‹ Essais de critique religieuseChapitre 42 sur 55 · TROP DE VERTU CHRÉTIENNE · texte numérisé non relu

TROP DE VERTU CHRÉTIENNE

M. Fi'eppel, aujourd'lmi (•hampiou Ijouillant de rulti'anionta nisme et de la légitimité, était, sous l'empire, professeur à la Faculté de théologie de Paris, Je me trouvais un jour au cours qu'il professait à la Sorboune. Pour faire comprendre d'une manière saisissante combien le christianisme a la puissance de faire éciore la vertu, il signalait ce fait remarquable que les Vr'es des Saints, par les Bollandistes, comprennent cinquante-sept volumes in-folio, et que la collection ne va que jusqu'au mois de juillet ; ce qui, pour l'année entière, doit faire un total de cent-quatorze volumes énormes. Que de vertus accumulées pour que leur narration produise une pareille masse ! Où sont, disait-il, les vertus des librespenseurs ! Nous attendons que leurs actes composent, non pas un in-folio, ce serait trop demander, mais seulement un modeste in-douze...

Sans doute, si le mérite se mesure au poids, les Bollandistes produiront un effet imposant. Mais il faudrait vérifier si toutes les vertus qui y sont célébrées, sont de bon aloi. En cherchant soigneusement, on trouverait bien à élaguer. Il y a d'abord les saints imaginaires, tels que sainte Véronique qui n'est que la personnification du saint suaire, les saintes Foi, Espérance et Charité, qui n'ont jamais existé, ce qui n'empêche pas qu'on possède leurs reliques. On conçoit qu'il est facile de prêter toutes les vertus à de pareils êtres de fantaisie. On aurait ensuite à examiner, quant aux personnages réels, si les actions qui leur sont attribuées, ont été fidèlement décrites, si les hagiographes n'ont pas accueilli avec trop de facilité une foule de légendes apocryphes, de merveilles fabuleuses, transmises par une crédulité aveugle ou fabriquées par l'imposture.

Quand, une saine critique aura ainsi écarté tout ce qui n'est pas appuyé sur des documents sérieux, que restera-t-il de nos cent

in-folio V... Mais alors l'œuvre d'épuration sera loin d'être terminée. Il restera encore à discuter, au point de vue moral, les actions dont on fait des titres de gloire ; et, après un examen rigoureux, on sera obligé de reconnt^ître que la plupart de ces actes présentés à notre admiration, comme des modèles de sainteté, sont extrêmement blâmables et ne doivent inspirer aux honnêtes gens que mépris et horreur. Voilà donc nos in-folio qui s'amincissent et dont une grande partie est transférée de l'actif au passif du compte à établir.

Prenons un exemple chez un historien contemporain dont l'autorité dans le monde dévot est si imposante, qu'on le met presque sur le même rang que les pères de l'Église.

Montalembert, dans son ouvrage intitulé Les moines d'Occident, raconte en détail et en quelque sorte avec amour la vie de Éthclrède (1), sainte dont il fait le plus pompeux éloge. Elle avait résolu de consacrer sa virginité à Dieu. Mais la beauté ravissante, dont elle était malheureusement douée, fut pour elle une source de nombreuses tribulations. Une foule de prétendants aspirèrent à sa main. Son père distingua parmi eux Tombert, prince des Gyrwiens. La sainte, malgré son aversion pour le mariage, céda à la volonté de son père et épousa celui qui lui fut destiné. Mais, bien décidée à rester fidèle au vœu qu'elle a;ait formé, elle réussit à empêcher la consommation du mariage pendant qu'elle vécut avec lui (tome IV, p. 242). Après quoi, elle eut le bonheur d'être veuve, et elle s'applaudit, en recouvrant sa liberté complète, de pouvoir satisfaire son inclination pour la vie religieuse.

Mais elle en fut empêchée par de nouveaux obstacles. Sa fatale beauté lui suscita un essaim d'adorateurs, et sa famille exigea qu'elle convolât à de nouvelles noces. Son second éjtoux fut le jeune Egfrid, héritier du royaume de Northumbrie. Il ne fut pas plus heureux que le premier dans la poursuite du trésor convoité. Al>rès douze ans de suu[tirs et d'instances, il n'avait encore irien (obtenu; il se disait, comme le terrible Clotaire, mari de la chaste et inviolable Kadegondc, qu'il avait épousé, non une femme, mais mie nonne inaccessible, dont les sens étaient de glace, et dont le cœur ne connaissait que l'amour mystique de l'Agneau.

Irrité de ses refus et dépité de son insuccès pi'olongê, il eut recours à un intermédiaire; il considéra que l'homme qui avait le plus d'empire sur cette sainte d'une austérité si farouche, ce n'était pas le mari, vil profane, mais le représentant de Dieu, le confesseur

(1) Nous recommandons à l"imi»rimoiii.' il<^ nu pas mettre Est-elle raide.

saint Wilfrid qui dirigeait ?^a eouscieiice; c'était le suprême arbitre de ses actions, l'inspirateur de ses pensées, le guide de ses sentiments. Le lier Saxon s'abaissa devant le prêtre et lui demanda comme une grâce de vouloir déterminer la sainte à se prêter aux désirs de son mari. La légende sacrée exprime crûment l'objet de ses sollicitations (1) : il offrit même au révérend Père (qui rendit compte de ces conférences au vénérable Bède, son historiographe), <( force domaines et force argent jjour prix du consentement de la reine. »

Le saint homme joua un double jeu : il feignit de se prêter aux vues du i^rince, pour ne pas encourir sa disgrâce ; mais il encouragea secrètement la reine dans sa résistance ; il lui montra le ciel comme prix de sa continence, il lui fît prononcer un vœu de chasteté et lui conseilla de demander au roi sa séparation, afin qu'elle pût se consacrer à Dieu dans un monastère. Le roi refusa, puis se laissa arracher une sorte de consentement qu'il s'empressa de révoquer. ISlais la reine trouva moyen de s'évader. Son mari courut après elle, lui fit dire qu'il était décidé à user de tous ses droits. La princesse déguisée se déroba à ses recherches. Ici la Providence intervient pour donner à sa conduite une solennelle approbation ; les miracles se multiplient pour protéger sa fuite. Un jour que la sainte était cachée dans un îlot marécageux et que le roi approchait et était sur le point de l'atteindre, les flots de la mer viennent à point nommé entourei* cet asile et en font pendant trois jours un refuge inabordable. Une autre fois, la sainte plante en terre son bâton de voyageur, qui immédiatement prend racine et devient un arbre magnifique, au feuillage toufiu. Grâce à cette protection surnaturelle, elle arrive sur un territoire étranger, où son mari ne pouvait pénétrer. Libre désormais et se regardant comme affranchie du lien matrimonial, elle fonde un monastère pour les deux sexes, dont elle eut l'honneur d'être la première abbesse ; elle se livra tout à son aise aux austérités qu'elle aimait avec passion et à toutes les vertus claustrales ; et c'est amsi qu'elle mérita d'être canonisée.

On peut dire que cette sainte et son directeur J. Wilfi-id figurent bien dans la légion des saints du catholicisme. Mais ce qui est fort contestable, c'est qu'on puisse les classer l'un et l'autre parmi les gens de bien, parmi les modèles de l'humanité. Qu'une femme préfère le célibat au mariage, c'est son droit. Mais, du moment qu'elle

i^) Acriores ^gfrido stimulos adjecit^ et ad coptUam vhgiuis féroces illius animas vehementer incendit... Sed reginam impudice non attigit neque contristavit.

consent à se marier, elle doit en subir toutes les conséquences et remplir tous les devoirs de sa i)Osition. Alors sa prétention à la continence mérite le blâme le plus sévère; par là elle manque aux engagements que lui impose sa qualité d'éi)ouse. Le mai-i, en la pi-enant, a dû compter sur une conqjagne qui partagerait ses joies et ses peines, (pii s'associerait à sa fortune, qui perpétuerait sa race et le ferait jouir des douceurs do la paternité. Le i-efus de la femme constitue une infraction coupable aux engagements qui dérivent de l'union conjugale. Il en résulte nécessairement des troubles intérieurs, de pénibles déchirements qui ne peuvent manquer de faire naître la discorde, de remi)lacer l'amour par la haine. Le mari, trompé dans ses espérances légitimes, dégoûté d'une femme qui renonce à son sexe et au rôle que lui assigne la nature, ])eut être entraîné à se consoler par des amours illicites; les suites funestes de ces désordres seront imputables à l'indigne épouse qui a sacrifié ses devoirs à un ascétisme insensé, à un culte intempestif de la chasteté angélique.

(vouant au confesseur qui encourage cette conduite déraisonnable, on ne peut assez, flétrir cet abus de l'empire qu'il exerce sur la conscience, et il est difficile de trouver un meilleur exemple pour mettre en évidence les dangers de l'institution de la confession. C'est un tiers, un célibataire ayant fait vœu de continence, qui domine la femme, qui s'interpose entre elle et son mari, qui règle souverainement leurs relations les plus intimes, qui pénètre dans les secrets de l'alcôve, qui, même loi'squ'il est absent et invisible, règne en maître et décide si le mari jouira de la compagnie de sa femme, s'il obtiendra ses caresses, et jusqu'à quel degré elle pourra lui montrer son affection ; c'est lui qui mesurera les épanchements, qui les comprimera à sou gré. Que reste-t-il donc au mari 1 Même quand il parvient à posséder le corps de sa femme, il ne lui est pas donné d'unir son î\me à la sienne ; le cœur de sa femme ne lui api)artient pas, mais bien à un éti-anger; c'est à celui-ci quelle se donne sans réserve.

Est-ce bien là le type du mariage t Non, sans doute. Chaque maii chrétien doit se faire cet aveu humiliant, (jue, même dans les plus doux moments où il croit avoir gagné l'amour et la confiance de sa femme, un Wilfrid se dresse entre çux, fait intervenir sa volonté et ne permet au bonheur de s'épanouir (jUc suivant ce qu'il voudra bien autoriser.

Notre saint, par son vù\e double, est particulièrement méprisable : il flatte et eneourage le mari, pendant qu'il organise la résistance de la femme. Instigateur de la séparation, artisan de discorde,

il consacre de son autorité un vœu solennel que la reine prononce en sa qualité d'épouse ; et par là il foule aux pieds les lois civiles aussi bien que les règles delà morale.

Est-il rien de plus misérable que la position du mari qui s'humilie devant ce maître, auteur ou du moins complice de ses malheurs domestiques ; qui lui offre des trésors pour acheter son concours, qui s'efforce de lui faire accepter le rôle d'entremetteur, de courtier de caresses amoureuses? Et l'homme de Dieu ne s'offense pas de ses propositions; il ne les repousse pas avec indignation ; il traite avec le mari, lui fait espérer une transaction, se montre disposé à trafiquer de son ministère sacré, à promettre, moyennant finance, le sacrifice de cette précieuse virginité dont il s'est fait le gardien vigilant. Cette scène est repoussante, et l'on ne conçoit pas qu'un grave historien, en racontant tous ces détails immondes, n'ait que des paroles de bienveillance et d'admiration pour de pareilles ■ turpitudes. 1

L'Église, en d'autres circonstances, s'est montrée mieux inspirée sur ces questions. Saint Paul fait une obligation à la femme de rendre le devoir conjugal (1). Les théologiens, notamment saint Liguori (dans sa TJœologia movalis, chapitre De usu matrimonii) se sont évertués à développer ce sujet scabreux ; ils ont prévu tous les détails, réglé toutes les circonstances ; le Père Sanchez a été jusqu'à dire que la Vierge Marie, bien qu'assurée par une révéla- j tion surnaturelle, que sa virginité demeurerait intacte, a consenti, en épousant saint Joseph, à toutes les conséquences du mariage et M, donné pleins pouvoirs à son mari d'user de ses droits (2)...

L'apothéose de sainte Ethelrède et de saint Wilfrid n'en subsiste pas moins d'une manière définifive, et elle est sanctionnée par tous les miracles qui, comme nous l'avons dit, ont légitimé la fuite de la sainte et sa profession monastique, en dépit de sa qualité de femme mariée. Son mari, délié par son abandon, s'est remarié de son vivant, sans encourir aucun blâme ; et, par conséquent, le principe de l'indissolubilité du mariage a reçu une grave atteinte. On doit en conclure que l'Église a deux poids et deux mesures. On est en

(1) Uxori cir deUtum reddat; similiter autem et uxer viro. Nolite fraudari invicem, nisi forte ex couseusu ad tempus, lU vacetis oratiord (I, Cor. VII, 3-o).

(2) Consensit ad copulam, sed radice tantum (De matr'mO'-to, lib II, disput. 28). — Cet ouvrage où la luxure s'étale complaisamment en termes théologiques, a été approuvé sans réserve par le père Provincial de l'Ordre des Jésuites, qui déclare lavoir lu avec un extrême plaisir (cum sv/mmâ voluptate l)erlegi).

droit de lui reprocher de proposer à notre imitation des personnages dont la conduite est des plus immorales. Kant conseillée l'homme d'agir en toutes choses comme si son action devait servir de i-ègle à tous les hommes. Qu'on applique ce critérium à sainte Ethelrède : quel mari serait flatté de rencontrer pour épouse une pareille femme? Quelle famille voudrait la recevoir?

Ajoutons que le pauvre prince Egfrid ne fut pas le seul affligé de ce genre d'infortune. Le même guignon sévit sur sa famille, et ses deux frères, qui régnèrent successivement sur la Northumbrie, furent également abandonnés par leurs femmes qui allèrent s'ensevelir dans un monastère; et toujours aux applaudissements du pieux Montalembert (tome V, p. 269) et de TÉglise qui les a mises au rang des saints.

Voilà décidément des déficits à apporter aux in-folio si vantés de M. Freppel. Combien n'y aurait-il pas à ébrancher et à extirper dans le jardin delà vie des saints?

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