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LE CHRISTIANISME ET LA LIBERTE

Les apologistes du christianisme savent, suivant les circonstances, prendre toutes les couleurs, soutenir des thèses contradictoires, faire servir la religion d'auxiliaire à toutes les causes. Ainsi, tantôt ils la représentent comme la meilleure sauvegarde de l'autorité royale^ le moyen le plus sur de maintenir les peuples dans l'obéissance; tantôt, au contraire, le christianisme apparaît comme le défenseur du droit des opprimés, comme le promoteur de la liberté. En 1848, quand les républicains eurent la singulière fantaisie de faire bénir leurs arbres de liberté, les prêtres accoururent remplir cette mission patriotique, prononcèrent de superbes discours dans lesquels ils firent l'éloge de la liberté et de la république, et assurèrent que le christianisme avait toujours favorisé l'émancipation des faibles et sanctionné les droits de l'homme ; et la plupart terminaient par une phrase à effet, qui semblait comme un mot d'ordre communiqué par tous les canaux de la hiérarchie ecclésiastique, c'est que l'arbre cie la croix est le premier arbre de la liberté... Quelques mois après, la démocratie était en baisse; le clergé remis de sa frayeur, reprit son langage ordinaire, et l'on put juger de la sincérité de son républicanisme; on eut la clef de la comédie.

Parmi les philosophes contemporains qui^attribuent au christianisme le mérite d'avoir fondé la liberté, nous remarquons M. Laboulaye, professeur au Collège de France et membre de rinstitut. Voici quelques passages de son intéressant ouvrage intitulé l'État et ses limites (Paris, 1862, in-8°) :

(( Tous ces fameux jurisconsultes, les Papinien, les Paul, les Ulpien, n'ont jamais enseigné que le citoyen, en sa qualité d'homme, eût des droits que l'empereur lui-même fût obligé de respecter; cette sainteté de l'individu est une idée chrétienne, le paganisme ne l'a pas même soupçonnée. Aujourd'hui, cette idée fait le fond de

notre civilisation (p. 74). — Si Jésiis-CIn-ist n'avait pas paru sur la terre, j'ignore comment le monde aurait résisté à ce despotisme qui l'étouffait... En morale aussi bien qu'en philosophie, l'Évangile a renouvelé les âmes. C'est avec raison que nous datons de l'ère chrétienne ; car une société chrétienne est sortie de l'Évangile (p. 109). — La liberté et le christianisme ont la même origine; et si aujourd'hui l'individu a droit d'être souverain, c'est que le christiajiisme a affranchi notre àme et brisé pour jamais le despotisme de l'État (p. 137). — Le christianisme dont nous sommes imbus, a renversé le problème (de la liberté) : l'individu doué d'une âme immortelle, est plus grand que l'État (p. 228). »

Pour vérifier si c'est réellement au christianisme qu'est dû, comme le prétend l'auteur que nous venons de citer, l'affranchissement du genre humain, interrogeons d'-abord les livres sacrés des chrétiens; puis recherchons si le christianisme, dans sa marche et ses développements, a été favorable ou contraire à la liberté.

Il est à remarquer d'abord que Jésus annonça que le monde allait prochainement finir, et que, du vivant de ceux qui l'écoutaient, surviendrait un immense cataclysme à la suite duquel tous les hommes seraient jugés, les uns appelés à jouir dans le ciel, avec Dieu, d'un bonheur éternel, et les autres condamnés à souffrir en enfer des supplices sans fin. Il s'ensuivit cette conséquence, que les hommes n'ayant que peu de jours à passer dans cette vallée de larmes, devaient négliger tout pour se préparer à paraître devant le grand juge; de là le mépris des intérêts terrestres, des insfitutions sociales, des liens de famille; le chrétien ne devait penser qu'à suivre Jésus et à faire son propre salut. De telles idées sont très peu propres à développer le senfiment de la liberté et à former des citoyens jaloux du maintien de leurs droits. La vraie patrie étant le ciel, le chrétien est indifférent pour la forme de gouvernement, pour le régime auquel son pays est soumis; et les apôtres prêchent à leurs disciples la résignation pour supporter tous les maux sans murmurer, pour se soumettre au pouvoir, quel qu'il soit. « Que toute personne soit soumise aux puissances, dit Paul : car il n'y a point de puissance qui ne vienne de Dieu, et c'est lui qui a établi touies^celles qui existent ; et ceux qui y résistent, attirent la condamnation sur eux-mêmes... Le prince est le ministre de Dieu pour vous favoriser dans le bien. Si vous faites mal, vous avez raison de la craindre, parce que ce n'est pas en vain qu'il porte réj)ée ; car il est le ministre de Dieu pour exécuter sa vengeance en punissant celui qui fait de mauvaises dictions. Il est donc nécessaire de vous soumettre, non seulement par crainte, mais aussi par con-

science. C'est par cette même raison, que vous payez le triijut aux princes, parce qu'ils sont les ministres de Dieu, toujours appliqués aux fonctious de leur ministère (Rom. XIII). — Serviteurs, dit Pierre, soyez soumis à vos maîtres avec toutes sortes de respects, non seulement à ceux qui sont bons et doux, mais même à ceux qui sont rudes et fâcheux. Car ce qui est agréable à Dieu, c'est que, en vue de lui plaire, nous endurions les maux et les peines qu'on nous fait souffrir avec injustice. En effet quel sujet de gloire auriezvous, si c'est pour vos fautes que vous endurez de mauvais traitements f Mais si, en faisant bien, vous les souffrez avec patience, vous vous rendez agréables à Dieu (I. Ép., II, 18-20). »

D'après cette doctrine, le sujet n'a que des devoirs envers son maître, et point de droits ; il doit tout endurer, ne jamais chercher à obtenir justice de celui que la Providence a placé au-dessus de lui ; les mauvais traitements, les actes d'iniquité et de barbarie ne peuvent jamais l'autoriser à demander des garanties, à mettre en question l'autorité du prince dont la volonté est l'expression de la loi de Dieu ; il doit avoir ]es sentiments d'un esclave, et non ceux d'un citoyen. Ce n'est que dans l'autre monde, qu'il doit espérer le bonheur ; ici-bas c'est assez pour lui d'expier ses péchés^ il ne faut pas songer à améliorer sa condition. « Que chacun demeure dans l'état où il était, quand Dieu Ta appelé. Avez-vous été appelé à la foi étant esclave ? Ne portez point cet état avec peine ; mais plutôt faites-en un bon usage, quand même vous pourriez être libre. Car celui qui, étant esclave, est appelé au service du Seigneur, devient affranchi du Seigneur; et de même celui qui est appelé étant libre, est esclave de Christ (I, Cor.j VII, 20-22). » Ainsi, l'esclavage et la liberté doivent être envisagés du même œil ; il ne faut rien changer à ce qui existe ; laissons subsister toutes les oppressions, maintenons respectueusement toutes les iniquités; tout cela ne vaut pas la peine qu'on s'en occupe...

Comment ose-t-on dire qu'une telle doctrine a donné l'essor à la liberté, a fondé les droits de l'homme. N'est-il pas évident, au contraire, qu'elle a amolli les caractères, éteint les vertus civiques, abaissé la dignité humaine, et qu'en faisant prendre en dédain la liberté, elle a consacré la violation de la justice, encouragé et corroboré le despotisme f Comment oublier, d'un autre côté, avec quelle maie énergie les citoyens des républiques antiques conquéraient et maintenaient leur liberté, combien les institutions démocratiques garantissaient les droits de l'homme, quelle était la dignité de l'individu qui, en sa qualité de membre du souverain, participait aux affaires publiques i Les anciens gloritiaient comme des héros

co'iix qui, au péril de leur vie, combattaient la tyrannie et travaillaient à affranchir la cité : le chrétien, au contraire, sanctifie toutes les tyrannies, fait des pi-inccs autant de lieutenants de Dieu, n'ayant aucun compte à rendre à leurs sujets, pouvant se permettre tous les excès et tous les crimes, et ordoime aux sujets de se courber sous le joug, de bénir môme la verge qui les frappe, parce que c'est un instrument de sanctification et de mortification. C'est au christianisme qu'est due cette monstrueuse théorie du droit divin, en vertu de laquelle les dynasties sont légitimement propi-iétaires de leurs peuples, ont sur leurs sujets un droit patrimonial, héréditaire et incommutable, et les possèdent au même titre que leurs trou})eaux de bétail, sans que les peuples puissent jamais s'affi-anchir de cette autorité qui est une délégation de Dieu. Bossuct, c'est-à-dii*e un des plus grands docteurs de l'Église, a nettement professé et exposé ce système dans sa Politique tirée de l'Ecriture Sainte, livre destiné à former l'esprit et le cœur de l'héritier de la couronne.

Les premiers chrétiens, tout en obéissant aux lois civiles, résistaient cependant aux ordres qui blessaient leur conscience, refusaient d'adorer les dieux de l'empire, de participer aux cérémonies d'une religion qu'ils abboi'raient. M. Laboulaye en conclut qu'il y avait chez eux un sentiment nouveau dans l'humanité, celui du droit individuel. Raisonner ainsi, c'est juger les hommes des trois premiers siècles avec les idées modernes. Le chrétien était soumis aux puissances, mais pourvu qu'on ne lui commandât rien contre sa religion ; car alors il se souvenait du précepte : « Il vaut mieux obéir à Dieu qu'aux hommes {Act. ap., V. 29). » Mais c'était seulement dans les actes concernant la foi, qu'il se permettait d'être indépendant, de lutter contre les puissances établies ; en dehors de ce cercle, il redevenait le sujet docile, livré aux caprices du Maître, il ne revendiquait aucuns droits. Ce n'étaient donc pas les droits de l'homme qu'il réclamait, mais seulement ceux du chrétien, c'està-dire le droit de suivre sa religion et de ne rien faire qui y fut contraire. Il n'admettait pas que le prince, malgré sa toute-puissance, malgré son autorité divine, pût le détourner de son salut qui était pour lui la grande, la seule aiïaire. Mais ce droit de pratiquer librement sa religion, il ne l'attribuait qu'aux chrétiens, il ne le reconnaissait pas comme un droit primordial, inhérent à la nature humaine; le mécréant, l'infidèle étaient pour lui des sujets de dédain et d'aversion ; et pour eux la liberté religieuse était une affreuse chimère, ce n'était que le prétendu droit d'adorer les idoles, c'est-à-dire les démons, et de pratiquer des rites maudits de Dieu.

Bien avant le christianisme, il n'avait pas manqué d'hommes de cœur qui avaient refusé, même au péril de leur vie, d'obéir à des ordres injustes et avaient été martyrs de l'attachement au devoir. Ainsi, Callisthène ayant refusé de reconnaître Alexandre pour fils de Dieu, fut puni du dernier supplice. Ainsi, dans le judaïsme, les trois jeunes pages de Nabuchodonosor (Dan., III), Daniel {id., VI), Eléazar (II, Mach., \1), les sept frères Machabée (id., VII), et bien d'autres ont revendiqué les droits de la conscience libre et préféré subir les plus affreux tourments, plutôt que de commettre des actes condamnés par leur loi religieuse.

On ne peut donc pas dire que le christianisme ait apporté aucun droit nouveau; il a plutôt amoindri, effacé ceux que l'humanité reconnaissait avant lui.

Quand le christianisme fut triomphant sous Constantin, on put juger de l'influence de la religion nouvelle sur les institutions civiles. Ni dans l'Empire romain, ni dans les autres États où la foi chrétienne fut introduite, on ne vit les chrétiens chercher à refréner le pouvoir illimité des princes, à obtenir des garanties pour les citoyens, à faire pénétrer la liberté. Les chrétiens, tant qu'ils avaient été les plus faibles, avaient réclamé la liberté religieuse, mais pour eux seuls et comme un privilège résultant de leur qualité d'élus de Dieu (1). Aussi, quand ils furent les plus forts, ils s'empressèrent d'employer contre les hétérodoxes l'intolérance et la persécution. Il n'était nullement question des droits de l'homme. L'infidèle n'avait aucun droit, ne devait même pas participer aux avantages de la société, ni posséder légitimement quoi que ce fût. Le devoir du prince était d'interdire dans ses États toute religion dissidente, d'employer contre les rebelles tous les moyens pour vaincre ce qu'on appelait leur coupable obstination, et même au besoin de les exterminer (2).

L'Église s'est toujours montrée fidèle à la fameuse maxime^

(1) « Vous êtes (vous, clu'étiens) la race choisie, le royal sacerdoce, la nation sainte, le peuple acquis (I, Pierre, II, 9). »

(2) Nous nous bornerons à citer, sur ce sujet, le canon suivant le quatrième concile de Latran,' tenu à Rome en 1213, sous la présidence du pape Innocent III, et accepté par tous les évêques delà catholicité.

« Que les autorités temporelles, quelques fonctions qu'elles remplissent, soient exhortées, et, s il était nécessaire, contraintes par censure ecclésiastique, à prêter publiquement un serment pour la défense de la foi, serment par lequel elles s'engagent et s'appliquent sincèrement et de toutes leurs forces à exterminer, dans les contrées soumises à leur juridiction, tous les hérétiques déclarés tels par l'Église [pro viribus exterminare studebunt), et cela de telle façon que.

Compelle intrare (Luc, XI\', '^A). C'est en vertu de ce principe qu'ont été faites les guerres de religion, par exemple, celle de Charlemagne contre les Saxons, qui, vaincus, n'ont eu qu'à opter entre la mort ou le baptême. L'Église n'a cessé d'employer son pouvoir pour persécuter les dissidents. C'est à elle qu'appartient l'Inquisition, c'est-à-dire l'institution la plus abominable qui ait jamais pesé sur les peuples ; la croisade contre les Albigeois, les massacres des Américains par les Espagnols, la Saint-Barthélémy, la révocation de l'édit de Nantes, les dragonnades : tous ces crimes exécrables ne sont que l'application logique des préceptes de l'Église. Elle a fait couler des torrents de sang pour assurer son empire, et c'est par les bûchers qu'elle a étouffé les voix indépendantes. Elle a toujours méconnu, anathématisé le droit de discussion ; et elle ne pouvait faire autrement. Se disant investie d'une autorité infaillible, elle ne pouvait permettre à la raison humaine de discuter ses décisions ; le devoir du chrétien est de croire, même sans comprendre, et d'obéir quand l'Église a prononcé ; il doit immoler son intelligence, faire taire sa raison : toute objection, toute observation est un acte de rébellion contre Dieu même, qui a remis tous ses pouvoirs entre les mains de son vicaire.

Le christianisme a donc introduit un despotisme plus complet, plus lourd, plus écrasant que tous ceux qui avaient existé. Dans les sociétés qu'on appelle païennes, les pouvoirs du prince sont quelquefois illimités ; il se commet, par lui ou en son nom, des actes iniques, des excès, des exactions, des vexations, des crimes. Mais, du moins, Tautorité du prince ne s'exerce que dans le for extérieur, n'atteint que le corps et n'a pas la prétention de commander à la conscience. Avec le christianisme, au contraire, le despotisme saisit l'homme tout entier, n'épargne aucune de ses facultés, exige l'obéissance extérieure à ses lois et la soumission de l'esprit

quand quelqu'un aura été admis à un pouvoir spirituel ou temporel, il soit tenu de jurer cet article.

» Que si quelque seigneur temporel, requis et averti par l'Église, refuse de purger son domaine de cette souillure hérétique, il soit excommunié par le métropolitain et par les autres évéques de la province ; et que si, par manque de bonne volonté, il laisse passer une année sans satisfaire, cela soit dénoncé au Souverain Pontife afin que celui-ci, dès lors, déclare ses vassaux déliés de leur fidélité, et donne son pays à des catholiques qui, après en avoir exterminé les hérétiques, le devront posséder sans conteste et maintenir dans la pureté de la foi. »

Voir mon livre VEsprit de V Eglise^ ch. v.

à ses règles de foi ; et, on cas de résistance,, il ne se contente pas de châtier corprrrellement le rebelle, de lui infliger des supplices ; il perpétue la peine bien au delà du tombeau^ et condamne sa victime aux flammes éternelles de l'enfer ; le bourreau en ce monde, les démons dans l'autre, sont chargés de punir, de torturer quiconque ose aspirer à l'indépendance ; toute liberté est réputée criminelle ; tout désir d'émancipation, une suggestion de Satan.

Les protestants, dans l'origine, ne différaient pas des catholiques quant au libéralisme; ils ne voulaient la liberté que pour eux-mêmes et la déniaient à qui ne pensait pas comme eux. On sait comment Luther et Calvin comprenaient la liberté de discussion ; ils prétendaient bien avoir le droit de se séparer de l'Église, mais ils faisaient brûler ceux qui refusaient de reconnaître leur autorité. Toutefois le protestantisme avait posé un principe salutaire et fécond, qui ne devait pas tarder à porter ses fruits, c'est celui par lequel il reconnaît que tout chrétion a droit d'examiner par lui-même et de se faire, par la lecture et l'étude des livres saints, une règle de croyance et de conduite. Il en résulte nécessairement que nul n'a droit d'imposer à autrui une interprétation des Écritures, que par conséquent tous les chrétiens sont libres de professer et de pratiquer la religion comme bon leur semble, de discuter les doctrines^ d'interpréter les textes, de propager leurs opinions. Aussi, la liberté a fait des progrès rapides dans les pays protestants. Mais, bien loin qu'on doive en faire honneur au christianisme, il est clair, au contraire, que la liberté a gagné d'autant plus qu'on s'éloignait davantage du christianisme.

La renaissance des lettres et des sciences donna, à cette môme époque, une vigoureuse impulsion à l'intelligence, répandit l'esprit de recherche sur toutes les matières ; la philosophie soumit à son examen tout ce qui jusque là avait passé pour inviolable ; l'étude du droit romain fit réfléchir sur la nature des droits et des devoirs ; l'humanité sortit d'une longue enfance, brisa les langes dans lesquels elle avait été garottée, envisagea sans terreur les objets de son culte, et répudia tous les dogmes contraires à la raison. C'est alorg que tous les despotismes furent frappés au cœur, aussi bien celui des pontifes que celui des princes. Des penseurs éminents revendiquèrent les droits de l'homme, et posèrent les bases i-ationnellcs de la société : une rénovation générale des institutions devint indispensable, et ce fut la mémorable révolution de 1789 qui vint consacrer les grands principes de la politique nouvelle. Cet immense événement a influé sur le monde entier : tous les opprimés ont tressailli de joie en entendant la bonne nouvelle de la liberté, et ont

compris que le jour de l'affranchissement ne tarderait pas à luire pour eux.

Le christianisme, bien loin de doinier son concours à ce mouvement progressif, l'a comljattu de toutes ses forces, l'a anathématisé, calomnié; et aujourd'hui encore, les champions du christianisme n'ont pas assez de fiel pour injurier la révolution : leur vaine colèi-e s'exhale dans des manifestations insensées, dans des encycliques qu'ils croient terribles, et qui ne sont que ridicules.

Qu'on soit indulgent, généreux même envers ses adversaires ; mais que ce ne soit pas au détriment de la justice. Il est dangereux de transformer, par un effort d'imagination, un parti hostile, de l'orner bénévolement des qualités dont il manque le plus, de lui prêter des doctrines diamétralement opposées à celles qu'il n'a cessé de professer et de mettre en pratique. Respectons la vérité historique, et laissons à chaque secte la responsabilité de son enseignement et de ses actes. Gardons-nous bien de glorifier le christianisme de résultats obtenus malgré lui. N'oublions pas qu'il est de sa nature ennemi de la liberté, h laquelle il a toujours fait une guerre implacable. Le christianisme veut dire compression de la })ensée, négation des droits de l'homme, haine de l'examen, extermination des hétérodoxes; il est essentiellement l'allié, le complice de tous les despotismes. En prenant le contrepied des affirmations de M. Laboulaye, on sera dans le vrai. Le christianisme et la liberté sont deux ennemis irréconciliables : la liberté n'a pu s'étendre et prospérer que grâce au déclin du christianisme.

MAHOMÉTISME ET CHRISTiANISME

Un littérateur distingué, M. Maxime Du Camp, a tracé, dans un article des Débats (20 novembre 1870), un portrait fort sombre du mahométisme qui, suivant lui, par sa sauvage intolérance, est essentiellement opposé à tout progrès, ennemi irréconciliable de la civilisation. « La conquête et la force brutale, voilà, dit-il, le fond même de l'islamisme. Certes, l'Orient méditerranéen a perdu, extérieurement du moins, sa vieille et farouche intolérance ; il y a des vaisseaux de guerre, armés de bons canons, qui se promènent de ce côté, pour que les musulmans n'aient pas quelques aimables procédés pour les infidèles ; mais, dans les pays qui restent dans leur position géographique isolés de toute civilisation européenne, l'absurdité et la férocité n'ont point de bornes. Nos consuls savent, par une cruelle expérience, ce que l'on fait d'eux à Djeddah, sur les bords de la Mer Rouge ; et les lecteurs qui connaissent les excellents récits de Palgrave, de Vambéry, de Guillaume Lejean, ont appris ce que valait l'islamisme professé à Riad ou à Bokhara. C'est la négation de tout instinct généreux, l'abandon de soi-même, l'abrutissement. Toute religion qui s'appuie sur le sabre, est un( religion coupable, démoralisante et bien souvent stupide. »

Ce jugement sévère, porté contre le mahométisme, aura semblé,! pour bien des lecteurs, une apologie indirecte du christianisme dont on vante au besoin, la douceur, la bénignité. Pour apprécier un système, il ne suffît pas de considérer quelques maximes ; car il n'est pas de secte qui n'en ait d'excellentes ; il faut voir l'esprit qui domine, les institutions qui en ont été les fruits, et surtout les actes inspirés par les principes. Examiné ainsi, le christianisme aura tout à craindre du parallèle.

En général, une secte exclusive en théorie ne peut manquer d'être intolérante. Quand on croit posséder par privilège le dépôt de la vérité divinement inspirée, on est amené à concentrer toutes ses affections dans le cercle des vrais croyants ; ceux qui refusent de se

soumettre à cette loi, sont des ennemis de Dieu, des impies^ des suppôts de rcsi)rit des ténèbres, et ne peuvent inspirer que des sentiments de mépris et d aversion. Ainsi l'Évangile traite les dissidents deJUs du Diable (Jean, VIII, 4), d'hypocrites, de sépulcres blanchis, de i'a(;os de vipères (Mat. XXIII, 13-36), qui ne peuvent échapper au feu de l'enfer {ibid. 33); il y est dit que ceux qui n'écoutent pas la parole du Maître, seront traités plus sévèrement que Sodome et Gomorrhe (Mat. X, 15) ; ils sont l'objet des plus tei-ribles malédictions ; on commande aux fidèles de regarder ceux qui refusent de s'incliner devant l'autorité de l'Église, comme des païens et des publicains {ibid. XVIII, 17), c'est-à-dire comme les êtres les plus immondes, avec lesquels il ne faut avoir aucun contact. « Ne vous asseyez pas avec les infidèles, dit l'apôtre ; car quelle union peut-il y avoir entre la justice et l'iniquité'^ Quel commerce entre la lumière et les ténèbres"^ Quelle alliance entre Christ et BélialV Quelle société entre le fidèle et l'infidèle (II Co/: VI, 14, 15)? Si quelqu'un vient à vous et ne professe pas la doctrine du Christ, ne le recevez pas chez vous et ne le saluez pas ; car celui qui le salue, participe à ses œuvres de méchanceté (I Jean, 10, 11) ».

A peine le christianisme fut-il victorieux, grâce à Constantin, que de persécuté il devint persécuteur. Une foule d'édits interdisent le culte ancien ; notamment un décret impérial, rendu en 341, prononce la peine de mort et la confiscation contre ceux qui, suivant l'impulsion de leur conscience, pratiquent les cérémonies du paganisme (1). Aucune religion n'a employé, autant que le christianisme, de violences et d'atrocités pour étendre et affermir son empire. Les Maures, après la conquête de l'Espagne, usèrent de la plus grande douceur envers les vaincus, leur laissèrent le libre exercice de leur religion (2). Les conquérants chrétiens, au contraire, ont imposé leur religion aux vaincus, les ont mis dans l'alternative de la conversion forcée ou du dernier supplice. C'est par le glaive qu'il a rendu les Saxons chrétiens, et c'est par la terreur qu'il les a empêchés de retourner à la religion de leurs pères. Des procédés encore plus barbares ont été employés à l'égard des infortunées populations d'Amérique.

Ce n'est que chez le christianisme qu'on voit des guerres de religion, c'est-à-dire ayant pour but des intérêts religieux, soit pour faire de la propagande à main armée, soit pour écraser les sectes

(1) TiLLEMONï, Vie de Constantin, n-^ ". Albert i.e Broglie, UEglise et l'Empire romain, t. I, p. 132, (•2) RossEW Saint-IIilaire, Hist. d'Espagne, t. 111, i». 153, 1u4.

dissidentes, pour obéir aux injonctions des pontifes et augmenter leur prépondérance, soit même pour délivrer les lieux saints et contribuer ainsi à la prospérité et à la splendeur de la religion. Les croisades, ces insignes folies, qui ont coûté la vie à plusieurs millions d'hommes, ont un caractère purement religieux. Combien de guerres entre peuples chrétiens, causées par les querelles religieuses, fomentées par les pontifes qui employaient comme armes l'excommunication, l'interdiction ! Le vicaire de Dieu déclarait^, en vertu de son autorité infaillible, quel était le parti qui avait pour lui le bon droit, qui était assuré des faveurs célestes ; d'un côté, on combattait pour Dieu, on gag«!iait des indulgences, on faisait son salut en tuant pieusement ses ennemis, tandis que de l'autre, on était maudit, frappé d'anathème, on encourait l'enfer. Aux époques où la foi était vive, ces moyens avaient une puissance immense ; il en est résulté l'augmentation du nombre des guerres ; en outre, la lutte s'envenimait et arrivait souvent à un degré inouï de férocité. Tuer les ennemis de Dieu, c'était se sanctifier, c'était un acte de haute vertu. Quand il s'agissait de combattre les mécréants, le fanatisme inspirait une soif de sang inextinguible. La guerre contre les Albigeois présente surtout ces affreux excès : à la voix du Pape, une coalition terrible a lieu pour étouffer l'hérésie, pour empêcher quelques sectaires de prier Dieu à leur manière ; à la suite de la prise de Béziers par les croisés, un grand nombre de vaincus cherchent un refuge dans une église ; on fait observer que parmi eux se trouvent quelques bons catholiques. « N'importe, dit le légat, tue:;-les tous, Dieu saura bien reconnaître les siens (1). » — La Saint- Barthélémy est encore un exemple des plus frappants du délire sanguinaire auquel le fanatisme a poussé les peuples chrétiens.

Partout où le christianisme est dominant, non seulement il est exclusif et ne. tolère l'exercice ni la prédication d'aucune autre doctrine, mais encore il traite les dissidents comme des rebelles, comme des criminels dignes des plus affreux supplices ; la loi religieuse est érigée en loi de l'État, les infractions aux commandements de l'Église sont punies comme les forfaits les plus odieux. « Comme on punit de mort les criminels de lèse-majesté^ comme leurs biens sont confisqués, à plus forte raison cela doit-il s'appliquer à ceux q^ui, par leurs erreurs dans la foi, offensent Dieu et le fils de Dieu, Jésus-Christ ; un crime contre la majesté divine est

(1) SiSMoxDi, Histoire des Français, t. VI, p. 1«7. — Hist. du Languedoc. liv. LXXXI, ch. o7, p. 169.

plus gr'aiid (juo celui contre la majesté terrestre (1). '( En conséquence de nombreux décrets de conciles et de papes enjoignent aux princes d'exterminer les hérétiques; faute de se conformer à cette règle posée i)ar l'Eglise, les princes doivent être déposés, les sujets déliés de leur serment de fidélité et de tous devoirs envers eux, et leurs domaines ti'ansmis à des orthodoxes qui prendront l'engagement d'exécuter pleinement cette sainte obligation de faire périr les impies (voir notamment le quatrième concile de Latran tenu en 1215, j)ar le })ape Innocent lll). « Si la loi de Moïse voulait que les infidèles fussent passés au fil de l'épée, et leur villes mcendiées, afin de cnhner la colère du Très-Haut, à combien plus forte raison doit-il en être de même sous la loi de Christ (2). L'opinioj) que l'Église n'a pas le droit de brûler les hérétiques, est contraire à toutes les traditions de l'Église, fausse, scandaleuse, etc. (3). »

Il est surtout une institution où l'intolérance a atteint le plus haut degré de perfection. C'est V Inquisition, qui appartient en propre au catholicisme, et dont rien n'approche dans aucune autre religion. Pai-là, l'Église a surpassé toutes les cruautés du culte de Moloch, tous les excès reprochés aux religions de l'antiquité. Des tribunaux ecclésiastiques avaient pour mission de rechercher tous les individus qui, par leur conduite ou par leurs opinions, même non exprimées, étaient soupçonnés de s'écarter, en quoi que ce fût, de l'orthodoxie. Les accusés étaient arrêtés, séquestrés, torturés, jugés dans l'ombre ; et, de temps en temps^ leur supplice, décoré du titre d'acte de foi (auto da lé), était offert en spectacle aux populations catholiques, qui se repaissaient avec avidité des tourments des victimes, et, par leur concours à ces horribles immolations, se nattaient de gagner le ciel. C'étaient donc bien véritablement des saci'i/iccs humains, offerts au Dieu chrétien pour apaiser sa colère et obtenir ses bénédictions. L'Inquisition formait une hiérarchie nombreuse, dont les agents, disséminés sur toutes les parties du territoire, brûlaient de montrer leur zèle et jouaient le rôle de délateurs ; nul n'était à l'abri des imputations d'hérésie et de magie ; l'honneur, la liberté, la fortune, la vie des citoyens étaient à la merci des plus infimes séides de cette tyrannie sacrée, qui, pendant des siècles, a pesé sur une partie de l'Euroiie, sur de vastes contrées d'Amérique, et a été, pcTiu* ces malheureuses nations, une source de démoralisation et d'abrutissement.

(1) Vie d'Innocent III, par Hurter, trad. de Saint-Chéron, tome III.

(2) Corpus juris canonici, Décret., pars II. causa 23, (juœstio 5, cap. 32.

(S) Constitution « Exurge, Domine », de Léon X, du 17 des calendes de •fiiillet 1520.

Si, à la longue, ces moyens d'oppression ont disparu, ce progrès est dû à l'influence de la philosophie, à la renaissance des arts, qui, en faisant revivre le goût et l'étude des littératures classiques^ a répandu l'instruction et adouci les mœurs. Mais l'Église, bien qu'emportée malgré elle par ce mouvement irrésistible, est restée fidèle à ses traditions ; loin de s'amender, elle n'a cessé de protester contre l'abandon des coutumes du passé. L'Inquisition a toujours eu ses preneurs parmi lesquels brille, au premier rang, le célèbre De Maistre, qui est vénéré à l'instar des Pères de l'Église. Le Saint- Siège vient de canoniser l'inquisiteur Pierre d'Arbuès, victime de son zèle à exterminer les mécréants. M. l'évèque de Poitiers exprimait dernièrement ses regrets de ce que « l'affaiblissement de la foi ne permettait plus de nouvelles croisades pour marcher « au renversement de l'islamisme (1). » Il y a quelques années, l'archevêque de Toulouse a célébré par un jubilé le trois-centième anniversaire du massacre des protestants de cette ville, égorgés au mépris de la capitulation, et il a déclaré que de superbes indulgences étaient attachées par le souverain pontife à cette commémoration ; l'Église continue donc à glorifier cette infâme hécatombe, et par conséquent affirme qu'elle serait prête à la renouveler, si elle en avait le pouvoir. Tout récemment, le 19 mars 1866, il s'est passé en Italie des faits épouvantables : des prédicateurs déclamèrent avec violence contre une secte protestante qui venait de s'établir dans la ville, vomirent des imprécations contre les infidèles et excitèrent le fanatisme des catholiques; ceux-ci, au sortir du sermon, allèrent saccager le temple, incendièrent la maison du pasteur, tuèrent cinq protestants et blessèrent grièvement ceux qui voulurent s'opposer à cette rage homicide. N'y a-t-il pas là le pendant de l'affaire de Djeddah ? et le catholicisme est-il en droit de faire des reproches au mahométisme?... Bien au contraire. Dans tout l'Empire turc, les chrétiens jouissent d'une entière liberté ; ils peuvent, à Jérusalem et dans les autres localités de la Terre-Sainte, vénérer tout à leur aise les sanctuaires consacrés par leurs traditions, exercer et propager leur religion. Dans les pays où le catholicisme est dominant, dans les États du Pape (tant que le Pape a été prince temporel), en Espagne, dans plusieurs des républiques américaines d'origine espagnole, la religion catholique a pu seule être exercée, les autres ont été sévèrement proscrites; bien plus, la liberté religieuse et la liberté de la presse sont anathématisées par

(1) Discours prononcé par M. 1 evêque de Poitiers, le 11 octobre 1860, à loccasion du service pour les soldats de l'armée pontificale, p. 10.

reiicycliquo du 8 décembre 1864, qui fait loi pour les catholiques. Ainsi, eu résumé, jamais religion n'a montré plus d'intolérance que le catholicisme ; nulle autre n'a étQ aussi cruelle à l'égard des dissidents, n'a organisé la persécution avec autant d'habileté et de persévérance; et, quand elle signale, chez les autres communions, des faits d'intolérance, si blâmables qu'ils soient, on peut lui appliquer les paroles de l'Évangile : « Pourquoi critiques-tu la paille dans l'œil de ton voisin, toi qui ne vois pas la poutre dans ton œil? (Mat. VIT, 3) n

LA MORALE THÉOLOGiÛUE

Ceux qui prennent pour drapeau la morale indépendante, ont pour but d'établir que la morale est une conséquence des attributs de la nature humaine, qu'elle découle de principes dont la raison seule manifeste l'évidence, et qu'elle est indépendante de toutes les révélations, de tous les systèmes religieux. La théologie, au contraire, fait descendre d'une révélation divine les principes de la morale, elle attribue aux représentants de Dieu sur terre la compétence souveraine pour définir le bien et le mal, pour tracer les règles des droits et des devoirs. Les hommes qui ne reconnaissent pas cette autorité, ne peuvent, suivant elle, et quelques efforts qu'ils fassent, ni connaître ni pratiquer la vertu, ni acquérir le prix réservé par Dieu aux fidèles attachés à sa loi.

Ainsi, le concile de Carthage a décidé, en 412, que « quiconque est séparé de l'Église catholique, si irréprochable qu'il se croie dans sa conduite, par le seul crime de sa séparation de l'unité de Jésus- Christ, n'aura point la vie ; mais la colère de Dieu s'appesantira sui-

T. î. lï?

lui. » Le concile œcuméiiique de Trente a décidé que, ni les Gentils par la force de la nature, ni les Juifs par la loi de Moïse, n'ont pu se délivrer du péché, que la foi est le tondement et la racine de toute justification, et que sans la foi il est impossible de plaire à Dieu. (Session VI, De justifîcatioiic, canon i à vni.) Il s'ensuit que les non-chrétiens naissent souillés du péché, et ne pouvant parvenir à se justifier, restent nécessairement plongés dans le mal et ne peuvent échapper à la peine du péché, c'est-à-dire à l'enfer ; tout ce qui est en dehors do l'Église, est par cela même en dehors de la morale et forme le domaine de Satan.

Le clergé de France, en 1700, a condamné comme hérétique la proposition que la foi nécessaire à la justification se borne à la foi en Dieu ; et en 1720, il a proclamé comme une vérité fondamentale du christianisme, que, depuis la chute d'Adam, nous TiC pouvons être justifiés ni obtenir le salut que par la foi en Jésus-Christ (1). Le pape Grégoire XVIj par son encyclique du 15 août 1832, a anathématisé, sous le nom d'indifférentisme, « Topinion perverse qui s'est répandue par les artifices des méchants, et d'après laquelle on pourrait acquérir le salut éternel par quelque profession de foi que ce fût, pourvu que les mœurs soient droites et honnêtes. » Même, y est-il dit, ils sont contre le Christ, puisqu'ils ne sont pas avec lui, et ils périront éternellement s'ils ne tiennent la foi catholique et s'ils ne la gardent entière et inviolable. Le pape Pie IX, par l'encyclique du 15 juillet 1859, s'est élevé avec force contre cette doctrine, que, dans le choix des opinions religieuses, l'homme peut licitement suivre les lumières de sa raison ; et il a décidé que quiconque sort de l'arche de l'unité, sera submei-gé dans le déluge des peines éternelles.

Cette doctrine a toujours été suivie par les saints Pères. Ainsi, notamment, saint Augustin dit, dans son Traité du baptême, que, hors l'Église, on peut avoir la foi, le baptême, le même Evangile, les mêmes cérémonies, mais que toutes ces choses sont inutiles à ceux qui ne sont pas dans l'Église, parce que, hors l'Église, on ne peut avoir ni le Saint-Esprit, ni la charité^ ni le salut éternel, quelques bonnes œuvres que l'on fasse^ et que, quand même on souffrixait le martyre, on n'en recevrait aucune récompense.

Il suit de laque, pour l'homme, le bien est subordonné à la condition de l'admission dans une certaine Église, hors de laquelle il lui. est radicalement impossible de faire une seule action méritoire, | d'acquérir aucune valeur morale. En vain, il s'appliquera à connaître^]

(1 ) Bergier, Dict. de théologie^ \° InfidéliU.

à aimer, à pratiquer la vertu, ou vain il suivra scrupuleusement la loi du devoir, se dévouera pour ses semblables, consacrera toute son activité à sa patrie, à Thumanité, s'élèvera jusqu'à l'héroïsme : ses actions, n'étant pas sanctiliées par la grtice, restent frappées d'une souillure indélébile; les vertus des païens n'étaient que des crimes déguisés, des /)échés splendides, comme dit saint Augustin, Joseph de Aiaistre télicite ce Père, ainsi que Malebranche, d'avoir soutenu que ces prétendues vertus n'étaient que de l'orgueil (1). (( Tant que l'homme, dit Boui-daloue, n'est pas tiré par la grâce, de l'état de péché, ses actions n'ont point le germe de vie qui les rend méritoires. Dieu est la vie de l'àme ; ainsi l'àme, séparée de Dieu, ne peut opérer que des actions de mort (2). « Toute œuvre probe, dit saint Prosper, qui ne dérive pas de la semence de la vraie foi, est en réalité un péché et se tourne en sujet d'accusation (in reatum vertùur) (3). »

La raison, selon nous, dit, au contraire, que Thomme, en s'interrogeant lui-môme, apprend à connaître les lois morales, que ces lois, reposant sur des principes éternels, sont de tous les temps et de tous les lieux, communs à toutes les races et à toutes les religions ; l'estime, l'admiration, la reconnaissance sont dues à ceux qui se conforment à ces règles, la honte et le mépris à ceux qui les enfreignent. C'est par ces règles que l'on juge de la valeur morale des actions, et non d'après les décisions de tel ou tel aréopage. Qu'on nous dise, comme Bossuet, au nom de Dieu, qu'il est bon et louable d'exterminer les dissidents : la conscience et la raison nous disent qu'une loi supérieure prescrit aux hommes de s'aimer et de s'entr'aider, que le meurtre et le carnage sont condamnables. La raison réduit également à leur juste valeur les vertus qui consistent uniquement dans l'abstention d'actions qui en soi n'ont rien de répréhensible, ou dans l'exécution d'actes inutiles.

On voit donc qu'il y a un abîme entre la morale philosophique et la morale théologique, et que c'est rendre service à l'humanité, que d'affranchir la morale de toutes prescriptions arbitraires pour en faire un code universel.

0) V"" Lellresur l'InquuUion.

(2) Sermon sur l'état dépêché, (3; De graliâ^ pars, II, cap. 16,

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