LE VERBE DIVIN
Un des résultats les plus étranges, causés par l'influence de la superstition, c'est la profonde vénération pour les livres prétendus sacrés, l'admiration pour des œuvres ineptes, insipides, dont tout le mérite consiste dans l'obscurité, la bizarrerie, l'amphigouri. Tel écrit qui, présenté comme ayant une origine humaine, n'eût excité que le mépris ou l'indifférence, passe pour un oracle, du moment qu'on le donne comme divinement inspiré; dès lors, on en adore la moindre syllabe, on s'extasie devant chaque mot, on croit voir partout un sens mystérieux, le galimatias est traité de profondeur, la plus plate niaiserie est un modèle de sublime ; moins on comprend, plus on admire.
Le quatrième Évangile est particulièrement l'objet de cet engouement aveugle. Le prologue surtout est considéré comme un chefd'œuvre, même par des rationalités qui, cédant à l'empire de la routine, répètent les éloges qu'il ont entendu prodiguer. Examinons de sang-froid et sans parti-pris, cette splendide élucubration qu'on a déclarée supérieure à tout ce que la philosophie antique a produit de plus beau.
Ce passage a pour but de nous entretenir du Verbe. Que signifie ce mot solennel que l'auteur emploie tout d'abord avec une gravité d'hiérophante? On n'en donne aucune définition ; on ne daigne pas s'expliquer ; c'est au lecteur à comprendre ou à deviner. Dans l'original, écrit en grec, on se sert du mot Logos qui, à proprement [)arlei', signifie discours et qui s'entend aussi dans le sens de raison ; on l'a traduit en latin par le mot verbum qui est loin d'avoir la même valeur et qui ne signifie que parole^ mot. En français, la dégénérescence est encore plus sensible : le verbe ne s'employant qu'en grammaire, pour désigner l'existence ou l'action d'un sujet. Il y a les verbes actif, passif, neutre, réfléchi, etc. Comment le lecteur ira-t-il chercher parmi ces verbes énumérés dans le limli-
ment, le verbe par excellence, auquel on fait jouer un si grand rùleV Il se demande pourquoi le verbe, plutôt que le substantif ou l'adjectif, a été appelé à cet honneur insigne ; ses idées se troublent, il sent qu'il va être entraîné dans l'abîme de la théologie transcendante, dans les ténèbres des myslères insondables ; il éprouve un éblouissement, une terreur sacrée ; le voilà résigné à ne rien comprendre. Très bien : c'est la disposition où l'on voulait le mettre ; l'effet demandé est produit... Écoutons.
« Au commencement était le Verbe, et le Verbe était auprès de Dieu, et Dieu était le Verbe. » — Il s'agit d'un être qui existait au commencement ; mais au commencement de quoi ? Dès qu'on fait allusion à une période qui a commencé, elle a donc une durée finie, mesurable en années, en siècles. Non, dit-on ; cette locution veut dire de toute éternité', le Verbe a toujours existé, il n'a donc jamais commencé ; et au commencement (in principio) veut dire qu'il n'a pas eu de commencement. Il en est souvent ainsi dans l'Écriture où oui veut dire non, le blanc est mis pour le noir. Mais, s'il en est ainsi, pourquoi l'auteur n'a-t-il pas exprimé clairement sa pensée? Ah! c'est qu'il aurait fait comme tout le monde; et c'est ce que doit surtout éviter un écrivain sacré. — Passons. Ce Verbe qui existait de toute éternité, est-ce un être personnel? Il possède un attribut qui, d'après la doctrine orthodoxe, n'appartient qu'à Dieu : est-il un avec Dieu, ou n'est-ce qu'une qualité de Dieu, un de ses modes d'existence ? il n'est pas facile de répondre à ces questions. On nous dit qu'il était avec Dieu ou près de Dieu {apud Deum, -po? Osov), ce qui ne suffit pas pour nous faire connaître sa nature. La dernière phrase est tout à fait amphibologique : en latin, Deus erat Verbum peut signifier que Dieu était le Verbe ou que le ^^erbe était Dieu ; cependant, le premier sens est celui qui donne la proposition si l'on conserve aux mots l'ordre conforme à celui des idées ; le grec favorise encore moins la seconde interprétation (Oso; r^v o Xoyo?), la traduction française suppose une inversion qui, si elle eût été dans la pensée de l'auteur, aurait accusé, de sa part, un étrange mépris de la logique, une négligence nuisible à la clarté et favorable à l'équivoque. Comment sortir de cet embarras ? Selon que Dieu est le sujet de la proposition ou l'attribut du sujet, le sens est bien différent. Un auteur ordinaire qui aurait commis une telle faute, serait sévèrement blâmé : mais un prophète a bien des licences.
On peut remarquer encore qu'il est dit au passé que Dieu était le Verbe (ou que le ^'erbe était Dieu), comme s'il s'agissait de décrire un état antérieur et qui n'existe plus actuellement, car c'est là ce qu'exprime Vimparfait de l'indicatif. Le Verbe était auprès de
Dieu, dans ce temps-là... Mais, depuis, tout cela a-t-il changé? On ne nous le dit pas.
" Il (le ^^erbe) était au commencement auprès de Dieu. » C'est une répétition qui ne nous apprend rien de plus que le premier verset. — « Tout a été fait par lui, et rien de ce qui a été fait, n'a été fait sans lui. » Tout cela s'applique au Dieu créateur : mais on ne dit pas si le \'erbe est un attribut de Dieu, ou si, comme le prétend l'Église, c'est une personne distincte, un démembrement de Dieu, le Fils, seconde personne de la Trinité. Pour trouver la Trinité dans le Nouveau Testament, on en est réduit à donnera ce passage et à quelques autres, une interprétation forcée, qui ne s'accorde pas avec le sens naturel des textes.
« En lui était la vie, et la vie était la lumière des hommes. » La j)remière de ces deux phrases énonce que Dieu est la source de la vie, la cause de tous les phénomènes ; mais nous restons toujours dans la même incertitude si le Verbe qui est le sujet de la proposition, est Dieu considéré comme agissant sur le monde, ou un être distinct de Dieu. — Dans la seconde phrase, on parle pour ne rien dire : sans doute, les hommes ne peuvent jouir de la lumière, qu'à la condition de vivre; c'est là une banalité que l'auteur ne peut se vanter d'avoir découverte, et pour laquelle il n'avait pas besoin de faire intervenir le Verbe. Cet aphorisme prétentieux est aussi vrai des animaux que des hommes; pour les uns comme pour les autres, la vie et la lumière sont inséparables. Les deux propositions contenues dans ce verset (le 4*"), n'ont aucun lien, et leur accouplement ne sert qu'à troubler le cours des idées, à rendre plus nuageuse l'exposition relative à ce Verbe insaisissable.
« La lumière luit dans les ténèbres, et les ténèbi'es ne l'ont pas comprise. » Donner aux ténèbres la faculté de comprendre, c'est pousser un peu loin la métaphore. Si Ton veut dire, au figuré, que des hommes dont l'intelligence n'était pas développée, et qui représentaient les ténèbres, n'ont pas compris la lumière que venait leur offrir im être plus intelligent, on ex})rime un fait trivial, qui se répète tous les jours ; il n'y avait [)as besoin, pour l'épéter une chose si simple et si insignifiante, de tant enfler la voix. Nous voilà loin du ^"erbe : l'auteur le laisse quelque temps à l'écart, et passe brusquement à un autre sujet.
« 11 y eut un homme envoyé de Dieu, nommé Jean. Il vint en témoignage, afin de rendre témoignage à la lumièi-e, afin que les honmies crussent par lui. Il n'était i)as la lumière, mais chargé de rendre témoignage sur la lumière. C"(Hait la vraie lumière qui éclaire tout homme venant en ce monde (v. G-9). » On affirme par là que
Jean était chargé de rendre témoignage à la lumière : on voit par la suite du récit, qu'il devait certifier que Jésus était l'Agneau de Dieu, et que Jean avait été surnaturellement informé de la mission divine de Jésus en voyant une colombe descendre du ciel et se percher sur lui (v. 31-34) ; cette circonstance est présentée comme un signe irrécusable, équivalent à des lettres de créance parfaitement authentiques. Jean devait donc s'acquitter de sa tâche de précurseur en constatant que Jésus était destiné à répandre la lumière. Mais il n'est pas dit que Jésus fût Fauteur de la lumière, ni la lumière personnifiée, ni le Verbe, ni supérieur en rien à la nature humaine. — Le verset 9, que nous venons de citer en dernier lieu, est un de ceux qui ont le plus de vogue ; bien des auteurs le répètent comme un oracle, et pourtant, ce n'est qu'une phrase pompeuse et vide de sens, une bulle de savon qui crève au plus léger souffle. L'être humain, en venant au monde, ne perçoit pas plus la lumière intellectuelle que la lumière physique, il est momentanément inférieur aux petits de certains animaux, tels que les poulains et les veaux, qui sont doués d'un intinct précoce, savent se tenir debout, exécutent des mouvements volontaires, et trouvent seuls la mamelle maternelle. L'enfant ne s'éclaire que lentement et par degrés, à mesure que ses sens se perfectionnent et lui apportent l'impression des objets extérieurs.
(( Il était dans le monde, et le monde a été fait par lui, et le monde ne Ta pas connu. » — Quel est ce il f De qui l'auteur a-t-il voulu parler? Est-ce de Dieu ou du Verbe? On est réduit à des conjectures. Ce ne peut être de Jean qui n'est qu'un précurseur^ ni de Jésus qui n'a pas été nommé. L'auteur n'ayant pas jusqu'ici contredit formellement la théologie juive sur un Dieu unique et créateur, théologie strictement exclusive de la Trinité et de l'incarnation divine, on doit croire que celui qu'il désigne ici comme créateur du monde, n'est autre que Dieu : en disant qu'il était dans le monde, il exprime que Dieu est partout et remplit l'univers. En ajoutant que le monde ne l'a pas connu, il exprime que la majeure partie du genre humain a méconnu le vrai Dieu en suivant des religions que le judaïsme considérait comme fausses et abominables.
<( Il est venu en ses domaines (in propvia)^ et les siens ne l'ont pas reçu. » — L'auteur, ici encore, est loin d'être clair : on voit ' qu'il tient à demeurer énigmatique, à ne pas être pénétré par le premier venu ; son langage est plein d'arcanes qui ne se laissent dévoiler qu'aux initiés. En rapprochant ce dernier verset du précédent, on peut supposer que l'auteur a voulu dire que Dieu est venu chez son peuple adoptif, c'est-à-dire qu'il s'est manifesté chez
lui i)ar ses envoyés dont la voix n'a pas été écoutée. Mais il ne s'ensuit aucunement qu'aucun de ses représentants ait été Dieu.
« Quant à ceux qui l'ont reçu (ont reçu Dieu), il leur a été donné de devenir fils de Dieu, à ceux qui croient en son nom, qui sont nés, non du sang, ni de la volonté de la chair, ni de la volonté de l'homme (voluntate viri), mais de Dieu. » — On voit que le titre de Fils de Dieu, qui, dans le cours de cet évangile, est donné fréquemment à Jésus, désigne, non pas une filiation divine, ni une nature divine, mais seulement un état supérieur de sainteté, résultant de la foi. Remarquons aussi combien l'auteur recherche, comme à plaisir, l'impropriété des termes et l'inexactitude du langage : il a voulu parler des hommes qui par la pureté de l'àme et l'élévation des pensées, se sont affranchis de l'empire des sens ; mais ces hommes d'élite n'en sont pas moins nés du sang (le texte dit des sancjs, sanguinibus), leur origine n'en est pas moins charnelle. 'La volonté de la chai/', la volonté du mâle (pourquoi du mâle, plutôt que de la femelle), sont des locutions fausses et ridicules. Après cette exclusion d'une naissance souillée, il semble que ces hommes privilégiés, désignés comme nés de Dieu, ne sont pas soumis aux lois ordinaires de l'humanité : telle n'est probablement pas la pensée de l'auteur. Qu'a-t-il voulu dire? C'est son secret.
Il nous ramène au Verbe par des paroles qui ont été jugées tellement sacro-saintes, qu'on ne les écrit qu'en lettres capitales, et que, quand on les prononce dans la liturgie, les fidèles fléchissent le genou. « Et le Verbe a été fait chair, et il a habité en nous ; et nous avons vu sa gloire, comme la gloire du Fils unique venant du Père ; ledit Verbe plein de grâce et de vérité. — La conjonction et, qui commence ce verset, semble indiquer une liaison avec ce qui précède, bien qu'elle ne soit pas facilement saisissable ; cette expression constate une succession d'événements. On doit donc croire qu'il y a eu des hommes qui ont reçu la lumière, qui ont été jugés dignes de devenir fils de Dieu, et que c'est postérieuroment que le \^erl)e est devenu chair. Cette succession de faits serait contraire à celle qu'admet l'Église, d'après laquelle le Verbe fait chair est Jésus qui a apporté la lumière et par lequel les hommes ont pu devenir fils de Dieu.
Le Verbe fait chair^ sans autre explication, peut signifier que la sagesse divine s'est manifestée par l'organe des hommes que Dieu a choisis pour ses interprètes, tels que les prophètes ; cette phrase ne suffit donc pas pour autoriser la doctrine de l'incarnation divine. Quant à la proposition suivante, nous appelons l'attention sur l'erreur manifeste qui se trouve dans toutes les traductions fran-
çaises. Le texte dit : Il (le Verbe) a habité en nous {in nobis, sv r^mv), et l'on traduit parmi nous, ce qui est tout différent. D'après le vrai sens, le Verbe, la sagesse divine habite en nous, c'est-à-dire qu'il éclaire chacun de nous (comme l'a exprimé le verset 9), qu'il est la source de notre intelligence ; d'après la traduction fautive, le Verbe a habité parmi nous, a pris une forme humaine, a été l'un de nous. Cette altération a eu pour but de favoriser la doctrine de l'incarnation, qui ne trouvait pas dans le texte une justification suffisante.
Que le Verbe soit plein de grâce et de vérité, Téloge est faible après ce qui a été dit, que le Verbe était .Dieu. L'affirmation que « nous avons vu sa gloire », peut s'entendre en ce sens que l'auteur a été témoin de la prédication par l'envoyé de Dieu, interprète de la sagesse divine.
Remarquons que jusqu'ici le nom de Jésus n'a pas été prononcé, que, dans la suite du quatrième évangile, il n'est plus question du Verbe, qu'il n'est dit nulle part que Jésus soit le Verbe, ni qu'entre Jésus et le Verbe il y ait aucun rapport. Ce prologue tant vanté est un hors-d'œuvre qui ne se rattache point au récit : ce qui s'y trouve d'obscur, d'incomplet, reste sans éclaircissement. L'auteur s'est exprimé en termes voilés et n'a pu se dissimuler à lui-même combien son langage serait incompris, ses énonciations insuffisantes. N'importe, il s'arrête brusquement, entame sa narration et ne revient plus sur la matière de son prologue; le Verbe est délaissé et deviendra ce qu'il pourra.
Ce n'est qu'en forçant abusivement le sens des expressions, que l'Eglise a découvert dans ce passage, des dogmes qui ne se sont développés que postérieurement. En s'en tenant au texte, on est obligé de reconnaître qu'il n'y a là qu'une phraséologie ambiguë, comme en emploient les déclamateurs qui déguisent sous de grands mots la stérilité de leurs idées.
Le Logos joue un grand rôle dans la philosophie platonicienne à laquelle il a été emprunté par l'auteur du quatrième évangile. Les apologistes (notamment Bergier, Dictionnaire de théologie, au mot Verbe) ont cherché à prouver que ce mot avait, chez l'évangéliste, un sens bien différent de celui dans lequel l'employaient les platoniciens; et ils en concluent que l'écrivain sacré se trouve ainsi à l'abri de toute accusation de plagiat. La théorie du Logos ou Verbe, déjà très-obscure chez les anciens, l'est devenue encore davantage chez l'évangéliste qui, en omettant toute définition, toute explication, a compté sur l'effet produit par des mots pompeux auxquels une école célèbre avait attaché une espèce de prestige. L'auteur, qui probablement ne se comprenait pas lui-même, a pu, grâce à l'inspi-
rati(jii divine qui lui a été attribuée, exercer un ascendant dont la persistance ne prouve que la force des préventions accréditées par le mysticisme. Un peu de réflexion suflit pour faire évanouir cette fantasmagorie sacrée.