Y. — JESUS MONTAGNARD
Les discours attribués à Jésus par les Évangiles sont tellement remplis de paroles obscures ou ambiguës, de contradictions, d'incohérence, qu'on y peut trouver tout ce qu'on veut. Il en est résulté que toutes les sectes qui acceptent ces textes comme divinement inspirés, ont pu s'en autoriser pour étayer leurs doctrines. Bien plus, des écoles i-ationalistes, qui rejettent le surnaturel et pour lesquelles les Évangiles ne sont qu'une œuvre humaine et librement discutable, ont cédé à une sorte de vénération léguée par
(1) Voyez Lahai'pe, Histoire des Voyages, t. XII, p. 237 etsuiv.
les préjugés séculaires, et ont cherché à justifier leurs théories par des paroles de Jésus, sans s'inquiéter de leur authenticité.
J.-J. Rousseau est un de ceux qui ont le plus contribué à accréditer ce prestige, par ses éloges emphatiques de Jésus et des Évangiles. Son Vicaire savoyard a eu, au dernier siècle, une vogue immense (1). La magie du style a été pour beaucoup dans cette popularité. Une foule de libres-penseurs, tout en s'associant à la guerre que faisaient les philoso))hes au christianisme et en général aux révélations, faisaient leurs réserves quant aux Évangiles que la l)lupart ne se donnaient môme pas la peine de lire, et partageaient cet engouement irréfléchi pour la morale prétendue sublime, prêchée par le Nazaréen, admiraient de confiance le discours de la montagne et souscrivaient à l'apothéose de son auteur réputé incomparable.
Il suffit d'un examen attentif pour dissiper ces illusions qui ont eu un tel empire que, comme le reconnaît M. Havet, « lorsque la nmltitude a fait chez nous la révolution de 89, elle a cru quelquefois la fciire d'après l'Évangile, tandis qu'en réalité la RévoLuiion csé destinée à effacer VEvaiigile (2). »
En 89, le clergé était odieux, les souvenirs palpitants de la longue oppression qu'il avait exercée, n'excitaient que l'horreur ; mais on aimait encore à se figurer que l'Église avait méconnu les préceptes de son fondateur qu'on persistait à regarder comme le défenseur des pauvres et des opprimés.
Gnice à l'imagination, on fit de Jésus un portrait de fantaisie, ou se le représenta comme un démocrate et un socialiste ; presque tous les })artis le revendiquèrent comme un de leurs ancêtres.
On alla plus loin, et l'on en fit un montagnard terroriste, comme on va voir d'après la relation d'un auteur contemporain :
« Marat, après sa mort, fut l'objet d'une sorte d'apothéose. On transporta solennellement son corps au Panthéon, on plaça son l)uste dans les salles de séance des sections de Paris; et tous ceux qui craignaient d'être suspectés d'incivisme, avaient, dans leur appartement, le buste de l'Ami du peuple. Dans le jardin du Luxembourg, on lui éleva une chapelle oij son cœur était exposé à la vénération des patriotes. Lors de la consécration de ce sanctuaire, un orateur fit un discours qui eut pour exorde : O corJesUj O Cor Marat! Cœur sacré de Jésus, Cœur sacré de Marat, vousave.^ les inétnes droits à nos hommages. Il compare ensuite les travaux du
(1) Voir rarlicle u" 3 ci-dessus.
(2) Les origines du christianisme, l. IV, p. 2(3b.
fils de Marie avec ceux de l'Ami du peujjle ; les apôtres sont les jacobins et les cordeliers ; les publicains sont les banquiers et les boutiquiers ; les pharisiens sont les aristocrates. Jésus est un prophète, et Marat est un Dieu. Il finit par comparer la compagne de JNIaratà la mère de Jésus ; celle-ci a sauvé l'enfant Jésus en Egypte ; l'autre a soustrait Marat au glaive de La Fayette qui était un nouvel Hérode(l). »
Tout en glorifiant Jésus, on ne le met qu'au second rang, et il est primé par le divin Marat.
Toutefois, un écrivain du temps, nommé Brochet, a trouvé qu'on faisait encore une part trop belle à Jésus, et il a repoussé ce parallèle comme injurieux à Marat. « Marat, dit-il, n'est pas fait pour être comparé à Jésus. Cet homme a fait naître la superstition, il défendait les rois, et Marat eut le courage de les écraser (2). »
Aujourd'hui, ce rapprochement du cœur de Jésus et du cœur de Marat ne nous semble que grotesque. Et, cependant, il n'a rien de plus déraisonnable que les prétendus arguments par lesquels les évangélistes s'efforcent de prouver que Jésus a réalisé les prophéties, que c'est à lui, par exemple, que s'appliquent ces paroles : « J'ai tiré mon fils d'Egypte ; Il sera appelé Nazaréen; On ne brisera aucun de ses os ; Ils m'ont abreuvé de fiel et de vinaigre, etc. »
Il n'est pas plus difficile d'établir une ressemblance entre Jésus et Marat. Celui-ci ne cessait de tonner contre les accapareurs, les aristocrates, les sangsues du peuple ; il demandait à cor et à cris leur extermination. Jésus lance des imprécations non moins v'olentes contre les riches et les puissants ; il ne dispose pas, il est vrai, de la force armée, pour mettre à exécution ses anathèmes contre ceux qu'il condamne, mais il s'en dédommage en les vouant au feu éternel de Tenfer, et il annonce comme prochaine leur punition par des supplices bien plus affreux que la guillotine. Ses colères sont encore plus terribles que celles de Marat. Celui-ci se contentait de 50,000 tètes à abattre, pour sauver la patrie. Jésus étend bien plus loin ses anathèmes, puisqu'il y comprend les riches, les hypocrites (dont la race est si nombreuse), les pharisiens, les publicains ou agents du fisc, et généralement tous ceux qui refusaient de se soumettre à sa parole et de reconnaître sa mission divine. C'est donc Jésus cfui a droit au prix d'atrocité.
En 1878, quand on a célébré à Paris le centenaire de la mort de
()) l'rudhomme, Révolutions de Paris, n"» 201, du 20 juillet au 30 août 1793, cité par Wallon, Histoire de la T&rreur^ 1. 1, p. 208. (2) Wallon, ibid.
Voltaire, Victoi- Hugo fit un discours patliétique, où il compara Voltaire et Jésus, et les proclama tous deux également les bienfaiteui's de l'humanité. Il aurait pu tout aussi bien comparer Jésus à Childéricou à Artaban. 1/Évangile lui aurait fourni des textes pour établir ces parallèles. La rhétorique sait toujours se tirer daflaire.
Toutes ces manies d'assimilation sont aussi insensées les unes que les autres. Jésus n'était pas plus montagnard que girondin; il n'était ni républicain ni démocrate. Il était Juif, et rien de plus. Mais quelle était, au fond, sa doctrine, et même en avait- il une"? C'est ce qu'on ne peut savoir, et c'est ce qu'il ne savait probablement pas lui-môme. Il prêchait à tort et à travers ; il déclamait contre ceux qui occupaient les premiers rangs dans la société, sans avoir de plan d'organisation à mettre à la place de ce qui existait. Il n'en avait pas besoin, puisque, suivant lui, le monde allait finir prochainement. Il était donc inutile de se préoccuper d'institutions civiles; il fallait mépriser profondément les choses de ce bas monde, cesser de travailler et songer uniquement à se préparer pour le jugement universel auquel il devait présider.
C'est en vain qu'on s'efforcem de chercher, dans ses discours, tous dénués d'authenticité, un système. On pourra, en choisissant certaines paroles, lui prêter toutes les doctrines qu'on voudra; mais ces artifices ne pourront aboutir à rien de sérieux. N'oublions pas surtout qu'il s'est vanté de parler pour n'être pas compris.
Hélas ! qu'il aurait bien mieux fait de se taire !