‹ Essais de critique religieuseChapitre 36 sur 55 · LE CHRISTIANISME ET LE PAUPÉRISME · texte numérisé non relu

LE CHRISTIANISME ET LE PAUPÉRISME

Un des plus brillants orateurs du clergé, le P. Félix, a consacré les conférences du carême de 1866 à l'exposition de l'économie politique chrétienne: il a discuté notamment la question du paupérisme; il a cru pouvoir signaler les causes de ce fléau social ; elles dérivent toutes, suivant lui, d'une cause première, la révolution de 89, qui a détruit les couvents, a abaissé l'ancienne aristocratie territoriale, a fait surgir une nouvelle classe de riches, pour la plupart antichrétiens, a fait afïïuer dans les villes une grande partie de la population ouvrière des campagnes, a changé les conditions du travail, etc. Une fois connue la cause du mal, le remède s'offre de lui-même, c'est de réagir contre ce qui s'est fait et de rétablir, autant que

possible, rancicn ui-flio de choses, .-iii-tout de multiplier les couvents et de répandre l'esprit clirëticn qui. de lui-même et pai- sa propre vertu, fera disparaître la misère. L'économie politique se flatte en vain de combattre le mal par les institutions qu'elle patronne, telles que caisses d'épargne, sociétés de secours mutuels, etc. ; tous ces moyens sont bons, mais ne sont que des palliatifs impuissants. Le christianisme seul produira des résultats efficaces. Le prédicateur, l)lein de confiance dans le succès, élève, en terminant, une prière vers le Sauveur et lui demande le bien-être populaire, l'apaisement de toute faim et, s'il se peut, l'extinction de toute misère.

Remarquons d'abord ce qu'il y a d'étrange et d'illogique dans la prétention de traiter l'économie politique au point di^ vue du christianisme. Car que peut-il y avoir de commun entre ; l'une et l'autre doctrine? La première a pour but de rechercher les lois qui président à la création, à la distribution et à la consommation des richesses; elle n'a point à s'occuper de religion, ni des problèmes concernant Dieu et la vie future; elle est entièrement concentrée dans les questions d'intérêts matériels. Le christianisme, au contraire, a pour mission de conduire l'homme à la béatitude céleste ; la terre n'est à ses yeux qu'un lieu de passage et d'expiation, le luxe est une œuvre du démon, les biens de ce monde sont méprisables, ne méritent pas de fixer un instant notre attention, les richesses sont un obstacle au salut, une source continuelle dépêché, un instrument de perdition. Le vrai chrétien, loin d'abaisser un instant son regard sur la science de la richesse, doit déplorer qu'il existe une telle science dont l'objet, éminemment profane, est en opposition avec les aspirations chrétiennes, avec la seule science cpii est celle du salut. Vouloir régenter l'économie politique, c'est, de la part d'un théologien, une prétention aussi inconséquente que de se mêler du gouvernement intérieur de l'empire des démons, c'est entrer dans le domaine du mal et y participer, c'est oublier ce précepte de l'Evangile : Nul ne peut servir deux maîtres, Dieu et Mammon (Mat. VI, 24; Luc, XVI, 13). .)

Ce qui est bien plus illogique, c'est de vouloir, au nom et en vertu du christianisme, guérir le paupérisme; nous ne craignons pas de dire que c'est là répudier le christianisme et renier l'Évangile. En effet, Jésus-Christ n'a-t-il pas constamment jeté l'anathème à la richesse et exalté la pauvreté comme condition indispensable de l'admission dans le royaume céleste f A celui qui lui demande ce qu'il faut faire pour acquérir la vie éternelle, il répond: « Vends tout ce que tu as, distribue-le aux pauvres, et tu auras un trésor dans le ciel. » Puis^ voyant le peu d'empressement du néophyte à obéir à

<oç^2

ce commandement, il s écrie : u 11 est plus facile qu'un chameau passe par le trou d'une aiguille, qu'un riche entre dans le royaume du ciel (Luc, XVIII). » Jésus félicite les pauvres de ce que leur misère sur la terre leur vaudra le bonheur dans le monde à venir : « \"ous êtes heureux, dit-il, vous qui êtes pauvres, parce que le royaume de Dieu est à vous. Vous êtes heureux, vous qui avez faim maintenant, parce que vous serez rassasiés. Vous êtes heureux, vous qui pleurez maintenant, parce que vous rirez (,Luc, VI, 20, 21). » Puis viennent, comme correspondance, les malédictions contre les riches, non à cause du mauvais emploi de leurs biens, mais parce qu'ils sont riches et qu'ils jouissent des félicités terrestres. (( Malheur à vous, riches, parce que vous avez votre consolation en ce monde. Malheur à vous qui êtes rassasiés, parce que vous pleurerez et vous gémirez (ibid., 24, 25). » Ainsi, la vie future sera la contre-partie de la vie présente ; ceux qui auront possédé les richesses, qui auront vécu dans l'abondance, dans la joie, dans les plaisirs, expieront ces quelques instants heureux par une éternité de tourments ; et ceux qui n'auront eu pour lot en ce monde que la pauvreté, la misère, les larmes et les souffrances, en seront dédommagés par une étern'té de bonheur.

Il résulte de là que la première condition pour gagner le ciel, c'est d'être pauvre, misérable, de renoncer à la joie et aux plaisirs de tous genres ; le christianisme doit donc généraliser le plus possible ces conditions de salut et tendre de toutes ses forces à ce que tout le monde soit pauvre et par conséquent admissible au séjour de la béatitude éternelle. Réduire le nombre des pauvres, ce serait réduire le nombre des élus et augmenter celui des réprouvés ; éteindre la misère, ce serait fermer à l'humanité le chemin du paradis et assurer le triomphe de Satan.

Ces maximes sont si bien celles de l'Église, qu'elle a glorifié et mis ait rang des saints les hommes pieux qui, pour vivre conformément à la loi de l'Évangile, se sont dépouillés de tous leurs biens, se sont condamnés volontairement à la pauvreté et aux souffrances et se sont infligé les plus cruels supplices. Les vies des saints sont remplies de pareils exemples : les ordres religieux les plus parfaits sont ceux qui se vouent à la pauvreté et même à la mendicité, et dont les membres ont poussé si loin l'horreur des richesses et par conséquent de la propriété, qu'ils ont prétendu n'être propriétaires ni de leurs vêtements, ni de leurs aliments.

La pauvreté est par excellence l'état du chrétien. Il y a donc divergence complète de })rincipes et de but entre l'économie politique et l'Église. La première cherche à augmenter la masse générale des

richesi=^es, à en obtenir une équitable répartition, de manière à répandre le bien-être dans toutes les classes, à supprimer la misère, à faire, en un mot, que tout le monde soit riche. L'Église, au contraire, regarde la richesse comme maudite, comme étant d'essence sataniquCj voit dans la pauvreté la préparation à la vie future et par conséquent ne peut faire des vœux que pour l'indigence universelle. La richesse et le cliristianisme sont deux mondes ennemis, dont l'un ne peut s'accroître qu'au détriment de l'autre.

Une inconséquence inexcusable chez le P. Félix, c'est l'éloge qu'il (\\it de la prévoyance, de l'économie, ainsi que des institutions ayant pour but d'assurer au travailleur des secours en cas de maladie ou de chômage et une pension de retraite sur ses vieux jours. Tout cela est magnifique an point de vue de la morale humaine, de l'économie politique profane; mais tout cela est détestable au point de vue chrétien. Jésus défend, de la manière la plus énergique, de capitaliser, de se préoccuper, en C{Uoi que ce soit, de la satisfaction des besoins matériels. « Ne vous faites juis, dit-il, des trésors sur la terre ofi la rouille et les vers les mangent et où les voleurs les déterrent et les dérobent. Mais faites-vous des trésors dans le ciel où ni la rouille ni les vers ne les mangent, et où il n'y a point de voleurs qui les déterrent ou qui les dérobent (Mat. W, 19, 20). » Il ne se borne pas à condamner la cupidité, la soif exagérée des richesses; il pronibe absolument le soin d'amasser pour l'avenir; sa pensée est encore mieux exprimée dans le passage suivant: « Ne vous inquiétez point où vous trouverez de quoi manger pour le soutien de votre vie, ni d'où vous aurez des vêtements pour couvrir votre corps ; la vie n'est-elle pas plus que la nourriture, et le corps plus que le vêtement? Considérer les oiseaux du ciel: ils ne sèment ni ne moissonnent^ et ils n'amassent rien dans les greniers ; mais votre Père céleste les nourrit. N'êtes-vous pas beaucoup plus qu'eux? Pourquoi aussi vous inquiétez-vous pour le vêtement? Considère.:; comment croissent les lis des champs : ils ne travaillent ni ne filent ; et cependant je vous d'^clare que Salomon dans toute sa gloire n'a jamais été aussi bien vêtu que l'un d'eux. Si donc Dieu a soin de vêtir de cette sorte uncherbe dos champs, qui est debout aujourd'hui et qui demain sera jetée dans le four, combien aura- t-il plus de soin de vous vêtir, hommes de peu de foi? A^e vous inquiète:; donc point en disant: que mangerons-nous, ou qtic boirons-noiis; ou de quoi 710US vètirons-nous f comme font les païens qui recherchent toutes ces cJioses. Car votre Père sait que vous en avez liesoin. Cherchez donc premièrement le royaume de Dieu et sa justice, et toutes ces choses vous seront données par surcroît. C'est pourquoi ne soyes

point en inquiétude pour Le lendemain ; car le lendemain aura SOIN DE LUI-MÊME ; à chaqiiG jour suffit son mal (Mat. VI, 25, 34). » Ainsi, voilà qui est clair. Le vrai disciple de Jésus ne doit avoir aucun souci du lendemain ; il ne sème ni ne moissonne, à l'exemple des oiseaux, et il compte, comme eux, sur la Providence pour le nourrir ; il n'a pas besoin de travailler, il sait que le Père céleste pourvoira à tous ses besoins ; il ne se préoccupe nullement de ses vêtements et il prend pour modèle les lis que la Providence se charge de vêtir. Le chrétien est donc essentiellement paresseux, insouciant, imprévoyant. On en trouve le type dans le moine mendiant qui n'a pas d'autre travail que de vagabonder pour recueillir les aumônes des fidèles, dans le truand qui vient chaque jour demander l'aumône à la porte du couvent, et qui, satisfait de cette maigre pitance, ne remuera pas le bout du doigt pour se procurer des mets plus savoureux ou une augmentation de confortable. Le type le plus accompli du héros chrétien est saint Labre, récemment canonisé, qui n'a jamais travaillé, dont toute l'activité était employée dans la prière et les pèlerinages, qui, à peine vêtu de quelques guenilles, n'avait pas de gîte, se couchait sous les portiques des églises, qui allait sur le fumier, en compagnie des animaux immondes, chercher sa nourriture parmi les débris et les ordures ; ce vénérable fainéant, rongé d'ulcères et de vermine, consumé de saleté et de pourriture, a été élevé au rang des saints par le pape Pie IX, qui par là le propose à notre admiration et à notre imitation (1). Que les leçons de l'Église se propagent et fructifient déplus en plus, et l'humanité se composera de gens pareils au bienheureux Labre ; alors l'économie politique aura peu à faire, les caisses d'épargne et les sociétés ouvrières ne seront plus que des mythes ; la morale chrétienne triomphera, Mammon sera en pleine déroute.

L'enseignement évangélique condamne l'homme laborieux et économe, qui songe à son avenir et à celui de sa famille, qui travaille sans cesse pour acquérir un excédant de recettes, et le placer à la caisse d'épargne, qui a la faiblesse de s'inquiéter de ce qu'il aura à manger et à boire^ et de ce qu'il lui faudra pour se vêtir : c'est un V\\ païen. Il amasse des trésors exposés à être rongés parla rouille ou dérobés par les voleurs; il desolDéit aux préceptes du Maître. Le fainéant qui n'amasse rien, qui n'a jamais le sou, n'a rien à craindre ni de la rouille ni des voleurs, ses trésors sont au ciel. Préconiser

(1) Voir la Vie de BenoU-Josejih Labre, mort à Rome en odeur de sainteté, traduit de l'italien de Marconi, 1 vol, in-12, Paris, 1840.

— 2iib — les institutions de prévoyance, c'est mépriser la parole de Jésus- Christ, c'est rompre avec l'Évangile.

Ce qu'on doit chercher, c'est, avant tout, le royaume de Dieu ; c'est-à-dire qu'un chrétien ne doit songer qu'à son salut dans l'autre monde; et la reste Ud.scra donné par sarcroU, sans qu'il ait besoin de le chercher ni de travailler pour l'obtenir. Le fidèle, absorbé dans le soin de gagner le ciel, dans la contemplation du monde supérieur, est assuré par l'Évangile, de ne manquer de rien, d'être traité par la Providence comme les oiseaux du ciel et comme les lis des champs. C'est ainsi que les Israélites, dans le désert, recueillaient sans effort la manne que le Père faisait pleuvoir sur son peuple chéri; c'est ainsi que le prophète Élie recevait chaque jour sa nourriture de corbeaux envoyés de Dieu (III Bois, XVII); ainsi Daniel, dans la fosse aux lions, fut abondamment sustenté par un ange qui lui apporta miraculeusement le dîner que Habacuc destinait à ses moissonneurs (Dan. XIV).

Le P. Félix, en s'enrôlant dans les rangs des économistes, a méconnu la morale chrétienne ; en voulant accepter les pi-ogrès de la science profane, il a implicitement reconnu la fausseté de la doctrine qui avait à l'avance lancé l'interdit sur ces progrès. Il a voulu unir deux systèmes radicalement inconciliables. En répudiant la partie de l'enseignement de Jésus, qui sans doute lui paraissait trop en désaccord avec les idées du siècle, il a oublié ces paroles terribles de l'Écriture : « Celui qui me reniera devant les hommes, je le renierai devant mon Père qui est dans les cieux(Mat. X, 33). »

Page 1