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DÉPOPULATION ET CHRISTIANISME

Dernièrement, on a public des tableaux officiels du recensement de la population en France; on a remarqué avec effroi que, depuis une vingtaine d'années, le mouvement d'accroissement s'était ralenti progressivement, qu'il menaçait de devenir stationnaire et même rétrograde, tandis que, dans les autres États européens, la population s^accroît d'une manière plus ou moins rapide. Ces résultats ont donné lieu à de graves discussions (1) : les économistes recherchent les causes, commentent les faits. Doit-on s'affliger ou s'applaudir d'un tel état de choses? La plupart considèrent que la prospérité d'un peuple, le bien-être général, les soins hygiéniques, sont autant d'éléments qui doivent contribuer à l'augmentation, et que, par conséquent, la diminution doit être attribuée aux causes contraires et accuse un état social où une grande partie des habitants manquent du nécessaire, sont réduits à une alimentation insuffisante ou condamnés à des travaux excessifs. Parmi les causes de dépopulation, on signale les guerres, la paix armée, qui stérilise pendant plusieurs années, la portion la plus vigoureuse de la jeunesse, le célibat monastique et ecclésiastique. Sous ce dernier rapport, la question se rattache à la religion. Le christianisme a d'autres principes que l'économie politique : on peut même dire qu'il a une manière de voir diamétralement opposée.

S'il y a beaucoup de misère, le christianisme, loin de s'en affligei-, doit s'en réjouir: car c'est par les privations et les tourments qu'on gagne le ciel qui est notre vraie patrie. Les jouissances terrestres, l'abondance, l'aisance, le plaisir, sont autant d'obstacles au salut ; moins on aura eu de félicité sur la terre, plus on aura acquis de titres aux trésors célestes, les seuls qui, suivant l'Évangile, soient à l'abri des vers, de la rouille et des larrons (Mat., VI, 19-20).

(1) Voir la Retuedts cours scientifiques, 1867. Numéros des 13, 29 avril, 18 mai, 29 juin, 6 el 20 juillet, et particulièrement le tableau de la p. 596.

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Ainsi, bien loin de cherclicrà comljattre la misère, l'économie chrétienne doit s'étudier à la propager et à l'aggraver, à supprimer tonte richesse, à multiplier le mal physique, à cultiver l'insalubrité. S'il en résulte une diminution dans la population, on s'en consolera en songeant (ju'on augmente le nombre des ('lus, des émules de saint Labre et de sainte Elisabeth de Hongrie,

Quant au célibat religieux, c'est, suivant l'Église, une institution divine^ à laquelle on ne saurait donner trop d'extension. Le moine, véritable disciple de Jésus, a quitté tout pour le suivre, a renoncé à sa patrie, à sa famille, aux biens et aux joies de ce monde ; il a choisi le genre de vie le plus propre à conduire à la perfection. Gardons-nous bien de nous plaindre de la multiplication des moines et des nonnes, sainte milice chrétienne, élite de l'Église; il serait à désirer, au contraire, que tous les hommes suivissent leur exemple (1), et que la terre devînt un vaste monastère. Que, du moins, ceux qui ne sont assez avancés en dévotion pour embrasser une si belle profession, s'en approchent le plus possil^le, surtout en gardant une continence parfaite; car la virginité est l'état le plus agréable à Dieu, et le mariage est une imperfection tolérée à cause de la faiblesse humaine (2). Si cette doctrine venait à prévaloir, le genre humain s'éteindrait promptement ; mais serait-ce un mal?... C'est ici qu'il faut pénétrer dans le vif de la question.

« Il y a beaucoup d'appelés et peu d'élus (Mat. XX, 16) » ; c'est là le décret terrible qui pèse sur la pauvre humanité, et contre lequel elle chercherait en vain à lutter. Nous savons donc, d'après la parole divine, dont l'autorité est infaillible, que la grande majorité des hommes est destinée à l'enfer. Nous ne connaissons pas au juste la proportion, mais nous pouvons nous en faire une idée en jetant un coup d'œil sur les nombreuses catégories de réprouvés. Il faut y comprendre d'abord tous les non-chrétiens, puisque hors l'Église il n'y a pas de salut possible; puis, les chrétiens hétérodoxes, hérétiques et schismatiques. Parmi les individus baptisés et élevés dans le catholicisme, il faut encore englober dans la masse destinée <à la damnation les incrédules, dont le nombre augmente tous les jours, les sce})tiques, les indifférents, les gens qui ne pratiquent pas, les excommuniés, les francs-maçons; et enfin, parmi les bons croyants, tous ceux qui commettent quelque péché réputé mortel, ou qui

(1) Imitalion de . Jésus -Christ, liv. llLclmp. X: Flrury, Mœurs dos Chrétiens, I.^rlie V, S 54.

(2) S. Ambroise, De tirginitate, cap. VI, n'^27; De Virginibnsad Marcellam, lib., I, cap. III, (V^ 8; S. Bkrnxrd, epist. 174.

omettent quelqu'une des prescriptions de TÉglise, et que la mort surprend avant qu'ils aient été convenablement absous et purifiés ; et ceux qui ont reçu l'absolution sans avoir les dispositions requises. Il y a encore une catégorie dont on ne se préoccupe pas assez, c'est celle des catholiques auxquels le baptême ou tout autre sacrement a été administré par un prêtre n'ayant pas l'intention de faire ce que fait l'Église ; pour ceux-là, tous les sacrements sont radicalement nuls (1), et leur sort est le même que celui des païens.

A quoi donc se réduit le petit troupeau des élus (Pusillus greXj comme dit l'Évangile, Luc, XII, 32)? A bien peu de chose. Est-ce le centième^ le millième du genre humain? Tout au plus. Massillon, dans son fameux sermon sur le petit nombre des élus, nous dépeint cette imperceptible minorité comme un point dans l'immensité.

Avec une telle perspective, comment un être au cœur compatissant pourrait-il s'intéresser, je ne dis pas aux progrès de la population, mais mrme au maintien de la misérable espèce humaine ? Pulluler, c'est augmenter le nombre des damnés, c'est alimenter l'enfer. Que par-ci par-là un élu échappe au naufrage universel, nous ne pouvons accepter son bonheur individuel comme une compensation de l'épouvantable somme de tourments accumulés sur la majorité des hommes.

Il naît environ par jour 100,000 êtres humains, et presque tous, hélas ! so: it dévolus aux flammes éternelles. N'est-il pas évident que ce contingent quotidien de victimes doit faire tressaillir de joie les démons, et, par conséquent, plonger les hommes charitables dans mie tristesse profonde ? Une telle pensée n'est-elle pas faite pour empoisonner la vie, pour la faire prendre en horreur? On est donc amené à s affliger de l'arrivée incessante de nouvelles recrues d'êtres marqués d'avance du sceau de la réprobation, puis, à en désirer la diminution, et enfin à rechercher, comme une œuvre de bienfaisance, une réduction de plus en plus considérable dans la procréation ? Croissez et multipliez, dit Jéhovah. Oui, c'est bon pour les brutes qui ne peuvent, au pis-aller, subir qu'une quantité limitée de souffrances, et qui trouveront dans la mort un repos définitif et la fin de leurs maux. Mais pour les hommes qui, en majorité, après une vie plus ou moins semée de maux de toutes sortes, n'auront à attendre qu'une éternité d'afi'reux supplices, oh! gardez-vous bien de multiplier, arrêtez une fécondité funeste qui ne fait qu'accroître

(1) Cestce que décide le Concile de Trente {Sessio7i VII, can II'; et il prononce anathème contre ceux qui soutiennent le contraire.

I;i multitude des victimes; tarissez la soui-ce du mal; moins il y aura d'hommes, moins il y aura de damnés. L'enfer seul doit désirer la continuation d'une race qui doit lui servir de proie. Par pitié, éteignons cette engeance maudite et inlortunée.

Il s'est trouvé des individus dont la logique inexorable a mis en pratique ces considérations inspirées par le dogme chrétien. Quelques-uns ont enlevé des enfants des peuples infidèles, les ont baptisés, puis leur ont tordu le col, persuadés qu'ils envoyaient au [laradis des âmes régénérées: sans cette bienfaisante opération, l'enfant, élevé par des mécréants, serait resté souillé de la tache du péché originel, aurait été incapable de suppléer à la grâce divine et deconquéi-ir par ses propres forces sa réhabilitation; il serait donc allé tout droit en enfer ; il aurait été un démon, l'assassin en a fait un ange. Quelle action peut être plus belle et plus méritoire? En résumé, le [)lus grand service qu'on puisse rendre à un enfant, c'est de le tuer avant qu'il puisse pécher et souiller sa robe d'innocence ?

Tout récemment, des pères de famille ont exécuté la même théorie à l'égard de leurs propres enfants, auxquels ils ont ainsi prouvé toute leur tendresse. Un agriculteur d'Esslingen, canton de Zurich, a jeté à l'eau son jeune garçon, afin de le faire aller au ciel ; il se tint suile bord pour s'assurer du succès; mais l'eau étant trop basse, l'asphyxie ne fut pas complète ; alors le bon père fut obligé de retirer le petit, l'emmena chez lui et se mit en mesure d'en finir à coups de hache ; malheureusement, les cris de la victime attirèrent les voisins, et la police eut la cruauté d'empêcher le sacrifice (1). En Russie, il s'est formé une secte du Sauveur, qui veut applique)' ce principe sur une grande échelle. Un des membres de cette secte, nommé Kursin, a égorgé son jeune fils, avec la persuasion qu'il commettait une action des plus méritoires, et il a été jugé par le tribunal criminel de Vladimir (2).

Comment l'Eglise pourrait-elle condamner de pareils faits? Elle allègue le précepte divin qui défend de tuer. Mais si, en violant ce précepte, j'assure une âme au royaume de Dieu, n'est-ce pas un magnifique résultat? J'ai, dites-vous, commis un péché mortel, encouru l'enfer pour mon propre compte. Mais quel sublime dévouement que celui par lequel on sacrifie bien plus que sa vie corporelle, son salut dans r(''ternité pour sauver autrui 1 C'est là une abnégation héroïque, qui surpasse celle des Décius et des Curtius;

(t) Libero pensiero, du 12 septembre dernier, extrait de Riforma, (2) L'Invalide russe, du 18 septembre dernier/

c'est imiter saint Paul, qui voalait être anathème pour ses frères (Rom. IX, 3). D'ailleurs, l'homicide n'est pas exposé à une damnation certaine : il court bien quelque danger pour le cas où il mourrait immédiatement après l'immolation ; mais qu'il lui reste seulement un quart d'heure de répit, il ira se confesser, recevra l'absolution et deviendra blanc comme neige, Tout sera ainsi concilié ; le père et l'enfant égorgé, le bourreau et la victime iront tous deux en paradis ; apothéose, tableau final ! Pour plus de sûreté, l'égorgeur tiendra un prêtre tout prêt pour recevoir sa confession, aussitôt après que, d'un coup bien appliqué, il aura assuré le salut de l'enfant.

Tout cela nous paraît, ami lecteur, aussi horrible qu'cxtravngant ; mais, réfiéchissez-y, ce n'est que la conséquence du dogme chrétien ; apprenez donc à le juger !

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