L'ANTHROPOPHAGIE SACRÉE
L'anthropophagie est un des caractères qui distinguent les peuples les plus grossiers, chez lesquels Thomme s'élève à peine audessus de la brute, qui n'ont aucune notion du droit et du devoir; l'individu n'a qu'une pensée et qu'un but, la satisfaction de ses instincts animaux ; il n'a pour ses semblables ni respect ni affection ; le plus fort écrase le plus faible, le déchire et se repaît de ses membres sanglants. L'abandon de ces horribles festins marque ordinairement un progrès vers un état supérieur, et, dès qu'apparaît une lueur de civilisation, dès qu'on entrevoit quelques règles de morale, on flétrit comme un crime épouvantable la coutume établie chez les peuples primitifs de se nourrir de chair humaine. Et pourtant la religion qui se donne comme la plus pure émanation de la sagesse divine, celle qui a la prétention de pouvoir seule guider l'humanité dans la voie de la perfection et de la conduire sûrement au bonheur céleste, le christianisme, par une étrange rétrogradation, a remis en honneur l'anthropophagie dont il a même fait une obligation à ses adhérents. Non pas que l'Église nous prescrive de nous manger les uns les autres; mais elle veut que chacun de nous mange de temi)s en temps un corps humain, le corps du Sauveur, toujours renaissant, quoique toujours consommé, le même corps toujours vivant, présent dans l'Eucharistie. Elle a condamné, anathématisé ceux qui ne voient dans cette cérémonie qu'une commémoration symbolique de la Cène, et ceux (lui soutiennent que le pain et le vin consacrés par la parole du prêtre, ne contiennent que d'une manière figurée le corps de Jésus-Christ. Ce qu'elle enseigne, c'est que, par l'effet de ces paroles magiques, le pain et le vin ont disparu, qu'il n en reste plus que les espèces ou apparences, que ces objets, qui pour nos sens paraissent être du pain et du vin, « contiennent réellement et en vérité le corps, le sang, l'àme et la divinité de Notre Seigneur Jésus-Christ ». En
s'adressant à l'hostie, on lui dit : A ve verum corpus ; nous vous saluons, ô vrai corps né de la Vierge Marie, vrai corps qui as souffert et as été immolé sur la croix pour le salut de l'homme ». Il n'y a plus ici ni figure ni allégorie ; c'est une réalité. Il faut donc récuser le témoignage de nos sens (1) et croire que le communiant mange un corps humain tout entier, la tète, les membres, les viscères, les intestins, en un mot un organisme humain complet.
Cette idée est profondément répugnante, non seulement pour la raison, mais encore pour le sentiment moral. Manger un homme, c^est un acte hideux, dégoûtant. Chez certains peuples, quand les veillards sont affaiblis par l'âge et ne peuvent plus supporter les longues marches ni les fatigues de la chasse, il est d'usage de les débarrasser de la vie et de les manger. Les fils mangent leur père par pitié filiale. Il y a ici quelque chose de semblable. C'est notre père spirituel, notre rédempteur, qu'il s'agit de dévorer; cette circonstance ajoute encore à l'horreur de ce repas de cannibale.
Si, grâce aux lumières que donne la foi, le communiant voyait dans l'hostie ce qu'elle contient suivant l'Église, c'est-à-dire le corps de Jésus-Christ, tel qu'on le représente sur le crucifix, ou plutôt tel qu'il était pendant sa vie terrestre, et, si on lui proposait de le manger, il éprouverait une répulsion invincible, il regarderait comme une impiété de porter une dent sacrilège sur ce corps vivant, de déchiqueter, de broyer, d'avaler son maître. Et cependant, telle est l'action qu'il accomplit, non seulement sans scrupule, mais même avec joie, avec amour.
Les pères de l'Église qui ont médité sur ce sujet et ont voulu l'élucider, ont senti combien leur tache était ardue, et ont affirmé que la transformation qui se fait à l'égard des sens, a pour but de dissimuler un spectacle qu'on ne pourrait supporter. « Pour que la faiblesse humaine, dit saint Bernard, ne s'épouvante pas de manger de la chair et boire du sang, le Christ a voulu les couvrir, les déguiser sous les apparences du pain et du vin. » Pierre Lombard s'exprime ainsi : « Pour trois raisons principales^ le Christ a voulu que sa chair et que son sang fussent revêtus de la forme d'autres substances : 1° pour que la foi, qui n'a de rapport qu'avec les choses invisibles, ait le mérite d'affirmer ce que ni la raison ni les sens ne peuvent percevoir; 2° pour que l'àme ne s'effraye pas du spectacle offert aux yeux, car nous ne sommes pas habitués à
(1) Prœstet fides supplementum
Sensuîim defeciui.
Hymme : Paiige lingua.
viangev de la cluxir crue et à boire du sang ; 3° enfin, pour quô les incrédules n'insultent pas la religion chrétienne, qu'ils ne l'accusent pas ironiquement de désaltérer les fidèles avec ^ sang d'un homme mort {Uh. IV. Distinct. II, cap. 4) ».
Mais le déguisement n'est qu'un voile que nous pouvons et devons arraciier : en définitive, l'action du fidèle consiste à manger de la chair crue et à boire du sang. Bien que le pain et le vin consacrés contiennent chacun l'intégrité du corps, en nous référant aux paroles de Jésus qui ordonne de manger sa chair et de boire son sang (Jean, VI, 55-57), on doit considérer le pain comme contenant plus particulièrement les parties solides et mangeables du corps, et le vin comme contenant les parties liquides et potables, le sang. Los prêtres, qui ont le privilège de communier sous les deux espèces^ méritent donc la qualification de buveurs de sang, puisque chaque jour ils boivent un verre de sang humain.
Ainsi l'Église ne peut se disculper du reproche d'avoir rétabli et glorifié l'anthropophagie, d'avoir emprunté à la sauvagerie la plus infime une pratique monstrueuse, d'avoir familiarisé les hommes avec les festins de chair humaine.
Le but assigné à ce rite est encore une imitation des peuples cannibales. Les habitant;^ de la Nouvelle-Zélande se figurent que, quand ils mangent la chair d'un grand chef, ils s'assimilent ses qualités morales et font passer en eux-mêmes les vertus du défunt, au fur et à mesure qu'ils digèrent son corps. De même, le catholicisme, en faisant une vertu et un devoir de la manducation du corps de Jésus-Christ, enseigne que le fidèle qui s'en nourrit, acquiert une foule de grâces spirituelles. Attribuer à l'usage d'un mets matériel l'amélioration morale, c'est une conception des plus grossières, digne du fétichisme; choisir comme mets moralisateur la chair et le sang d'un homme vivant, c'est une énormité que la superstition seule a pu faire accepter.
L'anthropophage se fait un jeu de sacrifier la vie humaine ; habitué à boire le sang, il aime à le répandre; il se repaît des souffrances de ses victimes, il s'enivre du meurtre, se délecte des supplices et ne peut plus se passer de cette infâme volupté... L'anthropophagie déguisée sous les voiles mystiques ne produit pas des effets aussi pernicieux ; mais elle exerce encore une influence très funeste. Le prêtre, qui tous les joui-s immole une victime humaine, qui en boit le sang et en partage la chair entre ses ouailles, est porté à l)rendre goût au sang humain et regarde sans pitié les immolations de victimes humaines. Pénétré de cette idée, que le sacrifice est nécessairoct réclame [lar un Dieu toujours altoré de vongeance, il
r. I. ' tî
tend naturellement à pratiquer le sacrifice sur une large échelle. Aussi, au temps de sa toute-puissance, le clergé s'est montré cruel, affamé de carnage ; tant qu'il a été l'instigateur de la politique, il a causé une infinité de guerres, a prêché l'extermination de ses ennemis, a fait couler des flots de sang, a organisé, surtout au «j moyen de l'Inquisition, les supplices les plus atroces. Tout réc^em- T ment encore, il a contribué de tous ses moyens à faire entreprendre plusieurs guerres injustes. Toute résistance à ses vues doit être châtiée par les armes. Pour faire pénétrer ses missionnaires dans un royaume, il ne se fnit pas scrupule de ravager les provinces, de mettre les villes à feu et à sang, de semer la dévastation. Il résiste de toutes ses forces au mouvement philosophique qui demande l'abolition de la peine de mort. Il s'indigne à la pensée que les hommes puissent cesser de s'entretuer; il nous rappelle que son Dieu, le farouche Jéhovah, est le Dieu des armées, plus cruel que Moloch. Il veut le maintien du bourreau, la continuation des hécatombes humaines égorgées pour satisfaire les caprices des potentats. De Maistre a été le fidèle interprète de l'Église, quand il a dit que l'effusion du sang avait une vertu expiatoire et salutaire, et que la terre était un autel qui devait être constamment arrosé de sang (1). Le clergé a applaudi à ces horribles paroles. Ce sont bien là des sentiments d'anthropophage!
(1) Soirées de Saint- Péiersôouiy