‹ Essais de critique religieuseChapitre 38 sur 55 · LE CRIME JUSTIFIÉ PAR LA THÉOLOGIE · texte numérisé non relu

LE CRIME JUSTIFIÉ PAR LA THÉOLOGIE

Une grave discussion s'est élevée dernièrement sur la moralité de l'Ancien Testament. Les protestants sont divisés à ce sujet : les orthodoxes, fidèles à l'ancienne tradition, soutiennent que la Bible est un livre inspiré par le Saint-Esprit et partait dans toutes ses parties, qu'il n'y a pas une seule tache, que tout en est admirable, qu'il ne peut y avoir pour l'homme une lecture plus salutaire, plus propre à le porter au bien. Les libéraux, au contraire, d'accord avec les libres-penseurs, font ressortir tout ce que ce livre prétendu divin contient d'immoral ; on y trouve à chaque page des monstruosités autorisées et même ordonnées par Dieu ; les personnages représentés comme les élus du Seigneur, comme les modèles de sainteté, commettent des perfidies, des injustices, des cruautés affreuses ; plusieurs passages sont d'une obscénité révoltante; on cite notanniient les ordres par lesrjuels le Dieu juif prescrit à son peuple d'attaquer, sans aucune espèce de droit, les nations chananéennes, de les exterminer en masse, sans épargner les petits enfants, et les menace de toute sa colère si l'on épargne un seul individu (Nomb. XXXIII; Deut. Wl). Il faut être aveuglé par l'esprit de secte pour ne pas flétrir de pareilles horreurs.

U Apologiste, journal protestant publié à Genève, a entrepris de les justifier, et il emploie un argument étrange. A l'extermination des habitants de la Terre promise, exécutée de la manière la plus impitoyable par les Hébreux, sur l'ordre exprès de Dieu, il oppose « les actes et gestes du Dieu-nature^ qui (suivant lui) doivent être pour nous aussi abominables que ceux de Jéhovah »; et cependant, dit-il, vous ne clabaude^ pas contre eux. « Vous vous scandalisez des vengeances du Dieu des armées, de ces horreurs de la Bible, dont on ne devrait j^as nourrir les peuples, comme dit M. Ath. Coquerel ; mais pourquoi assistez-vous impassibles et sans indignation à (^es actes de la bonne nature qui fait de la vie un supplicô continuel f)our une foule d'hommes, en tue au moins un paf seconde, avec d'affreuses agonies ; étouffe dans ses bras maternels

des millions de petits enfants aux doux regards, à l'ineffable sourire ; abîme de grandes contrées sous les océans ou les dévaste par de grandes inondations, comme naguère la Suisse ; fait périr en quelques secondes, par des tremblements de terre, des milliers et des milliers d'hommes, comme au Pérou, où vingt villes viennent d'être englouties ou bouleversées ; prive de nourriture des peuples entiers et les détruit par l'horrible famine, comme récemment dans les Indes et en Algérie ; envoie les maladies physiques et intellectuelles, les animaux nuisibles, les saisons mauvaises, les épidémies et les fléaux de tout genre : pestes, typhus, choléra, apparaissant parfois tout-à-coup, déjouant les prévisions des médecins et les ressources de l'art; ravageant les peuples jusqu'à la moitié ou aux deux tiers de l'Europe en une fois, comme cela s'est vu ; ou bien rongeant peu à peu, ostensiblement ou en secret, toute notre race. Quelle douceur ! quelle mansuétude ! Elle n'est pas colère et vengeresse, cette divinité-là î Elle déteste le sang et la mort ! Elle ne ressemble pas au Dieu de la Bible, vrai Moloch qui s'avance précédé d'un bourreau, et dont les autels sont faits de tètes de morts. Détournons-nous de ce Dieu qui prétend faire mourir pour faire re%ivre, et vénérons la nature, qui, du moins, fait mourir pour faire mourir (p. 75) ! »

Alléguer ainsi le mal physique, dont l'existence se concilie si difficilement avec un Dieu sage et bon, c'est reproduire une des plus terribles objections de l'athéisme, et, pour un croyant, il est bien imprudent de la présenter sans être en mesure d'y faire une réponse satisfaisante. Cette difficulté, soulevée dès la plus haute antiquité, a donné lieu à de longs débats dont la conclusion est encore à trouver; elle se rattache à la question de la cause première, qui est restée couverte d'un voile impénétrable. L'homme est-il donc condamné à attendre la solution de ce problème avant d'être fixé sur les lois de la morale ? Non, sans doute ; et le fait même de l'objection posée par Y Apologiste est une preuve de la nécessité de rendre la morale indépendante de toute théologie. Ce qui importe à l'homme, ce qui prime toutes les théories métaphysiques, c'est de connaître la loi des droits et des devoirs. Pour y parvenir, il n'a qu a descendre dans sa conscience, interroger sa raison ; il saura, sans avoir besoin de consulter des êtres surnaturels et hypothétiques, qu'il est un être sociable, que la société engendre la mutualité des droits et des devoirs, qu'il doit faire pour autrui ce qu'il voudrait que chacun fît pour lui-même, qu'il a besoin que sa dignité, sa liberté soient respectées, qu'il ne peut réclamer et obtenir ce respect qu'à la condition de respecter à son

tour la dignit(' et la li})erté d'autriii ; il tirera de ces principes les règles de la justice, qui ne doivent jamais être méconnues chez aucun être humain, et il n'hésitera pas à condamner comme immoral tout ce qui s'en écarte. S'il s'agit donc déjuger des actions contraires à la justice, nul ne pourra en prendre la défense sous pi'étexte que le mal commis i)ar l'homme ne serait que l'imitation du mal commis par un être extra-humain, quelque nom qu'on veuille lui donner. Justifier le crime réel et palpable de l'homme par les crimes supposés de Dieu, c'est nier toute morale, c'est outrager le Dieu qu'on fait intervenir comme fauteur du mal. Attribuer à l'action volontaire d'un être personnel les calamités qui pèsent sur l'humanité, c'est faire de cet être un affreux bourreau ; s'appuyer de son exemple pour multiplier la somme des maux, c'est légitimer et même sanctifier tous les crimes.

Certes telle n'est pas l'intention des rédacteurs de V Apologiste. Quel est donc leur but"^ A ceux qui leur opposent les forfaits commis par ordre du Dieu de la Bible, ils répondent que le Dieu qui gouverne le monde en commet chaque jour bien davantage. C'est faire intervenir, dans une question de morale humaine et susceptible d'être décidée par des intelligences humaines, une question métaphysique et insoluble ; c'est, en outre, persister à justifier ce que la morale humaine ne peut manquer de condamner.

Nous repoussons, au nom de la logique, toute assimiliation entre les faits humains et la conduite d'êtres mystérieux dont l'existence est contestée, et dont, en tout cas, la nature nous est et nous sera toujours inconnue. Nous n'acceptons pour règle d'appréciation des faits humains, que la loi morale, telle qu'elle découle de la nature humaine, telle qu'elle se manifeste à la conscience éclairée par les seules lumières de la raison. Et quand un fait est réprouvé d'après ce critérium, nous devons le condamner, sans nous arrêter à l'autorité de tel livre où l'on aurait eu le malheur de le glorifier. L'apologie du mal est et doit être tenue pour immorale, et le livre où se trouvent de pareilles aberrations, non seulement ne peut pas être regardé comme divin, mais doit être flétri comme pernicieux et retiré de l'enseignement de la jeunesse qui ne pourrait y puiser que des leçons de perversité. Voilà ce qui devrait être reconnu par tout le monde, si malheureusement les préjugés religieux n'avaient pour résultat funeste d'obscurcir l'intelligence et de dépraver le sentiment moral.

Qu'on ne vienne donc pas, à propos des immoralités qui fourmillent dans la Bible, nous demander ce que nous pensons de l'origine ou de la cause du mal physique. Nous renvoyons cette

question aux abstracteurs de quintessence, à ceux qui aiment à errer dans les nuages de la métaphysique. Nous restons sur le terrain du positif, et là il n'y a pas à équivoquer. Telle action qui, commise aujourd'hui, serait unanimement condamnée, ne peut changer de nature par le motif qu'elle se serait passée chez les Hébreux et qu'elle est racontée dans un livre réputé sacré. Si la Bible l'approuve, tant pis pour la Bible. L'approuver aujourd'hui, ce serait s'engager à absoudre ceux qui suivraient l'exemple des soi-disant élus de Dieu; ce serait justifier ceux qui, imitant les héros bibliques, commettraient le parjure, le vol, l'assassinat, comme ce fanatique qui dernièrement a imité Abraham en immolant son fils.

C'est donc avec raison que les protestants libéraux reconnaissent l'imperfection de la Bible et demandent qu'on cesse de prendre ce livre pour base de l'enseignement. Cet ouvrage pernicieux a trop longtemps inspiré le mal : c'est en puisant des leçons à cette source empoisonnée, qu'on a prêché la guerre sainte, qu'on a exterminé les hérétiques ; c'est dans la Bible que les Balthazar Girard, les Jacques Clément, les Ravaillac ont appris l'assassinat. Il est temps de rompre avec un enseignement aussi déplorable.

Que la Bible soit jugée sans passion, comme un livre purement humain, contenant de précieuses notions sur l'antiquité : alors les faits qui y sont racontés, apparaîtront sous leur véritable jour. Les auteurs ont peint les mœurs de leur époque, les ont jugées avec les idées qui régnaient alors, ont adopté une morale qui nous paraît inférieure, mais qui était celle des peuples primitifs ; de même que chez les sauvages on voit admise encore aujourd'hui une morale rudimentaire qui légitime le brigandage et l'anthropophagie. L'humanité a progressé, la morale s'est perfectionnée, et c'est une tâche insensée que de vouloir soumettre les actes de l'antiquité aux règles établies chez les peuples civilisés. Ce que les auteurs de la Bible nous dépeignent comme bon et vertueux, était accepté comme tel dans leur temps; maintenant nous sommes fondés à le déclarer mauvais et criminel, en vertu de notre supériorité.

Et ce n'est pas seulement aux hommes que s'applique ce changement survenu nécessairement dans les règles d'appréciation, mais encore aux dieux. Tous les peuples se sont fait des divinités à leur image et leur ont attribué les qualités qui leur paraissaient les plus éminentes. Mais, à mesure que l'humanité a marché, les types anciens se sont trouvés insuffisants et même ont paru monstrueux; il a donc fallu détrôner les dieux anciens et les remplacer par de nouveaux dont le caractère répondît mieux à un état social

plus avancé; c'est ainsi que Saturne a fait place à Jupiter. Le Jéhovah cruel, jaloux, capricieux, avide de carnage, était pour les Juifs anciens le modèle le plus accompli ; maintenant cet abominable despote nous fait horreur.

I/inconséquence des chrétiens, c'est de se faire un Dieu très différent de Jéhovah, et cependant de vouloir identifier ces deux conceptions, de prêter à l'ancien les qualités du nouveau, d'avoir ainsi un Dieu à double ft.ice, douê d'attHbuts inconciliables, et, par suite, de justifier et de glorifier une conduite qui, d'après les idées actuelles, mérite la réprobation.

Déblatérer contre la nature, c'est être aussi insensé que io chien quimonl la pierre dont il est blessé. Le sage sait que le mal existe en vei'tu d'une loi fatale ; il ne s'en irrite pas, il ne cherche pas d l'écarter où à le fléchir par de stériles prières ; il sait que par Bon activité il peut combattre le mal, quelle qu'en soit la caUsc, et ou réduire progressivement la somme; contemplant avec joie les atné** liorations obtenues, il compte sur de nouveaux progrès dont on né peut marc|uer la limite ; tandis que la béate résignation du chrétien, en face d'un Dieu qui veut le maintien du mal, pousse à l'apathie, à la torpeur, et inspire une fausse morale qui érige le mal en loi absolue, inflexible. Cette diff'érence de conceptions prouve la Bupë=^ riorité do la philosophie sur la religion.

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