‹ Essais de critique religieuseChapitre 41 sur 55 · UN BON EXEMPLE · texte numérisé non relu

UN BON EXEMPLE

« Deux ecclésiastiques croisaient, hier matin, deux voyous : « Tiens, dit l'un de ces derniers à son copain, r' tuque-moi donc « ces feignants. » Et il continue son chemin en prenant des airs conquérants, mais bientôt un formidable coup de poing l'envoyait rouler sur la chaussée.

<( Puis, la bonté du prêtre reprenant le dessus, le ministre de Dieu tend la main à son insulteur et l'aide à se relever.

<( Les deux voyous s'éloignent en grommelant, mais, entendant cette recommandation :

'( Filez, ou je recommence! » ils décampent sans souffler mot.

u Puisse la poigne solide du courageux abbé devenir contagieuse ! »

D'un autre côté, il est dit dans l'Évangile : u Ne résiste point au mal. Mais si quelqu'un te frappe sur la joue droite, tends-lui l'autre joue (Mat., V, 40). Et si quelqu'un t'enlève ton manieau, laisse-lui encore prendre ta tunique (Luc. VI, 29). )>

Comment concilier cette conduite avec les préceptes'des saintes Écritures? Voilà des publicistes, tout confits en dévotion, qui, se

[H'évalaut de rautoriu*. d"uii livre divin, veulent courber riiumaiiité ^ous le joug du clergé qu'ils présentent comme investi, en vertu de :et oracle infaillible et indiscutable, d'une puissance absolue. Xon seulement ces lieutenants du bon Dieu se font un jeu de violer ouvei'temont un de ses préceptes, mais encore ils préconisent cette violation et l'offrent comme un exemple à suivre.

Mais, s'ils font si peu de cas de l'Évangile, ne lui eiilrveiit-ils pas toute autorité? Comment pourront-ils donc l'invoquer pour ('tablir leurs prérogatives ? Quand ils viendront nous citoi- les textes qui leur paraissent si coiicluniits :

« Tu es Pierre, et sui- cette jiieri-e j"ai M\\\r mon Église, et les portes de l'enfer ne pr(''\audront pas contre elle, •> ou bien : <( ("elui qui vous écoute, m'écoute et écoute mon père qui m'a envoyé; celui qui vous méprise, me méprise, » etc. ; on sera en droit de leur dire : «- Puisque vous mettez au rebut un des préceptes de Jésus, faisant partie de ce sermon de la montagne, qu'on regarde comme le code et le i-ésumé de la plus pure morale, chacun de nous peut, avec autant de raison, faire un triage dans les paroles de l'Évangile ei (Miminer ce qui Im' paraîtra faux, contraire aux principes de la morale rationnelle. Dès lors, vous renversez lout l'édifice de la i-évélation, vous minez par la base l'Église et le sacerdo(^e.

Revenons à Tanecdote rapportée avec tant de complaisance par le pieux Clairon.

Il est une règle de toute sociabilité, c'est que, dans un pays c\\\lisé, il n'est pas permis de se faire justice soi-même, et que celui qui se croit lésé par le fait d'autrui, doit, pour obtenir réparation, s'adresser aux tribunaux. S'il en était autrement, nous reviendrions aux guerres privées, comme au Moyen-Age; bien plus, la société deviendrait un champ de carnage, où le plus souvent la victoire serait le prix de la violence.

Dans le cas dont il s'agit, l'agression, si l'on peut lui donner ce nom, était des plus anodines. Des gamins, appartenant à la classe inférieure, peuvent manquer d'urbanité, ce n'est pas un crime. Dans le monde où ils ont été élevés, on a l'habitude de regarder comme des fainéants quiconque ne se livre pas à des travaux manuels. L'épithète qu'ils ont lancée, n'est qu'une explosion de gaieté bruyante et n'implique pas l'intention d'injui'ier. Tout au plus, y aurait-il eu lieu à une légère réprimande.

Si pourtant celui auquel s'adressait la qualification de fainéant, croyait que sa dignité et son honneur étaient compromis, il n'avait qu'une chose à faire, c'était de poursuivre les délinquants devant le

tri)3unal defpolice. Alors que serait-il arrivé? Le juge saisi du jirocès, aurait eu bien de la peine à garder son sérieux et aurait |)roljablement invité le plaignant à porter la cause devant le maître d'école ou devant les parents pour qu'on administrât au coupable une petite admonestation.

Mais les oints du Seigneur oui l'humeur acariâtre et le caractère vindicatif. Ils sont habitués à s'identifier avec le Dieu qu'ils représentent, et la plus légère offense envers eux est un crime de lèsemajesté divine, qui doit être puni avec une rigueur inexorable. Ainsi, notre saint prêtre assène au gamin un coup de poing « qui l'envoie rouler dans le ruisseau». On voit qu'il n'y allait pas de main morte.

Certes, si l'enfant battu avec une telle brutalité, eût poursuivi son féroce adversaire, pour coups et blessures, délit prévu par l'art, oll du Code pénal, il Taui'ait fait condamner aux peines qui y sont portées, c'est-à-dire à un emprisonnement de six jours à deux ans, et à une amende de IG à 200 l'rancs, sans compter les dommagesintérêts. Car ce prêtre n'(''tait pas dans le cas de légitime défense. Il n'aurait pu alléguer comme excuse la provocation consistant dans une expression imprudente échappée à un enfant. Il n'y avait même pas provocation réelle ; car, d'après la relation, le gamin ne s'adressait pas aux deux pi'êtres, mais bien à son camarade vis-àvis duquel il qualifiait ces derniers.

C'est donc le prêtre qui a violé la loi natm^elle et la loi civile, en même temps que la loi religieuse dont il est l'interprète et qu'il devrait être le premier à observer et à respecter. Il ne se contente pas de cette violation, il promet de la réitérer, et le [»ieux journaliste cite le fait comme modèle à suivre. Par conséquent, il engage tous les ecclésiastiques qui entendraient quelques propos offensants ou désagréables, à en corriger les auteurs à coups de poing, à se faire immédiatement les exécuteurs de leur propre vengeance.

Quant aux principes de l'Évangile, c'est bon pour les niais, pour les ouailles. On leur prêche <;a pour les rendre dociles, pour les museler. Mais les hommes de Dieu sont au-dessus de la loi. Ils la font, l'interprètent, et l'expliquent à leur guise, sans y être soumis pour leur compte. Ils réalisent imprudemment ce que Jésus disait des pharisiens : <' Faites ce qu'ils disent, et non ce qu'ils font ; car ils prêchent, mais ils n'agissent pas conformément à leurs prédications. Ils lient des fardeaux énormes qu'ils placent sur les épaules des hommes; mais, pour eux, ils ne les soulèvent pas même du doigt (Mat., XXIII, 2-4). » .

Les prêtres d'aujourd'hui ne font que suivre les traditions de

leurs devanciers qui, de tout temps, se sont arrog('' le privilège de venger leurs propres injures, tout en prêchant aux fidèles le pardon et l'abnégation.

Ainsi le prophète Elisée n'était pas endurant. Un jour qu'il montait dans le chemin, des petits enfants, étant sortis de la ville de Béthel, le raillèrent en disant : Monte, chauve. Ce propos était encore moins ofïensant que celui qui a excité l'indignation du Clairon. Elisée n'avait pas le crànc bien garni de cheveux ; mais il ne voulait pas souffrir qu'on lui rappelât ce petit défaut, et Ton n'avait pas encore inventé, pour y remédier, les perruques et les faux toupets. Usant de son pouvoir miraculeux, bien confié entre ses mains, il fait sortir du bois deux ours qui s'étant jetés sur les enfants, au nombre de quarante- deux, les dévorent aussitôt et vengent l'honneur et la nuque du prophète (IV, Rois, II, 23-25). Celui-ci continue tranquillement son chemin, la conscience nette, et heureux d'avoir donné une bonne leçon aux gamins du pays. C'est un bon exemple, que n'ont pas oublié les deux vei'tueux ecclésiastiques dont nous avons raconté le bel exploit.

Voici l'enseignement qu'on donnc^ dans les séminaires, d'après les casuistes les plus renomuK's.

« Un homme considérable peut tuer celui qui le menace d'un soufflet ou d'un coup de bâton. »

S. Liguori, Theologia moral is, lib. III, n " 380, 385.

Notez : 1° que ce Liguori a été déclaré père do l'Église ; 2'' que sa solution, très commode pour les potentats, ne s'applique pas aux petites gens qui sont faits pour recevoir les horions.

« Il est permis, même à des clercs et à des religieux, de tuer ceux qui veulent leur enlever des biens temporels. » Ibicl.

« Un religieux peut en conscience calomnier et même tuer ceux qu'il croit en état de faire tort à sa compagnie. »

Le père Lamy, Cours de théologie, T. I, Disput. 3G, n" 118, éd. d'Anvers, 1(340. — Le père Escobar, jésuite, Somme de Théologie morale, traité I, examen VII, ch. 3, n'' 45.

Les deux prèti'es vantés par le Clairon^ sont donc en bonne compagnie ; on doit hnir savoir gj'é de'leur mansuétude ; la dignité du clergé était en jeu ; au lieu iVwn vigoureux coup de poing, ils auraient pu tuer net les iufVunes polissons (pii les traitaient dojeigna/its, ou les faire dévorei' par des ours, à l'instar d'Éliséo.

Ils n'en continueront pas moins, en chaire, de prêcher le pardon des injures, c'est-à-dire de celles qu'ils se réservent le droit d'adresser à n'importe qui, et surtout à la maudite République et à tous ses fonctionnaires.

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