LES PROPHÉTIES BIBLIQUES
Un des arguments favoris des apologistes du Christianisme, c'est l'emploi des prophéties. A les entendre, Jésus-Christ a été annoncé par les prophètes qui, bien des siècles avant sa naissance, ont décrit tout ce qui le caractérise, exposé ses actions et ont tracé de lui le portrait le plus ressemblant ; ce n'est donc que par une intuition surhumaine, due à des révélations divines, qu'ils ont pu prédire ainsi des événements futurs ; et Jésus, en accomplissant tout ce
qu'ils avaient pi-édit, a prouvé qu'il était le Sauveur promis par Dieu. Les pro|)liétics contenues dans la Bible ne s'appliquent pas seulement au jMessie, elles s'étendent à une foule d'événements qui, nous dit-on, les ont réalisées de point en point et ont fourni ainsi la preuve la plus évidente de la lucidité surnaturelle des auteurs sacres.
Quand il s'agit d'examiner en détail ces prédictions pompeusement vantées, on reconnaît qu'il n'y en a pas une qui puisse résister à une criti(|ue sérieuse. Les théologiens prennent dans la Bible un membre de phrase ayant quelque rapport avec un certain événement, le citent isolément, et affirment résolument qu'il y a là une prédiction de cet événement. Vous recourez au texte : vous trouvez qu'il y est question de tout autre chose, et que le passage allégué n'a nullement trait au fait dont il s'agit, que le rapprochement que l'on veut faire s'appliquerait tout aussi bien à une infinité d'autres faits, parmi lesquels vous pourriez choisir au hasard celui que vous préféreriez prendre comme prophétisé.
Pour établir une véritable prévision, il faudrait présenter un écrit parfaitement clair et précis, ayant une date incontestablement antérieure à l'événement avec lequel la prédiction aurait une conformité exacte. Mais c'est ce qu'on n'a jamais fait. Les prophéties de la Bible sont vagues, ambiguës, désordonnées. La plupart sont tellement obscures que les commentateurs orthodoxes sont divisés sur leur signification. Il reconnaissent qu'une même prophétie a plusieurs sens s'appliquant à différents événements très distants les uns des autres, et que les circonstances concernant ces événements sont mêlées, enchevêtrées dans le même discours, dans la même phrase.
Quand il se trouve un sens clair et que l'événement donne tort à la prophétie, n'allez pas croire que l'autorité du prophète en souffrira la moindre atteinte : on le justifie en disant que son discours ne devait pas être pris à la lettre, qu'il y avait un sens figuré, que vDus aurez alors à chercher ; et, comme au moyen des allégories, il n'y a pas de phrase à laquelle on ne puisse faire dire tout ce qu'on voudra, on sera toujours sur de trouver une explication qui sauvera l'honneur du prophète.
Voici un exemple de ces expédients. Au temps d'Achaz, roi de Juda, Jérusalem fut assiégée par les armées réunies de Rasin, roi de Damas, et de Phacée, fils de Romélie, roi d'Israël. Isaïe vint rassurer Achaz et lui dit au nom du Seigneur : « Encore soixantecinq ans, et Éi)hraïm cessera d'être un peuple (/«. vu, 1-8). » Le mot à'Ephraïm, qui était le nom d'une demi-tribu, servait à désigner
le royaume d'Israël. Or, Achaz régna seize ans ; Ézéchias, son fils^ vingt-neuf ans ; Manassé, son petit fils, cinquante-cinq ans. Ce devait donc être sous le règne de ce dernier, que devait tomber l'échéance des soixante-cinq ans. Mais le royaume d'Israël fut détruit dès la sixième année sous le règne d'Ezéchias (IV Rois, XVII, 6, et XVIII, 10, 11). Dès lors, Ephraïm cessa de former un peuple gouverné par ses princes ; les Israélites furent transportés en Assyrie et en Médie. Cette catastrophe arriva donc environ vingt ans après la prophétie d'Isaïe qui en fixait le terme à soixante-cinq ans. Voilà donc le prophète en défaut. Mais, patience ; les théologiens vont venir à son aide. Le langage d'Isaïe, qui, par extraordinaire, était clair et intelligible, et qui paraissait devoir être pris à la lettre, était mystérieux et signifiait tout autre chose que ce que présente le sens naturel des mots employés. Si Achaz et son peuple l'ont entendu dans le sens littéral, tant pis pour eux; ils auraient dû savoir qu'un prophète, et en général un homme inspiré, ne parle pas pour être compris. Ce sens figuré, le voici, et il a fallu bien des siècles pour le découvrir. Le royaume de Juda figurait Jésus et son Eglise ; le Païen Rasin figurait les armées romaines ; le roi d'Israël figurait les Juifs incrédules, qui n'ont pas voulu reconnaître Jésus- Christ ; la prise annoncée de Samarie annonçait celle de Jérusalem sous Titus. Or, depuis la naissance de Jésus-Christ, comptez soixante-cinq ans, et vous arriverez au siège de Jérusalem par les Romains, à la coalition des Romains et des Juifs incrédules contre l'Église de Dieu. Il est vrai que la ruine de Jérusalem n"a eu lieu qu'en 78; mais, pour ne pas déranger nos combinaisons, arrêtonsnous au commencement de la guerre, et alors.... Ephraïm cesse d'être un peuple (1). Vous voyez donc qu'Isaïe n'avait pas tort.
Convenons qu'à ce compte il est facile d'être prophète. Vous n'avez qu'à prédire à tort et à travers tout ce qui vous passera par la tête. Si par hasard les choses se passent comme vous l'avez anhoncé, votre brevet de prophète vous est acquis. Si elles ont lieu autrement, vous en serez quitte pour chercher un commentateur qui vous rendra le même service qu'à Isaïe, en expliquant vos paroles au moyen d'allégories et en les appliquant à un événement tout différent de celui que vous aurez désigné.
Les prophètes, en annonçant que les Juifs captifs à Babylone feviendraient dans leur patrie et réédifieraient leur cité, ont prédit que cette restauration serait suivie d'une prospérité magnifique, et
(1) Dissertation sur les lxv ans, dans la Bible d'Avignon, 2° éd., 1771 ; t. IX, p. 442.
ils ont fait un tableau splendide de la puissance et de la gloire du nouveau royaume. Toutes ces belles promesses ont été déçues, c'est vi-ai ; mais elle doivent s'entendre, dans un sens figuré, de l'Église chrétienne et de ses succès. « Ce que dit Ames du retour des Juifs, n'ayant pas été accompli dans le sens littéral, doit s'entendre de Jésus-Christ et de son règne (D. Calmet, préface sur Amos, Bible d'Avignon, t. XI, p. 436j ». Il en est de même des prophéties de Sophonie. « Ses promesses si imparfaitement accomplies au retour- de la captivité, ont un accomplissement plus paifait dans l'établissement de l'Église. Mais ce n'est point là l'entier et parfait accomplissement des promesses faites à Jérusalem. Le Seigneur lui promet qu'elle n'aura plus à craindre aucun mal, non timebis maluni ultra (Soph. III, 15). L'accomplissement parfait n'aura lieu qu'au second avènement de Jésus, c'est-à-dire à la fin du monde {Ibid., p. 655). » En ajournant à cette époque la réalisation des prédictions, on est certain de n'avoir pas à craindre de contradicteurs, et le prophète s'assure une parfaite sécurité.
« Qui ne sait, dit Bossuet (1), que la fécondité des Écritures n'est pas toujours épuisée par un seul sens ? Ignore-t-on que Jésus-Christ et son Église sont prophétisés par des endroits où il est clair que Salomon, qu'Ézéchias, que Cyrus, que Zorobabel, que tant d'autres sont entendus à la lettre? C'est une vérité qui n'est contestée ni par les Catholiques ni par les Protestants. Qui ne voit donc qu'il est très possible de trouver un sens très suivi et très littéral de l'Apocalypse, parfaitement accompli par le sac de Rome sous Alaric, sans préjudice de tout autre sens qu'on trouvera devoir s'accomplir à la fin des siècles. »
Les Chrétiens attribuent à Jésus-Christ la prophétie de Michée (v. 2) où il est dit que de Bethléem doit sortir un dominateur en Israël. Mais ce chef doit exterminer les Assyriens, détruire leurs villes, etc. Jésus-Christ n'a rien fait de semblable ; et la chose eût été difficile, puisque, bien des siècles avant sa naissance, il n'y avait plus d'Assyriens, et que ce peuple avait disparu, absorbé par d'autres nations. Mais l'accomplissement de la prophétie n'en est pas moins certain. Les Assyriens figurent les ennemis de l'Église; et Jésus, lors de son dernier avènement, leur fera sentir la force de son bras. Ce qui est différé n'est pas perdu. Sachons attendre.
Dom Calmet {Ibid., t. I, p. 225, préface générale de l'Ancien- Testament) dit qu'il faut distinguer, dans les anciennes Écritures, quatre sens princijiaux, les sens littéral, allégorique, moral et
(1) Préface de l'Apocalypse, p. 41, 42, de la ^^ éd., 1687,
anagogique. Le sens allégorique est celui qui, sous le voile d'un premier sens, en présente un second, relatif aux mystères du Christianisme, c'est-à-dire de Jésus-Christ et de son Église ; on le nomme aussi sens prophétique, parce qu'il renferme l'annonce de ces mystères. — Le sens moral ou éthologique, c'est-à-dire qui concerne les mœurs, est celui qui, sous le voile d'un premier sens relatif à l'histoire, en renferme un second relatif aux mœurs. — Le sens anagogique est celui qui, sous le voile d'un premier sens relatif aux choses de la terre, nous élève à un second, relatif aux choses du ciel. — Certains passages peuvent avoir jusqu'à six sens. Ainsi, les ravages des Babyloniens, annoncés et décrits par les prophètes, peuvent annoncer :
1° Les maux temporels dont les Juifs furent frappés au temps de Nabuchodonosor ;
2" Les maux spirituels dont cette nation était inondée de la part des Pharisiens, des Saducéens et autres Juifs incrédules au temps de Jésus-Christ ;
3" Les maux temporels dont cette nation fut frappée par les Romains, en punition de ses désordres et de son incrédulité depuis Jésus- Christ;
4° Les maux spirituels dont le peuple chrétien a été affligé de la part des hérétiques, schismatiques, etc. ;
5° Les mauK temporels dont le peuple chrétien a été frappé, en punition de se, désordres et de ses prévarications, par les armes des mahométans et autres peuples suscités de Dieu pour être les ministres de ses vengeances ;
6° Enfin la grande et dernière désolation ou persécution que l'Église souffrira, à la lin des siècles, de la part de l'Anté-Christ {Ibid., p. 230).
Dès qu'il est admis qu'un discours peut offrir six sens, il y aurait bien du malheur, si vous n'en trouviez pas un qui pût vous satisfaire et s'adapter à l'événement que vous avez en vue ; il y aura donc toujours de quoi contenter tout le monde.
Jésus, dans les trois premiers évangiles, prédit la ruine de Jérusalem et annonce qu'aussitôt après cet événement, viendront l'apparition du Fils de l'homme, la fin du monde et le jugement universel des hommes. Aussitôt après, dit-il dans Matthieu (XXIV, 29). « En ces jours d'affliction, dit-il dans Marc (XIII, 24 et suiv.), et après cette tribulation, le soleil s'obscurcira, la lune ne donnera plus de lumière, les étoiles tomberont, et alors on verra le Fils de l'homme, qui viendra sur les nuées, etc. » Dans Luc, après avoir décrit les malheurs qui suivront la ruine de Jérusalem (XXI, 24), il ajoute :
« Il y aura des signes dans le soleil, dans la lune et dans les étoiles, etc. ; et alors ils verront le Fils de l'homnie venant dans les nuées, etc. » Il est donc bien clair que, d'ai)rès les paroles de Jésus, la tin du monde devait avoir lieu immédiatement après la ruine de Jérusalem, et du vivant d'une partie de ceux qui Técoutaient. Cette tin du monde n'a pas eu lieu. Le prophète va-t-il être confondu, reconnu pour un fou, un visionnaire? Non, au contraire. Les deux prophéties s'expliquent à merveille. Il suffit d'intercaler, entre les deux parties, un certain nombre de lignes sous-entendues et qui comprendront l'histoire du monde depuis la ruine de Jérusalem jusqu'au jugement dernier; puis le mot alors aura tout son à-i)ropos. Rien n'est plus sinq)le, et Jésus est le plus véridique des prophètes.
La [)lupart des commentateurs ont cru voir dans les Écritures, que l'Anté-Christ viendrait aussitôt après la chute de l'empire romain. Il se sont ap})uyés particulièrement sur ce passage de saint Paul : « Vous savez bien ce qui empêche que l'homme de péché ne vienne, afin qu'il paraisse en son temps. Car le mystère d'iniquité se forme à présent : seulement, que celui qui tient maintenant,tienne jusqu' à ce qu'il soit été du monde, et alors paraîtra cet impie [Il Thcss. II, 6 et suiv.). » Or, celui qui tient, c'est, nous assuret-on, l'empii-e romain. Mais cet empire a été détruit, quand Rome a été prise sous Augustule. Un veut que l'empire grec de Constantinople ait été un démembrement, un second empire romain : soit, mais il a été détruit par Mahomet II. Oui. mais Charlemagne avait rétabli un nouvel empire d'Occident, qui a été continué par les empereurs d'Allemagne, et qui s'intitulait Saint-Empire romain, quoitju'il ne fût ni saint ni romain; et les théologiens, auteurs de la Bible d'Avignon, étaient persuadés qu'aussitôt après la chute de cet empire, on verrait apparaître TAnté-Christ. Leur seconde édition est de 1773. S'ils avaient vécu quelques années de plus, ils auraient vu, en 1806, la suppression définitive de cet empire, auquel ils attribuaient le titre de romain; et cependant l'Anté-Christ n'a pas encore fait son apparition. Mais les textes qui avaient fourni cette explication si lumineuse, en fourniraient d'autres. Rien ne pourra désabuser les adorateurs delà Bible; au besoin, ils remplaceront l'empire d'Allemagne par celui de la Chine ou de Tombouctou. La Bible a tout prévu, tout prédit, contient tout^ suffit à tout et ne peut jamais être en défaut.
L'Apocalypse a surtout exercé la sagacité des commentateurs. Ce livre est renommé pour son obscurité impénétrable; mais c'est là ])récisément c-e qui a excité la verve des th«''ologiens; ils ont
voulu à l'envi percer les voiles épais dont la sagesse divine a jugé à propos d'envelopper ses oracles. Des hommes éminents, tels que Newton et Bossuet, se sont flattés d'avoir arraché au sphinx ses secrets. Que n'y a-t-on pas trouvé? On y a lu tous les événements; et, grâce aux figures, on peut y lire tout ce qu'on voudra. Les Catholiques y ont vu décrites les hérésies d'Arius et de Luther; les Protestants y ont vu la papauté représentée sous les traits de la grande Babylone, « qui a fait boire à toutes les nations le vin empoisonné de la prostitution (XVIII, 2, 3). » L'Apocalypse décrit (ch. XIII) une béte terrible, à deux cornes, qui parle comme un dragon (sans doute en style de caserne), qui séduit les nations, qui commet des Crimes inouïs et produit les calamités les plus effroyables. Ce monstre a un nombre d'homme^ et ce nombre est 666. Il s'agit de faire de cette indication énigmatique un signalement à l'aide duquel on puisse reconnaître le profond scélérat. Les commentateurs n'ont pas été embarrassés. Ils se sont mis d'accord sur un point, c'est que le texte désigne un personnage historique, et que les lettres de son nom, prises d'après leur valeur numérale, suivant la numération grecque, doivent donner le total de 666. Cette prétendue clef du logogriphe ne laisse pas que d'être arbitraire, car l'auteur sacré a pu avoir en vue un procédé tout différent. Mais on n'y regarde pas de si près. Une fois la méthode adoptée, il n'y a plus qu'à chercher, parmi les ennemis du nom chrétien, celui auquel s'applique le mieux le portrait affreux tracé par le prophète, et qui, en même temps, ait un nom satisfaisant à la combinaison établie. Les uns, tels que M. Réville, ont pris Néron. D'auti-es ont préféré Dioclétien, auteur de la grande persécution; mais, comme son nom ne s'y prêtait pas, on l'a arrangé, en prétendant que son vrai nom était Dioclès, auquel on a ajouté le titre de sa dignité, Augustus; et l'on a ainsi Dioclès Augustus, qui donne 666. Il y en a qui ont regardé l'empereur Julien comme le type le plus parfait de tyran impie : son nom ne donnant pas la combinaison voulue, on a eu recours à divers expédients; on lui attribua la qualité d'athée, bien qu'il fût très religieux et même bigot, et l'on obtint « C. F. Julianus atheus (1), » qui donne le nombre désiré. D. Calmet prend un autre arrangement et obtient le même résultat en écrivant le nom de cet empereur tel qu'il est sur ses médailles, c'est-à-dire C F. Julianus Cœs. Aug. Enfin^ le P. de Carrière^ dans ses notes sur la Bible, désigne Mahomet, pourvu qu'on l'écrive à la manière des Grecs, Maometis.
(1) Bible (T Avignon, l. xvi, p. 613.
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Toutes ces interprétations se valent ; les faiseurs d'acrostiches peuvent s'exercer sur différents noms et donner des solutions tout aussi plausibles; pas une ne peut être présentée comme appuyée sur des motifs légitimes de préférence. Ce n'est donc là qu'un jeu d'esprit insipide et indigne d'occuper l'attention. Il est évident qu'une prédiction sur laquelle il est impossible de se mettre d'accord et dont la signilication échappe à toutes les recherches, est sans valeur et sans utilité pour la postérité. C'est faire trop d'honneur à l'auteur, que de s'efforcer de découvrir ce qu'il a voulu dire; car il est plus que probable qu'il ne le savait pas lui-même; son livre ressemble aux rêves d'un cerveau en délire. Il est pitoyable de voir des gens d'espi'it perdre leur temps à vouloir approfondir de telles pauvretés. Si Ton mettait sous les yeux de ces érudits un livre pareil à l'Apocalypse, mais émanant d'un simple mortel, n'ayant aucune prétention à l'inspiration divine , ils ne daigneraient pas même en achever la lecture, et dès les premières lignes ils le repousseraient avec dégoût. Leur jugement étant alors exempt des préjugés de secte, ils prononceraient librement et suivant leurs propres lumières. Si, par exemple, on leur parlait d'une bcte dont le nom signifie 723, ils ne voudraient pas consacrer une seule minute à déchilîrer cette sotte énigme. Pourquoi se conduisent-ils tout autrement à l'égard de l'Apocalypse? C'est qu'ils ont été habitués, dès leur enfance, à la vénérer comme un livre divin, et, abusés par leur foi aveugle, ils sont persuadés que chaque mot contient des vérités sublimes ;* ils ferment les yeux sur les défauts les plus révoltants, sur les non-sens, les extravagances ; ils admirent tout de confiance, veulent partout découvrir un sens profond, et adorent d'autant plus qu'ils comprennent moins.
Quand il s'agit d'événements futurs, surtout de ceux qui ne doivent avoir lieu qu'à la fin du monde, on s'ex})lique encore que l'imagination enfante des conceptions fantastiques, accumule les merveilles les plus colossales et se figure les voir prédites; les faits ne viennent pas donner de démenti. Mais pour les événements passés, on conçoit plus difificilement l'illusion consistant à les voir dans des prophéties qui concordent si mal ; et l'extrême divergence des systèmes d'interprétation suffit pour démontrer que les prétendues prédictions n'ont rien prédit. Les faiseurs d'almanachs populaires, les continuateurs de Mathieu Laensberg, M. Bareste qui a publié, pendant plusieurs années, des almanachs prophétiques, contenant des prédictions basées sur des combinaisons de nombres; tous ces hommes sontdes modèles de raison et de clarté, en comparaison de l'Apocalypse. Cependant, on ne les prend pas au sérieux,
on ne regarde leurs œuvres que comme des badinages plus ou moins ingénieux, propres à amuser quelques instants ; et l'Apocalypse continue d'être un sujet de patientes recherches pour des savants vieillis dans l'étude et la méditation...
Quand donc fera-t-on justice des livres prétendus inspirés'^ Quand guérira-t-on l'humanité de ce fol engouement pour ces productions malsaines, qui faussent l'intelligence et servent à propager des erreurs funestes? En voyant les aberrations où sont tombés tant d'hommes instruits, qui ont voulu pénétrer le sens de ces recueils indigestes d'hiéroglyphes, on doit reconnaître que la Bible est un des livres qui ont fait le plus de mal au monde; son influence déplorable s'exerce encore sur les générations nourries d'idées erronées, et retarde la marche de l'esprit humain.