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LES PROPHÉTIES PAR FIGURES

11 y a des tigures claires et démonstratives; mais il y en a d'autres qui semblent un peu tirées par les cheveux et qui ne prouvent qu'à ceux qui sont l)ersuadés d'ailleurs.

(Pascal, XVl, 1 (Ed. Havet. II. 1).

Les défenseurs du Christianisme assurent que Jésus a été annoncé au monde, non seulement par des prophéties formelles qui l'ont dépeint à l'avance et ont prédit ses actes, mais encore par les figurer du Messie. On entend par là, suivant Mgr Gaume, protonotaire apostolique, certains événements, certains personnages qui représentaient d'avance les caractères et les actions du Messie (1). »

(1) Abrégé du catéchisme de 'persévérance, 23' éd., 1866, j». 64.

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Cet îiuteiir insiste avec coiiiplaisance sur <-e prétendu ^enro do preuve, et il l'expose dans un oiivrajL^o éléinentairc, destiné à Tinstt'uetion de la jeunesse et revêtu de rap])robation du Pape et d'un grand nombre d'évèques. On peut donc le considérer, à cet égard, comme le fidèle interprète de l'Église ; et les exemples de cette méthode lui sont fournis par Jésus lui-même (Mat. XII, 39, 40), pai' saint Paul {Rom. IX, I Cor. IX, 9; ihif/. X, 4; Gcd. IV, 22,26; I Tin). V, 18), et par les saints Pères.

Ainsi, le morceau de drap rouge, arboré sur les murs de Jéricho par la prostituée Rahab, pour donner à l'ennemi le signal d'attaquer la ville, figure, suivant saint Augustin (1), le sang de Jésus-Christ réi)andu sur le Calvaire. Nous voyons bien une toute petite similitude dans les deux événements, savoir la couleur rouge qui joue un rôle dans l'un et l'autre; mais cela suffit-il pour admettre que le premier est une prophétie du second, en est la représentation anticipée? Il faut plus que de la bonne volonté pour se payer de pareilles raisons. Ce sont là de pauvres jeux d'esprit qu'on ne peut prendre au sérieux. C'est cependant là une des bases les plus importantes de la religion : les métaphores deviennent des arguments, les allégories prennent corps et sont rangées en bataille, comme des régiments.

M. Gaume. trouve dans l'Ancien Testament dix-huit figures du Messie ; et, en se tenant à ce nombre, il fait preuve d'une grande modération. Suivant lui, plusieurs des personnages bibliques, notamment Adam, Abcl, Noé, Isaac, Jacob, etc., figuraient Jésus- Christ et le prophétisaient par leur conduite. Dans ce système, ces individus, tout en agissant conformément à leur libre arbitre, faisaient delà prophétie sans s'en douter; leurs actions ont été les images de celles du Messie et ont servi à l'annoncer à l'humanité. Si tels ont été les desseins de Dieu, il faut convenir que les moyens par lui employés sont bien peu adaptés au but jjroposé. En effet, comment le genre humain pouvait-il deviner que certains hommes étaient les prototy|)Cs du Messie ? Ceux que les apologistes choisissent arbitrairement pour remplir cette mission, n'avaient, de leur vivant, rien qui les distinguât du commun des mortels; aucun signe extérieur, manifeste, ne les désignait comme destinés à jouer ce rôle providentiel. On ne pouvait donc pas déterminer si tel individu était, plutôt que tel autre, un type vivant ; de là l'impossibilité de savoir ce que serait le Messie. Vous nous dites que, dans la foule innombrable des hommes qui ont précédé Jésus, il y en a une

(1) Serm. 78; Epist. lo7

vingtaine qui étaient des portraits anticipés du Messie; mais, n'ayant aucune règle pour les discerner dans cette multitude, je ne puis même songer à les chercher; et, quand l'original se présentera, je ne pourrai le confronter avec ses modèles.

Ce n'est pas tout. Ces personnages privilégiés ne figuraient que par certains traits qu'il vous plaît de mettre en relief après l'événement; mais, pour tout le reste, leurs actions n'avaient rien de typique. Comment distinguer, dans la vie d'un individu, les deux ou trois traits qui l'assimileront au Messie ? Faute d'un guide pour faire ce discernement, je suis exposé à toutes sortes de méprises, à considérer comme figurative une action qui ne jouira pas de ce caractère, à négliger au contraire un trait destiné à être symbolique, à me faire du futur Messie un portrait qui sera tout le contraire de la vérité.

Mais voici ce qui va mettre le comble à la confusion. Les personnages types figurent, non seulement par les actions semblables, mais encore par les contraires ; de sorte que, pour trouver le vrai Messie, il faut lui appliquer les qualités opposées à celles du portrait. C'est comme si, pour m'aidera distinguer un individu dans la foule, on me disait qu'il a les cheveux noirs, le nez aquilin, le teint brun, une haute stature; et que la personne cherchée eût les cheveux blonds, le nez camard, le teint blanc et une petite taille. Ce serait le vrai moyen de m'empècher de le reconnaître, de me fourvoyer; et c'est ainsi que la Providence aurait renseigné le monde pour distinguer le Messie?

Voyons, par exemple, comment Adam figure Jésus. — Du côté d'Adam Dieu tire son épouse; du côté de Jésus Dieu tire l'Église: similitude, en ce que, dans les deux cas. Dieu fait l'office d'accoucheur. — Il est bien dit, dans l'Évangile, que le coup de lance fit sortir, du côté de Jésus, de l'eau et du sang. Mais que l'Église (qui est considérée comme l'épouse de Jésus) lui soit sortie du côté ou de toute autre partie du corps, c'est ce que l'évangéliste ne dit pas ; et nous l'en félicitons, car, pas plus au propre qu'au figuré, on ne conçoit que Jésus ait enfanté par la plaie de son côté. A M. Gaume l'honneur de cette découverte. — Adam perd les hommes par sa désobéissance; Jésus les sauve par son obéissance. C'est ce qui fait qu'ils se ressemblent... comme le jour et la nuit, et que le premier figure le second.

Jonas, coupable de désobéissance, excite une violente tempête et est jeté à la mer (mais il ne périt pas dans le sinistre) ; Jésus, innocent et obéissant, arme contre lui la justice de Dieu et est mis à mort. C'est bien la même chose dans les deux cas, sauf que ça

diffère du tout au tout. — Jonas reste trois jours et trois nuits dans le ventre d'une baleine ; Jésus reste un jour et deux nuits dans le tombeau : la concordance n'est-elle pas admirable ?

Quant à Salomon, il y a de quoi satisfaire les plus difficiles. — Salonion jouit du fruit des victoires de David et règne en paix, couvert de gloire; Jésus jouit du fruit de ses propres travaux..., mais seulement dans le ciel A part cette petite circonstance, la ressemblance est saisissante. — Salomon prend pour femme une étrangère; Jésus choisit l'Église, son épouse, principalement dans les nations étrangères (p. 93) ; le parallèle est frappant. Insistons sur ces deux traits de ressemblance. — Salomon, roi puissant, a une coui- somptueuse, et, après une longue carrière, meurt comblé de biens et rassasié de voluptés; Jésus, fils d'un artisan, pauvre, humilié, conspué, persécuté, meurt, à trente-trois ans, d'un supplice cruel et ignominieux. — Salomon a un sérail de mille femmes, parmi lesquelles se trouve un grand nombre d'étrangères (et non pas une seule, comme le dit pudiquement M. Gaume) ; il y a une Égyptienne, « des femmes de Moab et d'Ammon, des femmes d'Idumée, des Sidoniennes et du pays des Héthéens (III Rois, XI) » ; elles le détournent du culte de Jéhovah pour lui faire adorer Astarté, Moloch, Chamos et toutes les divinités des peuples païens. Jésus, chaste, sobre, célibataire, maintient dans toute sa pureté le monothéisme juif. — N'est-il pas évident qu'en voyant Salomon, on savait d'avance ce que serait Jésus, qu'en voyant Jésus on retrouve Salomon, et que ce sont bien deux ménechmes? De même, ces femmes de tous les pays qui corrompent Salomon, le poussent à la débauche et à l'idolâtrie, ne sont-elles pas la peinture fidèle de l'Église, épouse mystique et pure de Jésus? Tout cela est clair comme de l'eau de roche.

Convenons pourtant que, si les peintres d'aujourd'hui ne réussis^ saient pas mieux dans leurs portraits, ils perdraient leur clientèle et seraient outrageusement sitïïés. Oui, mais la Providence peut se permettre bien des licences. Que le clergé en général, et l'abbé Gaume en particulier, soient autorisés à parler en son nom, c'est possible; mais, s'ils tiennent à justifier de leur mission, ils feront bien de produire d'autres titres que leurs figures plus ou moins typiques. Leur symbolisme ingénieux ne pourra leur mériter de place que parmi les faiseurs de rébus et de charades.

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