement mêlé de monarchie et de théocratie, le seul contre-poids à l'autorité absolue des chefs consistait dans l'intervention de ces hommes étranges, à la parole passionnée, qui passaient pour les interprêtes de Dieu, et qui tiraient de ce prestige une sorte d'inviolabilité,
]M. Réville qui, à son début, s'exprime si légèrement sur l'école de Voltaire, est cependant d'accord avec elle sur une foule de points. Ainsi, il fait bon marché de l'inspiration divine. Les prophètes n'ont que des facultés humaines, plus au moins éminentes; le miracle par excellence, celui de la prévision du Christianisme, est tout à fait chimérique; ce n'est que par un système d'interprétations arbitraires, qu'on peut voir dans les textes de l'Ancien Testament la description anticipée des actes de la vie de Jésus, tels que sa naissance d'une Vierge à Bethléem, la fuite en Egypte, l'entrée sur un àne, etc. Tout ce que dit à ce sujet M. Réville, avait été dit cent fois par l'école philosophique, dont il accepte ainsi les solutions. Cette école avait donc, de son aveu, vu juste dans ces questions et sainement interprété les textes. <( Tous ceux, ajoute-t-il, qui aiment le Christianisme, doivent s'estimer heureux que, depuis Lessing, une apologétique nouvelle, fondée sur la réduction de l'Évangile à ses éléments simples et sur les éternels besoins de l'àme, se soit substituée à cette dangereuse méthode qui donnait pour base à la foi l'illusion (p. 822). » Mais cette illusion, chez qui la trsuve-t-on '^ Ce n'est pas seulement chez quelques apologistes, c'est chez les évangélistes et chez Jésus lui-même, qui souvent n'exécute une action que pour se conformer aux prophéties qui, suivant lui, l'avaient
attribuée au Messie (Mat., XXI, 1-5; Jean, XIX, 28-30). Comment donc ceux qui aiment le christianisme, peuvent-ils s'applaudir de trouver en défaut le fondateur de leur religion et ses principaux coopérateurs, de convaincre d'erreur les livres sacrés, qui sont le fondement du Christianisme'? Si quelqu'un ici peut être taxé d'inconséquence et de légèreté, ce ne sont pas les Voltairiens.
M. Kéville fait encore chorus avec eux, quand il réfute cette prétention théologique, d'après laquelle le prophétisme appartenait, par un privilège spécial, au peuple choisi de Dieu. Il est bien constant, au contraire, que le prophétisme est commun à tous lès peuples, bien qu'il carctérise particulièrement la période d'enfance. La nature humaine se montre partout sous le môme aspect et produit des effets semblables. Il y a la plus grande analogie entre les prophètes juifs et les oracles de la Grèce et de Rome. On retrouve le prophétisme chez les sorciers ou chamansdes peuples sauvages, chez les devins des Lapons, chez les marabouts des Arabes, chez certains derviches du Alahométisme ; dans les temps modernes, il a ses représentants dans les trembleurs des Cévennes, chez les convulsionnaires de Saint-Médard, chez les Puritains d'Ecosse, chez certains saints du Catholicisme, tout récemment chez le curé d'Ars, qui, dit-on, lisait dans les consciences, faisait des guérisons miraculeuses et prédisait l'avenir. M. Réville, tout en reconnaissant que le prophétisme était de même nature chez les Israélites et chez les autres nations, notamment chez les Grecs, assigne cependant aux premiers une grande supériorité en ce que les prophètes juifs avaient surtout pour mission de moraliser le peuple, d'entretenir les vertus patriotiques, d'indiquer les meilleures mesures à prendre pour le salut de l'État. Toutes ces qualités se trouvent également chez les Druides : d'après le tableau que nous en ont laissé les historiens, les prophètes gaulois n'auraient rien à envier aux interprètes de Jéhovah. Mais ces derniers ne s'astreignaient pas à rester dans les hauteurs de la religion et de la politique; ils ne dédaignaient pas de mettre leur lucidité prétendue surnaturelle au service des particuliers, même pour les intérêts les plus minimes. Ainsi !Saûl ayant perdu ses ànesses, va consulter « uti homme de Dieu fort célèbre, car tout ce qu'il prédisait arrivait infailliblement » ; ce devin extra lucide n'était rien moins que le grand prophète Samuel ; et Saiil se dispose à lui payer, pour prix de sa consultation, le quart d'un sicle d'argent (1 Rois, IX). N'est-ce pas là le pendant de la portière, qui, ayant perdu sa montre ou son chien, va recourir aux lumières de la somnambule du coin, moyennant une pièce de cinq francs ? Si les choses se passaient ainsi du temps de Samuel, quand le pro-
phétif^me était dans toute sa splendeur, que dut-il être lors de la décadence f...
« Les prophètes, bien que faisant remonter leur inspiration à Jéhovah, ne sont pas toujours d'accord entre eux et se reprochent mutuellement d'être de faux prophètes. Bien plus, il est admis que le prophète peut parler sous l'inspiration de Jéhovah et dire pourtant le contraire de la vérité; c'est qu'il a plu à Jéhovah de lui envoyer un esprit de mensonge^ afin de pousser à leur perte ceux qui le consultent (p. 8.29. Voir notamment III Rois^ XXII, 19-23). » Les Voltairiens avaient déjà remarqué et commenté ces passages compromettants. Si Dieu, disent-ils, se permet quelquefois de mentir, on ne pourra plus jamais le croire, et l'on devra rester sourd à toutes ses révélations ; il n'y aura même plus besoin d'en discuter l'authenticité.
« Le monothéisme hébreu consiste^ à Forigine, non pas dans l'idée qu'il n'existe point d'autre dieu que Jéhovah, mais dans la conviction qu'Israël ne peut avoir, ne doit avoir que Jéhovah pour dieu, et qu'il est criminel d'en adorer un autre. C'est une monolàtrie, plutôt qia'un monothéisme (p. 830). « C'est bien ainsi qne l'école voltairienne a envisagé le Judaïsme. Les Israélites croient à l'existence réelle des dieux des autres pays; mais ils considèrent Jéhovah comme possédant un pouvoir supérieur; entre ce Dieu et sa nation, il y a contrat, alliance plusieurs fois renouvelée; si les Israélites sont fidèles à exécuter les conditions du pacte, leur dieu les comblera de biens ; mais, s'ils commettent des infidélités en servant des dieux étrangers. Je dieu jaloux et vindicatif les punira sévèrement. Les prophètes ont surtout pour tâche de maintenir la fidélité au culte de Jéhovah et aux institutions nationales. Souvent, il est vrai, ils ont contribué à exciter le sentiment patriotique, à inspirer le dévouement au bien public. Mais, malheureusement^ il y a eu aussi des prophètes, et même parmi les plus célèbres, qui ont abusé de leur ascendant pour trahir le pays. C'est ainsi que Jérémie détourne le roi et le peuple de toute résistance à l'ennemi et les exhorte à courber lâchement le cou « sous le joug assyrien, pour acheter le droit de vivre en repos (Jér., XXVII) » ; et va jusqu'à déclarer que c'est une impiété de résister au conquérant élu par Dieu, à Xabuchodonosor (id.). Ce serait s'abuser que de regarder le prophétisme comme étant, de sa nature, l'auxiliaire d'une certaine doctrine. C'est, comme dit ]\I. Réville, « une des formes naturelles du développement primitif de l'esprit humain (p. 83U) » ; il peut être mis au service de toutes les causes, favoriser le bien comme le mal .
M. Uévillc suitencorc, qu'il le veuille ou non, la tradition voltairienne, quand il piouve que les prophètes ne sont pas d'accord enti-e eux sur le futur Messie, et que la doctrine du Messie n'a jamais eu rien d'arrêté, mais que c'était seulement une aspiration vague vers une époqueMe félicité où le peuple d'Israël devait triompher de ses ennemis. C'est encore d'après la même école, qu'il signale les fausses prophéties. « Il est à présumer, dit-il, que les prophéties trop visiblement démenties par les faits ne nous ont pas été transmises. Comme de coutume, en pareil cas, elles seront tombées ])romptement dans l'oubli. Malgré cela, il en est un certain nombre d'illusoir-es qui sont venues jusqu'à nous^, soit qu'on n'en ait pas compris clairement le sens, soit qu'on en ait reporté l'accomplissement à une époque lointaine, soit enfin que quelques fausses apparences aient fait croire à la réalisation des faits annoncés. Ainsi, Osée prédit quelque part que les Israélites seront déportés en masse en Egypte; Ézéchiel affirme que Nabuchodonosor saccagera Tyr; les prophètes de la captivité s'attendent à la destruction totale et prochaine de Babylone qui deviendra comme Sodome et Gomorrhe, etc. Aucune de ces prédictions ne s'est accomplie (p. 839). » Que dirait déplus un voltairien?... Parmi ces fausses prophéties, il en est surtout une collection nombreuse, qu'il est bon de rappeler : ce sont celles qui promettent de la manière la plus formelle, que, quand les Israélites seront revenus delà captivité de Babylone, leur empire restauré durera éternellement, autant que le soleil ; qu'ils posséderont à perpétuité la terre de Judée, qui! y aura toujours des descendants de David qui occuperont son trône, toujours des lévites qui offriront des sacrifices dans le temple et exécuteront les rites prescrits par la loi de Moïse (Jér. XXXII, XXXIII, L; Baruch, II; Ézéch. XXXVII, XXXIX; ps. LXXVIII, etc.). «Ce sont surtout, dit M. Réville, les espérances dorées, que les prophètes avaient conçues quant à l'avenir de leur nation, qui ont été cruellement déçues (p. 840). »
Il avoue qu'on a eu beau jeu de faire des gorges chaudes à propos du mariage figuratif d'Osée avec une prostituée, et du fameux souper d'Ezéchiel. Il reconnaît donc la légitimité de l'ironie à l'égard des incroyables bizarreries qui abondent chez les prophètes. Mais il demande qu'on i-ende justice aux beautés littéraires que contient la Bible. On n'a })as attendu les découvertes modernes i)0ur glorifier ce genre de mérite ; à toutes les époques, on a prodigué aux Livres sacrés des éloges pompeux, dont l'exagération peut au moins excuser la réaction en sens contraire.
A propos de Jonas avalé et rejeté par la baleine, M. Réville tait
les réflexions suivantes-: « Voilà un de ces récits de l'Ancien Testament, qui ont transporté d'aise la critique voltairienne, laquelle ne s'est guère donné la peine de rechercher ce que tout cela pouvait bien vouloir dire. Il est certain que tous ceux qui voudraient maintenir la réalité histo/ique de ce tissu d' impossibilités j ne sont point justiciables d'un autre tribunal (p. 848). » Eh bien, c'est précisément à ceux qui voulaient et qui veulent encore maintenir cette réalité historique, que s'est attaquée la critique voltairienne, qui se trouve donc justifiée par M. Réville lui-même. Le Catholicisme et la plupart des sectes protestantes maintiennent le récit littéral de Jonas et sont bien déterminés à n'en pas sacrifier un seul mot. Si ce récit littéral est si extravagant, suivant M. Réville, comment donc et par quel artifice trouvera-t-on à ce livre bizarre un sens raisonnable % C'est ce que tente notre auteur qui croit avoir découvert que ce n'est qu'une allégorie, c'est-à-dire un récit fictif ayant pour but d'inculquer une idée morale. Le but de cet apologue, suivant lui, est de prouver : 1° que le caractère peu édifiant de certains prophètes n'est pas une raison suffisante pour rejeter leur message qui souvent leur est imposé par Dieu malgré leurs efforts pour se soustraire à ce mandat; 2° que Dieu peut avoir des raisons supérieures, à nous inconnues, pour revenir sur la résolution qu'il avait d'abord fait proclamer par ses envoyés. » M. Réville a employé ici, comme on voit, le système mythique, bien qu'il l'ait condamné en principe, notamment à l'égard de Strauss ; et il le fait d'une manière arbitraire. Il se débarrasse, par l'allégorie, d'une narration qui le gène, bien que le ton de Técrivain annonce une relation sérieuse, faite pour être prise à la lettre. S'il est permis d'élaguer ainsi de l'histoire tout ce qui nous paraît inadmissible, la moitié au moins de la Bible subira le même sort, et il sera bien difficile d'y tracer une limite précise entre la fiction et la réalité; de sorte que la suspicion s'étendra sur la presque totalité des annales sacrées. — Enfin, en supposant que l'auteur du livre de Jonas ait eu l'intention qu'on lui attribue, on peut lui reprocher les vices de la forme, qui donnent à son récit les couleurs d'un conte de fées. Son enseignement dogmatique n'est pas moins reprochable, puisqu'il fait de Dieu un être changeant, par conséquent susceptible d'augmentation ou de diminution dans la somme de ses perfections, un être manquant de l'attribut essentiel de l'absolu, l'immutabilité... M. Réville va encore plus loin dans sa critique, quand il dit en note (p. 849), que « probablement un chant populaire de marins aura servi de noyau à quelque légende amplifiée ensuite par l'auteur du livre du nom de Jonas. » Quand on traite si cavalièrement un des livres
de la Bible, est-on en droit de crier si fort contre le voltairianisme'^ « Les livres prophétiques, dit-il en terminant, sont des documents historiques de premier ordre, reflétant, bien mieux que le.i histoires proprement dites, les mœurs, les idées, le croyances, les passions, les événements qui les ont inspirés (p. 849). » C'est ce que personne ne conteste. Seulement, on voit, par l'exemple de Jonas, combien il faut être en garde contre le style figuré, si fréquent chez les prophètes, qui expose continuellement à prendre l'allégorie pour la réalité; l'enflure du langage, les hyperboles outrées, l'abus de la métaphore, le désordre des idées, l'obscurité poussée jusqu'au galimatias le plus entortillé: tels sont les défauts habituels de ces écrivains chez lesquels il est difficile de discerner les vérités historiques, mêlées au milieu d'une foule d'accessoires de fantaisie.
Le prophétisme est dû à une exaltation qui produit un enthousiasme fébrile et une sorte de perturbation dans l'intelligence ; c'est une des variétés de l'extase. Les individus qui présentent cet état moral, ont été, chez les peuples primitifs, regardés comme jouissant de communications avec les êtres supérieurs ; leur impétuosité désordonnée, Tincohérence de leurs discours étaient regardés comme des symptômes de la Visitation divine. Ces hommes étranges ont donc pu conquérir un ascendant sur les populations, exercer une grande iufluence. On conçoit que des collèges de prophètes se soient formés pour cultiver ces facultés chez les sujets qui présentaient le plus de dispositions, que les doctrines se soient transmises par initiation, et que les prophètes, dans leurs accès d'extase, aient exprimé ces doctrines, tout en se figurant qu'ils les recevaient d'une inspiration supérieure. S'ils ont pu parfois rendre quelques services en propageant des idées salutaires, il est clair qu'on s'exposait à de graves dangers en prenant pour guides des hommes chez lesquels une imagination délirante l'emportait sur le jugement et la réflexion. L'extatique est en réalité dans un état pathologique, qui donne lieu souvent aux hallucinations et même à la folie. Entre le prophète et l'aliéné la distinction est souvent difficile à saisir; ces deux états confinent par une série de nuances à peine sensibles. Ceux qui prenaient pour principe de se laisser conduire par les prophètes, accueillaient comme oracles divins les rêveries de cerveaux malades, les conceptions extravagantes d'esprits déréglés.
On courait encore un autre danger, c'est d'avoir affaire à de prétendus prophètes qui, pour se donner de l'importance, simulaient l'extase, et, grâce à cette manœuvre des plus faciles, se posaient en envoyés de Dieu. Cette fourberie a dû se commettre fréquemment. Même
aujourd'hui, il faudrait un œil très exercé pour discerner la vraie et la fausse extase. Dans les temps primitifs, la simulation ne demandait pas de grands frais de préparation. A défaut de documents précis sur les hommes qui ont joué le rôle de prophètes, nous ne pouvons savoir s'ils ont joui réellement de facultés extraordinaires. Il suffit qu'une telle fraude soit possible, pour qu'une défiance légitime s'exerce à l'égard de quiconque, en s'attribuant la qualité de prophète, a réclamé l'obéissance. On doit plaindre, plutôt qu'admirer une nation, comme celle des Israélites, chez laquelle ce caractère est en quelque sorte le premier titre à la confiance publique, à tel point que ceux qui fabriquent des prophéties apocryphes (comme l'auteur du livre de Daniel, suivant M. Réville), se croient obligés, pour faire accréditer leurs écrits, de simuler l'enthousiasme, d'introduire artificiellement dans leurs discours l'obscurité et l'ambiguïté ! La clarté, la simplicité, le bon sens sont incompatibles avec l'esprit prophétique... Ces considérations sont bien propres à tempérer notre vénération pour le passé et à nous consoler de la disparition du prophétisme.
XXY