‹ Essais de critique religieuseChapitre 29 sur 55 · IV. — JESUS COMMUNISTE · texte numérisé non relu

IV. — JESUS COMMUNISTE

Nous avons prouvé, combien était erronée l'opinion qui veut faire de Jésus un démocrate et un socialiste, et nous avons fait voir que la doctrine chrétienne est à l'antipode du socialisme. Cependant, plusieurs de nos correspondants demandent, au moins, qu'on reconnaisse à Jésus le mérite (si c'en est un) d'avoir prêché le communisme, et pensent que, quand même cette solution du j)roblème social serait reconnue fausse et inadmissible, ceux qui la proposent et la propagent, ont droit à quelque reconnaissance pour leurs tentatives d'alléger la misère de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre.

Il est d'abord à remarquer que l'Église catholique, bien loin d'encourager le communisme, l'enveloppe dans la réprobation dont elle frappe tous les systèmes ayant pour but de changer l'ordre social actuel. Voyez notamment le Dictionnaire de théologie, de Bergier, aux mots : Propriété et Socialistes. Les autres sectes chrétiennes admettent également que la religion peut s'accorder avec toutes les formes de société, et aucune ne condamne là propriété individuelle.

Il y a une parole de Jésus, qui pourrait donner lieu à quelques doutes sur ce sujet. Un jeune homme lui ayant demandé ce qu'il fallait faire pour acquérir la vie éternelle, Jésus lui répondit : Gardez les commandements; et il les énuméra: « Vous ne tuerez point, vous ne déroberez point, etc. » Le jeune homme dit : « J'ai gard(^ tous ces commandements dès ma jeunesse ; que me manque-t-il encore? » Jésus lui dit : « Si vous voulez être pai-fait, vendez ce que vous avez et le donnez aux pauvres ; et vous aurez un trésor dans le ciel ; puis venez et suivez-moi (Mat. XIX). »

Jésus par là donne seulement un conseil à ceux qui veulent s'élever jusqu'à la perfection, mais non un précepte obligatoire. L'adoption de ce conseil ne pourrait se généraliser, ni même recevoir une grande extension ; car les possesseurs de biens ne trouveraient plus d"acquéreurs ; et alors que deviendraient les biens dont tout le monde voudrait se défaire ? Il ne s'en préoccupe pas. Ce qu'il prêche, ce n'est, en définitive, que l'aumône surune grande échelle. Mais tout le monde reconnaît aujourd'hui que l'aumône, bien que secourant momentanément quelques individus, est tout à fait impropre à faire disparaître la misère; bien plus, elle l'entretient etl'étend; elle encourage la paresse et Timprévoyance. En se bornant à recommander l'aumône, Jésus fait voir qu'il n'avait pas la moindre idée de réforme sociale, qu'il n'avait aucun plan d'organisation.

L'Église primitive offre un tableau de communisme chrétien. On lit, en e.iet, dans les actes des apôtres : « Toute la multitude de ceux qui croyaient, n'avait qu'un cœur et qu'une âme ; et nul ne considérait ce qu'il possédait, comme étant à lui en particulier, mais toutes choses étaient communes entre eux. Il n'y avait aucun pauvre parmi eux, parce que tous ceux qui possédaient des fonds de terre ou des maisons, les vendaient et en apportaient le prix qu'ils mettaient aux pieds des apôtres, et on le distribuait ensuite à chacun selon ce qu'il en avait besoin (IV, 33-35). »

Cet essai ne dura que fort peu de temps, et l'on n'en trouve plus aucune trace dans les écrits postérieurs.

Mais est-ce bien là vraiment un communisme? Non. En effet, nous voyons un petit groupe d'individus qui, conformément au conseil du maître, renoncentà la propriété individuelle, se dépouillent de tous leurs biens; et il en est formé une caisse commune qui pourvoit aux besoins des associés. Mais, une fois ces apports réalisés, on ne nous dit pas comment devait s'alimenter cette caisse. Les membres de la société, c'est-à-dire les croyants, y entraient pour participer aux distributions. Mais il n'est nullement question du travail ni de production. Quand le fonds commun est épuisé, on ne pourrait combler les vides que par la création de nouvelles richesses. Le grand problème qu'ont cherché à résoudre les organisateurs du communisme, tels que Cabet, c'est la distribution des fonctions et des travaux entre les associés, de manière que la société puisse se sufïïre à elle-même. Ici on ne paraît pas même avoir songé à cette grosse difficulté. On réunit un certain nombre de croyants, panni lesquels plusieurs entraînés par l'enthousiasme, se dessaisissent de leurs biens ; les autres, et c'était sans doute le plus grand nombre.

ne voient dans l'association qu'un moyen commode de vivre aux dépens d autrui. On y compte sur la parole du maître qui recommande de faire comme lès oiseaux du ciel, sans souci du lendemain, et de tout attendre du Père céleste qui les nourrira.

Il y avait là une sorte de folie qui ne pouvait se maintenir longtemps; et l'on ne doit pas s'étonner qu'elle ait si peu duré. L'auteur des Actes, qui a dû écrire longtemps après cet essai malheureux, a cru devoir le raconter avec éloge, comme une application du conseil de Jésus, cité plus haut. Mais il n'a pu venir à l'esprit de personne, de considérer la conduite de ces premiers chrétiens comme un modèle à suivre pour une nation, et encore moins comme un tjq^e d'organisation sociale.

L'institution des monastères a réalisé sur une grande échelle le communisme décrit par les Actes des apôtres. Ceux qui entrent dans les couvents, comme profès, renoncent à la propriété individuelle, font vœu de pauvreté; ils vivent en commun. Mais, bien loin de former une société complète, ils se nourrissent aux dépens de la société ; ce sont des parasites qui subsistent du travail d'autrui, et et qui s'honorent de ne contribuer au bien général, que par leurs prières.

On doit avouer qu'ils sont fidèles aux préceptes évangéliques, et ils sont la preuve vivante et palpable de la fausseté de cette doctrine. Pendant une longue série de siècles, d'innombrables légions de moines et de religieuses se sont abstenus des devoirs sociaux; et l'oisiveté les a précipités dans une corruption inévitable. Aussi les États modernes se sont vus dans la nécessité d'abolir cette funeste institution dont l'existence est la condamnation de l'Évangile qui l'avait inspirée.

Nous devons mentionner un sérieux essai qui s'est rapproché du communisme. En 1556, les jésuites obtinrent des rois d'Espagne, la concession d'un immense territoire au Paraguay, où ils s'établirent avec une indépendance presque complète. Ils déployèrent une grande habileté pour amener les sauvages habitants à une quasi civilisation. Les jésuites s'attribuèrent sur la population une autorité absolue; ils se réservaient le monopole du commerce et de la plupart des industries; les indigènes n'étaient que leurs commis; les jésuites, réunissant les pouvoirs spirituels et temporels, dirigeaient toutes les actions des individus, et, même pour des infractions aux commandements de l'Église, leur infligeaient des peines corporelles. On ne laissait pénétrer aucun étranger dans cette espèce de république, dans la crainte qu'il n'y apportât des idées nouvelles. Sous cet état de choses, qui dura jusqu'en 17()7,

époque de la suppression des jésuites, la population qui leur était soumise, a joui d'une félicité relative, qui a été beaucoup vantée par les écrivains ecclésiastiques ; mais les habitants étaient entretenus dans l'ignorance et maintenus dans une enfance perpétuelle. Ils étaient dressés à obéir aveuglément aux Pères, à se laisser conduire en toutes choses, de manière que leur raison fût comme engourdie; on étouffait chez eux toute spontanéité, toute activité. On en faisait des automates exécutant machinalement les mouvements qui leur étaient imprimés. C'était une véritable théocratie. L'État n'était qu'un vaste monastère (1).

Certes, personne, même dans le monde clérical, n'oserait aujourd'hui chercher à imiter cet état social qui, cependant, peut être considéré comme la perfection du catholicisme.

On ne peut l'alléguer en faveur de Topinion qui attribue au christianisme ou à Jésus la tendance vers le communisme, puisque, même au Paraguay, la propriété privée, bien que réduite au profit des jésuites, existait encore.

En résumé, ce qui a été prêché par Jésus et accepté par ses disciples, c'est le mépris du séjour terrestre, c'est l'indication, comme conseil de perfection, de se priver de toutes jouissances, de faire pénitence pour mériter d'être admis au royaume céleste qui devait arriver très prochainement. Mais, quant à réformer la société d'ici-bas, pour y faire régner la justice, pour faire cesser l'oppression et la misère, Jésus n'y a jamais songé; il est resté constamment absorbé par le mysticisme, par l'infatuation de son stérile messianisme.

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