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LE CHRISTIANISME EST-IL POSSIBLE

Le christianisme est, suivant ses apologistes, une loi révélée par Dieu et destinée à l'humanité entière, qui, abandonnée à elle-même, aurait pour toujours croupi dans l'erreur et dans le mal, et qui doit trouver dans cette r-évélation surnaturelle la vérité et le sur moyen de parvenir au bonheur éternel. Et, cependant, depuis dix-huit siècles que le christianisme a été prêché, il n'a été embrassé que par la minorité du genre humain ; d'où il faut conclure, ou que Dieu ne voulait sauver qu'une partie des homm.es, ou que, voulant les sauver tous, il n'a pu réaliseï* ses intentions bienfaisantes ; car il existe encore un nombre immense d'êtres iiumains qui ne connaissent même pas l'existence du christianisme. Il faudrait donc douter de la bonté de Dieu dans la première alternative, de sa puissance dans la seconde. Abime des deux c<îtés !

Passons sur ce dilemme épineux, et bornons-nous à considérer les nations chrétiennes, comme si, en dehors d'elles, l'humanité n'existait pas ; et examinons si chez elles le titre de chrétien exprime une réalité, ou si ce n'est qu'une fiction.

Nous voyons, d'après les Actes des apôtres (II, 44, 45), que les premiers chrétiens ont pris au sérieux les préceptes de Jésus-Christ. Ces disciples fervents admettaient comme règle de morale tracée par le Maître, qu'on doit mépriser la terre qui n'est qu'un lieu d'exil, pour ne s'occuper que du ciel qui est la vraie patrie ; en conséquence, anathème contre la richesse et la propriété particulière (Mat. XIX, 21-25), contre le luxe, les plaisirs, les jouissances quelconques ; malheur à ceux qui rient (Luc, VI, 35) ; la vie ne doit être consacrée qu'à la prière et aux austérités; heureux ceux qui pleurent (id., 21), qui jeûnent, qui ont faim et soif, qui souffrent toutes sortes de tourments et d'iiumiliations; c'est à eux qu'est réservée la couronne céleste. Le chrétien doit vivre sans prévoyance, sans souci du lendemain (Mat., VI, 31-36), ne doit aucunement s'inquiéter ni de la

nouïTituie ni du VeHement; il prend poiirmod'Me le?^ lys des champs, vêtus par les soins de la Providence, et les oiseaux du ciel, auxquels le Père céleste donne la pâlurefprf., 25-30). Le chrétien n'aime que JévSus, abandonne pour lui sa patrie et sa femille, et doit même hautes plus proches parents (Luc, XIV, 26); l'amour de Jésus absorbe toutes ses pensées, toutes ses affections. Le chrétien n'oppose aux agressions les plus injustes que la résignation, et il facilite môme la tache de l'agresseur ; à celui qui lui enlève son manteau, il offre sa tunique ; à celui qui le frappe sur une joue, il tend l'autre joue (Mat., V, 39-41) ; les spoliations, les coups, les affronts qu'il endure, !$oni autant de bons points pour le ciel (Luc, vi, 22).

Les premiers chrétiens chei-chèr-ent à mettre en pratique ce code de momie. Ils commencèrent, suivant la [)arole du Maître, par vendre tous leurs biens et par verser dans une caisse commune le prix destiné à secourir les pauvres. Mais cet essai de communisme dura fort peu de temps, et l'association fut dissoute. Cependant, on ne renonça pas à se conformer de tous points aux préceptes évangéliques. 11 se trouva des hommes ardents, austères, qui ne voulurent à aucun prix transiger avec la loi divine. Ils se dépouillèrent de tous leurs biens, renoncèrent à la propriété privée, se retirèrent du monde iX)Ur aller dans le désert, se livrer librement à la prière, à la contemplation et toi'turer leur corps par toutes sortes de supplices volontaires. Ce furent les solitaires de la Thébaïde, puis les moines qui se multiplièrent de tous côtés. Ces hommes ont le mérite d'être <xmséquents ecvec leurs doctrines. Montalembert a consacré un ^olumineux ouvrage (Les Moines d'Occident) à raconter leur histoire et à glorifier leurs actes. A ses ^'eux, le monachisme est rét-'».t le plus parfait. À la sagesse populaire qui nous dit que celui qui tmvaiile prie, il oppose, au nom de la sagesse chrétienne, la maxime que celui quiprie tintailh, et que ce travail est le plus tccoiid et le plus méritoire de tous (Introd., p. lvi).

îl est parfaitement dans le vrai en considérant le moine connue la })lus pure expression du christianisme, et en célébrant les prières et les austérités comme les tBuvre-s les plus excellentes d'^jprès la doctrine chrétienne. H vante sahit Macaire « qui i>our dompter la révolte de la chair, se condamne à rester six mois dans un marais et à y exposer stMi corps nit aux piqùr-es de ces moucherons d'Afrique, dont le -dard petit traverser jusqu'au cuir des sangliers (T. ï, p. 66); et saint Lupicin qui se •ci">u'chait dans un tronc d'arbre creusé en forme de berceau, et ne vivait que de potages de farine d'orge avec le son, sans sel, sans huile et même sans lait (id., p. 219). » Parmi ccb moiTies, tes plus rigides, ceux qui &e sont

imposé les souffrances les plus cruelles, les jeûnes les plus terribles, sont ceux que l'Église a mis au rang des saints et qu'elle a ainsi proposés à notre admiration et à notre imitation.

Voilà donc les héros du christianisme. Ce sont des hommes qui n'ont plus ni patrie ni famille, qui se rendent même étrangers à l'humanité, qui désertent les devoirs sociaux, et qui, pour obtenir leur salut individuel, s'assujettissent à toutes sortes de privations et aux plus dures macérations. On peut demander ce que deviendrait la société si cet exemple était suivi par la généralité des hommes ou même par une majorité considérable.

Montalembert rapporte qu'au beau temps des anachorètes, il y avait, en Egypte, autant de moines au désert que d'habitants dans les villes, et qu'en 365, un voyageur trouva, dans la seule ville d'Oxyrinchus, sur le Nil, 10,000 moines et 20,000 vierges consacrés à Dieu (1, 69). Pendant ce temxps, les Barbares envahissaient l'empire, ravageaient les provinces ; et les moines, au lieu de concourir à repousser l'ennemi, croyaient avoir assez ^ fait pour le salut commun en offrant le tribut de leurs prières.

Une société ne peut se développer ni prospérer qu'autant que ses membres contribuent, chacun dans la mesure de ses forces, au progrès des arts, des sciences et de l'industrie. Que deviendra-t-elle si un grand grand nombre d'individus, renonçant à leurs devoirs de citoyens, prétendent acquitter leur dette sociale par des oraisons et des flagellations f

L'Église applaudit à rétablissement du monachisme et a travaillé de tout son pouvoir à l'étendre sur la plus grande échelle. Mais, malgré tous ses efforts, les moines n'ontjamais formé qu'une minorité dans les pays chrétiens : en dehors des couvents est demeurée la multitude séculière et profane, qui, tout en ayant la prétention de gagner le ciel, a répudié les principes essentiels du christianisme. Tous ces hommes conservent la propriété individuelle, sont attachés aux biens terrestres, font grand cas de l'aisance, du confortable, du luxe et des mille raffinements de la civilisation; ils ont, comme les païens (Mat., VI, 7), la prévoyance du lendemain, ils se préoccupent des besoins matériels, travaillent à les satisfaire, amassent des trésors autant qu'ils peuvent ; tout en accordant de temps en temps quelque pensée à la vie future, ils sont loin de dédaigner la vie présente et ne négligent rien de ce qui peut la rendre agréable ; ils regardent comme une vertu de défendre leur patrie, de participer aux fonctions publiques, de contribuer au bien général, d'aimer et de soutenir leur famille, d'assurer l'avenir de leurs enfants ; ils maintiennent leur droit contre toute agression, repoussent la violence

et ne consentent pas à se laisser dépouiller; ils ont le sentiment de leur dignité et ne sou|ïrent pas qu'il y soit porté atteinte. Tout cela est conforme à la raison et à la morale naturelle ; mais c'est l'antipode de l'Évangile. La pratique est en contradiction flagrante avec les doctrines qu'on professe, mais que l'on considère en définitive comme incompatibles avec l'état social. Le christianisme est donc une lettre morte ; on le vénèi-e, on l'exalte comme une loi divine ; mais on se garde bien de s'y soumettre. Il n'a jamais été réalisé, et il est impossible qu'il le soit jamais.

Le monachisme a pris, à certaines époques, une extension formidable ; mais il ne pouvait se généraliser sans amener promptement la dépopulation et même l'extinction de l'espèce humaine, puisqu'il a pour condition la continence. Quand même on s'affranchirait de cette condition, les vertus monacales (qui sont les vertus chrétiennes), si elles triomphaient, auraient pour conséquence l'abandon de l'industrie et des arts ; les hommes se contentant pour vivre du strict nécessaire, renonceraient à tout progrès, abandonneraient toutes les branches du travail qui s'appliquent au superflu ; on ne tarderait pas à délaisser, à oublier tous les perfectionnements dus aux travaux accumulés des généi-ations précédentes, la rétrogradation serait rapide, et l'on retomberait dans le gouffre de la barbarie, et de là jusque dans la sauvagerie.

Heureusement, il y a toujours eu, chez la majorité des hommes, assez de bon sens pour résister aux doctrines subversives, et, quand on les adopte théoriquement, on trouve moyen de les éluder. Mais une doctrine est jugée quand elle est radicalement incompatible avec tout état social et même avec la conservation de l'espèce humaine.

Pour justifler le christianisme, il a fallu, par une transaction tacite, admettre qu'il ne serait pas exécuté. On a continué de le proclamer sublime, mais pourvu qu'il fût confiné dans une sphère imaginaire, comme un idéal inaccessible auquel on ne chercherait pas à se conformer. On a fait une distinction entre les préceptes obligatoires pour tous les hommes, et les conseils de perfection, que chacun serait libre de suivre ou de négliger. Mais la perfection est ce qu'il y a de mieux, l'état dont on doit se rapprocher de plus en plus, et dont la réalisation est désirable. Ici, au contraire, la prétendue perfection, ce serait la déchéance, puis la mort du genre humain. La perfection est le. summum du bien : ici le bien et le parfait sont inconciliables et même contraires, ce sont deux pôles opposés. Si le monachisme est la perfection, la vie profane est, non pas un moindre bien^ mais le mal. Si les moines font bien en jeù-

nant, en se macérant, en se privant de toutes les jouissances, en vivant en continence, il est clair que les séculiers, qui font tout le contraire, sont dans la voie de la perdition. C'est du reste ce que déclare l'Évangile où l'on ne trouve pas la moindre trace de cette distinction très commode, et qui flétrit, anathématise la richesse, la joie, la prévoyance, le moindre attacliement aux biens terrestres et aux plaisirs mondains. Ce sont deux régions opposées, entre lesquelles il faut opter ; on ne peut servir tout à la fois Dieu et Mammoii (-Mat.,A'I, 24); qui n'est pas pour Jésus, est contre lui (?V/., XII, 30).

Eh bien, l'humanité a fait son choix et a protesté par sa conduite contre l'Évangile. Les nations les plus chrétiennes, les princes les plus attachés à l'Église, les pasteurs eux-mêmes ont vécu et vivent en opposition avec la morale évangélique; tous concourent à la repousser comme impossible et antihumaine.

Peut-on dire au moins que les nations chrétiennes aient fait quelques efforts pour introduire cette morale dans la pratique, pour la réaliser partiellement?... Non. Montalembert avoue que le triomphe de l'Église n'amène pas, à beaucoup près, le triomphe de la loi évangélique. Le monde romain, à partir de Constantin, est devenu chrétien nominalement; mais la corruption païenne subsiste toujours. « Écoutez, dit-il, les saints Pères ; ils dénoncent la précoce décadence et la chute honteuse du peuple chrétien, devenu une sentine du vice. Ils voient avec désespoir la majorité des fidèles se précipiter dans les voluptés du paganisme. La victoii-e })olitique du christianisme a provoqué la recrudescence de tous les vices que la foi chrétienne devait anéantir (T. I, p. 8, 9) ».

Quel a donc été le fruit de la conversion f L'Empire romain, depuis Constantin jusqu'à sa chute, présente le triste spectacle de la dégradation et de l'infamie ; il est peu d'époques où la nature humaine soit plus avilie, plus pervertie ; et pourtant toute cette population était chrétienne, façonnée, disciplinée par le clergé. Montalembert ne dissimule pas le dégoût que lui fait éprouver cette honteuse période de l'histoire. Toute sa sympathie, son admiration se réveillent dès qu'il s'agit du Moyen-Age ; les barbares du Nord introduisent dans les races dégénérées un sang plus généreux, une sève vigoureuse. Mais aussi quelle nuit épaisse vient succéder aux splendeurs de la civilisation antique 1 Quelle férocité dans les mœurs, quel mépris de la vie humaine, quelle anarchie effroyable, quel affreux chaos ! La guerre devient, grâce à la féodalité, l'état permanent de l'Europe, les nobles sont sans cesse occupés à s'entre-déchirer; les classes inférieures sont écrasées, rançonnées, tyrannisées. On épronve une tristesse navrante à In lecture de ces lugubres

annales dont chaque page est tachée de boue et de sang ; et l'on se demande comment les populations ont pu supporter, sans s'éteindre, cette longue série d'avanies et de cruautés.

C'était pourtant l'époque de la foi robuste, l'Église régnait sans (•(Mitestation, la voix des pontifes était obéie comme la voix de Dieu.

C'est seulement la Renaissance, c'est-à-dire le réveil des idées païennes, qui a fait revivre la civilisation, a adouci les mœurs, a rallumé le flambeau des arts et des lettres, a remis en honneur les droits de l'homme et les vrais principes de la morale. A mesure que la philosophie a gagné du terrain sur le christianisme, l'état social s'est perfectionné; le progrès humanitaire a été proportionné au déclin des croyances.

Même à ces époques tant regrettées par les défenseurs du christianisme, alors que les princes se faisaient honneur d'être les dociles instruments de l'Église, peut-on dire que les chrétiens, et spécialement ceux qui présidaient au gouvernement des nations, aient cherché à réaliser la morale évangélique? Nullement. Ils ne se sont jamais étudiés à faire régner l'ascétisme, à proscrire la joie, le plaisir, le luxe, à propager les austérités, à introduire dans le monde les vertus claustrales, ils ne se sont pas fait une loi détendre la joue aux soufflets, de supporter patiemment les outrages et les violences.

Il est donc bien évident que, sauf les moines qui forment la véritable milice chrétienne, tout le monde s'accorde, même parmi les populations qui professent la foi chrétienne, même dans le clergé, pour repousser le joug de l'Évangile, bien qu'on en ait vanté la douceur (Mat., XI, 30).

N'est-il pas temps de se mettre enfin d'accord avec soi-même, de renoncer aux fictions, d'écarter des doctrines dont personne ne veut la réalisation ? Un peu de sincérité, un peu de logique, et l'on sera forcé de reconnaître que l'Évangile est, non pas le code incomparable de l'humanité, mais seulement le code des moines.

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