LES APOLOGISTES ROMANTIQUES
Les modernes apologistes du christianisme, tout en reproduisant les anciens arguments de leurs devanciers, sentent le besoin de rajeunir leur cause par des arguments nouveaux. Lacordaire et M. Auguste Nicolas se sont particulièrement ingéniés à apporter, dans le débat, des moyens singuliers, bizarres^ propres à étonner, à frapper l'esprit. Leurs efforts n'ont pas été heureux ; ces écrivains n'ont trouvé rien de convaincant, rien qui satisfasse la raison; bien plus, il leur arrive parfois de présenter des considérations si peu logiques, qu'on est tenté de se demander si, par suite de quelque gageure, ils se sont proposé de mystifier le lecteur. Quelle que soit la faiblesse de ces arguments, il semble qu'en les répétant, en les reproduisant sous diverses formes, en les présentant sous l'autorité de noms célèbres, on se flatte de leur donner de la consistance et de les faire accepter. Nous pensons donc qu'il n'est pas inutile d'en faire justice. Le rationalisme a pris une force de plus en plus imposante : les progrès des sciences sont venus le corroborer et lui ont permis de démontrer jusqu'à l'évidence la fausseté des prétendues révélations. Mais, tout en se servant avec avantage de ces armes nouvelles, il ne doit pas dédaigner de pousser l'ennemi jusque dans ses derniers retranchements, de lui enlever toutes ses positions, de le dépouiller de tous les prestiges à l'aide desquels il peut encore égarer les esprits.
Jésus, nous dit-on, est le seul homme qui ait osé se dire Dieu; donc... il est Dieu. Ce donc suppose évidemment que tout individu doit être cru dans tout ce qu'il affirme de lui-même, et quejamais il ne s'est trouvé un seul homme qui se soit attribué des qualités qu'il n'avait pas. M. Barnabe Chauvelot, dans sa brochure, intitulée: A M, Renan: La divinité du Christ d'après Napoléon I^" et les plus grands génies du monde (1), a recours, pour l'exposition de
(1) Brochure in-8°, Paris, 1863, p. 9.
cette idée lumineuse, à Napoléon l''"", d'après \q Mémorial de Sainte- Hélène. Remarquons d'abord que c'est là, en matière de religion, une autorité bien suspecte. Napoléon avait été voltairien à Paris avant d'être musulman au Caire : en rétablissant le culte catholique, il avait pour but de se faire du clergé un instrument de domination; l'ensemble de sa conduite nous montre un homme qui ne croyait à rien, qui n'avait pas de principes, qui méprisait l'humanité et ramenait tout aux intérêts de son insatiable ambition. Captif à Sainte-Hélène, il posait pour la postérité ; tout, dans ses dictées, est calculé pour l'effet; il pallie ses fautes, il arrange les événements pour se donner toujours le plus beau rôle, îl fait parade d'idées libérales qu'il n'a jamais eues, il expose les belles institutions qu'il avait soigneusement tenues en réserve, sans en rien laisser transpirer, mais qu'il aurait données au monde, s'il eût régné plus longtemps. Le christianisme qu'il professait par moments, parce qu'il tenait à ménager le clergé, il ne se donnait pas môme la peine de le pratiquer, et il n'y songea que lorsqu'il se vit près de mourir. Dans les pages que nous ont transmises ses secrétaires, tout est apprêté et contraint; ce ne sont pas là les épanchements d'une àme qui, après avoir flotté dans le doute, est pénétrée du bonheur de posséder la foi et heureuse d'exhaler ses sentiments religieux. Il n'y a aucun cachet de sincérité.
Mais ne nous arrêtons pas à l'homme, et examinons la doctrine en elle-même et sans nous inquiéter de l'auteur. Écoutons-le : « Il n'y a pas de Dieu dans le ciel, si un homme a pu concevoir et exécuter avec un plein succès le dessein gigantesque de dérober pour lui le culte suprême en usurpant le nom de Dieu. Jésus est le seul qui l'ait osé; il est le seul qui ait affirmé imperturbablement et dit clairement, en parlant de lui-même : Je suis Dieu : ce qui est bien différent de cette affirmation : Il y a des dieux. L'histoire ne mentionne aucun autre individu qui se soit qualifié lui-même de ce titre de Dieu dans le sens absolu... Comment donc un juif, dont l'existence historique est plus avérée que toutes celles des temps où il a vécu (1), lui seul, fils d'un charpentier, se donne-t-il tout d'abord pour Dieu même, pour l'être par excellence, pour le créateur des êtres ? Il s'arroge toutes sortes d'adorations ; il bâtit son culte de ses mains, non avec des pierres, mais avec des hommes. On s'extasie sur les conquêtes d'Alexandre : eh bien ! voici un conquérant qui confisque à son profit, qui unit, qui incorpore à lui-même^ non pas une nation, mais l'espèce humaine. Quel miracle ! »
(1) La vie de Jésus mieux avérée que celles d'Auguste et de Tibère ! Voilà qui est un peu fort.
Le premier point à discuter, c'est celui de savoir si Jésus s'est dit Dieu. Pour connaître son enseignement, il faudrait avoir des documents authentiques, où auraient été fidèlement recueillis ses discours. Nous ne possédons que les quatre évangiles. D'immenses travaux de critique ont été faits récemment sur l'origine de ces écrits ; il a été impossible d'en établir l'authenticité ; et, pour tout lecteur qui veut examiner sans prévention, il résulte des recherches de la critique moderne, que les évangiles ne sont pas des auteurs dont ils portent les noms, et qu'ils n'ont été publiés que plus de cent ans après la mort de Jésus. Quand bien même on concéderait l'authenticité des évangiles, on manquerait encore de garantie sur le soin avec lequel auraient été recueillis, après de longs intervalles, les discours de Jésus. Tous ces points sont débattus dans des discussions spéciales que nous ne pouvons reproduire ici : nous les mentionnerons seulement pour établir que ce n'est déjà pas une petite chose que de déterminer ce qu'a dit Jésus ; et l'on ne peut, sans des preuves très solides, affirmer qu'il ait enseigné telle ou telle doctrine, et notamment ,^qu'il se soit expliqué sur sa propre nature.
Allons plus loin, et consentons à le juger d'après les évangiles. On n'y trouve pas qu'il ait prononcé ces paroles que notre auteur reproduit en italiques, comme si elles étaient textuelles: Je suis Dieu. Le Jésus de l'Évangile évite le plus souvent de se prononcer impertubahlement et clairement. Jamais il ne se donne pour Dieu même, pour l'Etre par excellence^ pour le créateur des êtres, ni ne s'ai^roge toutes sortes d'adorations. Ni Napoléon, ni son disciple M. Chauvelot, n'ont pu lire cela dans les évangiles, où l'on trouve tout le contraire. Les textes évangéliques repoussent la divinité de Jésus. Nous nous bornerons ici à en rappeler quelques-uns. Jésus ne peut faire dans son pays beaucoup de miracles àcausedeV incrédulité des habitants (Mat. XIII, 58; Marc VI, 5, 6): si l'incrédulité de quelques hommes suffisait pour paralyser son pouvoir, ce n'était donc qu'un être bien borné dans sa puissance. Un jeune homme l'ayant appelé bon maître, Jésus lui dit : « Pourquoi m'appelez-vous bon ? Il n'y a que Dieu qui soit bon (Matt XIX^ 16, 17). » Jésus déclare par là qu'il ne possède pas les attributs divins et que Dieu est un être à part de lui et au-dessus de lui. Jésus affirme que, quant au jour où viendra le jugement dernier, nul ne le sait, ni les anges qui sont dans le ciel, ni le Fils, mais le Père seul (Marc XIII, 32) : il avoue son ignorance sur un point, il est donc borné dans son savoir, par conséquent il n'est pas Dieu. Il déclare que son père est plus grand que lui (Jean XIV, 28), il le prie, il demande
que la volonté de son Père se fasse, et non la sienne propre (Mat. XXVI, 42); il so reconnaît donc distinct de Dieu et inférieur à lui. En mourant il accuse Dieu de l'avoir abandonné (/^. XXVII, 46), de sorte que, loin d'être Dieu, il est en opposition avec Dieu. Terminons, sur ce point, par un texte qui n'a pas été, que je sache, invoqué sur cette question. Le diable propose à Jésus de scjcterdu haut en bas du temple ; Jésus lui répond : « Il est écrit : Tu ne tenteras pas le Seigneur ton Dieu (Id. IV, 7). » Le passage cité par Jésus est extrait du Deutéronome (VI, 16), et se réfère à ce qui s'était passé dans le désert de Sin, où les Israélites, manquant d'eau, avaient murmuré contre Moïse et lui avaient demandé impérieusement de l'eau; Moïse avait frappé de sa verge un rocher, et en avait fait jaillir de l'eau ; et ce lieu avait été appelé par lui Tentation, « à cause du murmure des enfants d'Israël, et parce qu'ils tentèrent là le Seigneur en disant : Le Seigneur est-il au milieu de nous, ou n'y est-il pas ? (Ex. XVII, 7). » Tenter Dieu, c'est exiger de lui un miracle, c'est mettre Dieu en demeure de le produire à point nommé. Si Jésus eût été Dieu, il n'aurait pu se rendre coupable de tenter Dieu ; en exécutant des choses contraires aux lois naturelles, il n'aurait fait qu'user de sa puissance, il n'y aurait eu rien de commun entre sa conduite et celle du téméraire qui s'expose à un danger de mort en voulant que Dieu intervienne miraculeusement pour le sauver. Jésus, en s'appliquant à lui-même le texte du Deutéronome, déclare implicitement qu'il n'est pas Dieu et qu'il ne peut à son gré obtenir de Dieu des miracles. — Le diable lui ayant ensuite offert tous les royaumes de la terre, s'il voulait l'adorer, Jésus réix)nd encore par un texte du Pentateuque : « Tu adoreras le Seigneur ton Dieu, et tu ne serviras que lui (Deut. VI, 13). » Jésus opposant ce texte au diable qui lui demande del'adoror, se reconnaît par cela même soumis à la loi de Moïse, obligé d'adorer Dieu, et Dieu seul; s'il eût été Dieu, il n'eût pas parlé de Dieu comme d'un être lui étant supérieur. Puisqu'il réserve l'adoration à Dieu seul, et qu'il se fait distinct de Dieu, il s'exclut ainsi du droit à être adoré. L'argument dont il s'agit repose donc sur une base fausse. Jésus, d'après les évangiles, n'a point dit qu'il fût Dieu, et il a dit positivement le contraire dans une foule de discours. Il n'est pas plus exact d'affirmer que nul homme autre que lui n'a jamais eu cette prétention. C'est là un fait négatif, impossible à prouver. Quand même nous ne connaîtrions aucun homme qui eût dit être Dieu^ nous ne pourrions savoir s'il n'y en a pas eu, sans que l'histoire en eût conservé le souvenir. Mais nous n'en sommes pas réduits, à cet égard, à des suppositions. Il y a eu dès hommes-dieux, et il y en a
encore. Il nous suffit de citer la série des Grands-Lamas, dont chacun a eu la prétention d'être le Dieu suprême. On cite aussi un assez grand nombre d'individus qu'on a irrespectueusement traités comme fous, mais dont plusieurs, à part leur manie de se croire Dieu, montraient de la raison et du bon sens. Le privilège revendiqué en faveur de Jésus ne lui appartient donc pas en propre.
Mais supposons encore que Jésus ait été le seul homme qui se soit dit Dieu: que pourrait-on en conclure? Qui a jamais prétendu que tout homme dût être cru sur ce qu'il affirme de lui-même? Quand un individu déclare qu'il a de l'esprit, de la noblesse^ de la bravoure, qu'il excelle dans tous les arts, le croit-on sur parole? Non, sans doute; on le somme de faire ses preuves, et, s'il n'y réussit pas, on se moque de son outrecuidance. Plus les prétentions sont élevées et invraisemblables, moins on est disposé à se contenter d'une simple affirmation, et plus on est exigeant en fait de preuves. Et cette règle si sage serait mise en oubli précisément quand un individu s'attribue des qualités incompatibles avec la nature humaine, et dont l'énoncé seul implique absurdité ! Un être faible, fragile, changeant, borné dans tous ses attributs, soumis à toutes les misères de la nature humaine, se dit éternel, immuable, omniscient, infini, tout-puissant, maître de l'univers, et on le croira sur parole ! Il y aurait de la démence à accueillir de telles prétentions qui ne méritent que le mépris.
Lacordaire (dans ses Conférences de Notre-Dame) insiste et soutient que l'homme qui se dit Dieu, ne peut être qu'un imposteur ou un fou, que Jésus n'étant certainement ni l'un ni l'autre, n'a pu dire que la vérité, et que, par conséquent, on doit le croire, quand il déclare être Dieu. — L'homme qui se dit Dieu, ne mérite pas qu'on le prenne au sérieux, et l'on n'a point à rechercher s'il est imposteur ou fou ; souvent il serait très difficile, à défaut de renseignements suffisants, de prononcer sur son état moral et intellectuel, et l'on n'est pas obligé, pour repousser son affirmation^ de définir exactement ce qu'il est. Son ambition est extravagante, voilà tout ce qu'on peut dire avec certitude, et cela suffit.
Quant à Jésus en particulier, si on l'examine de sang-froid et en se dépouillant de tous les préjugés religieux, on pourra relever l'espèce de défi de ses apologistes et émettre au moins des probabilités sur son état mental. Ses contemporains, ses parents étaient sans doute mieux à même que nous de juger sa vie, d'en apprécier les détails ; ils connaissaient sur lui beaucoup de choses que nous sommes condamnés à ignorer toujours. Eh bien, l'un de ses historiens nous raconte que ses proches cherchèrent à le faire enfermer,
parce qu'ils le regardaient comme fou furieux (èÇtjXOov xpax^aat ajTov • EXeyov yap o^t èÇecitt), Marc, III, 21) (1). Il y a tout lieu de croire qu'il s'était passé des faits graves qui avaient amené chez eux cette conviction. Plus d'un lecteur peut-être vase récrier, alléguer la sagesse des discours de Jésus, la beauté de sa doctrine, son calme en présence de ses accusateurs, en un mot, tout ce qui prouve chez lui une haute raison, un esprit parfaitement lucide. Nous répondons qu'il y a certainement de très bonnes choses dans son enseignement, mais qu'il y en a aussi de détestables, et que plusieurs de ses discours autorisent à admettre chez lui un dérangement d'esprit. Par exemple, il prédit que, du vivant de ses contemporains, un effroyable cataclysme aura lieu, que le soleil et la lune perdront leur lumière, que les étoiles tomberont, et que lui Jésus viendra, escorté d'une légion d'anges, s'asseoir à la droite de Dieu sur un trône de nuages, et jugera les vivants et les morts (Mat. XXIV). Nous n'avons pas besoin de faire remarquer que rien de tout cela ne s'est accompli. Jésus n'a-t-il pas montré par là autant de folie que d'orgueil? Comment traiterait-on aujourd'hui celui qui ferait de pareilles prédictions, qui s'attribuerait un pareil rôle? on le mettrait aux petites-maisons ; ou, si sa folie était inoffensive, on se contenterait de l'interdire. Sa triple tentation s'étant passée sans témoin, si l'on veut y voir autre chose qu'un mythe, il faudra admettre que les disciples de Jésus n'en ont eu connaissance que par le récit qu'il leur en a fait : or si quelqu'un aujourd'hui nous assurait avoir subi les mêmes épreuves, avoir été transporté par le diable sur le haut du temple, puis sur une montagne d'où l'on découvre tous les royaumes de la terre, hésiterait-on à lui donner un certificat de folie?.... Quelquefois aussi la vie de Jésus nous présente des emportements étranges, des accès de colère insensés (Marc, III, 5), des bizarreries qui ne dénotent pas un esprit bien sain ; par exemple, quand, assis à la table d'un pharisien, il se met sans provocation à invectiver de la manière la plus grossière les convives et les pharisiens en général, et à lancer contre eux les anathèmes les plus terribles (Luc, XI, 37), quand il jette l'injure à tort et à travers, même contre ceux qui, pleins de confiance en lui, viennent humblement solliciter son assistance (Mat., XV, 22-2G ; Marc, VII, 25-27; Mat. X\'II, 14-1 G); ou quand, entrant dans le temple, sans môme crier gare, il tombe à coups de fouet sur les marchands, les traite de voleurs et bouscule leurs comptoirs et leurs marchandises
(1) La vulgate traduit ainsi : Exierunt tenerg eum; dicebant enim: Q,uoniam in furorem ter sus est.
(Jean, II, 13-16; Mat. XXI, 12-13). Ce n'est pas là la conduite d'un
homme qui possède l'intégrité de sa raison. Nous trouvons donc dans les évangiles, qui pourtant n'ont pas tout dit, des documents suffisants pour donner raison à ses parents.
Il y a bien des monomanes qui ne déraisonnent que sur un sujet et qui, sur tout le reste, montrent une intelligence très droite. Jésus pouvait bien être du nombre, et son genre de folie se conçoit, quand on étudie les évangiles. Jésus voulut réformer le judaïsme ; il se mit à prêcher avec feu ; il parla d'abord comme docteur ; quelques succès enflèrent sa vanité; il se crut prophète; peut-être devint-il visionnaire; il se figura avoir avec Dieu des communications; puis, son rôle grandissant de plus en plus, il se crut le Messie annoncé par les prophètes^ investi d'une mission divine, appelé à dominer l'humanité, à juger le monde ; la tête lui tourna. Malgré ses égarements, il a pu, sur bien des sujets, continuer de raisonner juste et montrer même une certaine supériorité. Ses excentricités, ses aberrations, loin de nuire au succès de sa mission, ont pu l'aider dans un pays où de tout temps les fous ont été en vénération et considérés comme inspirés de Dieu.
On nous assure qu'il n'a fallu rien moins qu'un miracle pour que le monde acceptât la parole de Jésus se disant Dieu. Les apologistes, sous ce rapport, sont trop modestes et ne font pas assez grande la part du miracle. Croire Jésus sur parole quand il se dit Dieu, c'eût été trop peu ; mais le croire Dieu quand il assure ne pas l'être, c'est beaucoup plus fort, et c'est ce qui a eu lieu cependant. La croyance à la divinité de Jésus ne pouvait-elle s'établir sans miracle? Les chrétiens admettent bien, sans doute, qu'il n'a pas fallu de miracles pour que de nombreuses populations acceptassent le Grand-Lama comme Dieu; il n'en a pas fallu davantage pour faire accepter le culte du bœuf Apis, ni celui de Brahma, ni l'institution des poulets sacrés à Rome, ni tant d'autres absurdités qui ont régné et qui régnent encore chez la plus grande partie de l'humanité. Nous voyons donc, par de nombreux exemples, que les absurdités font très bien leur chemin par les moyens naturels, sans que la Providence ait besoin d'intervenir pour obscurcir l'entendement des pauvres humains. Leur faiblesse d'esprit, leur ignorance, leur sotte crédulité, leur amour du merveilleux, sont des causes bien suffisantes pour propager et accréditer les plus monstrueuses erreurs; et, en fait d'absurdité, on ne peut fixer la limite, on ne peut marquer de point extrême qui ne pourrait être franchi sans un secours miraculeux de la divinité ; mais on doit croire que, si Dieu dérogeait aux lois naturelleSj ce ne serait pas pour troubler l'esprit humain et pour y faire
entrer des erreurs qui, sans cette aide surnaturelle, n'auraient pu y pénétrer.
Les chrétiens admettent comme vrai le dogme de la divinité de Jésus : s'ils se récrient sur la difficulté et même sur l'impossibilité qu'il y avait, suivant eux, de le faire accepter par le genre humain, c'est parce que, de leur aveu, ce dogme choquait la raison et ressemblait à une absurdité. Mais si le genre humain a bien pu, sans miracle, accepter des absurdités réelles, comme celles que les chrétiens signalent dans les religions autres que la leur, à plus forte raison a-t-il pu accepter des absurdités apparentes qui au fond auraient été des vérités. Donc, en aucun cas, il n'y a lieu de recourir au miracle pour rendre compte de l'existence d'une croyance.