‹ Essais de critique religieuseChapitre 27 sur 55 · JÉSUS DÉMOCRATE · texte numérisé non relu

JÉSUS DÉMOCRATE

II y a bon nombre de libres-penseurs qui, tout en rejetant le christianisme ainsi que toutes les révélations, conservent pour la personne de Jésus-Christ une respectueuse sympathie, admirent la beauté de sa morale, le courage avec lequel il a pris la défense des pauvres et des déshérités, et vont jusqu'à le considérer comme un tribun démocrate, comme un des précurseurs de la révolution de 89. C'est ainsi que Camille Desmoulins, interrogé sur son âge par le président du tribunal révolutionnaire, répondit : « J'ai l'agc du sansculotte Jésus-Christ. »

Ces gens-là n'ont guère lu les évangiles, si même ils en connaissent autre chose que les fragments qui se lisent à la messe le dimanche; ils ne se sont pas donné la peine d'étudier ce qui a été écrit sur Jésus ; ils ont adopté de confiance et sans examen les traditions qui le dépeignent comme un modèle de bonté et de douceur. En un mot, ils se sont fait un Jésus fictif, un être idéal, auquel ils peuvent à volonté prêter toutes les perfections.

C'est là un entraînement auquel nous croyons nééessaire de résister : on ne doit pas laisser s'accréditer un système erroné qui

aurait pour conséquence de maintenir une sorte de christianisme mitigé, écho du romanesque Vicaire savoyard. Il faut enlever à son fondateur, non seulement son caractère de divinité, mais encore Tauréole d'une gloire mensongère.

Pour l'apprécier sainement, il n'y a qu'à interroger les évangiles, seuls monuments que nous possédions de sa vie et de ses discours.

Rappelons d'abord les observations que nous avons développées en tète de notre livre : Jésus réduit à sa juste valeur. Les évangiles ne peuvent être acceptés comme authentiques, c'est-à-dire comme écrits par les auteurs dont ils portent les noms ; ils n'ont été composés que longtemps après la mort de Jésus ; ce ne sont que des compilations faites par des auteurs inconnus qu; ont recueilli sans discernement tout ce que la tradition avait transmis concernant leur héros; ils ont accepté avidement les récits fabuleux, qui leur paraissaient propres à le grandir. Ces ouvrages ne nous offrent donc aucue garantie, ni sur la réalité des faits, ni sur l'authenticité des discours attribués à Jésus, ni par conséquent sur la nature exacte de son enseignement.

Il suit de là que le Jésus réel ne nous est pas connu et que Texamen auquel on peut se livrer, ne s'applique qu'au Jésus des évangélistes.

Les admirateurs de Jésus se récrient quand on leur oppose certains discours rapportés dans les évangiles, et qui choquent le bon sens ou la saine morale; et ils cherchent à le justifier en alléguant que ses historiens lui attribuent des paroles qu'il n'a pas dites. Nous leur répondons par ce dilemme. Ou vous acceptez comme véridiques les évangiles; et alors vous êtes obligés de rendre Jésus responsable de tout ce que ses historiens rapportent de lui; ou vous récusez l'autorité des évangiles; et alors, leur témoignage étant écarté, il ne reste plus aucun document qui puisse nous faire connaître Jésus qui se trouve ainsi relégué dans les ténèbres et condamné à l'oubli ; de sorte qu'il serait alors superflu de chercher ce qu'il a dit ou ce qu'il a fait ; il serait à jamais rayé de l'histoire.

Ces prémisses étant ])osées, examinons s'il est vrai que Jésus (le Jésus des évangiles, ait été l'apôtre de la liberté, de l'égalité, de la fraternité, et ait mérité d'être rangé parmi les grands novateurs qui ont fait progresser l'humanité.

On doit rappeler que, lors de la prédication de Jésus, la Judée, conquise par les Romains, avait été dépouillée de sa nationalité et de ses anciennes institutions, et qu'elle était gouvernée par un lieutenant de l'empereur Tibère. Une grande partie des habitants, loin de se résigner à cet état d'abaissement, nourrissaient l'espoir de

secouer le joug de l'étranger et de rétablir l'indépendance de leur patrie.

Si Jésus avait été aninné des sentiments généreux que lui supposent ses panégyrisies, il aurait donné des marques de sympathie et des encouragements à ce parti national. C'est pour le sommer de se prononcer, que des pharisiens lui demandent en public s'il est permis de payer le tribut à César (Mat. XXII). Il se tire d'affaire par une réponse évasive: il demande qu'on lui présente une pièce de monnaie à l'effigie de César, et il en conclut qu'on doit rendre à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. C'était mettre un jeu de mots à la place d'un argument. De ce qu'un pi-ince, maître d'un pays, ff-appe des monnaies à son effigie, il ne s'ensuit nullement que toutes les monnaies lui appartiennent, et encore moins qu'on lui doive le tribut et l'obéissance. En déclarant qu'on doit rendre à César ce qui est à César, bien que cette phrase soit équivoque, il se prononce pour la soumission au vainqueur, et par conséquent contre le parti qui tendait à l'affranchissement du pays.

Son défaut de patriotisme est encore bien plus marqué dans le discours où il prophétise la ruine de Jérusalem. Il y annonce que, dans un avenir prochain, du vivant de ceux qui l'écoutaient, d'affreuses calamités fondront sur la ville sainte; des armées nombreuses l'envelopperont, il se livrera des combats terribles. Alors que devront faire les disciples de Jésus ? Il leur prescrit de fuir précipitamment : « Que celui qui sera au haut du toit, n'en descende pas pour emporter quelque chose de sa maison ; que celui qui est dans le champ, ne retourne même pas au logis pour prendre ses vêtements. (Mat. XXI). » Ainsi, pendant que les patriotes soutiendront une lutte héroïque, sacrifieront leur vie pour la cause sacrée de l'indépendance, Jésus veut que ses disciples ne songent qu'à leur salut individuel, abandonnent lâchement leurs concitoyens.

Il manquait donc complètement des vertus civiques, de ces nobles sentiments qui poussent une nation à revendiquer son autonomie, à repousser la domination étrangère.

^11 ne tenait pas plus de compte de la liberté de l'individu. Dans son sermon de la montagne, il prescrit de ne pas résister au mal qu'on veut nous faire, de tendre la joue gauche à celui qui vous frappe sur la joue droite; et « si quelqu'un veut vous enlever votre tunique, laissez-lui encore prendre votre manteau (Mat. V). Par là il étouffe toute dignité humaine, et il laisse le champ libre aux malfaiteurs ; il assure l'impunité de tous les brigandages, ainsi que des usurpations les plus odieuses. Il rend donc impossible toute liberté, puisqu'il supprime la sécurité. La liberté n'est possible qu'avec des

gens de cœur, décidés à la défendre vailamment, à la maintenir au prix des plus grands sacrifices. Avec la béate résignation prêches par Jésus, on ne peut faire que des esclaves.

Jésus ne se prononce formellement sur aucune forme de gouvernement, ni sur le choix d'institutions politiques. Mais il ne pouvait mettre en défaut les prophéties faites lors de sa naissance, et annonçant qu'il posséderait « le. trône de David son père » (Luc, I), et d'après lesquelles les Mages viennent adorer « le roi des Juifs, qui est né (Mat. II) ». Aussi est-il salué par Nathanaël, du titre de roi d'Israël (Jean, VI). Lors de son entrée triomphale à Jérusalem, il s'applique à lui-même les paroles prophétiques de Zacharie : « Voici votre roi qui vient à vous, monté sur un âne » (Mat. XXI); et la foule, transportée de joie, s'écrie : « Béni soit le roi qui vient au nom du Seigneur. » Il se pose donc en roi, et il en prend encore le titre devant le magistrat qui l'interroge : « Je suis roij » dit-il (Jean, XVII, 35). Il ajoute, il est vrai: « Mon royaume n'est pas maintenant d'ici. » Ce qui ne peut signifier autre chose, sinon que le moment n'était pas encore venu d'exercer la royauté qu'il n'hésitait pas à revendiquer.

La royauté, d'après les idées de son temps, impliquait la souveraineté absolue, l'autorité illimitée; et personne ne songeait ni à une charte constitutionnelle, ni à la pondération des pouvoirs.

Comment dès lors peut-on ériger en partisan de la liberté, en sans-culotte, ce prétendant à la monarchie ?

Quel est le genre de liberté dont on pourrait lui prêter la défense? Certes, ce n'est pas la liberté de discussion, qui permet à chacun d'exprimer publiquement sa pensée, de soumettre à l'appréciation de ses concitoyens les projets de réforme ou les systèmes quelconques qu'il croit les meilleurs, ou de censurer les actes de l'autorité. Car Jésus déclare que la loi de Moïse est immuable, que le ciel et la terre passeront plutôt qu'il y soit changé un seul iota ou un seul point (Mat. V). Or cette loi, donnée comme émanée de Dieu et par lui révélée à Moïse, interdit tout contrôle, toute critique, et punit de mort comme blasphémateur, quiconque voudrait y apporter aucun changement (voir Deutéronome, XIII, 6, et notre article intitulé : Un Jéhovah libéral).

Jésus se montre fidèle à ces maximes d'intolérance dans la parabole (Luc, XIV) où se trouve le fatal précepte Compelle intrare (force-les d'entrer), et où un malheureux, raccolé de force à un repas de noce, est condamné à être jeté dans les ténèbres extérieures, parce qu'il n'avait pas d'habit nuptial (Mat. XXII).

Les apologistes du christianisme ont prétendu qu'on lui était rede-

vable de l'abolition de l'esclavage. Nous avons prouvé la fausseté de cette assertion (1) et nous avons démontré, pièces en main, que non seulement l'Église n'a jamais condamné l'institution de l'esclavage, mais encore qu'elle l'a maintenue de tout son pouvoir, qu'elle l'a même étendue et qu'elle a condamné à l'esclavage des populations entières, pour crime d'hérésie.

Ce qui est certain, c'est que dans les discours de Jésus, on ne trouve pas un seul mot de protestation contre l'esclavage, ni même un i)récepte aux propriétaires d'esclaves, pour les affranchir. Il y a même un langage très dur à l'égard des esclaves. Il demande si, quand un esclave s'est acquitté exactement de ce qui lui est commandé, le maître lui en aura de la reconnaissance; et il répond négativement (Luc, XVII, 9, 10). C'était traiter les esclaves comme des animaux domestiques, auxquels on ne fait pas de remerciements.

Jésus ne mérite donc aucunement le titre d'apôtre de la libertés D'après le système qui dominait dans son enseignement, la liberté était la dernière ees choses dont on dût se préoccuper. Suivant lui, le monde était à la veille du grand cataclysme à la suite duquel devait avoir lieu le jugement dernier. Il fallait négliger tou^s les intérêts terrestres, pour se préparer à l'épreuve solennelle qui devait se faire. 11 ne fallait donc pas s'assurer des trésors périssables, ni chercher à jouir des biens d'un monde qui allait finir (Mat. VI, 19). Il fallait se condamner aux privations, aux souffrances^ aux humiliations qui devaient être des titres d'admission dans le royaume céleste; en vivant dans les larmes, dans l'abjeciion, on se rendait d'autant plus digne de la faveur divine. Bien loin de faire cesser la pauvreté et la misère, il fallait les généraliseï', puisque les pauvres deviendraient les amis de Dieu, seraient reçus comme Lazare, « dans le sein d'Abraham », et que les riches, ainsi que tous ceux qui jouissent du bonheur en ce monde, seraient torturés dans les feux de l'enfer (Luc, XVI). Avec de telles idées, on se garde bien de faire tomber les chaînes des esclaves; ce serait amoindrir la sainte légion des élus.

Pour ce qui est de V égalité et de la fraternité, il y a un texte très favorable. Jésus dit à ses disciples : « Ne faites pas comme les Pharisiens qui se font appeler Rabbi ou maître. Pour vous, ne vous faites pas appeler maître ; car vous n'avez qu'un maître ; et vous êtes tous frères. Et n'appelez personne, sur la terre, votre père; parce que

(1) Voir notre dissertation inlilulûe : VÉ(jUs<i et Vesclavage à la suite des Erincipes de 89, faisant partie de la Bibliothèque de la Libre-Pensée.

vous n'avez qu'un père qui est dans les deux. Et qu'on ne vous appelle point maître, parce que vous n'avez qu'un maître qui est le Christ. Celui qui est le plus grand parmi vous, sera votre serviteur. Car quiconque s'élève, sera abaissé ; et quiconque s'abaisse, sera élevé (Mat. XXIII). »

Ce sont là d'excellents préceptes, qui ne méritent que des éloges; c'est la condamnation la plus formelle de la hiérarchie écrasante et oppressive, que devait établir plus tard l'Église catholique. Ajoutons-y la touchante parabole du bon samaritain (Luc X), et la recommandation que Jésus fait à ses apôtres, de s'aimer les uns les autres (Jean, XV, 12, 17).

Mais, malheureu^ment, il y a le revers de la médaille, et le même Jésus qui se montre parfois si doux, si charitable, est, en d'autres circonstances, plein de colère et de haine, n'a que de foudroyantes malédictions contre tous ceux qui lui résistent ou qui ne sont pas de son avis.

<( Ne croyez pas, dit-il, que je sois venu apporter la paix sur la terre: je ne suis pas venu y apporter la paix, mais le glaive. Car je suis venu séparer l'homme d'avec son père, la fille d'avec sa mère^ et la belle-fille d'avec sa belle-mère; et l'homme aura pour ennemis ceux de sa propre maison Mat. X, 34-36). » Il déclare que « celui qui vient à lui et qui ne hait pas son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères et sœurs, et encore son âme, ne peut être son disciple (Luc, XIV, 26). » Si c'est un devoir de haïr ses plus proches parents, à plus forte raison doit-on détester les autres hommes. Il prêche donc la haine universelle.

Il prodigue sans cesse à ses interlocuteurs, et souvent même sans provocation, les plus grossières injures, les épithètes les plus outrageantes; il les traite d'hypocrites, de sépulcres blanchis, de race de vipères, déclare qu'ils ne peuvent éviter d'être condamnés au feu de l'enfer (Mat. XII, XXIII ; Luc, XI ; etc.).

Jésus est intolérant et ne peut supporter aucune contradiction. Il déclare que celui qui n'est pas avec lui, est contre lui (Mat XII, 30). Quand il envoie ses apôtres prêcher dans les villes voisines, il ne peut admettre que les habitants ne se soumettent pas aussitôt qu'ils auront entendu la première prédication. Alors, dit-il à ses envoyés, vous secouerez la poussière de ces villes, qui se sera attachée à vos pieds; et je vous assure qu'au jour prochain de la venue du royaume de Dieu, ces villes seront traitées plus rigoureusement que Sodome (Luc, X).

Bien loin de destiner son enseignement à l'humanité entière, et de vouloir une régénération universelle, il déclare n'être venu que pour

sauvei- le peuple Israélite. Ainsi, il prend le titre de roi des Juifs, ce qui suppose une mission exclusivement locale.

Dans sa prière solennelle après la Cène, il dit à Dieu : « Je ne prie point pour le monde, mais seulement pour ceux que vous m'avez donnés, parce qu'ils sont à vous (Jean, XVIII, 9). » Il trace ainsi une ligne fatale de démarcation entre les hommes : d'un côté, les bons qu'il appelle à lui ; et, d'un autre côté, les jjrofanes, prédestinés à la damnation.

Ces paroles servent à expliquer celle que nous avons citée: « Vous êtes tous frères. » Ces derniers mots s'adressent uniquement au petit cercle des disciples qui l'écoutent, mais non au monde des incroyants^ des réprouvés.

Il dit aussi : « Que celui qui refuse de vous écouter, soit pour vous comme un païen et un publicain » (Mat. XVIII, 17), c'est-à-dire assimilé à ceux pour lesquels vous devez avoir le plus d'aversion, l'^tces gens-là doivent être fuis comme des pestiférés (II Thess.III, 14); on ne doit pas s'asseoir à leur table (I Cor. V, II; Act. ap., X, 28), ni même les saluer (II, Jean, 10, 11). Quelles douces leçons de fraternité !...

Jésus prescrit à ses disciples, de ne point entrer dans les villes de Samarie, mais d'aller plutôt aux brebis perdues de la maison d'Israël (Mat., X, 5, 6). Une femme chanaéenne l'ayant prié de guérir sa fille, il lui répond : « Je n'ai été envoyé qu'aux brebis de la maison d'Israël, qui ont été perdues » ; et, comme elle insiste, il lui dit : « Il n'est pas juste de prendre le pain des enfants et de le donner aux chiens (Mat. XV). » Il déclare donc qu"il n'a été envoyé que pour les Juifs qui sont les enfants de Dieu. Quant aux gentils ou non -Juifs, ce ne sont que des chiens. Il partage les préjugés étroits et l'odieuse répugnance des Israélites pour les étrangers.

Il n'y a pas de quoi s'extasier sur quelques préceptes de bonne morale, qui se trouvent dans les discours de Jésus. Car ils n'ont rien d'original. Bien avant lui, ils avaient été enseignés par un grand nombre de philosophes qui avaient prêché l'amour de l'humanité. Bornons-nous à citer ce beau passage de Confucius ; « La charité universelle ne fait acception de personne et embrasse tout le genre humain. C'est de cette vertu, source féconde d'où découlent toutes les autres, que le vrai philosophe cherche à se pourvoir avant tout et préférablement à tout; c'est celle qui dirige toute sa conduite et qui vivifie, pour ainsi dire, toutes ses actions (1). »

Jésus a répété ce que tant d'autres avaient dit avant lui, c'est là

(1) Confucius, Kiu-yic, Cité par Patitbier la Chine, p. 1(v2.

un bien faible mérite ; et ce n'est certes pas un titre pour être salué comme un des libérateurs du monde. Qu'on cesse de lui faire honneur d'idées dont on ne trouve aucune trace dans ses discours, et auxquelles il n'a pas songé, idées qui sont même en contr-adiction formelle avec celles qu'il a émises. Ce qui lui appartient, c'est la prédication de l'apathie, de l'insouciance, de Ihumilité abjecte, c est le mépris des devoirs sociaux ; il a été le législateur des ascètes, des moines, de tous ces êtres méprisables qui ont vécu dans la paresse et dans la contemplation, et que l'Église a admis dans son panthéon.

Mais c'est faire injure à la démocratie, que de lui imposer un tel patronage.

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