II. — JESUS DECENTRALISATEUR LIBERAL
Plusieurs publicistes, parmi lesquels se trouvent des libres-penseurs, ont attribué à Jésus un mérite dont il ne se serait jamais douté, non plus que ses disciples, ni les chrétiens qui ont vécu jusqu'au siècle actuel, c'est d'avoir inventé la séparation de l'Église et de l'État, ou plutôt la neutralité de l'État entre toutes les sectes religieuses.
Les lecteurs vont peut-être s'imaginer que c'est là une plaisanterie. Non, c'est très sérieusement qu'en étudiant Jésus, en pesant bien toutes ses paroles, on y a découvert cette admirable doctrine, hautement revendiquée par les libéraux et par les républicains, et solennellement anathématisée par l'Encyclique de Pie IX (art. 55 du Syllabus).
Voici comment est expliqué ce système par Odilon Barrot qui, dans la première partie de sa carrière, déclarait que la loi devait êti'e athée, et qui, devenu premier ministre sous Bonaparte, fit la guerre de Rome pour rétablir le pouvoir temporel du pape et pour imposer par la force à une nation un régime abhorré.
« Le Christ, dit-il, sépara à jamais le pouvoir religieux et le pouvoir politique, jusqu'alors confondus, et leur fit part distincte. Il limita la domination de César au gouvernement extérieur; il fit subir à l'État une profonde décentralisation : car il lui enleva l'empire des croyances. A partir de ce moment, il s'est formé tout un monde dans lequel les choses de la terre n'ont plus été enchaînées par une loi divine et immuable, et ont pu progresser librement.
A partir de ce moment aussi, il y a eu des sociétés dans lesquelles roinnij)otence de l'Étal s'est arrêtée devant les droits de la conscience (1). »
\^on' aussi Bon Compagni, le Pouvoir temporel du pape, éd. de 1864, p. 200.
Ces auteurs, par un étrange anachronisme, ont mis sur le compte de Jésus, des idées tout à fait inconnues des sociétés antiques et dont on ne trouve pas de trace au delà du dix-septième siècle ; et ils ont vu en rêve ces idées réalisées depuis l'avènement du christianisme, bien que les faits leur aient donné le plus éclatant démenti.
Chez les nations anciennes, la politique et la religion étaient étroitement unies; les actes publics étaient consacrés par des cérémonies religieuses ; il en était de même des actes de la vie privée, tels que la naissance, le mariage et les funérailles. Renoncer à sa religion, c'eût été abdiquer son titre de citoyen. C'était donc un délit que d'outrager les dieux de la cité. Chez les Gi ecs qui aimaient la discussion et qui se plaisaient à une raillerie spirituelle, les ouvrages hardis des philosophes étaient accueillis et tolérés : et cependant quelques-uns furent taxés de sacrilèges ; Anaxagore, Socrate et plusieurs autres furent condamnés pour impiété.
Chez les Juifs, l'union du spirituel et du temporel était encore plus intime. Leur constitution était une véritable théocratie. Le même code, c'est-à-dire le Pentateuque, réglait le dogme, le rituel sacré, le droit politique, civil et religieux. Les infractions aux prescriptions religieuses étaient punies de mort.
Jésus s'est-il proposé de modifier cet ordre de choses i Pas le moins du monde. D'après les textes que nous avons cités, il déclare que la loi durera autant que le ciel et la terre, et il maudit ceux qui chercheront à y changer quoi que ce soit.
Il est impossible de trouver, dans ses discours, le moindre vestige de la doctrine qu'on lui attribue et qui n'a pu être conçue que par des philosophes indifférents en matière de religion.
Celui qui est fermement convaincu que Dieu a révélé au monde une certaine religion et a imposé aux hommes l'obligation de la suivre, celui-là doit être dévoré du désir de la propager et ne peut voir fju'avec horreur ceux qui refusent de l'adopter. Il sera même entraîné à les persécuter, pour les forcer à entrer dans la bonne voie. Et s'il est investi de la puissance législative, il ne pourra se résigner à laisser l'État dont il est le représentant, neutre entre la vérité et l'erreur, entre le bien et le mal, entre Dieu et Satan.
(1) De la centralisation et daes effets., ch. 2, § 1.
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Cette neutralité, au contraire, appartient au sage qui, désabusé de toutes les religions, n'a de motif pour en préféier aucune, et les supporte toutes avec un égal dédain. C'est l'incrédulité qui a amené la tolérance et qui continuera de la mettre en vigueur.
C'est la philosophie qui a enseigné que l'État n'a aucune compétence en matière de religion, qu'il doit se borner à entretenir l'ordre, à veiller à la sûreté intérieure et extérieure, à garantir aux citoyens la sécurité, mais qu'il n'a pas prise sur les consciences. Quant aux religions, l'État doit leur assurer la liberté, sans privilège pour aucune.
Certes, Jésus n'a jamais songé à rien de semblable. Il était foncièrement Juif, et il ne concevait rien au delà du judaïsme qui pour lui était l'expression parfaite de la vérité divine et absolue. Il n'avait que malédictions effroyables contre ceux qui refusaient de l'écouter ou de se soumettre à ses disciples. Il était Ijien loin d'accueillirces récalcitrants.
Dans les paraboles où il fait iigurer Dieu sous la forme d'uu roi ou d'un père de famille, il lui fait prononcer des châtiments terribles contre les indociles ou les rebelles, c'est-à-dire les hétérodoxes.
Dans l'entretien que nous avons cité, où il dit : « Rendez à Dieu ce qui est de Dieu, et à César ce qui est de César », on a cru voir la distinction des deux puissances, l'une spirituelle, l'autre temporelle. Mais le principe de payer le tribut à César^ n'est pas autre chose que le conseil de céder, au pVub fort, de subir ce qu'on ne Vput pas empêcher- César, c'est le monde païen, auquel Jésus ne reconnaît qu'une existence de fait et qui devra disparaître devant le règne de Dieu.
Jésus avait la prétention d'être Christ ou Messie, c'est-à-dire de réunir la plénitude des pouvoirs que l'opinion attachait à ce titre révéré : et alors il aurait cumulé toutes les puissances ; étant roi et représentant de Dieu, il jouissait d'une autorité illimitée.
Ni les apôtres, ni les premiers chrétiens n'ont même soupçonné la théorie dont il s'agit. Comme ils étaient d'abord faibles et peu nombreux, ils ne demandaient qu'à être tolérés. Dès qu'ils prirent de la force, ils devinrent de plus en plus exigeants vis à vis des dissidents. Lorsque Constantin fît asseoir le christianisme sur le trône, il inaugura le régime de la religion d'État, il persécuta les païens; les chrétiens applaudirent, décernèrent au prince les plus pompeux éloges. Aucun ne protesta, ne vint alléguer les arguments d'O. Barrot, ne supplia César de retirer à l'Église des privilèges contraires à ses principes, d'être fidèle à la « décentralisation >\ de
respecter la séparation jusqu'ici observée, de l'Eglise et de l'Etat- Nul chrétien n'a tenu co langage. Depuis Constantin, la doctrine de la religion d'I'^tat a prévalu, non seulement dans l'Empire romain, mais encore dans tous les États qui se sont formés au moyen âge ; et elle s'est tellement enracinée dans les esprits, que les réformateurs religieux, tels que Luther et Calvin, l'adoptèrent comme une vérité indiscutable : pour eux, tout dissident était un rebelle, un criminel d'Etat. La liberté de conscience, qui pour nous est un principe capital, n'avait pas un seul défenseur.
L'Église catholique a professé constamment la doctrine diamétralement opposée à celle qu'on veut présenter comme étant de l'essence du christianisme. Les décrets des conciles, les bulles des papes s'accordent pour déclarer que l'hérésie est un crime qui doit être puni de mort, et que le devoir de tous les princes est de purger leurs États de cette horrible peste. L'inquisition est la plus pure expression de la doctrine catholique en matière de tolérance. Dans le système de neutralité de l'État à l'égard des religions, l'autorité civile met sur le même pied, non seulement l'orthodoxe et l'hétcl'odoxe, mais encore celui qui n'est d'aucune religion, même s'il fait profession de déisme, de panthéisme ou d'athéisme. Mais l'Eglise catholique et les sectes protestantes ne regardent qu'avec horreur ces libertins, ces libres-penseurs contre lesquels elles lancent les imprécations les plus foudroyantes.
C'est donc une prétention insensée de mettre au compte du christianisme des idées libérales dont il est la contradiction formelle, (y'est la manie de ceux qu'on peut appeler les romantiques du clél'icalisme, de travestir Jésus et l'Église, de les parer des ornements modcrneSj de manière à les faire accepter pour des instigateurs du progrès. Ces manœuvres tendent <à accréditer des erreurs, disons même des mensonges ; et c'est justice que de les démasquer.
m. — .iKSus socialiste:
Un grand nombre de philosophes, énms des souffrances qui, de tout temps, ont pesé sur la majeure partie des hommes, se sont demandé si cet état de misère et d'oppression devait durer perpétuellement, ou si l'on pouvait espérer y mettre un terme. Ils n'ont pas hésité à reconnaître la loi du progrès qui régit l'humanité; ils ont affirmé (|ue le mal était un ennemi qu'on devait combattre ;
que déjà, depuis les temps historiques, ou était parvenu à améliorer immensément la condition de la plupart des individus, que de nouveaux efforts introduiraient une somme de bien-être supérieure à celle qui a été réalisée, qu^enfin on devait espérer, non la perlection qui est impossible, mais la réduction du mal à des proportions de plus en plus exiguës. Les conquêtes du passé répondent de celles de l'avenir.
On a donné le nom de socialistes à ces chercheurs infatigables, dont les aspirations vers le bien n'ont pas de bornes.
Comme cette dénomination adonné lieu à beaucoup d'équivoques et de malentendus, il est nécessaire de fixer ses idées par une définition précise. Nous appelons socialiste « celui qui poursuit la réalisation d'un état social, où chacun sera placé dans les meilleures conditions pour développer et exercer toutes ses facultés, et trouvera dans cet exercice l'équitable rémunération de son travail; ce qui amènera l'extinction de la misère et de l'oppression.»
On voit que, d"après cette délinition, le socialisme n'implique ni la violence ni la spoliation, ni la suppression de « la famille et de la propriété », que, par conséquent, toutes les déclamations de ses adversaires portent à faux.
Nous ne nous dissimulons pas les difficultés du problème à résoudre. Beaucoup de systèmes ont été proposés pour le résoudre. Si aucun d'eux n'a été jugé acceptable, ce n'est pas une raison pour se décourager. Ce n'est que par un travail assidu, par des études persévérantes, qu'on pourra atteindre le but. On doit se dire que la nécessité d'une solution s'impose, que les souffrances des déshérités sont intolérables, et que, si l'on n'y apporte pas de remède efficace, les nations sont menacées des plus affreux cataclysmes.
C'est surtout l'Église catholique qui est opposée au socialisme. Elle poursuit un but tout opposé. Le socialisme veut extirper la misère, faire participer tous les individus au bonheur, généraliser le bien-être et lajoie. L''-Église, au contraire, se conformant aux leçons de l'Évangile, prêche le mépris du séjour terrestre, condamne toutes les jouissances, enseigne que l'homme ne peut plaire à Dieu et gagner le ciel, qu'en s'infligeant le plus possible de mortifications, de privations et de souffrances ; elle glorifie comme saints ceux qui ont pratiqué les plus terribles austérités ; elle aspire à généraliser la misère.
Elle est donc à Tantipode du socialisme.
Aussi,, dernièrement, un journal catholique a déclaré que vouloir extirper la misère, c'était aller contre les desseins de Dieu qui veut que la terre soit une vallée de larmes; il a condamné comme témé-
raires et impies les systèmes d'amélioration sociale, et il a rappelé, comme un oracle inéluctable, ces paroles de Jésus-Christ : « Vous aurez toujours des pauvres parmi vous. »
Remarquons toutefois que, quand on invoque des textes prétendus sacrés, on ne devrait faire que des citations parfaitement exactes. Or, voici dans quelle circonstance ont été prononcées les paroles attribuées à Jésus. Une femme ayant répandu sur lui un parfum d'un grand prix, ses disciples, suivant les deux premiers évangélistes, le traître Judas, d'après le quatrième, blâmèrent cette prodigalité en disant qu'on aurait pu vendre ce parfum et en donner le prix aux pauvres. Jésus loin d'acquiescer à cette réflexion judicieuse, répondit: « Vous avez (et non pas vous aurez) toujours des pauvres parmi vous; mais moi, vous ne m'aurez pas toujours (Mat. XXVI, 11; Marc, XIV, 7; Jean, XII, 8). »
Si l'on s'en tient à la lettre, Jésus constatait seulement que, du vivant de ceux qui Técoutaient, il y avait et il y aurait des pauvres. Mais il ne s'expliquait nullement sur ce qui devait se passer après sa mort.
Ce passage ne peut donc être invoqué sur la question sociale ; et l'on peut accuser d'une fâcheuse inadvertance, si ce n'est de mauvaise foi, ceux qui l'ont altéré en mettant le futur au lieu du présent.
Mais ne nous arrêtons pas à ce qu'a dit ou voulu dire Jésus qui, comme il l'avoue, parlait souvent avec l'intention de n'être pas compris (Mat. XIII, 10-16; Marc, IV, 11, 12); et examinons en elle-même la doctrine de ceux qui aujourd'hui invoquent son autorité.
Dire qu'il y aura toujours des pauvres, c'est-à-dire des gens manquant du nécessaire et rongés par la misère, c'est affirmer la perpétuité inévitable du mal, c'est condamner la majeure partie des hommes à rester en proie à toutes les horreurs du besoin, sans qu'aucun remède puisse adoucir leurs souffrances, sans même qu'une lueur d'espérance puisse les consoler. C'est donc pour eux et leur postérité, un enfer en perspective. Comment un homme doué de quelque sentiment d'humanité peut-il accepter un avenir aussi désolant et même s'y complaire? S'il en est ainsi, il n'y a plus à s'occuper du progrès ; on doit maintenir intactes les institutions les plus iniques, toutes les causes du mal ; on doit bien se garder de faire disparaître les causes d'insalubrité; les miasmes pestilentiels sont des agents de la providence, puisqu'ils entretiennent et étendent la misère. On doit prohiber les associations, les caisses de prévoyance, en un mot, tout ce qui pourrait faciliter à une partie des pauvres les moyens de s'élever au-dessus de leur triste con-
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ditioii. La sainte ignorance doit être respectée, car elle sauvegarde l'indigence contre les tentatives d'émancipation.
Certes, si le diable auquel croient les chrétiens, se mettait à jouer le rôle de révélateur et de législateur^ il ne pourrait moins faire que de préconiser ce système, puisque le mal est son empire et qu'il serait certain par là de le rendre inviolable.
Et quelle consolation otîre-t-on à ces victimes vouées fatalement à la misère? C'est, après leur mort, le paradis où ils seront d'autant mieux traités qu'ils auront plus souffert sur la terre. Mais croit-on que ces innombrables légions de misérables sur lesquels vous prononcez votre effroyable anathème, se contenteront de cette compensation chimérique, et qu'ils se résigneront à subir sans murmurer leur sort lamentable, avec des indemnités à recueillir dans l'autre monde?... Non, ces promesses fallacieuses n'ont plus cours, et le bon sens des populations en a fait justice. Les malheureux ne s'étonnent que d'une chose, c'est que les prêtres puissent encore débiter sans rire de pareilles sornettes.
N'est-ce pas le comble du machiavélisme, que de prétendre consacrer, au nom de la divinité, les inégalités sociales, si fécondes en iniquités monstrueuses, d'attribuer ainsi à une minorité privilégiée toutes les jouissances, toutes les douceurs de la vie, et de dire au pauvre: «Ton lot est de nous servir, de t'exténuer, déjeuner, de croupir dans la misère; ne songe même pas à t'exonérer du fardeau qui t'écrase; seulement, si tu es bien sage, bien résigné, bien docile, tu pourras entrer dans le ciel ; ce n'est que là que tu trouveras le repos. »
A bien considérer cette théorie, elle aune ressemblance effrayante avec la doctrine indienne des castes, qui, assignant aux hommes des origines diverses, les emmure pour toute la vie, dans une condition infranchissable et n'offre aux inférieurs, de possibilité de soulagement que dans les existences futures.
Les docteurs chrétiens nous disent o qu'il faut qu'il y ait des pauvres pour exercer la charité des riches. » Autant dire qu'il faut qu'il y ait des jambes cassées pour exercer l'habileté des chirurgiens, et des incendies pour occuper les architectes et les maçons.
Mais ne craignez-vous, en tenant ce langage, que le pauvre ne se retourne contre vous et ne vous dise : « Il faut qu'il y ait des pauvres pour exercer la charité des riches. Eh bien, soit. Mais il y a assez longtemps que je contribue à exercer votre charité. C'est un rôle dont je me lasse. Changeons de position. Prenez ma besace et mes haillons, et abandonnez-moi vos richesses. Vous exercerez à votre tour ma charité; je vous ferai l'aumône, autant que vous me la
faisiez; et tout sera bien, caries intentions de la Providence seront remplies. »
C'est un mauvais moyen de justifier les iniquités sociales, que d'employer ce sinistre adage qui ne peut être pris que pour une sanglante ironie.
Les réformateurs ne se lasseront pas de poursuivre leur œuvre de l'éparation et de régénération, de rechercher le progrès social. Le catholicisme, en i-estant embourbé dans le culte aveugle du passé, dans l'adoration du mal, fait voir qu'il est en réalité l'ennemi du genre humain.