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LE CHRISTIANISME ET LA CIVILISATION

I.cs apologistes du christianisme se plaisent à répéter que la l»l!;s haute civilisation ne se trouve que chez les nations chrétiennes, qu'elles ont re(;u la civilisation en même temps que le christianisme; d'où ils concluent que le christianisme est la source de la civilisation, que, partout où il s'est répandu, il a exercé Tinfluence la plus bienfaisante, qu'il a été l'éducateur de l'humanité, qu'en dehors de lui il ne peut y avoir que barbarie.

Que les peuples européens qui sont à la tète de l'humanité, soient chrétiens, ou du moins comptent dans leur sein un grand nombre de chrétiens, c'est un fait certain. Mais il s'agit de savoir quelles conséquences on peut en tirer sur la valeur de la religion qu'ils professent. A-t-elle été la cause des progrès accom):>lis, ou, au contraire, ces progrès n'ont-ils pas eu lieu en dehors d'elle et malgré elle 1

Remarquons d'abord que la civilisation et le christianisme ne se sont pas toujours réunis. Ainsi, avant Jésus-Christ, on a vu des civilisations très florissantes, surtout celle de la Grèce qui nous a légué des modèles inimitables. Au Moyen- Age, l'Europe était chrétienne et néanmoins barbare, tandis que les musulmans d'Espagne présentaient une riche et brillante civilisation. Il existe encore aujourd'hui beaucoup de peuples chrétiens plongés dans une effroyable barbarie : on peut citer les Abyssins, la plupart des chrétiens de la Turquie d'Asie , presque toutes les républiques américaines d'origine espagnole ; même en Europe, l'Espagne et le royaume de Nai)les, où le catholi(,'isme a atteint son plus complet développement, n'olïrent qu'une civilisation fort imparfaite et sont bien en retard sur le mouvement européen. Il n'est donc pas vrai (^ue le christianisme soit la condition nécessaire de la civilisation. L'état d'un peuple tient à un grand nombre de causes fort complexes, parmi lesquelles il faut cei'tainement placer l'aptitude iniiérenteà la race. Le mélange qui s'est fait, en Eui-ope, de plusieurs

rameaux de la race ariahne, a donné naissance à de nouveaux peuples qui ont hérité des dispositions favorables de leurs ancêtres, et ont pu, grâce à un heureux ensemble de circonstances, les développer rapidement et s'élever à l'état de splendeur que nous admirons aujourd'hui. Pour apprécier la part qui revient au christianisme dans cette œuvre, il faut en étudier l'esprit et en suivre la marche depuis son origine.

Le christianisme, quand il commença à se répandre dans la partie orientale de l'empire romain, était fort peu chargé de dogmes et de rites ; en morale, il prêchait un principe dont on trouve le germe dans toutes les religions, savoir la supériorité du monde spirituel sur le monde matériel ; mais il l'exagéra de manière à en faire un système nouveau pour les populations auxquelles on l'apporta. Il déclara que le séjour terrestre n'était qu'une vallée de larmes, un lieu de passage, que la vie d'ici-bas ne devait être que la préparation au royaume céleste dont l'avènement était proche ; il jeta, en conséquence, sur la matière une réprobation violente; il enseigna que l'homme devait se détacher de toutes ses affections, mépriser tous les liens et les devoirs sociaux, n'avoir ni patrie ni famille, ne prendre aucun souci des besoins du corps, se livrer à la prière^ à la contemplation, vivre en esprit avec Dieu, ne songer qu'à son salut dans l'autre monde, s'infliger les austérités les plus cruelles pour gagner le ciel. Aussi les adeptes les plus fervents renoncèrent à leurs emplois, à leurs professions, fuirent les villes pour aller dans les déserts, formèrent ces légions de solitaires et de cénobites qui sont les héros du christianisme. On enseigna que la prière est le plus excellent des travaux et tient lieu de tout, que le soin des choses terrestres est un obstacle à. la perfection. On exalta la virginité comme l'état le plus pur, le seul digne d'un vrai chrétien ; on ne toléra le mariage que comme un état inférieur; une foule de chrétiens se consacrèrent à la profession monastique, qui fut célébrée comme la plus belle des institutions, la pépinière des élus. Il en résulta que le christianisme tendit de toutes ses forces à multiplier les célibataires, et, par conséquent, à restreindre la population ; et il l'aurait même éteinte si ses préceptes avaient été généralement suivis. Les stériles exercices de piété absorbèrent les chrétiens ; les travaux utiles furent frappés de discrédit, comme profanes, et délaissés; toutes les branches de l'activité humaine furent dédaignées; les arts, les sciences, l'industrie, furent négligée et déclinèrent; la littérature ne fut plus regardée que comme une vaine distraction, indigne d'occuper l'esprit; tout fut rapporté à la poursuite de la béatitude céleste; ce fut là l'unique but à atteindre. Une

laugueui- universelle s^'empara des .populations. La société antique fut fr-appée au cœur ; plus la nouvelle religion faisait de progrès, plus la rétrogradation était sensible.

L'Empire romain était la commune patrie des populations les plus avancées, le seul foyer de civilisation : en repoussant les Barbares, les Romains ne faisaient pas seulement une œuvre patriotique, ils défendaient la civilisation contre le flot des nations inféi'ieures qui menaçaient de l'engloutir. On a prétendu qu'ils avaient été impuissants à résister à ces attaques, et que dès lors ils devaient s'effacer pour faire place à de nouveaux peuples, plus capables de conserver le flambeau de la civilisation. Cette assertion soutenue par l'école positiviste, qui a pour système de sanctionner tous les faits, de voir même dans les plus affreux désastres autant do manifestations providentielles, est démentie par l'histoire. Trajan avait glorieusement reuipli sa mission, avait, non seulement repoussé les Barbares, mais reculé les frontières de l'Empire, avait fond(^ au-delà du Danube des colonies florissantes et durables, avait étendu sa domination jusqu'à la Mésopotamie. L'B]mpire, malgré les vices de sa constitution politi(|ue, malgré ses déchirements fréquents, se conserva intact tant que subsista l'antique religion. C'est dos empei'eurs chrétiens que date réellement la décadence. Les chrétiens ne portaien.t aucune affection aux institutions nationales, ils avaient même horreur des traditions auxquelles elles se rattachaient, ainsi que des glorieux souvenirs du passé. Il n'y avait pas (le patrie pour ceux dont la patrie était dans le ciel. L'attente d'une prochaine paliiigénésie les rendait indifférents à toutes les questions politiques. Pour celui qui allait dans le cloître ou dans le désert se livrer aux macérations et aux oraisons, qu'importait le sort de l'Empire i On voyait sans s'émouvoir les guerres, les révolutions, les Invasions; on, se. consolait en pensant que, d'un jour à l'autre, la Jérusalem céleste allait combler les vœux des fidèles, que le Grand Juge allnit distribuer ses récompenses et dédommager les élus de leurs souffrances terrestres. Les plus grands désastres étaient mémo ignorés des hommes de Dieu, des stylites, des anachorètes, qui no s'occupaient que de leur salut. Pour les chrétiens moins éloignés des atlaii'os du monde, les calamités publiques étaient des ('•preuves par lesquelles Dieu les préparait à la vie future ; ils s'y soumettaient avec une résignation (|ui j)roduisait l'apathie. Saint Aufïustin, loin de s'attrister de la prise de Rome et de l'invasion des Vandales, y voyait un juste châtiment infîigépar la Providence au monde païen. Le christianisme avait éteint toute activité, énervé les (^arnctères, desséché le patriotisme. Bien plus, dans beaucoup

de circonstances, le clergé faisait .cause commune avec les Barbares, pour peu qu'il vît en eux des instruments plus dociles aux vues de l'Église. C'est ainsi que les Francs, bien que païens, eurent pour auxiliaire le clergé qui se flattait de les opposer aux Goths ariens.

La dislocation de l'Empire romain fut une affreuse calamité, une des plus déplorables qu'ait éprouvées l'humanité. Le christianisme, comme le reconnaît Montesquieu, y a contribué, et par conséquent doit en supporter la responsabilité; il a donc été nuisible à la civilisation, au bien général ; et, loin de mériter la reconnaissance de la postérité, il doit être regardé comme ayant eu sur la marche de l'humanité une action funeste.

Après la chute de l'Empire, commence cette sombre période appelée le Moyen-Age. C'est l'apogée du christianisme ; c'est alors que le clergé domine sans partage, dirige la société, la pétrit suivant ses idées, fait régner ses doctrines ; la foi est générale ; le prêtre est regardé comme le représentant de Dieu ; la loi ecclésiastique s'impose à l'État comme loi civile ; les princes se font un devoiid'agir en tout conformément aux décisions de l'Église ; le paradis se peuple aux dépens de la terre. Quel tableau présente alors l'Europe ? la plupart des connaissances amassées par un labeur de vingt siècles sont perdues, oubliées ; les sciences n'existent plus ; l'industrie est redevenue rudimentaire ; l'ignorance est universelle ; les mœurs sont grossières et féroces ; le dogme s'est enrichi d'articles absurdes, dont l'adoption obligatoire a pour effet d'étouffer l'intelligence ; la superstition a pris des proportions énormes ; le christianisme a emprunté aux religions les plus infimes tout ce qu'elles ont de plus repoussant, le polythéisme^ l'idolâtrie, le fétichisme ; les ossements des morts sont devenus des dieux, et, pour les conquérir, les populations emploient la violence, la ruse, la perfidie, se livrent des batailles. L'idée du droit est obscurcie; une aristocratie insolente écrase sans pitié les classes inférieures ; la féodalité, qu'on a eu la sottise de , vouloir glorifier, est la plus effroyable machine qui ait été organisée pour opprimer la plèbe; le possesseur de fiefs a seul des droits, mais il n'a aucuns devoirs envers les vilains qu'il peut rançonner, torturer à son gré, sans avoir de compte à en i-endre. Chaque baron est iin petit souverain, absolu dans ses terres, y légiférant suivant son caprice, ayant sa petite armée toujours prête à quelque expédition. La guerre est l'état permanent de la société ; les batailles, les sièges sont innombrables et toujours suivis de massacres, de dévastations, de pillages ; les combats, la famine, la peste se succèdent sans relâche pour décimer les populations infortunées, qui, courbées sous le joug

le plus accablant, en viennent à perdre tout cspoii- d'une amélioration dans leur condition, et saluent avec confiance, en l'an mil, la fin du monde, et l'attendent comme la seule fin de leurs maux.

Le christianisme, une fois vainqueur, n'eut rien de plus pressé que de mettre de côté les maximes de tolérance qu'il avait proclamées quand il était le plus faible, et de persécuté il devint aussitôt persécuteur. Ici commence une ère d'atrocités sans exemple. Les guerres de religion avaient été inconnues de l'antiquité. C'est au christianisme que revient le triste honneur d'avoir déchaîné ce nouveau fléau. L'Église ayant la prétention de posséder la vérité absolue, de recevoir les communications du Saint-Esprit, s'érigea en arbiti-e souverain des croyances, déclara ennemi de Dieu quiconque refusait de se soumettre à son autorité, exigea des princes leur concours pour extirper les hérésies, pour étouffer toute voix indépendante ; il fut interdit, sous peine de mort, de pratiquer un culte différent, d'émettre des opinions contraires à l'orthodoxie légale ; le pouvoir civil, réduit au rôle d'exécuteur des arrêts du clergé, infligea aux dissidents les supplices les plus épouvantables; la terreur fut mise au service de l'Église. Le couronnement de ce système de compression fut l'Inquisition qui rétablit les sacrifices humains, fît couler des torrents de sang, immola des myriades de victimes et transforma la majeure partie des habitants en espions du Saint-Office. Le Dieu des chrétiens, le doux agneau, surpassa en cruauté Moloch et Tentâtes.

Les querelles religieuses, inconnues des anciens, vinrent ajouter à ces horreurs et ensanglanter la chrétienté ; on se disputa sur des questions inintelligibles, sur l'interprétation de dogmes extravagants ; les partis en vinrent aux mains ; les chrétiens se déchirèrent entre eux et déployèrent les uns contre les autres une barbarie exécrable ; les ministres du prétendu Dieu de paix soufflèrent le feu de la discorde, ordonnèrent le massacre et l'extermination, firent du meurtre des infidèles l'acte le plus vertueux, attachèrent les plus liantes récompenses aux exploits de férocité ; tuer les dissidents fut le plus sûr moyen de gagner le ciel.

L'absence de toute notion scientifique fit attribuer un caractère surnaturel aux faits les plus simples ; on croyait voir partout une action miraculeuse, procédant tantôt de Dieu, tantôt du Diable son rival. La peur des génies infernaux troubla les esprits, excita les fureurs sanguinaires ; les accusations de sorcellerie fournirent au clergé l'arme la plus redoutable : personne ne pouvait se dire à l'abri de ces procès insensés ; les actes les plus insignifiants étaient signalés comme des preuves do commerce avec les démons ; les

meilleurs citoyens étaient exposés à être traités de magiciens, accusés d'être allés au sabbat avec un balai pour monture, d'avoir déchaîné les tempêtes, bouleversé les éléments, frappé les champs de stérilité, envoyé à distance les maladies et la mort contre les hommes et les bestiaux. On accumulait les griefs les plus déraisonnables ; les prévenus étaient séquestrés, soumis à la torture, brûlés vifs. Une multitude innombrable d'innocents furent ainsi sacrifiés à cette infâme superstition. Ce débordement de folie sanguinaire était la conséquence logique des doctrines chrétiennes. C'est en \ ertu de son enseignement, que l'Église réclamait ces hétacombes luimaines, et elle ne s'est jamais départie à ce sujet de ses règles canoniques.

Les admirateurs de ce lugubre passé ont prétendu que l'institution de la papauté avait été bienfaisante, qu'au lieu de l'anarchie générale on la force seule prévalait, il était bon qu'un pouvoir arbitral s'interposât pour faire entendre la voix de la justice, pour jjlaider la cause du faible contre l'oppresseur, pour protéger les populations au nom du droit. C'est là une chimère imaginée par l'esprit de système. Pour peu qu'on étudie l'histoire de la papauté, on est convaincu qu'elle n'est jamais intervenue que pour faire valoir ses propres intérêts et ceux du clergé ; quand elle ne se sentait pas directement atteinte, elle assistait impassible et silencieuse aux forfaits les plus odieux, aux guerres inspirées par le caprice ou la cupidité, aux spoliations, aux massacres ; elle laissait écraser les faibles, et même souvent elle s'alliait aux tyrans pour partager les dépouilles, prix de l'iniquité la plus révoltante. Mais, dès que le clergé était enjeu^ alors seulement le Pape se posait en redresseur de torts, il empruntait hypocritement le langage du droit, il lançait à profusion les excommunications, mettait les royaumes en interdit, transférait les couronnes, déposait les princes, déclarait leurs sujets déliés de leur devoir de fidélité, annulait les serments, mettait les pays en combustion, excitait les guerres, promettait les indulgences et les trésors spirituels à ceux qui s'armaient pour sa défense, proclamait la croisade ou guerre sainte; et, profitant du prestige qu'il exerçait sur les populations abruties par la superstition, il faisait converger toutes les forces à l'accomplissement de ses vues, c'està-dire à l'extension de ses richesses et de sa puissance.

On a beaucoup vanté les heureux résultats des croisades qui ont fourni un élément intarissable à la verve des poètes ot des romnnciers. En réalité, rien de plus insensé que ces expéditions gigantesques. Toute la chrétienté s'armait pour aller au loin conquérir un tombeau vide, une relique apocryphe ; et cependant les chrétiens.

qui à la niosso possédaient cliaque jour, à des milliers d'exemplaires, le corps de Dieu, n'avaient aucun motif sérieux pour convoiter le caveau où, suivant des traditions fort suspectes, ce corps avait reposé un jour et demi. C'est à tort qu'on a prétendu que l'Europe iivait un intérêt majeur à refouler le maliométisme qui menaçait de l'envahir. Si l'on eût été guidé par cette considération, on aurait été combattre le mahométisme en Espagne où il était encore puissant, et non en Asie où il était parfaitement inoffensif. Mais il n'y a pas à se méprendre sur le but hautement proclamé des croisades : on se pi'oposait uniquement de délivrer le Saint-Sépulcre, de le restituer à la dévotion des pèlerins. C'est pour cette pitoyable fantaisie, que rEin^opc entière s'est armée, a fait huit expéditions dispendieuses, a attaqué, sans aucun droit, sans grief avouable, des nations paisibles, a mis de vastes contrées à feu et à sang, a fait périr plusieurs millions d'hommes. Et tout cela en pure perte ; car le caveau sacré est resté au pouvoir des infidèles. Mais, pendant cette longue période de guerres, il s'est produit des résultats auxquels personne ne songeait. Beaucoup de seigneurs, ayant besoin de ressources pour aller à la croisade, ont vendu à leurs serfs des franchises, ont consenti à démembrer leurs prérogatives; la féodalité s'est affaiblie, et de là a commencé le déclin du Moyen-Age. D'un autre côté, les peuples d'Occident ont été en contact avec c.eux d'Orient, ont puisé dans ce commerce de nouvelles notions ; l'esprit s'est élargi, a conçu l'idée d'améliorations ; un progrès notable s'est accompli. C'est ainsi que finalement les croisades ont fait beaucoup de bien. Mais doit-on en rapporter Thonneur à l'Église qui les a suscitées ? Non, sans doute, pas plus que je ne devrais de remerciements à celui qui, en mettant le feu à ma maison, m'amène à découvrir dans les décombres un trésor que j'ignorais. Ce qui appartient au clergé, c'est l'odieux de guerres exécrables, entreprises dans un but infime et ridicule, c'est la doctrine horrible qui inspire la haine des infidèles, qui fait regarder comme extrêmement louable d'exterminer tout ce qui n'est pas orthodoxe. \^oilà ce dont le christianisme ne peut se laver.

Heureusement, dans les races supérieures, la compression de la jjcnsée ne peut s'imposer d'une manière durable ; la tyrannie s'use par ses propres excès et amène une réaction. Les opprimés osèrent enfin se demander s'ils ne devaient pas chercher à alléger le fardeau dont il étaient accablés. Les vices et les crimes du clergé excitèrent l'indignation générale; le spectacle d'une corruption aussi hideuse alTaiblit le prestige dont s'étaient entourés les oints du Seigneur; il était difficile de voir des représentants de Dieu dans ces prélats

débauchés et cruels, dans ces moines ignobles et paresseux, dans tous ces vampires sacrés qui s'engraissaient de la substance du peuple. L'esprit d'examen se réveilla; de loin en loin, quelques hardis novateurs protestèrent contre l'autorité de TÉglise et demandèrent des réformes ; la plupart payèrent de leur vie cette audace prématurée. Mais leurs leçons ne furent pas perdues ; ce furent autant de semences de Hberté, qui se répandirent dans les masses et y gemièrent dans Tombre. Un grand événement activa l'émancipation générale. A la suite de la prise de Constantinople, des Grecs obligés de fuir leur patrie, vinrent chercher un asile en Italie et dans quelques autres pays de l'Occident. Ils apportèrent avec eux les trésors de la littérature ancienne ; ils trouvèrent des disciples avides de s'initier à ces connaissances qui se propagèrent rapidement. Ce fut comme une nouvelle lumière qui illumina le monde chrétien et y rappela la vie. L'étude des classiques grecs et latins produisit une résurrection morale, réveilla le goût des lettres, des arts et des sciences ; le besoin de l'instruction se fit sentir ; on renoua la chaîne, fatalement brisée, des plus nobles traditions ; les dieux d'Homère et de Virgile, dieux immortels de la poésie, furent appelés à présider à la régénération de l'humanité, à inspirer le culte du beau et du vrai. L'intelligence, au lieu de ramper servilement devant les décrets de Torthodoxie, se remit à exercer librement ses hautes facultés. Le christianisme ne put échapper aux investigations de la science.

La réforme protestante contribua puissamment à ce travail d'affranchissement : en arrachant la moitié de l'Europe à la domination papale, il brisa l'unité catholique qui n'avait été qu'un instrument d'oppression, il délivra la conscience humaine, il conquit la liberté religieuse et prépara l'avènement de la liberté politique. C'est alors que la civilisation^ longtemps arrêtée, reprit son essor et fit des pas de géant. Les mœurs s'adoucirent; il s'introduisit de nouvelles institutions, plus en harmonie avec les besoins sociaux; toutes les monstruosités du Moyen-Age furent successivement attaquées et renversées ; on proclama les grands principes de liberté, d'égalité, de fraternité, qui dès lors pénétrèrent dans les législations et qui brillèrent sur le glorieux drapeau de la Révolution française, comme la formule des destinées de l'humanité régénérée.

Tous ces progrès furent dus au mouvement philosophique et ne s'obtinrent que malgré la résistance du clergé demeuré fidèle à l'esprit du Moyen-Age. Ainsi, c'est en dépit de ses efforts opiniâtres, qu'a eu lieu l'abolition de l'esclavage ; et les nations catholiques par excellence sont celles qui ont conservé le plus longtemps cette abominable institution. C'est encore malgré le clergé, qu'ont été

obtenues l'aijolition de la torture préparatoire, l'égalité civile, et l'abolition des classes. C'est la philosophie qui a réformé le droit des gens, a fait pénétrer dans le code de la guerre des sentiments d'humanité ; c'est elle qui a proclamé le respect de la personne humaine, a réclamé l'inviolabilité de l'être humain, a demandé la suppression de la peine de mort, tandis que l'Eglise veut la conservation du bourreau qui lui est aussi nécessaire que Satan, le bourreau chargé d'exécuter les sentences du Dieu chrétien.

En un mot, le clergé s'est attaché à maintenir le plus possible l'ancien régime et même à le restaurer en partie, quand les circonstances l'ont permis. Pour lui, le Moyen-Age est l'idéal des sociétés, le type qu'il regrette sans cesse et qu'il aspire à reconstruire; il est essentiellement ennemi de toute liberté, de tout progrès ; et les récentes encycliques ne peuvent laisser aucun doute sur ses principes.

Il est donc bien évident que, si les peuples les plus civilisés du monde sont chrétiens, ce n'est pas au christianisme qu'ils doivent cette supériorité ; qu'au contraire le christianisme a causé la rétrogradation de l'humanité en barbarie, et qu'elle ne s'en est tirée que malgré lui ; elle s'est élevée d'autant plus haut qu'elle a répudié, pour une plus grande part, le christianisme. Les peuples les plus chrétiens sont demeurés en retard, et quelques-uns ont été tellement gangrenés de superstition, dépravés par l'Inquisition et le despotisme clérical, qu'on peut douter de la possibilité de leur régénération. Les peuples qui tiennent le sceptre de la civilisation, sont ceux qui ont lutté énergiquement contre le clergé, qui ont produit des libres-penseurs, qui ont de bonne heure admis une certaine tolérance, et qui ont les premiers adopté des institutions libérales.

En résumé, le christianisme, loin d'être la cause de la civilisation, en est l'antipode; le christianisme, c'est la barbarie.

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