JÉSUS ET RENAN
Parmi les écrivains contemporains, il en est peu qui aient fait autant de bruit que M. Renan, qui aient été jugés aussi diversement : objet d'admiration et de sympathie pour les uns, de colère et d'horreur pour les autres, il a donné lieu à une tbule d'écrits
plus ou moins passionnés, l'attention publique s'est trouvée quelque temps comme concentrée sur sa personne et ses ouvrages. Il a eu la bonne fortune de plaire aux lecteurs superficiels, qui ont été séduits par son mérite littéraire et étonnés de trouver, dans des matières religieuses, tout le charme du roman. Mais il a soulevé, parmi les gens sérieux et dans les deux partis opposés, d'énergiques protestations : du camp des chrétiens, aussi bien que de celui des libres-penseurs, se sont élevés contre lui des réfutations et d'amers reproches. Son ouvrage intitulé « Questions contemporaines », sans pouvoir obtenir la même vogue que la Vie de Jésus et le livre des Apôtres, continuera à maintenir la position de l'auteur qui, criblé de tous côtés, se trouve le point de mire de toutes les hostilités. Certes, il y a, dans ce livre, des parties excellentes, notamment celles oi^i il traite de l'enseignement supérieur et des perfectionnements à y introduire, delà liberté en général, et particulièrement de la liberté religieuse; il discute d'une manière très lumineuse les divers modes de rapports entre l'Église et l'État, et il conclut à une séparation radicale, telle qu'elle existait pour les chrétiens avec Constantin. Il examine avec beaucoup de justesse le libéralisme des cléricaux, il prouve que le catholicisme est essentiellement intolérant et ne peut manquer de l'être, et que l'Inquisition est la conséquence logique de la doctrine de l'Église. Il fait justice du parti hypocrite qui n'emprunte le langage libéral que pour masquer ses vues de domination, et qui n'aspire qu'à restaurer l'absolutisme et la théocratie. Sur ces divers points, nous n'avons à décernera M. Renan que des éloges sans réserve. Mais, sur la question religieuse, nous croyons utile de soumettre à un examen critique les idées d'un écrivain aussi important.
Il n'est pas facile de définir en quoi elles consistent. Il professe pour le christianisme un profond respect ; il le regarde comme destiné à régira jamais l'humanité; le christianisme est, pour lui, le dernier mot de la religion (p. 354, 403) ; le catholicisme lui paraît plein de vigueur, et plusieurs de ses institutions, notamment le séminaire de Saint-Sulpice (dont l'auteur est ancien élève) excitent son amour et son admiration. M. Renan est-il catholique, ou au moins chrétien? Qui le sait? Il nie formellement le surnaturel, et, dans sa lettre à MM. les professeurs du Collège de France^ il démontre péremptoirement que l'idée de miracle est une absurdité. Or, le miracle écarté, il n'y a plus de révélation, et toutes les religions manquent de base et s'écroulent. Qu'est-ce donc que le christianisme dont M. Renan veut le maintien? N'ayant plus d'origine divine, il est réduit à n'être plus qu'une école philoso-
phique. Quand même cette école s'inspirerait particulièrement de l'enseignement de Jésus, elle ne pourrait se dire chrétienne ; car le titre de chrétien n'appartient qu'à ceux pour lesquels Jésus est, non pas un homme supérieur, mais Dieu ou au moins un prophète miraculeusement env(»yé de Dieu. Une école qui admet la prédication j)urement liuniaine de Jésus, ne constitue pas plus une religion chrétieinie, qu'une secte adoptant les idées d'Aristote n'est une religion aristotélienne.
Cette école qui se rattacherait à Jésus, aurait à déterminer d'abord en quoi consiste son enseignement. Il y aurait à faire un choix parmi les discours qui lui sont attribués, et à élaguer tout ce qui n'olïre pas des caractères certains d'authenticité. Ce triage fait, que reste-t-il f M. Renan, dans la Vie de Jésus, reconnaît que Jésus n'avait pas de doctrine propre, que ses meilleurs préceptes de morale étaient la répétition de ce qu'avaient dit avant lui les plus éminents docteurs de la Synagogue. Pour celui qui examine sans prévention les Évangiles, il est clair que Jésus, qui, jusqu'à la veille de sa mort, a observé les rites de la Pàque juive, n'a nullement entendu sortir du mosaïsme, ni fonder une nouvelle religion. En f[uoi consiste donc l'enseignement de Jésus pour celui qui rejette et les miracles et l'autorité de l'Église*? Sans doute dans le pur judaïsme ? M. Renan ne s'explique pas à cet égard.
11 s'incline devant Jésus, il le salue comme son ancêtre; mais il ne définit pas en quoi il se rattache à ses leçons, il ne formule pas de symbole de croyance. Son christianisme est vague^ équivoque, comme celui au(|uel se laissait parfois entraîner l'esprit rêveur de J.-J. Rousseau. Toutefois, le philosophe de Genève redevenait déiste prononcé, dès qu'il abandonnait le domaine de la fantaisie pour rentrer dans celui de la raison. M. Renan, au contraire, repousse avec dédain le déisme qui, dit-il, a la prétention d'être scientifique, et ne Test pas plus que la religion ; « c'est une mythologie abstraite, mais c'est une mythologie. » Il exige des miracles ; son Dieu, intervenant providentiellement dans le monde, ne diffère pas, au fond, de celui de Josué arrêtant le soleil. Ajoutons que des dogmes étroits, secs, n'ayant rien de plastique ni de traditionnel, sont, pour l'esprit humain, une bien plus étroite prison ((ue la mythologie i)0pulaii'e (p. 403) ». M. Renan va plus loin dans un autre passage : il déclare « qu'il n'y a pas d'être libre supérieur à l'honmie, auquel on puisse attribuer une part appréciable dans la conduite morale, non plus que dans la conduite matérielle de l'univers (p. 224)». C'est, en d'autres termes, nier Dieu. Il le nie plus explicitement dans ses précédents ouvrages, où il dit fjueDieu
et la Providence ne sont que des mots {Essaie de i'Histoù'^ neligieuse, p. 419), Ejue « Dieu n'e.st que \^ catégorie de l'idéal, c'esl-èdire la forme sous laquelle nous conceYoris lidéâl {Liberté de penser, U VI, p. 348) » (1). Et cependant il ge défend d'être athée, il a des élans d'amour vers Dieu, il parle avec enthousiasme de la filiation divine avec l'infini (p. 232), il assure que jamais l'homme ne se contentera d'une destinée finie (p. 235), et qu'ayant été sur le point de mourir, « il a rapporté du seuil de l'infini une foi plus vive que jamais dans la réalité supérieure du monde idéal (p. 237))). Admet-il un Dieu personnel 1 Ce monde idéal qu'il a enti-evu, est-ce le séjour des âmes séparées des corps^ tel que l'enseignent les religions 1 Le lecteur est réduit à des conjectures, et il est probable que M. Renan ne sait pas lui-même ce qu'il croit. Il nous dit que w la clarté est l'opposé de la poésie et de la religion, qui poursuivent un idéal obscur et mystérieux (p. 472) », Armé dé ce principe, il peut se dispenser d'être clair quand il parle de religion ; et le rapprochement qu'il fait entre la poésie et la religion, nous autorise à croire que pour lui la religion n'est qu'Une poésie. Il ne faut donc exiger de lui rien de précis ; il n'a rien à expliquer, rien à démontrer; s'il a été poétique^ ne lui en demandez pas davantage. Mais ce que nous pourrions demander à Un ami de la science, ce serait de distinguer nettement deux genres de conàposition : dans l'un, il donnerait le champ libre à son imagination, ferait de la religion poétique ou de la poésie religieuse ad libitum, et l'on saurait qUe ces exercices ne tirent pas à conséquence ; dans l'autre, il cultiverait la science, ne ferait appel qu'à la raison, et n'emploierait que les procédés scientifiques. En confondant les deux genres, il jette le ti'ouble dans l'esprit de ses lecteurs qui ne savent jamais au juste s'il doit être pris au sérieux^ s'ils sont en présent^ d'Un argument 10U d'une figure de rhétorique.
M. Renan ne parle de Jésus que comniie d'un homm^ ùtcomp&ra'bie ; cette épithète, répétée à satiété, semble même destinée sous sa plume à remplacer le titre de Christ ; il le déclare « le plus grand des hommes » (p. 232). Il va enfin nous faire connaître les titres de Jésus à cette supériorité incommeiisurahle, qui en fait un être à part, auniessus de l'humanité. Il avoue j^oUrtant que soii instruction était très bornée, qu'il était ignorant en physiologie et partageait l'erreur de ses contemporains qui attribuaient les mala^
(1) Un grand nomljre de passages oïi M. Renan nie Dieu et la vie future, ont été recueillis par M. Dupanloup dans sa ï)rùchure iniltulée « Avertissement à la jouMSse et aiixpèi-es de famille ».
dies nerveuses à l'action des démons (p. 233) ; qu'il n'avait pas de doctrine arrêtée, qu'il n'a rien inventé, rien découvert de nouveau. Mais voici le secret de sa grandeur : « Un infini nous déborde et nous obsède. Éclosions d'un moment à la surface d'un océan d'êtres, nous nous sentons, avec l'abime, notre père, une mystérieuse affinité. Dieu ne se révèle pas par le mir-acle ; il se révèle par le cœur, où un gémissement inénarrable, comme dit saint Paul, s'élève vers lui. C'est ce sentiment de rapports obscurs avec l'infini, d'une filiation divine, qui, gravé dans chaque homme en traits de feu, est ici-bas la source de tout bien, la raison d'aimer, la consolation de vivre. Jésus est à mes yeux le plus grand des hommes, parce qu'il a fait faire à ce sentiment un progrès auquel nul autre ne peut ■ii-c comparé. Sa religion renferme le secret de l'avenir (p. 232). »
Ainsi le mérite de Jésus est d'avoir fait faire un progrès au sentiment des rapports obscurs de l'honime avec l'infini !... Bien avant Jésus, il y avait des religions où l'homme se mettait en communication avec Dieu, tel qu'il le concevait, adressait à cet être infini des prières et des hommages, mettait en lui sa confiance, le regardait comme le père du genre humain (hominum Satoi^ atque Deorum), exaltait sa bonté (optimus maximus), sa justice et sa sagesse. Jésus n'a rien ajouté à ce système; et l'eùt-il fait, M. Renan, qui n'admet pas un Dieu personnel, ne pourrait savoir gré à Jésus d'avoir confirmé, perfectionné une théorie qui, à ses yeux, est une monstrueuse erreur. Si, comme le pense M. Renan, Dieu n'est que la catégorie de l'idéal, s'il n'existe pas d'être libre autre que l'homme, agissant sur le monde, comment qualifier de grand et d'incomparable celui qui se figure avoir des relations filiales et s'entretenir familièrement avec un être chiméi-ique , une pure abstraction f...
Mais, passons sur ces contradictions, et su})posons vraies les idées de Jésus sur la nature de Dieu. La grandeur de Jésus consiste alors à avoir excellé dans le mysticisme par lequel le dévot croit converser avec Dieu, recevoir de lui des communications, échanger avec lui des témoignages d'amour passionné. Eh bien 1 môme sous ce rapport, le Jésus, tel que nous le déi)eignent les Evangiles, n'atteignait pas la hauteur des extatiques qui étaient absorbés par l'amour divin ; il restait bien au dessous des fakirs indiens, des boudhistcs contemplatifs, des styliteschéticns, de sainte Thérèse, de sainte Brigitte, de M""* Guyon. Et celui qui a la palme en ce genre, qui oublie tout pour ne penser qu'à Dieu, qui ne vit f[ue par la filiation divine, est-ce bien là véritablement l'homme grand, l'honnne complet, méritant l'admiration, la vénération du
monde? Son commerce assidu avec Dieu doit-il remporter sur le mérite des hommes éminents qui, par leurs découvertes, par leurs travaux scientifiques, ont fait progresser le genre humain, des grands poètes, des philosophes, des littérateurs, dont les œuvres magnifiques feront l'admiration de toutes les générafions f M. Renan ne croit-il pas que ses propres œuvres consfituent un mérite au moins égal à celui de son héros qui ne fait que répéter qu'il est le Fils, que le Fils vient du Père, que le Père connaît le Fils et le Fils connaît le Père, etc.? Tout ce rabâchage, qui fait le fond du quatrième Évangile, ne vaut pas, aux yeux de M. Renan, le traité de VOrigine des langues, les Études d'histoire religieuse et même la Vie de Jésus. Quand M. Renan veut louer Jésus, il est obligé de sortir de son genre ordinaire, de se battre les flancs pour faire du lyrisme, de recourir à des locutions amphigouriques, au pathos ; il entasse de grands mots qui ne renferment aucune idée ; il a l'air d'un prédicateur obligé de faire le panégyrique d'un saint apocryphe.
Il y a deux hommes chez lui : le savant et le théosophe (autrement dit songe-creux). Comme savant, il approfondit les questions, il discute avec clarté, il déploie une érudition et une éloquence auxquelles tout le monde rend hommage. Mais quand il s'agit de l'objet de ses anciennes croyances, il se laisse entraîner dans les espaces imaginaires, il retrouve les arômes de Saint-Sulpice, il ne raisonne ]j1us, il fait des phrases sonores et il se grise du bruit de ses paroles ; il chante Hosanna et se prosterne devant des fantômes. Autant le premier rend, de services à la science, autant le second produit la confusion et favorise la cause de l'erreur et de la superstition.