L'ASSASSINAT RELIGIEUX
Les religions prétendues révélées ont causé à Flunnanité des maux innombrables et ont doimé lieu, notamment, à des sacrifices humains, par lesquels on se flattait d'apaiser la colère des dieux et d'obtenir leurs faveurs. IndépendammxCnt des immolations exécutées suivant un rituel sacré, les religions ont inspiré des guerres, des massacres, des exterminations ; les divinités, toujours irritées, exigeaient l'efïusion de flots de sang, et aucun encens ne leur était plus agréable que regorgement des impies. En outre de toutes ces horreurs, il s'est trouvé des hommes qui, pour obéir, soit à la voix d'un oracle, soit aux suggestions des prêtres, soit à une impulsion intérieure considérée comme l'action d'une volonté divine, ont commis des assassinats, non seulement avec le calme de la conscience, mais encore avec la conviction d'avoir accompli l'acte le ])lus louable en purgeant la société des ennemis de Dieu. C'est surtout l'Ancien Testament qui offre de nombreux exemples du fanatisme homicide. Ainsi Abraham se dispose à sacrifier son fils, Jephté immole sa fille ; Jahel surprend Sisara, son hôte, pendant son sommeil, et lui transperce dévotement la tète avec un clou ; Aod gagne l'amitié du roi Eglon, lui annonce qu'il a un secret à lui confier, puis lui enfonce son poignard dans le ventre ; Judith séduit et enivre Holopherne et profite de son sommeil pour lui trancher la tête. Toutes ces abominations sont présentées par la Bible comme des actes éminemment vertueux, dignes de toute notre admiration. C'est ce qui fait de la Bible une lecture malsaine, propre à troubler le cerveau, à pervertir les notions de morale ; c'est cette lecture qui a exalté beaucoup de chrétiens, les a excités à imiter ces hauts faits ; c'est en puisant à cette source empoisonnée, qu'il se sont crus appelés à suivre l'exemple des élus de Dieu et à verser, comme eux, le sang des réprouvés. C'est la Bible qui a mis e fer homicide aux mains de Jacques Clément, de Jean Châtel, de Ravaillac, de Balfliasar Gérard, assassin du prince d'Orange ;
de Poltrot, assassin du duc de Guise; et qui a inspiré tant d'autres Ibrt'aits semiDlables. C'est là une des raisons pour lesquelles beaucoup d'hommes de bon sens demandent qu'on cesse de comprendre l'histoire prétendue sainte dans le cadre de l'enseignement primaire.
11 s'est élevé récemment, à ce sujet, un débat curieux entre les jirotestants. Il s'agissait déjuger, en vertu de la morale, l'assassinat do trente Philistins, commis par Samson. Voici comment le livre sacré raconte les faits. Les Piiilistins avaient assujetti les tribus Israélites, qui leur furent soumises pendant quarante ans. Mais il résulte de ce qui va suivre, qu'il y avait, entre les deux peuples, paix ou au moins trêve comprenant des relations amicales, à l'époque où commence à agir Samson. Celui-ci, n'étant encore qu'un simple particulier, épousa la fille d'un Philistin; les noces se célébrèrent dans la ville de Thamnatha ; il y eut festin chez le pore de la mariée. Après le repas on se livra à des jeux d'esprit, et Samson proposa une énigme : il fut convenu que, si les jeunes gens de la société la devinaient, il leur donnerait trente robes et autant de tuniques, et que, s'ils ne pouvaient pas parvenir à la deviner, ce seraient eux qui seraient tenus de lui donner trente robes et trente tuniques. L'épreuve devait dui-er sept jours. Les jeunes gens, api'ès avoir en vain cherché la solution, recoururent à un moyen déloyal : ils eurent des entretiens avec la mariée, employèrent la menace et la décidèrent à tirer le secret de son mari ; puis elle alla lo leur livrer. Samson dépité voulut au moins se dédommager de sa défaite en exécutant le pari sans bourse délier. Il alla à Ascalc»n, « y tua trente hommes dont il prit les vêtements et les livra à ceux qui avaient expliqué son énigme (Juges, XH', 19). )>
C'est là le fait qu'il s'agit d'apprécier. Le journal intitulé « Le Protestant libéral » (de Paris)^ qui est exempt du fétichisme biblique et qui n'admet pas l'inspiration divine des Ecritui-es, n'hésite pas à condamner cette conduite. « Aujourd'hui, dit-il, qu'un tribunal siégeant sur les bords de la Seine ou du Rhin, soit appelé à en juger l'auteur, il est évident qu'il ne se trouvera personne pour tenter l'apologie de cet acte odieux, accompli avec préméditation. Tout le monde sera d'accord pour le condamner et le flétrir... Citons devant le tribunal de la Seine : Samson et Tropmann; l'Israélite sera reconnu plus coupable que l'Alsacien ; car celui-ci n'a fait que huit victimes, mais celui-là en a fait trente. Les règles de la justice étant éternelles, il est évident que si l'on condamne l'un, il faut condamner l'autre. »
C'est par des raisons semblables que l'Écriture et les saints pères ont glorifié Jephté. Ce chef des Israélites, partant pour une
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expédition, fit vœu de sacrifier en holocauste au Seigneur la première personne qu'il rencontrerait à son retour. Ce fut sa fille unique qui vint au devant de lui. Il accomplit son vœu et sacrifia sa fille, pour s'acquitter envers le Seigneur (Juges, XI). Son action est hautement approuvée par saint Paul (Hébr., XI et suiv.), par saint Jérôme {Ep. ad Julian.), par Dom Calmet [Bible d'Avignon, 2^ éd., t. III, p. 580), et par Bossuet. « Jephté, dit ce dernier, ensanglante sa victoire par un sacrifice qui ne peut être excusé que par un ordre secret de Dieu, sur lequel il ne lui a pas plu de nous faire rien Q.o\\\\di\\x'e {Discours sur l'Histoire universelle , IV^ époque). »
Mais V Apologiste (de Genève), organe du protestantisme orthodoxe, ne l'entend pas ainsi. Pourquoi f C'est que Samson avait été, dès le ventre de sa mère, prédestiné par Dieu pour délivrer sou peuple du joug des Philistins, et que, lors du fait particulier qu'il s'agit d'examiner, <( l'esprit du Seigneur avait saisi Samson », comme le dit formellement le texte; d'où il suit qu'il n'était que l'instrument dont se servait Dieu, maître absolu de la vie des hommes et aussi maître absolu du juste et de l'injuste.
Avec un tel système, il n'y a pas de crime que l'on ne puisse justifier et même glorifier ; il suffira d'alléguer une inspiration divine ; et c'est ainsi, en réalité, qu'ont procédé tous ceux qui, sous le couvert d'une prétendue volonté céleste, ont commandé et exécuté les forfaits les plus épouvantables. C'est au nom de Dieu qu'on ordonnait les croisades, le massacre des Albigeois, la Saint- Barthélémy, l'invasion de l'Amérique et l'asservissement de ses peuples infortunés. C'est au nom de Dieu que prétendaient agir Ravaillac et tous ses pareils. C'est ainsi que les lois de la morale sont méconnues, foulées aux pieds, et que d'affreux scélérats peuvent, en assouvissant les passions les plus exécrables, se donner encore comme des saints, comme des lieutenants de Dieu. Rien n'est plus propre, que ces aberrations déplorables, à montrer l'influence malfaisante des religions, et à prouver que, pour édifier la morale sur des bases solides, il ne faut en chercher les lois que dans l'examen de la nature humaine et laisser de côté toute considération du surnaturel ; en un mot, la vraie morale doit être indépendante de toute religion.
Examinons de plus près l'argument tiré de l'inspiration. Voici un assassin qui déclare que l'esprit de Dieu l'a saisi et Ta poussé à tuer sa victime : devra-t-on le croire sur parole *? Non, sans doute; car on ne voudrait pas accorder un brevet d'impunité à tous ceux qui se prévaudraient d'un tel privilège. Le voleur qui me prend ma montre, n'aurait qu'à alléguer l'esprit de Dieu ; le meurtre, le viol.
l'incendie, seraient ainsi sur le compte de l'Esprit Saint. L'Apolof/iste ne peut admettre une telle énormité. Mais quel critérium |)Ourra-t-il employer pour discerner s'il y a, ou non, inspiration ? Celui qui l'invoque, peut être un fourbe ou un visionnaire, un halluciné. A quels signes certains reconnaîtra- t-on si un homme est inspiré? Evidemment il est impossible de le constater. Samson a beau se dire inspiré : on n'a aucun motif, même spécieux, d'accepter sa déclaration. Sa bonne foi peut être à bon droit suspectée; mais, quand même elle serait admise, il s'ensuivrait seulement qu'il se croirait inspiré, mais non que cette inspiration fût réelle. Et les auteurs de V Apologiste, en présence d'une allégation d'inspiration, seraient obligés d'avouer, comme nous, qu'il n'existe aucun moyen de la certifier. Cette impossibilité reconnue nous oblige à répudier péremptoirement cette misérable excuse, inventée })(Uir violer les lois de la justice et légitimer les crimes.
Quant à la mission divine donnée à Samson dès avant sa naissance, nous avons d'abord à faire remarquer qu'il y a là une anecdote ridicule, où figure un ange à forme humaine. L'auteur inconnu et anon^Tne du livre des Juges ne dit pas oi^i il l'a prise; le fait se serait passé sans autres témoins que les père et mère de Samson, qui pouvaient avoir intérêt à accréditer une fable ; quand il s'agit d'un fait extrêmement invraisemblable, contraire aux lois naturelles, il nous suffira de faire une observation décisive sur les conséquences à en tirer. « Samson, dit l'ange, commencera à délivrer Israël de la main des Philistins (XIII, 4). » Cette promesse est réservée de manière à s'accommoder avec les événements, quels qu'ils soient. On annonce que Samson aura des luttes à soutenir ; mais il n'est pas dit qu'il soit autorisé à agir joer fas et nefas, et que tout ce qu'il fera, sera d'avance sanctifié ; il n'est pas mis en dehors du droit commun. En cas de guerre entre deux nations, tout citoyen peut à bon droit se regarder, sans qu'il y ait intervention d'ange, comme ayant mission de travailler au salut de son peuple; mais, s'il combat, il le fera loyalement; il ne se croira pas autorisé à assassiner trente hommes inoffensifs pour se procurer trente habits dont il est tenu de faire livraison. Le miracle ne change en rien la nature de l'acte soumis à notre examen.
U Apologiste avoue que, s'il fallait juger d'après nos idées naturelles les actes des héros de l'Ancien et du Nouveau Testament, on leur infligerait le blâme le plus sévère. « Abraham^ nous dit-on, qui offre Isaac en sacrifice, serait le père des meurtriers ; quand il chasse son fils Ismaël et sa concubine Agar, un infâme; Moïse serai! un blasphémateur grossier et ridicule ; Josué conduirait r. .. r.»
Israël à la conquête la plus inique ; Raab serait une traîtresse ; Samsan, un meurtrier ; Samuel qui fait égorger Agag, vm monstre; Pierre qui fait mourir Ananias, un tyran détestable ; Paul qui, de la même plume dont il se sert pour vanter la charité, institue ces procédés d'excommunication (/ Cor. V) qui ont été dès lors le fléau de rÉglise, un contradicteur audacieux de Jésus qui nous a défendu de juger, etc. (n" du 25 Décembre 1869, p. 28) ». Tous ces jugements sont parfaitements fondés, et tout honnête homme que n'aveuglent pas les préjugés de secte^ ne peut manquer d'y donner son assentiment. Quand il s'agit d'apprécier des faits apjmrtenant aux peuples anciens, on doit, il est vrai, tenir compte du milieu social, des mœurs et des institutions en vigueur. Mais il y a des principes d'éternelle justice, qui régnent dans tous les temps et dans tous les lieux. Quand on examine les annales des peuples autres que les Israélites, les chrétiens ne craignent i>as alors de faire usage des lumières de la raison et de prononcer suivant les règles de la morale humaine ; ils n'hésitent pas à condamner, à flétrir le fratricide de Uomulus, le viol commis par Sextus Tarquin, le parricide de Néron, les orgies de Sardanapale, etc.; ils n'admettent pas qu'il puisse y avoir de doute, sous prétexte de la diff'érence des époques. Pourquoi décident-ils tout autrement, quand il s'agit des faits bibliques ? C'est que la superstition obscurcit le jugement et {pervertit le sens moral ; c'est que l'adoration aveugle d'un livre regardé comme sacré pousse à en accepter, de parti pris, jusqu'au moindre mot^ à en admirer même les vices ei les absurdités, à se prosterner devant les infamies dont il est rempli. Dès qu'on admet une révélation, on fonde la morale, non pas sur la raison ni sur l'étude de ce qui convient pour i>erfectionner l'homme et pour concourir au bien général, mais sur les décrets arbitraires d'une divinité capricieuse qui peut faire et défaire la loi, changer le mal en bien et le bien en mal, taire du crime une vertu et de la vertu un crime. Cette volonté divine et régulatrice, ce sont les prêtres qui en sont les organes, et qui par là s'attribuent un empire illimité sur les consciences. Dans les communions protestantes, afl'ranchies de la tyrannie sacerdotale, le fidèle s'attache à trouver dans les textes inspirés la manifestation surnaturelle de la volonté divine qui lui servira de guide, et il tombe dans les mêmes égarements. Dans l'un et l'autre cas, l'idée du sui'iiature) produit les mêmes fléaux, engendre la même immomlité. Ainsi, à la maxime qu'il n'y a pas de morale sans religion, il faut substituer celle-ci, que la morale ne peut s'épurer et se perfectioimer qu'en répudiant la i-eligion.