CATHOLICISME ET PROTESTANTISME
La Libre-Pensée rejette comme impossible et irrationnelle toute intervention divine, toute révélation, elle nie le surnaturel : elle a donc à combattre toutes les religions qui s'appuient sur ces bases, et elle travaille à guérir les populations des croyances superstitieuses qui asservissent les consciences. Elle n'admet que ce qui est prouvé par la raison.
Toutes les erreurs sont nuisibles ; mais elles ne le sont pas au même degré. Il y en a qui sont des causes permanentes de démoralisation ; d'autres qui n'ont qu'une faible influence. De toutes les T. I ■ ?i
religions il n'y en a pas qui ait causé plus de maux à l'humanité, que le catholicisme, qui soit aussi oppressive, aussi contraire au progrès et à la liberté. Tout ce qui a tendu à Tamoindrir, a donc été un bien, et à ce titre, le protestantisme doit être regardé comme une réforme salutaire.
Cependant, plusieurs philosophes refusent de reconnaître au protestantisme ce caractère bienfaisant. Suivant eux, ce n'est qu'une demi-mesure, une concession imparfaite ; il conserve une partie des dogmes absurdes, des superstitions. Qu'importe le plus ou le moins ? Tant qu'on n'a pas tout détruit, on n'a rien fait.
C'est, comme on voit, le système de l'absolu, du « tout ou rien. »
On doit cependant considérer que l'humanité ne marche pas par secousses, elle accomplit un progrès lent et gradué; les premiers pas dans la voie du bien permettent d'en faire d'autres. Un édifice aussi solidement construit que l'Église catholique, avec sa forte hiérarchie, son clergé habilement organisé, ne pouvait disparaître en un jour, au premier cri de la raison. On doit savoir gré aux valeureux athlètes qui ont eu le courage de porter les premiers coups, de détacher quelques pierres de cette citadelle de l'obscurantisme, d'en ébranler les fondements et d'en préparer la ruine.
A toutes les époques du christianisme, il s'est élevé des protestations contre les décrets de l'Église, il s'est trouvé des esprits indépendants, qui ont refusé de plier sous son joug de fer. Ils ont été flétris sous le titre d'hérétiques, maudits, persécutés, torturés ; ce n'est que par les supplices qu'on est parvenu à les réduire au silence.
Grégoire VII, qui personnifie l'apogée de la papauté, se flattait d'avoir consolidé à jamais l'autorité pontificale, d'avoir établi d'une manière inébranlable l'unité dans l'Église; il était salué comme le vicaire de Dieu, investi de pouvoirs illimités, il régnait sur le monde, les peuples tremblaient devant lui, les plus puissants princes baisaient humblement ses pieds.
Mais l'humanité ne pouvait rester assujettie à ce pouvoir monstrueux, la raison ne pouvait abdiquer. L'excès du mal devait amener de nouvelles révoltes; les vices du clergé étaient tellement scandaleux qu'il devenait impossible de regarder tant d'hommes pervers comme les organes de la divinité. Le trafic scandaleux des indulgences fut la goutte d'eau qui fait déljorder le vase. Il fallait un tribun qui osât se faire l'écho de la conscience publique et pousser le cri de guerre. Ce fut Martin Luther qui eut cet honneur. De la critique du commerce des indulgences il fut amené à discuter l'étendue des ])ouvoirs du pape. Le jour où il arracha en public et
foula aux pieds la bulle qui le condamnait, ce jour doit être regardé comme l'ère de l'afiranchissement. Luther rejeta la hiérarcliie ecclésiastique, les vœux monastiques, le célibat des prêtres, et plusieurs autres articles du catholicisme. Mais, ce qui est bien plus important, il^ reconnut à l'homme le droit à l'examen individuel, et il n'admit d'autre autorité que celle des livres saints.
C'était là un progrès immense. D'après la doctrine catholique, le prêtre est un intermédiaire nécessaire entre Dieu et l'homme; il a le droit de parler au nom de Dieu, de signifier ses volontés; seul il a qualité pour diriger les consciences, pour absoudre des péchés, pour administrer les sacrements; il a donc sur le pénitent un pouvoir absolu, il lui trace ce qu'il doit faire, ce dont il doit s'abstenir, il est maître de sa conscience ; il absorbe toute son existence et le réduit à n'être qu'un instrument passif.
Avec le droit à l'examen individuel, il n'y a plus, à proprement parler, de prêtre: chacun juge par ses propres lumières, ne prend pour guide que sa raison. La Bible doit lui servir d'oracle, il est vrai; mais chacun l'interprète comme il l'entend et n'a pas de peine à y trouver tout ce qu'il veut. Quant à ceux qu'on appelle' encore les pasteurs, ils ne sont que les premiers entre leurs égaux; ils se livrent à la prédication, ils président aux cérémonies religieuses ; mais leur ministère n'a rien d'obligatoire : et, à leur défaut, le premier venu peut remplir le même office.
Une fois qu'on fut entré dans cette voie, on ne pouvait plus s'arrêter. Luther avait commencé l'œuvre de négation; Calvin la continua, et bien d'autres après lui. Si l'homme a le droit de rejeter un dogme dont sa raison lui fait voir la fausseté, pourquoi n'userait-il pas de la même indépendance à l'égard de tous les dogmes ? C'est ce qui arriva.
Les premiers réformateurs avaient nié l'autorité de l'Église; Calvin nia la présence réelle dans l'eucharistie. Socin nia la divinité de Jésus-Christ et la Trinité. Tous les dogmes eurent le même sort; les coups de pioche se succédèrent, et il ne resta plus rien de l'ancien édifice. A force d'élimination, on arriva au protestantisme libéral, qui rejette le miracle, l'inspiration de la Bible et même son authenticité. Aussi n'est-ce que par respect pour l'habitude, que ces protestants conservent encore le titre de chrétien, qui pour eux n'a plus de sens. Car ils interprètent dans un sens allégorique les récits des Évangiles, oiî se trouve le merveilleux, telles que les guérisons miraculeuses, les expulsions de démons, la résurrection et l'ascension. Pour eux Jésus n'est plus ni Dieu ni envoyé de Dieu, ni Messie ni prophète: c'est seulement un homme supérieur, qui a enseigné
une doctrine excellente. Ils en disent autant de Socrate et de Confu cius; de sorte qu'ils pourraient s'appeler socratiens ou confuciens, tout aussi bien que chrétiens.
Voilà donc une heureuse évolution qui, d'étape en étape, et par la force de la logique, est arrivé au pur déisme. Les protestants libéraux peuvent donc être admis dans \e grand diocèse dont parlait Sainte-Beuve, et figurer dans l'armée des libres-penseurs. Car nous ne devons pas être exclusifs ; celui qui se contente des arguments qu'on fait valoir pour l'existence de Dieu et l'immortalité de l'âme, procède philosophiquement, ne s'appuie que sur la raison, ne recourt pas au surnaturel ; il mérite donc le titre de libre-penseur.
Que d'autres, au contraire, trouvent insuffisants ces mêmes arguments du déisme, doutent de l'existence de Dieu ou même se croient fondés à la rejeter; ceux-là se croient aussi dans le vrai.
Mais les uns et les autres doivent vivre en paix, s'unir contré l'ennemi commun pour combattre toutes les révélations, toutes les superstitions.
Jetons maintenant un coup d'œil sur les protestants appelés orthodoxes. Ce sont des réformateurs timides et inconséquents, qui, après avoir reconnu les droits de la raison, refusent de s'en servir pour juger ceux des dogmes auxquels ils restent attachés. Ils ont eu un élan d'indépendance; puis, effrayés de leur audace, ils se sont arrêtés à moitié chemin.
Cependant il faut leur savoir gré de ce progrès incomplet. Le catholicisme est le summum du mal : c'est le chef-d'œuvre de l'absurdité ; il dépasse en superstition tout ce qu'ont imaginé les peuplades les plus grossières. C'est la machine la mieux organisée pour opprimer et abêtir le genre humain. Donc, plus on élague de' ses dogmes, plus on se rapproche de la vérité ; plus on s'éloigne du papisme, et plus on avance vers le bien.
Les protestants orthodoxes ont déjà fait un grand pas en rompant avec la hiérarchie ecclésiastique, qui enrégimente le clergé, fait de lui comme une caste, sans patrie et sans famille, qui obéit aveuglément aux ordres de son chef suprême, reçoit de lui ses instructions, conspire avec lui contre les institutions libérales et travaille avec une ténacité infatigable au rétablissement de tous les despotismes. L'Église a pour code le corps de droit canonique, où il est décrété que les princes et les magistrats doivent exterminer les hérétiques et mettre leur pouvoir au service de l'Église pour punir les violateurs de ses commandements, que les dissidents méritent la mort.
Les protestants ont répudié avec horreur cette législation abomi-
nal)le. Ils ne forment point un corps relié par la discipline à un chef infaillible. Chacun d'eux, au contraire, se réserve sa liberté dejugement et d'action. Rien ne les empêche de servir leur pays, d'être bons patriotes, dévoués aux institutions nationales.
Donc les motifs qui nous font regarder les prêtres catholiques comme des ennemis du genre humain, n'existent pas à l'égard des protestants. Entre le catholicisme et les sociétés modernes, il y a un abîme infranchissable. Le protestantisme, au contraire, peut très bien se concilier avec les régimes les plus libéraux et leur donner son concours.
Le célibat ecclésiastique et le monachisme sont deux institutions exécrables et qui appartiennent en propre au catholicisme. Le protestantisme en est exempt ; ce qui suffit pour lui assurer une supériorité incontestable.
La confession, dont le catholicisme a le triste privilège, est un des moyens les plus puissants de domination : elle soumet l'homme à la dépendance la plus honteuse vis-à-vis du prêtre. Le protestantisme s'est délivré de cette lèpre hideuse.
Quant aux dogmes, il a écarté le plus monstrueux, celui d'après lequel le pain devient Dieu à la parole du prêtre qui peut ainsi créer en un instant une multitude de dieux. Et les adorateurs du pain à cacheter se moquent des idolâtres!... Les protestants ont conservé les dogmes de la trinité, de Tincarnation, de la divinité de Jésus -Christ. F.lcheuse inconséquence!
En repoussant le purgatoire et par conséquent le commerce des messes, ils ont donné satisfaction à ce que réclamaient le bon sens et la morale.
Quant au culte, ils l'ont réduit à un minimum, au baptême et à la sainte cène. Ils ont rejeté le culte des saints, celui des images qui est devenu une véritable idolâtrie, celui des reliques, et cet ignoble fétichisme qui attache des vertus miraculeuses aux amulettes telles que chapelets, agnus Dei, scapulaires, médailles, cordon de saint Joseph, etc.
Il y a donc une épuration énorme.
La comparaison est tout à l'avantage du protestantisme. Il a soustrait la moitié de l'Europe à l'empire du Saint-Siège. Les peuples protestants se sont élevés dans l'échelle de lacivilisation, ont brillé dans les sciences, ont réalisé une grande prospérité, ont conquis de précieuses libertés. En France, oii le protestantisme n'a pu s'établir, mais où l'esprit de lutte a toujours guerroyé contre l'esprit de l'Église, en France oii le gallicanisme a été florissant pendant des siècles et a résisté avec avantage aux prétentions arrogantes du
Saint-Siège, les caractères naturellement frondeurs ont conservé assez d'indépendance pour recevoir et développer les semences qui ont fait éclore la grande révolution de 89.
Mais dans les pays où le catholicisme a régné sans partage et a pu appliquer complètement ses doctrines, il a usé de toutes les ressources de l'Inquisition qui enrôlait comme auxiliaire une grande partie de la population et la dressait à la délation ; il a tellement gangrené les esprits qu'il est à craindre que cette pourriture ne soit incurable.
Nous en concluons que le protestantisme a sauvé le monde, et que les peuples ont d'autant plus progressé qu'ils se sont plus écartés du catholicisme.
Dans l'état actuel, nous sommes loin de conseiller aux catholiques d'embrasser le protestantisme. Le temps des conversions est passé; la foi s'éteint de plus en plus ; ceux qui renoncent à la religion où ils ont été élevés, ne font pas de halte et arrivent d'un sauta la librepensée.
Ce que nous nous bornons à constater, c'est que d'abord les protestants libéraux sont des nôtres, et ensuite que les protestants orthodoxes sont nos alliés naturels, dont nous ne devons pas dédaigner le concours : tendons-leur la main pour les aider à franchir le dernier pas vers l'émancipation, et n'oublions pas que rompre avec Romej c'est le commencement de la sagesse.
P. -S. — Voici un petit apologue, du genre familier, qu'un de mes amis adressait à un protestant. — Dans une pièce facétieuse du Palais-Royalj Alcide Touzet, après avoir raconté la mort de sa tante Marguerite, ajoutait : « Les gens de son village prétendent qu'elle avait dans le corps sept corbeaux vivants. Quelle bêtise ! Comment croire à de pareilles bourdes? Non, elle n'avait pas sept corbeaux dans le corps, elle n'en avait que trois. »