‹ Essais de critique religieuseChapitre 4 sur 55 · LE VICAIRE SAVOYARD · texte numérisé non relu

LE VICAIRE SAVOYARD

Les républicains ont fêté avec enthousiasme le centenaire de Jean-Jacques Rousseau, ont rendu un éclatant hommage à l'illustre philosophe qui a puissamment contribué aux progrès de l'esprit humain ; qui, l'un des premiers, a abordé courageusement les questions de l'origine et de la légitimité des pouvoirs; qui a ébranlé l'ancien ordre monarchique et féodal, et a préparé la grande révolution de 89. Il y avait là un sentiment d'admiration et de reconnaissance. Dans l'œuvre d'un homme de génie, on doit surtout s'attacher à ce qu'il y a de vrai et de salutaire ; il ne faut pas s'arrêter aux parties défectueuses, car la perfection n'appartient pas à l'humanité; et, chez les écrivains qui font le plus d'honneur à la science, on a le regret de signaler des écarts, des défauts, sans que leur gloire en soit altérée.

Mais ce que nous croyons nécessaire de relever, ce sont les éloges inconsidérés qui ont été décernés à l'un des ouvrages de Rousseau^ le plus sujet à critique, c'est-à-dire à la fameuse Profession de foi du vicaire saooyard. Pour les panégyristes, c'est un chef-d'œuvre incomparable, c'est le résumé de la plus haute sagesse, le manuel de })liilosophie religieuse.

Nous ne devons pas nous laisser entraîner par la vogue immense dont a joui cet ouvrage. Les colères violentes qu'il a excitées chez le clergé, prouvent qu'en voulant ménager tous les partis on ne

réussit qu'à les irriter tous. Pour juger sainement, il faut se dépouiller de toute prévention et procéder à un examen consciencieux, en ne prenant pour guide que la raison.

Rousseau, dans son Emile, trace un plan d'éducation. Il ne pouvait se dispenser de traiter de l'instruction religieuse. Il s'élève avec force contre l'usage, partout suivi, de s'emparer de l'enfant aussitôt après sa naissance, et par conséquent avant que son intelligence soit éveillée, de lui imprimer le sceau d'une religion, celle de ses parents, et de l'enrôler de force dans une secte. C'est commettre un attentat contre la liberté de l'enfant, que de le dresser à vénérer l'autorité des prêtres qu'on lui dépeint comme les organes de la divinté; c'est ainsi qu'on produit sur son esprit des impressions souvent ineffaçables et qu'on vicie la rectitude de son jugement.

Rousseau demande que ni les parents ni les instituteurs n'inculquent à l'enfant aucune religion ; il veut que l'on se contente d'exercer son intelligence; et, quand on le croira suffisamment préparé à en faire librement usage, alors il sera temps de lui exposer les divers systèmes religieux, en le laissant maître de juger et de choisir en connaissance de cause.

Rien de mieux jusque-là. Mais son Emile arrive à l'âge d'homme. Il s'agit d'aborder les grands problèmes, de le mettre en état de se prononcer.

C'est alors que l'auteur fait intervenir son mentor qu'il vante comme un type de vertu. C'est un prêtre catholique qui a été interdit pour quelques fredaines de jeunesse, puis réintégré par la protection d'un gentilhomme, et qui exerce les fonctions de vicaire de paroisse. Il lui arrive quelquefois « d'approuver des dogmes contraires à ceux de l'Eglise romaine, et il paraissait en estimer médiocrement les cérémonies. Mais il s'acquittait ponctuellement, même sans témoins, de ces mêmes usages dont il semblait faire peu de cas. » Qu'était-il au fond? C'est à lui qu'on demande des lumières; c'est lui dont on présente la profession de foi comme le résumé le plus complet de la science.

Le vicaire commence par se prononcer pour la doctrine du déisme ; il expose les arguments qui lui paraissent les plus concluants en faveur de l'existence de Dieu, ainsi que de l'immatérialité et de l'immortalité de l'âme. Quant à la morale, il n'a besoin d'autre guide que la conscience dont il lui suffît d'écouter la voix. Il démontre l'inutilité et l'impossibilité des révélations divines. Il prouve victorieusement que si Dieu avait voulu donner au genre humain une révélation dont la croyance eût été obligatoire, il l'eût entourée 'de

moyens de certitude tels qu'aucun individu n'eût pu l'ignorer ni en méconnaître l'évidence. Il fait justice des miracles et des prophéties, et il fait voir qu'aucune Église ne peut se prévaloir de ce genre de preuves pour fonder son autorité. Dans toute cette partie dé la discussion, l'auteur déploie une logique irréfutable.

Après ces prémisses, il ne restait plus qu'à rejeter toutes les révélations, qu'à rompre résolument avec toutes les sectes qui s'attribuent une origine surnaturelle et avec tous les clergés qui prétendent commander à l'humanité en vertu d'une délégation céleste.

Mais, tout à coup, notre vicaire se ravise, et, comme effrayé de son audace, il fait un éloge pompeux de l'Évangile et de Jésus-Christ. C'est là que se trouve cette phrase célèbre : « Si la vie et la mort de Socrate sont d'un sage, la vie et la mort de Jésus sont d'un Dieu. » Ne nous arrêtons pas à examiner ce que signifie la mort d'un Dieu. La conséquence à laquelle nous conduit le vicaire, sans la formuler, c'est que Jésus est plus qu'un homme et que l'Évangile a une origine surhumaine. <( Pourtant, dit-il^ ce même Évangile est plein de choses incroyables et qu'il est impossible à tout homme sensé de concevoir ni d'admettre. Que faire au milieu de toutes ces contradictions? Être toujours modeste et circonspect, respecter en silence ce qu'on ne saurait rejeter ni comprendre, et s'humilier devant le grand Etre qui seul sait toute la vérité. ))

Il aboutit donc au doute. Quant aux dogmes qui n'infîuent ni sur les actions ni sur la morale, il ne s'en met nullement en peine, en se réservant toutefois de repousser avec horreur le dogme de l'intolérance. « Je regarde, dit-il, toutes les religions particulières comme autant d'institutions salutaires qui prescrivent dans chaque pays une manière uniforme d'honorer Dieu par un culte public, et qui peuvent toutes avoir leur raison dans le climat, dans le gouvernement, dans le génie du peuple ou dans quelque autre cause locale, qui rend l'une préférable à l'autre, selon les temps et les lieux. Je les crois toutes bonnes, quand on y sert Dieu convenablement. »

Notons, en passant, cette indulgence respectueuse pour toutes les' religions, y compris celles qui prescrivent les sacrifices humains, celle qui ordonne de combattre les infidèles et d'exterminer les hérétiques, celle qui a organisé l'Inquisition et inspiré la Saint-Barthélémy ; celle qui a divisé l'humanité en castes et a voué les castes inférieures à l'esclavage, à la misère et à l'abjection; même celle qui a déclaré une haine im[)lacablc à toutes les liljcrtés.

En définitive, ce bon prêtre reste vicaire et aspire même, sans espoir, à devenir curé de paroisse; il remplit scrupuleusement tous

les devoirs de sa charge. C'est pour lui que l'auteur réclame nos sympathies et notre admiration.

C'est ici que nous devons protester avec énergie. La première qualité requise pour mériter le titre d'honnête homme, n'est-ce pas la sincérité? Or, votre prêtre est un vil hypocrite. Il enseigne des dogmes auxquels il ne croit pas ; il exécute gravement des rites qu'il sait être sans valeur ; il chante le Credo que sa conscience désavoue; il fait le catéchisme et certifie aux enfants que l'eucharistie « contient réellement et en vérité le corps, le sang, l'àme et la divinité de Notre-Seigneur Jésus-Christ » , et il ne croit pas un mot de ce qu'il s'efforce de leur faire croire; il consacre l'hostie, se prosterne devant elle avec les marques du plus protond respect, il l'invoque comme Dieu, il lui adresse le Ave verum, saluant ainsi « le vrai corps né de la Vierge Marie et immolé sur la croix. » Et pourtant cette hostie n'est pour lui qu'un vulgaire morceau de pain. Ce prêtre qui, au fond maudit l'intolérance, enseigne que « hors l'Église il n'y a pas de salut. » Il promulgue en chaire tous les mandements de son évêque, les encycliques du pape, même les décrets dans lesquels s'étalent les prétentions les plus odieuses de l'orgueil clérical.

Ce prêtre est un mensonge vivant. Tout est mensonge chez lui, son costume, son langage, ses actes. Il joue perpétuellement la comédie; seulement, pour lui, le rideau ne baisse jamais ; et, sauf l'entretien secret qu'il a avec un disciple choisi, il se garde bien de laisser pénétrer le fond de son âme ; il garde soigneusement son masque. Il est sciemment messager d'erreur, il accepte la mission de maintenir les populations dans de fausses croyances, il les y affermit et contribue autant qu'il peut à leur abêtissement.

Est-il rien de plus immoral et de plus méprisable?

Cet homme joue, en outre, le rôle de traître vis-à-vis de son Église qui compte sur lui comme sur un coopérateur fidèle, et qu'il ne peut servir avec le même zèle que s'il était sincère. Son évêque lui a transmis ses pouvoirs ; il lui confie les secrets du métier, les vues du clergé, il compte qu'il s'y conformera exactement. Mais ce prêtre qui n'a pas la foi, qui exécute les rites machinalement et à contre-cœur, n'est, en définitive, qu'un loup dans la bergerie. Il trompe la confiance de ses ch^fs, il abuse de leur mandat.

Et comment peut-il, en sûreté de conscience, vivre de Tautel, lui qui méprise l'autel ; manger le pain de l'Église, lui qui s'est retranché de l'Église dont on n'est membre qu'autant qu'on croit à tout ce qu'elle enseigne ?

C'est là une position misérable, flétrissante. Glorifieruntel héros, c'est outrager la morale et le bon sens.

Malheureusement, la magie du style a séduit et comme enivré un grand nombre de lecteurs qui, sans réfléchir, se sont engoués pour ce personnage idéal ; mais, s'il se présentait devant eux en s'avouant pour ce qu'il est, il serait conspué et traité comme un fourbe.

Les grands hommes trouvent toujours des imitateurs surtout dans leurs égarements; et les défauts sont ce qu'il y a de plus facile à imiter. M. Renan semble avoir pris à tâche d^exagérer encore ce qu'il y a de faux et d'odieux dans le Vicaire savoyard. Voici comment il s'exprime dans la préface des Apôtres.

« Il est des personnes rivées en quelque sorte à la foi absolue ; je veux parler des hommes engagés dans les ordres sacrés ou revêtus d'un ministère pastoral. Même alors, une belle âme sait trouver des issues. Un digne prêtre de campagne (pourquoi campagne?) arrive par ses études solitaires et par la pureté de sa vie, à voiries impossibilités du dogmatisme littéral; faut-il qu'il contriste ceux qu'il a consolés jusque-là, qu'il explique aux simples des changements que ceux-ci ne peuvent bien comprendre? A Dieu ne plaise !

« Il n'y a pas deux hommes au monde qui aient juste les mêmes devoirs. Le bon évêque Colenso a fait un acte d'honnêteté comme l'Église n'en a pas vu depuis son origine, en écrivant ses doutes dès qu'ils lui sont venus. Mais Thumble prêtre catholique, en un pays d'esprit étroit et timide, doit se taire. Oh ! que de tombes discrètes, autour des églises de village, cachent ainsi de poétiques réserves, d'angéliques silences ! Ceux dont le devoir a été de parler, égaleront-ils le mérite de ces secrets connus de Dieu seul? » (p. LXII).

Le mensonge et la duplicité sont ainsi élevés au-dessus de la loyauté et de la franchise, le prêtre incrédule devient le favori de Dieu.

Nous reconnaissons tout ce qu'a de pénible la position d'un prêtre qui a perdu la foi. S'il obéit à ce que lui commande le devoir, s'il se conduit en honnête homme, il n'a qu'à se dépouiller de l'habit ecclésiastique, à cesser complètement ses fonctions, à déclarer hautement sa conversion et les motifs qui l'ont déterminée. C'est ce qu'a fait l'illustre Lamennais ; c'est ce qu'a fait un prêtre moins connu, mais qui mérite l'estime, l'abbé Esmenjart, auteur du livre intitulé : La lettre tue et l'esprit vivifie.

On objecte que la plupart des prêtres sont sans fortune, que, s'ils abandonnaient leur état, ils se trouveraient dans le dénùment et auraient d'énormes difficultés à se procurer des moyens d'existence. Oui, sans doute, dans l'état actuel de nos mœurs le prêtre défroqué est repoussé, condamné à la misère. Les libres-penseurs eux-

mêmes, qui devraient lui tendre une main secourable, comme à un ouvrier de la dernière heure, comme à un frère qui ne demande qu'à s'enrôler sous le drapeau de la raison, ne lui montrent que de la défiance et souvent même de l'aversion.

On conçoit donc que le prêtre incrédule, plutôt que de mourir de faim, se condamne à un métier répugnant, se résigne à prêcher une religion à laquelle il ne croit plus. Son sort est digne de pitié, comme celui de tout homme qui est forcé jmr la nécessité d'accomplir une œuvre contre laquelle proteste sa conscience. Mais, si nous plaignons ces infortunés, gardons-nous de les absoudre et de les glorifier.

N'oublions pas qu'il n'est jamais permis de tromper les hommes.

A ce sujet, nous ne pouvons nous dispenser de mentionner le célèbre curé Meslier qui a composé un traité d'athéisme, plein de déclamations violentes contre la religion [dont il était le ministre, mais qui a tenu cet ouvrage secret et s'est arrangé de manière qu'il ne fût publié qu'après sa mort. Pendant sa longue carrière, il a continué à exercer tranquillement son ministère ecclésiastique, sans que rien trahît son incrédulité, à vivre de sa cure, à tromper ses supérieurs. Il ne lui a fallu aucun effort de courage pour écrire son livre dont personne ne soupçonnait l'existence avant sa mort. Voilà un parfait hypocrite, digne émule du Vicaire savoyard. Nous ne pouvons que déplorer les éloges prodigués à ce sycophante par Voltaire et par ses amis ; ils accueillirent à bras ouverts tout ce qui pouvait favoriser leur cause, sans s'inquiéter de la moralité des recrues ni de la légitimité des moyens.

Nous ne pouvons souscrire à de telles apothéoses, ni abandonner les droits de la morale. Nous n'admettons pas que, pour servir les intérêts de la Libre-Pensée, il soit licite d'employer les moyens que nous reprochons à nos adversaires, ni que le mensonge soit un bon procédé pour faire triompher la vérité. Le prêtre incrédule est une monstruosité qui ne mérite que le mépris.

DE L'ARGUMENT PANURGIEN

Nous domandons pardon à nos lecteurs du néologisme contenu dans notre titre, et nous les engageons à fabriquer une meilleure expression pour rendre notre idée. On sait que Panurge se trouva fort embarrassé en voyant ses moutons refuser de sauter un fossé ; pourtant, il en décida un à faire le saut, et aussitôt toutes les autres bêtes s'empressèrent de sauter à sa suite. Quel motif a rendu tous ces moutons si dociles et les a décidés à faire comme le premier ? C'est ce que l'histoire a oublié de nous dire. Peut-être ont-ils pensé que suivre l'exemple d'autrui est ce qu'il y a de plus sage ; (•est un parti commode, qui dispense de raisonner et de faire un choix. Les hommes, à ce qu'il paraît, ont admiré la sagesse de ces moutons et l'ont prise pour modèle. Dans les affaires les plus graves, au lieu de chercher à prouver les avantages d'une décision à prendre, on se borne à montrer ceux qui l'ont déjà prise, et Ton nous dit : Faites de même, suivez le courant, agissez comme les moutons de Panurge ; c'est très convenable et bien porté. C'est là ce que nous appelons l'argument panurgien.

Plusieurs théologiens et un grand nombre de prédicateurs énumèrent les grands hommes qui ont cru au christianisme, et en concluent qu'on ne saurait mieux faire que de suivre l'exemple de ces personnages éminents, et que c'est là une raison suffisante pour se faire chrétien. Frayssinous, Lacordaire, le P. Félix, ont employé cet argument ; à force de le répéter, on se flatte de lui donner de la consistance. Parmi les innombrables écrits ayant pour but de réfuter le fameux livre de M. Renan, il y en a qui ne manquent pas de lui opposer l'autorité des chrétiens illustres. Voici, par exemple, le titre d'une de ces pieuses dissertations : A M. Renan : La divinité du Christ d'après Napoléon I"' et les plus grands génies du monde, par Barnabe Chauvclot. Au nombre de ces grands génies dont l'opinion suffit pour prouver la divinité du Christ, on trouve VollHirc, J.-J. Rousseau, loi-d Byron, Liimennais, Micholet,

Leibnitz, en compagnie de Bossuet, Pascal... et de M. Auguste Nicolas. Voilà une société un peu mélangée; il est fâcheux, pour la force de l'argument, que tous ces grands génies ne soient pas parvenus à se mettre d'accord ; la réunion de toutes leurs opinions religieuses présente l'aspect d'une sorte de tour de Babel, d'un chaos où tous les éléments sont confondus ; et le lecteur, malgré ses meilleures dispositions à la docilité, ne viendra jamais à bout d'être tout à la fois de Tavis de tous ces hommes-là.

Cet appel à de grands noms est plutôt un moyen oratoire, une déclamation à effet, qu'un argument sérieux. Cependant, comme les apologistes en tirent souvent parti et produisent par là une certaine impression sur les auditeurs superficiels, nous ne croyons pas inutile d'aller au fond de la question et d'examiner à quoi se réduit ce raisonnement.

Pour admettre qu'une religion a été révélée par Dieu, il est indispensable d'avoir à cet égard des preuves complètes, solides, irrécusables. Quand nous demandons ces preuves qui doivent déterminer notre conviction, on nous cite tels et tels qui ont cru au christianisme. Mais ces personnages, si éminents qu'ils soient, sont des hommes sujets à l'erreur; leur jugement ne peut donc avoir une autorité souveraine. Ou ils avaient des raisons excellentes, péremptoires, pour croire, ou ils n'en avaient pas. S'ils en avaient, qu'on nous les fasse connaître, nous les examinerons, et si elles sont d'une évidence irrésistible, nous ne pourrons manquer de les accepter, non comme venant d'un homme célèbre, mais comme expression de la vérité. Si^ au contraire, ces hommes fameux n'avaient pas de raisons pour croire ou n'en avaient que d'insuffisantes, ils montraient par là leur peu de jugement, et malgré leur supériorité à certains égards, on pourra dire d'eux qu'ils n'étaient que de faibles esprits. Un grand nom ne peut jamais dispenser de discuter.

En général, l'homme sensé ne doit accepter comme vrai que ce qui lui a été démontré. Il y a cependant desjsujets sur lesquels l'opinion d'autrui, sans être une cause suffisante de détermination, peut être d'un certain poids. S'il s'agit, par exemple, d'un fait qui s'est passé hors de ma présence, je m'en rapporterai aux témoms, pourvu qu'ils offrent toutes les garanties désirables et que les choses aient eu lieu dans des conditions qui ne permettent pas de supposer l'illusion ou le mensonge ; et alors ce n'est pas le jugement d'autrui que j'accepte, mais le témoignage de ses sens. Mais s'il s'agit d'un point de doctrine, l'opinion des hommes, même les plus compétents, ne pourra me fournir qu'une probabilité plus ou moins forte, jamais une certitude. Car, si je ne puis apprécier par moi-même les motifs

sur lesquels se sont appuyés ces hommes compétents, il me sera impossible d'affirmer que ces motifs soient décisifs ; la confiance que pourra m'inspirer tel ou tel savant, pourra seulement me porter à accepter son opinion comme étant la plus vraisemblable ; par cette acceptation, je me range provisoirement sous son drapeau, en attendant plus ample information; mais il n'y a de ma part ni acquiescement ni conviction. Je ne puis savoir si des études plus approfondies ne feront pas [prévaloir une autre solution, et si la doctrine qui avait eu pour elle Tassentiment général, ne sera pas un jour reconnue erronée.

Peut-on procéder ainsi en religion ? Non, assurément. Il ne me suffît pas d'une probabilité pour que je m'incline devant une révélation, que j'humilie ma raison, que je subisse une loi, que je m'assujétisse à une foule de préceptes et de pratiques, que je devienne, par mon affiliation à une certaine secte, un homme nouveau. Si Dieu a parlé, je dois croire et obéir: mais, pour admettre que Dieu a parlé, je ne puis me contenter d'un peut-être, il me faut une certitude parfaite. Si Dieu a promulgué une loi destinée à tous les hommes, il a dû leur donner à tous les moyens de la connaître et d'en discerner par eux-mêmes les caractères divins; je ne puis supposer qu'il n'ait distribué la lumière qu'à quelques-uns de mes semblables, et que j'en sois réduit, pour distinguer la vraie religion, à m'en rapporter à eux, au risque de m'égarer en me conformant aux opinions d'individus faillibles.

On ne peut donc, en matière de religion, s'en rapporter à personne ; on doit se faire à soi-même sa conviction. L'opinion d'autrui ne peut servir de guide, ni tenir lieu de preuve. Il y a plus : l'opinion des hommes éminents ne peut, sur ce point, fournir même des chances de probabilité.

En effet, pour qu'on puisse accorder quelque confiance à l'opinion d'autrui sur un point de doctrine, il faut la réunion de trois conditions :

1° Qu'il s'agisse d'une question que nous ne pouvons élucider par nous-mêmes. Ainsi, je sais que des mathématiciens de premier ordre ont mesuré un arc du méridien terrestre : comme je ne suis pas à même de procéder à de telles expériences, je m'en rapporte au travail des savants qui les ont exécutées ; et encore ne devrais-je le faire qu'avec certaines réserves; car, d'après de nouveaux progrès delà science, on a révoqué en doute l'exactitude de leurs calculs, et l'on en a révisé les résultats. Mais s'il s'agit d'une opération d'arithmétique élémentaire, que je puisse faire moi-même, ou aurait beau me i)résenter la solution obtenue par des personnes plus

savantes que moi, je préférerai exécuter le calcul. Et comme je ne puis douter du résultat auquel j'arrive par des procédés dont la justesse est infaillible, comme j'ai acquis ainsi une certitude irréfragable, elle ne pourra être ébranlée par tout ce qu'on me dira, quand même on m'assurerait que des mathématiciens célèbres sont arrivés à des résultats différents.

2" Il faudra aussi que je puisse me faire une idée des moyens employés par les savants pour élucider un point de doctrine inaccessibleàmes recherches. Quand on m'explique, par exemple, comment Anquetil-Duperron est parvenu à déchiffrer le zend, et Champollion l'écriture ég\-ptienne, je conçois la marche suivie, et je puis admettre qu'ils aient trouvé, dans les monuments anciens que je ne puis explorer, des documents qui enrichissent la science; je puis avoir confiance dans l'exactitude de leurs travaux. Mais si l'on me disait que des membres de l'Institut de France ou de la Société royale de Londres ont découvert une quatrième personne en Dieu, de manière à former une quaternité divine au lieu de la sainte Trinité, ou bien que ces Messieurs savent au juste en quelle langue le serpent a parlé à nos premiers pères dans le paradis terrestre; comme je n'ai aucune idée des moyens par lesquels on peut acquérir de telles connaissances, je n'ai pas de motif pour adhérer aux affirmations de ceux qui se prétendent si bien informés sur des questions que, jusqu'à preuve contraire, je dois regarder comme insolubles.

3° Pour qu'une opinion ait un certain poids, il faut qu'il y ait unanimité chez ceux qui se sont occupés de la matière. Il y a, en astronomie, en physique, en chimie, des points sur lesquels tout le monde est d'accord ; les nouveaux venus, quand ils ont suffisamment étudié, confirment ce qu'avaient enseigné les devanciers; ceux qui sont étrangers à ces sciences, sont autorisés à voir dans cette entente générale une grande présomption de la vérité de la doctrine. Mais s'il s'agit d'un point controversé, par exemple de l'emplacement de l'Alésia de Vercingétorix, l'homme qui n'a pu par ses études personnelles se faire une opinion, commettrait une grande imprudence en prenant parti pour tel érudit contre tel autre ; son îmcompétence sur la question lui fait un devoir de s'abstenir. Il ne doit pas se permettre de peser la valeur des savants, de leur assigner des rangs, de désigner ceux dont le suffrage doit avoir plus d'autorité : dès qu'il est étranger à leurs travaux, il est incapable de les juger. Il courrait grand risque de s'égarer en donnant la préférence à celui qui aie plus de renommée: car il arrive parfois qu'un jeune homme obscur l'emporte en instruction et en sagacité sur les vété-

rans de la science, et c'est à lui que la postérité donne on définitive gain de cause.

Appliquons ces règles à la religion :

1** Il s'en faut de beaucoup que tous les hommes soient en état d'acquérir les connaissances nécessaires pour faire un choix raisonné et éclairé entre les diverses religions. Mais il suffit du plus simple bon sens pour être frappé des absurdités qui se trouvent dans l'enseignement de la plupart des religions et surtout du cathoticisme. Pour peu qu'un homme veuille faire usage de sa raison, il comprend l'absurdité du dogme de la Trinité, d'après lequel chacune des trois personnes, c'est-à-dire des trois individus, des trois moi, est Dieu, et cependant il n'y a qu'un Dieu ; il comprend la fausseté de l'idée d'un homme-Dieu, c'est-à-dire d'un être réunissant les attributs les plus opposés, les plus contradictoires, les plus inconciliables, d'un être tout à la fois fini et infini, créé et incréé, faillible et omniscient, changeant et immuable, etc. ; il est frappé de ce qu'il y a de monstrueux dans le dogme de l'eucharistie ; il est évident pour lui que ce petit disque de pain qu'il a vu pétrir le matin, n'est pas le Dieu suprême, l'Éternel, le Tout-Puissant, et que la religion qui déifie cette galette, est fausse, ridicule et méprisable. Il n'a pas besoin de lire ni d'étudier pour savoir cela; et quand on vient lui dire que des hommes de génie^ des savants, des grands hommes ont cru à ces dogmes, il n'y voit aucun motif de croire ce que sa raison repousse invinciblement ; il ne peut s'expliquer comment ni pourquoi tous ces hommes supérieurs ont pu accepter de telles absurdités; mais, tout en respectant profondément la science et le génie, il se dit que ceux qui les possèdent, sont peut-être bien sujets à déraisonner, que telle personne qui excelle dans une branche de connaissances, montre, à d'autres égards, une infériorité déplorable, et qu'enfin il n'y a pas de science qui puisse prévaloir contre l'évidence. »Si des grands hommes s'avisaient de croire que deux et deux font cinq et que le tout n'est pas plus grand que la partie, et cherchaient à le prouver par de magnifiques dissertations, l'homme simple les laisserait divaguer et s'en tiendrait à ce que lui enseigne le bon sens ; il ne doit pas tenir plus de compte de l'autorité des savants, quand il s'agit des absurdités de la religion.

2° Parmi les questions qui se rattachent à la religion, il en est qui sont du domaine de l'érudition, par exemple la critique littéraire ayant pour but de rechercher l'authenticité des livres sacrés, d'en discuter les textes, de vérifier les traductions, etc. Sur tous ces points et autres semblables, l'homme. qui n'a pu se renseigner par lui-même^ peut accorder une certaine confiance à ceux qui, par

l'étendue de leur instruction, se sont fait une célébrité. Celui même qui n'a pu les suivre dans leurs travaux ardus, se fait une idée delà voie qu'ils ont parcourue, des procédés qu'ils ont employés, des résultats qu'ils ont pu obtenir. Mais ce ne sont là que les préliminaires de la religion. Quand il s'agit de décider si tel fait est dû à une intervention divine, si Dieu s'est révélé, a fait connaître sa volonté, si un certain homme, Jésus par exemple, doit être tenu pour Dieu, j'ai droit de demander comment les grands hommes dont on invoque le témoignage, ont pu s'éclairer, quel a été leur critérium, à quels signes ils ont reconnu le divin. L'homme de bon sens doit se dire que, sous ce rapport, ils ont été aussi embarrassés qu'il le serait lui-même, qu'aucun fanal n'a guidé leurs pas; que toutes les religions se vantent de miracles, de prophéties, de révélations, de visions, etc.; que toutes ces religions ne peuvent être vraies; que les grands hommes du catholicisme, en donnant la préférence au merveilleux de la religion où ils ont été élevés, sur celui des autres religions, ont bien pu, sans s'en rendre compte à eux-mêmes, céder aux préjugés de la naissance et de l'éducation, à l'esprit de corps, à l'entraînement professionnel ; qu'en tout cas ils n'ont pas fait connaître de moyen certain de discerner les caractères de l'intervention divine ; ils ont pu se contenter de preuves fragiles, insuffisantes ; le fait de leur croyance ne peut me déterminer à suivre leur exemple.

3° Ce qui doit surtout donner à réfléchir avant de se conformer à l'opinion d'autrui, c'est l'extrême divergence qui règne entre les esprits sur la religion. De très grands hommes ont cru au christianisme, soit : mais beaucoup d'autres l'ont rejeté et énergiquement combattu. Dès les premiers siècles, Celse, Julien, Porphyre l'ont réfuté. Parmi les modernes, Bayle, Spinoza, Voltaire, J.-J. Rousseau, d'Alembert, Diderot, Volney, Dupuis, De Potter, et bien d'autres, ont consacré toute leur existence à en prouver la fausseté. Ce n'est pas à la légère qu'ils ont nié ; ils ont étudié à fond, ont creusé les questions, et leurs études approfondies n'ont fait que les affermir dans leur incrédulité. Nous avons donc, à ce sujet, des autorités contraires et qui s'annihilent. Comment trouver un fil conducteur dans un tel labyrinthe? Comment pourrais-je m'en rapporter, de confiance et sans examen personnel, à ceux qui affirment plutôt qu'à ceux qui nient ? Comment, sans me rendre compte des arguments produits de part et d'autre, oserais-je me prononcer sur un débat aussi grave ? Ce serait faire preuve d'outrecuidance ; et dans le doute, je devrai m'abstenir, c'est-à-dire que je ne déciderai pas que le christianisme est viai, je ne déciderai pas non plus qu'il est

faux; et tant <iueje ne serai pas parvenu à me faire une opinion raisonnéc, le christianisme sera pour moi comme s'il n'existait pas. Si je compare les deux camps, peut-être trouverai-je d'un côté plus de motifs de confiance, plus de probabilités d'être dans la bonne voie. Sans doute, on ne peut accuser tout un parti de mauvaise foi. Mais il y a des partis où les circonstances doivent rendre plus commun le manque de sincérité. Nous savons que malheureusement bien des hommes, au lieu de suivre la voix de leur conscience, ne se conduisent que par des vues intéressées, se rangent du côté du plus fort, du côté où se distribuent les honneurs, les dignités, les richesses. Depuis que le christianisme est dominant, il y a tout avantage à le servir ; on est bien vu des potentats, on est accueilli, soutenu par une corporation organisée et puissante, on obtient mille faveurs. Les ennemis de la religion de la majorité étaient jadis persécutés, proscrits, brûlés vifs ; maintenant, ils sont encore en butte à beaucoup de vexations et de persécutions ; s'ils osent écrire, ils sont, dans beaucoup de pays, frappés d'amende et d'emprisonnement. De ce parallèle on peut conclure qu'un certain nombre d'individus ont pu, sans conviction, se faire, par calcul intéressé, les apologistes du christianisme, tandis que ses adversaires déclarés, n'ayant rien à gagner et tout à perdre dans l'accomplissement de leur mission, ne peuvent être exposés aux mêmes soupçons ; le défaut de sincérité, chez ces derniers, doit être fort rare et presque impossible. Nous n'en concluons pas q\ïondorve, de piano, sans examen, croire ceux qui nient, mais qu'une certaine défiance est bien permise à l'égard des défenseurs des religions révélées, et qu'avant de nous proposer pour exemple la croyance de gens fameux, il faudrait d'abord s'assurer si chez eux il y a réellement eu croyance, ce qui, pour beaucoup, est fort douteux. — Ainsi tel évoque fait une superbe apologie : peut-être a-t-il écrit avec conviction; mais la religion qu'il défend, l'a comblé de biens et d'honneurs ; on peut se demander si la conservation de tous ces avantages n'a pas été pour quelque chose dans le zèle qu'il a déployé, s'il n'a pas combattu p?^o a?is et focis. Qu'en examinant les objections de ses adversaires, il en reconnaisse la justesse et s'avoue à lui-même que ce sont eux qui ont raison et que jusqu'ici il a été le champion d'une mauvaise cause: quel parti va-t-il prendre f S'il n'est dirigé que par le pur amour de la vérité, il devra faire immédiatement une rétractation publique et désavouer son passé ; mais alors il faudra descendre de son trône, se démettre de ses emplois, de ses dignités, renoncer aux grandeurs, aux richesses, se résigner à la pauvreté, aux privations, à la déconsidération, peut-être aux opprobres, aux

persécutions^ subir les malédictions, s'entendre traiter d'apostat et de traître. Il y a des hommes capables de cet effort héroïque; mais ils sont extrêmement rares. Si notre prélat qui a perdu la foi, n'est pas de ces natures d'élite, il conservera les douceurs de sa haute position, il continuera de défendre une doctrine qu'il sait erronée, mais qu'il ne peut abandonner sans une sorte de suicide, il mentira à sa conscience, et il continuera à faire admirer son éloquence à ses ouailles qui le vénèrent comme un dieu et lui assignent d'avance

une place des plus distinguées dans le paradis Comme on ne

peut lire au fond des cœurs, nous ne pouvons savoir à qui s'applique ce portrait ; mais nous sommes fondés à suspecter la sincérité d'apologistes intéressés. A plus forte raison, devons-nous bien nous garder de leur sacrifier notre raison individuelle en adoptant de parti pris tout ce qu'ils affirment.

Si l'on discutait en particulier les apologistes, on trouverait, chez la plupart, de graves motifs de défiance. Plusieurs d'entre eux ont soutenu successivement le pour et le contre : il est évident que leur autorité est nulle, car ils fournissent des armes aux partis opposés. Bien plus, leurs tergiversations (en les supposant sincères) font présumer qu'ils n'ont pu trouver de raisons péremptoires, puisque de nouvelles réflexions les ont portés à adopter une solution contraire à la première. Si un homme intelligent, érudit, comme Lamennais, a pu ainsi passer d'un parti à l'autrCj n'est-ce pas la preuve de l'obscurité du sujet, de l'insuffisance des argument? N'y aurait-il donc pas une grande témérité, à celui qui n'examine pas par lui-même, de décider si ses premières opinions valent mieux que les dernières?...

Parmi les personnages dont les croyances sont proposées pour modèles, il en est plusieurs dont la compétence est fort contestable. Ainsi, Napoléon dont le nom est invoqué avec complaisance par les apologistes, excellait sans doute comme grand guerrier et comme grand politique. Eh bien ! même en matière de stratégie, on en est venu à le trouver en défaut, et d'habiles connaisseurs ont cherché à démontrer qu'il avait commis des fautes graves, notamment à la bataille de Waterloo. Comme politique, il a été encore plus censuré; et l'on s'accorde généralement à condamner l'arrestation et le meurtre juridique du duc d'Enghien, le guet-à-pens deBayonne, les guerres d'Espagne et de Russie. Si donc ce grand homme a commis de grandes fautes dans les matières qu'il connaissait le mieux, serait-il bien prudent de le prendre pour guide quant à la religion qu'il n'avait guère étudiée et qu'il ne connaissait que bien médiocrement? Ses déclamations à Sainte-Hélène (dont l'authenticité même estcon-

testable) n'ont aucune valeur scientifique, et prouvent seulement qu'on peut faire de grandes choses, savoir gouverner les empires, et n'être en religion qu'un piètre raisonneur (1). Autant vaudrait prouver la divinité de Jupiter, en invoquant le témoignage d'Alexandre-le-Grand.

Si l'exemple devait être de quelque poids en matière de religion, il semble qu'il devait conduire à des conclusions tout opposées à celles des apologistes. Les enfants ont trop peu d'instruction, trop peu de jugement, pour se faire par eux-mêmes une opinion sur la vérité ou la fausseté de la religion qu'ils voient pratiquer dans le milieu où ils se trouvent, et à laquelle on les dresse par obéissance. Mais ils peuvent remarquer (comme plusieurs l'ont fait à ma connaissance) que l'église où on les mène, le dimanche, est remplie de femmes, que les hommes n'y sont qu'en bien faible minorité, qu'à la communion la disproportion est encore plus grande, et que c'est à peine s'il s'y trouve un homme sur cent femmes. L'enfant sait très bien que les hommes sont généralement plus instruits que les femmes. Que devra-t-il en conclure f Que la religion chrétienne n'est faite que pour les pauvres d'esprit, pour les êtres inférieurs, et qu'il y a bien au moins quelque présomption que, si la vérité est d'un des côtés, ce sera plutôt du côté des hommes. Il devra donc, quand sa raison sera plus mûre, se mettre en garde contre la religion des femmes, maintenir son libre arbitre, ne pas se laisser imposer de doctrine sans examen, et veiller à ce qu'on ne fasse pas de lui un mouton dePanurge.

(1) Napoléon est frappé de ce que ni lui ni les siens n'inspirent d'amour comparable à celui qu'on éprouve pour Jésus/ Il suffit de rappeler les transports de douleur et d'allégresse qu'excitaientjadislamort et la résurrection d'Adonis, etde remarquer que sainte Philomèue, sainte Véronique et autres saints n'ayant jamais existé, inspirent aux dévots un amour bien supérieur à celui qu'ils ressentent pour des êtres réels. On crée des êtres chimériques, on les orne de toutes les perfections, on leur prête des proportions immenses, on les élève bien au-dessus de la nature humaine, et l'on aime ces créations fantastiques d'un amour ardent, extatique, dont rien n'arrête l'essor; tandis que le réel, par ses imperfections palpables, apporte un frein à la fougue de l'enthousiasme.

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