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L'APPARITION DE LA SALETTE

Depui.s quelques années, les vignobles de France sont ravagés par le phylloxéra qui a causé des dommages énormes. Les corps savants s'exténuent à trouver des moyens do détruire l'affreux insecte qui cause tant de désastres.

Quelques palliatifs, bien qu'insuffisants, ont déjà donné de bons résultats; et l'oji espère qua force d'études et de locherches, on parviendra à purger le pays de ce fléau.

Le Pèlerm prend en pitié tous ces laborieux essais : pourquoi, selon lui, attendre de l'homme un bien quelconque, quand il ne tient qu'à nous de recourir aux moyens surnaturels et de nous adresser au ciel qui met ses bienfaits à notre disposition ? La Vierge ne vientelle pas en personne, et de temps en temps, nous donner des avertissements salutaires^ dont nous ne tenons pas assez de compte 1 C'est elle qui, lors de son apparition à la Salette, a déclaré que les blasphèmes et l'inobservation du repos du dimanche sont les véritables causes de tous les maux dont souffre l'agriculture. Nous n'avons qu'à renoncer à ces coutumes impies, et aussitôt nous verrons régner l'abondance et la prospérité ; et toutes les maudites bestioles qui infectent nos champs, disparaîtront comme par enchantement.

^ C'est bien là le vice des religions révélées qui enseignent à l'homme qu'au lieu de travailler à acquérir le progrès par ses efforts; il doit s'en reposer sur la divinité, du soin de nous apporter tout ce qui nous manque. On favorise ainsi chez le croyant, le penchant à la paresse, à l'inertie. On applique la morale pernicieuse de 1 Evangile qui nous défend de nous préoccuper des besoins matériels, et nous propose pour modèles les oiêeaux du ciel, que nourrit le Père céleste.

Cette doctrine est, en outre, immorale, en ce c^u'elle nous montre Dieu comme accablant de calamités de nombreuses populations, en

jjunition des péchés commis par quelques individus. Si ce Dieu avait quelque sentiment de justice, il sèmerait le phylloxéra sur les vignes des pécheurs qui blasphèment et qui ont l'audace de travailler le dimanche; et il épargnerait les terres des bons chrétiens qui observent sa loi. Il ferait preuve de discernement, de jugement éclairé ; tandis que, frappant à tort et à travers sui- les bons et sur les pervers^ il agit en tyran féroce et aveugle. Un homme sensé rougirait de se conduire ainsi. Mais, quand on est bon Dieu, on peut impunément tout se permettre.

Revenons à la Salette. Il faut avoir une forte dose d'impudence, pour oser invoquer cette fable ridicule. Mais l'immense succès qu'elle a obtenu, prouve que la sottise humaine n'a pas de limites, et que, chez le peuple qui se dit le plus spirituel de la terre, il n'y a pas de bourde que ne puisse faire accepter la jonglerie ecclésiastique. Rappelons comment a été machiné ce superbe miracle.

C'était le 19 septembre 1846. Deux petits bergers, Maximin Giraud, âgé de onze ans, et Mélanie Mathieu, âgée de quatorze ans, faisaient paître leurs bestiaux sur la montagne de la Salette (Isère), lorsqu'ils aperçurent w/^c^èe/^e dame qui leur dit d'approcher pour entendre la communication qu'elle allait leur faire, d'une grande nouvelle. Cette belle dame était singulièrement accoutrée; elle était coiffée du bonnet des paysannes du pays, vêtue d'une robe jaune; et elle portait sur la poitrine, un crucifix, un marteau et des tenailles.

Le discours tenu par elle aux enfants a été reproduit dans une foule de relations. Sans doute, le langage de la reine du ciel, de la mère de Dieu doit être sublime et resplendissant d'une majesté surhumaine ; on se figure qu'elle ne descend du ciel, que pour révéler au monde des vérités inconnues^... Hélas ! il n'y a rien déplus plat et de pKis trivial que sa prétendue nouvelle.

Ecoutez : « Je vous ai donné six jours pour travailler ; je me suis réservé le septième, et on ne veut pas me l'accorder. » La personne qui fait ainsi parler la Merge, la met à la place de Dieu, législateur des Hébreux et instituteur du sabbat. L'étourderie est un peu forte. Plus tard, on a cherché à corriger cette balourdise, et l'on a mis : « Mon fils vous a donné, etc. « Alors le Père éternel devient le fils de Marie; mais les premières éditions subsistent, et le clergé ne parviendra pas à les anéantir.

Marie se plaint amèrement de ce qu'on blasphème et qu'on n'observe pas le repos du dimanche ; " ils vont à la boucherie comme des chiens ». «

i*ui.-- vioiil la partie la plus impoi-taiilc, savoir les pi'édictioiis. Elle annonce une grande famine; « que celui qui a du blé, ne le sème pas ; car le grain pourrira en terre, les enfants au-dessous de sept ans mourront, etc. »

Rien de tout cela ne s'est réalisé, les récoltes de 1847 nont pas manqué ; il n'est pas mort plus d'enfants que de coutume. Les prophéties sont en défaut. Il n'en faudrait pas davantage pour confondre les faiseurs de miracles. Mais la crédulité des ouailles est à toute épreuve. On en est quitte pour répondre que les prédictions étaient conditionnelles et ne devaient s'accomplir que dans le cas où il n'y aurait pas eu de conversions ; il s'en est opéré, à ce qu'on assure, et il serait difficile de prouver le contraire. Donc, grâce à ce sousentendu, la prophétie est irrépi ochable. Soit ; mais il faut convenir qu'avec de pareilles échappatoires, il n'y a personne qui ne puisse jouer le rôle de prophète, tout aussi bien que la belle daine de In Salette.

Remarquons combien sont dangereuses ces comédies où l'on fait intervenir des êtres surhumains. On fait dire à la Vierge, que ceux qui ont du grain ne doivent pas le semer, parce qu'il pourrira en terre. Heureusement les populations agricoles ont eu assez de bon -ens pour ne tenir aucun compte de cette prescription. Car si elles -"y étaient conformées, il y aurait eu une disette générale ; les fabricants de prophéties auraient eu cause gagnée, mais au prix des plus affreuses calamités.

On passa sur le défaut d'accomplissement des prophéties, et le < -ledit de la Salette n'en fut nullement ébranlé. On s'empressa (["(■'ievcr une église flanquée d'un monastère, sur le lieu de l'appal'ition, les pèlerins y accoururent en foule; on vanta les innombrables guérisons qu'ils obtinrent; la fontaine des environs fut réputée miraculeuse, et l'eau qu'on y puisa, se débita en flacons et s'expédia dans toutes les parties du monde. Ce fut une vogue colossale.

Mais il n'y a si belle médaille qui n'ait son revers.

Il se trouva à Grenoble deux prêtres consciencieux qui, api'ès avoir recueilli les renseignements les plus précis sur cette aventure, acquirent la preuve qu'il n'y avait là qu'une insigne fourberie, et ils eurent le courage de la dévoiler. L'un deux, l'abbé Déléon publia le résultat de ses investigations. Il démontra qu'une certaine demoiselle de la Merlière avait joué le rôle de la Vierge et que c'était elle «jui avait apparu aux petits bergers.

Il cita toutes les circonstances : cette demoiselle, bizarre et exaltée, avait plusieurs fois revêtu, en public, .le costume de l'Apparition

(marteau, tenailles, etc.), et s'était vantée du succès de son entrepose qui devait, suivant .elle, tourner au bien de la religion.

Le parti clérical, furieux de ces révélations q^i menaçaient de tarir la source de ses bénéfices, suscita à l'aljbé Déléon un procès qui fit grand bruit; la pseudo-vierge se prétendait diffamée; et, comme, en cas de diffamation envers les particuliers, la preuve des faits n'est pas admise, on s'attendait à une condamnation que le clergé n'aurait pas manqué de présenter comme une consécration juridique et authentique de l'apparition.

Mais il fut déçu dans son espoir. La plaignante succomba eu première instance et en appel. Les plaidoiries de l'affaire furent reproduites, et le public fut édifié sur la manière dont avait été agencée la prétendue apparition.

Mais la foi est robuste et résiste à toutes les démonstrations; ce n'est pas en vain qu'on la représente avec un bandeau sur les yeux. Le croyant tient à son bandeau et résiste à la lumière.

La Salette eut encore d'autres assauts à subir. Les deux petits liergers avaient été interr-ogés en secret par les délégués de l'évèque, 'jui, loin de tout contrôle, avaient eu beau jeu pour arranger leurs dépositions et les rendre parfaitement concordantes. Il fallait, de plus, éviter que plus tard il n'échappât à l'un ou à l'autre, quelque -indiscrétion qui aurait tout compromis.

Pour parer à ce danger^ Mélanie fut circonvenue par des bonnes sœurs qui, à force de caresses, l'entraînèrent dans leur couvent, puis la firent passer en Irlande; et l'on ne put savoir ce qu'elle était devenue. Ces sortes d'escamotages de personnes se font, comme on sait, avec la plus grande facilité, au moyen de changements de nom et des migrations de couvents en couvents. Un parvient aussi à déguiser l'identité et à rendre les recherches impossibles.

Quant à Maximin, la tâche fut plus difficile. On essaya de le faire entrer dans l'état ecclésiastique ; mais il était d'un caractère indocile, qu'on ne put faire plier. Il prit des habitudes d'ivrognerie peu compatibles avec la dignité d'un personnage honoré des entretiens delà Vierge. Un fut réduit à le surveiller tant bien que mal, pour l'empêcher de commettre quelque escapade.

Mais c'était un véritable enfant terrible, qui parfois mettait en défaut toutes les précautions.

Voici ce que rapporte sur lui l'abbé Monin, dans sa Vie du curé d'Ars {2 gros volumes in-8°). Maximin était allé visiter ce vénérable curé et ayant eu à s'expliquer sur l'apparition de la Salette, répondit que « tout ça, c'étaient des menieries. »

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Le pauvre curé^ en recevant ces révélation^; inattendues,- en fut atterré. Il tomba dans une anxiété des plus pénibles. Il ne pouvait plus croire au miracle, puisqu'un des deux témoins oculaires déclarait qu'il n'y avait que fraude et mensonge. D'un autre côté, refuser d'y croire, n'était-ce pas se mettre en rébellion contre son évèquequi, par plusieurs ordonnances, avait certifié le miracle et avait autorisé la dévotion à la Salette?... Il évitait d'en parler et il aurait voulu pouvoir n'y plus penser. Mais cette idée l'obsédait. Pour sortir d'embarras, il prit un parti décisif : un beau jour, il s'arma de courage, et de sa plus grosse voix, il prononça le mot Credo.

Dès ce moment, il a cru fermement, à »;e qu'assure son historiographe. C'est au lecteur à peser les motifs qui tour à tour l'avaient porté à nier le miracle, puis à y croire.

Le même auteur raconte aussi que Dupanloup, évèque d'Orléans, ayant eu une longue conversation avec Maximin, porta sur lui ce jugement : « C'est le plus mauvais garnement que j'aie jamais connu. »

Maximin, pendant quelques années, vécut d'expédients. Le clergé lo soutenait, dans la crainte de ses indiscrétions.

11 se mit liquoriste, tint boutique au pied de la montagne où il avait eu l'honneur de converser avec... La Merlière; et il débitait, en même temps que des petits verres, des livres pieux où l'on chantait ses louanges sur des airs de complainte. Enfin, il rendit, comme on dit, son âme à Dieu, et le clergé se trouva ainsi débarrassé d'un auxiliaire des plus gênants.

>>on témoignage subsiste ; c'est le cri de la vérité qui lui a échappé; qu'on ne l'oublie pas : « Tout ça, c'est des menteries. » Triste remède contre le phylloxéra !

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