‹ Essais de critique religieuseChapitre 47 sur 55 · L'APPARITION DE LOURDES · texte numérisé non relu

L'APPARITION DE LOURDES

La grotte de Lourdes a acquis promptement un tel renom dans tout le monde catholique, qu'elle est devenue une espèce de métropole, comme la Mecque pour les musulmans. Elle attire des multitudes de pèlerins, elle a fait pâlir tous les lieux de pèlerinage autrefois si célèbres ; elle est la grande officine des miracles et des conversions ; Notre-Dame de Lourdes est la divinité à la mode, elle accapare les prières et les offrandes, elle efface, non-seulement Jésus-Christ, désormais démodé et délaissé, mais encore toutes les vierges rivales.

J'ai visité dernièrement ce fameux sanctuaire qui est un curieux sujet d'études. On y arrive par une rue longue et étroite à laquelle les autorités locales, par reconnaissance pour le mouvement d'affaires que la dévotion a donné à leur ville, ont imposé le nom significatif de rue de la Grotte. Dans la moitié au moins de sa longueur, elle n'est occupée que par des boutiques d'objets de piété ; on y voit aux étalages des chapelets, médailles, statuettes, gravures édifiantes, et tous les articles de la bimbeloterie sacrée. Car le commerce local ne vit que des pèlerinages et n'a qu'eux en vue.

Les marchands d'objets profanes et qui sont en très petit nombre dans cette yoie bénite, ont eux-mêmes des étiquettes empreintes de dévotion : c'est Cajé de la Grotte ^ ou Rendez-vous des PèleriiiSj A Saint-Joseph, Café du Sacré-Cœar, A Vlinniacidée-Concepticnj etc. On y est plongé dans un océan de sainteté; ce n'est plus la papimanie, c'est la mariolâtrie arrivée à la plus haute expansion.

En approchant de la grotte, on remarque de vastes et somptueux édifices, récemment construits et qui sont comme des avant-postes. Ce sont des monastères d'hommes et de femmes, qui se sont élevés, grâce aux abondantes largesses que l'apparition de la Vierge a fait

allUier dans d'itc bienheureuse loculilé. Tous ces bous Pères, ces bonnes Sœurs forment comme les gardes du corps de Marie. L'exploitation des fidèles suffit pour entretenir toute cette armée monacale ; les Pères que nous avons vus, avaient tous la bedaine arrondie, le teint vermeil ; ce sont gens qui se nourrissent bien, et le sei-vice de la Vierge [)nrait très favorable à leur santé et à leur embonpoint.

La. basilique, construite en exécution des ordres formels de la Vierge, est un édifice gothique, très élégant. L'intérieur est décoré avec une richesse splendide : les vitraux, les chapelles, les divers ornements sont d'un luxe éblouissant. On montre, dans la sacristie, un ostensoir qui est un chef-d'03uvre d'orfèvrerie ; il est tout en or, orné de sujets en bas-reliefs, demille trente-deux diamants et de deux mille huit cent-dix pierres précieuses; son poids, qui est de -eize kilogrammes, le rend impropre au service des processions. Un estime sa valeur à 800,000 francs. — Il y aussi la couronne de la Vierge, en or pur, enrichie de diamants, d'une valeur de plus de .iOO,000 francs. Qu'on juge par ces échantillons, des capitaux réunis pour la construction et l'ornementation de la basilique, et des sommes colossales, offertes par le zèle des fidèles.

La grotte est le théâtre des apparitions dont nous allons parler tout à l'heure. La source qui s'y trouve, fournit un ruisseau abon- «lant et donne 100,000 litres d'eau par jour. On y remarque une quantité de béquilles, hommages de reconnaissance des boiteux et '■•dopés qui y ont obtenu leur guérison.

Des dévots agenouillés devant la grotte chantent continuellement des cantiques ou récitent à haute voix le rosaire consistant, comme on sait, à répéter cinquante fois de suite la prière appelée Salutation ancjélique.

Au haut de la grotte, à droite, est la statue de la Vierge, posée à l'endroit précis où ont eu lieu les apparitions.

L'eau de la source est conduite par un canal; et dix robinets, s'ouvrant à volonté, permettent au public de se procurer l'eau réputée miraculeuse; on peut la boire sur place ou la recueillir dans des bouteilles ou vases quelconques. C'est donc une denrée gratuite. Mais l'exportation en est considérable. On en remplit des bouteilles qu'on fait sceller du cachet de la Grotte, et on l'expédie dans toutes les parties du monde: cette eau transportée au loin, passe pour jouir de vertus miraculeuses, pour opérer notamment desguérisons • et des conversions. Beaucoup de livres, notamment celui de M.Leserre(qui a eu plus de quatre-vingts éditions), sont remplis de

relations de ces œuvres merveilleuses. Quant à moi, j'ai bu de cette eau sur place, et jusqu'ici je n'en ai ressenti aucun effet.

A gauche de ces robinets sont deux piscines, une pour chaque sexe. Les malades s'y plongent quelques instants, et cette immersion passe pour très efficace.

La distribution de Teau miraculeuse étant gratuite^ on serait tenté de féliciter le clergé de son désintéressement. Mais ce serait là une appréciation tout à fait erronée. Au bas de la basilique, est un bureau d'affaires, où un ecclésiastique se chai-ge de messes, vœux, expéditions, et, en un mot, de tous les articles de clientèle. On ne taxe personne, mais on sait fort Itien spéculer sur les vertus de la grotte. Il suffit, pour s'en faire une idée, de supputer les millions employés à la basilique et aux monastères qui en sont les accessoires, calculer ce que coûte Teiitretien de cette fourmilière de prêtres, de moines et de sœurs qui vivent de la grotte. Et l'on sera émerveillé de l'esprit inventif du clergé qui, en donnant de l'eau claire, gagne plus que s'il possédait des mines d'or.

Comment a pris naissance ce nouveau culte, cette idolâtrie grossière, ce prodigieux anachronisme, surgissant au milieu d'un siècl<^ où régnent le scepticisme et l'esprit scientifique ?

Racontons d'abord les faits sur lesquels s'appuie le culte de Lourdes.

Le 11 février 1853, une jeune fille de la classe indigente, Bernadette Soubirous, se trouvant à une grotte apjjelée Massabieilles, avec sa sœur et une autre compagne, vit, « au-dessus de la grotte et dans une sorte de niche rustique formée par les rochers, » une belle dame dont elle décrivit la pose et la toilette; « un chapelet, dont les grains étaient blancs comme des gouttes de lait, glissait lentement entre ses doigts. » Cette apparition n'était visible que poui' Bernadette.

Le dimanch'e suivant, trois jours après, les mêmes enfants retournent à la grotte, et Bernadette seule revoit la même « belledame. » La troisième fois, qui était le premier jeudi de carême, Bernadette y revient ar-compagnée de iJJusieurs personnes. L'apparition se montre de nouveau; cette fois elle parle et promet de revenir à la grotte, quinze jours de suite.

La petite fille fut exacte à ces i-endez-vou.-. Le nombre des pei-sonnes qui l'y accompagnaient, alla toujoui-s ou augmentant. A chaque fois, elle voyait « la belle dame, » et les autres personnes ne voyaient rien ; elle entendait une voix qui n'était perceptible que pour elle. Dans l'intervalle, le curé intervint et l'engagea à demandera cette dame mystérieuse et discrète, qui elle était. — La dame

lie l'cpuiiclit pu.-itoLit d'un coup. Elle commenta par cette recommandation : « Allez dire aux prêtres qu'il doit s'élever ici un sanctuaire et qu'on doit y venir en procession. — On voit qu'elle n'oublie pas les intérêts de son culte ; pai-tuut où elle apparaît, elle veut de nouveaux sanctuaires; elle en est insatiable. — Ensuite elle dit: «Vous boirez de cette eau, et vous vous en laverez. Mangez de cette herbe <(ui est là. n Enfin, le 25 mars, la Dame « fait glisser sur son bras le chapelet que tenaient ses doigts unis à la hauteur de la ceinture», et dit : <• Je suis C Immaculée-Conception. » Puis elle disparut.

Ce sont là les faits que retracent les relations du clergé: c'est là lo fondement de cotio dévotion qui a obtenu une vogue prodigieuse.

Plusieurs sceptiques, résistant à l'engouement général, ont mis en circulation une explication toute prosaïque de l'apparition. Suivant eux, la petite Bernadette serait arrivée dans la grotte au moment où une certaine dame Paillasson était en conversation amoureuse avec un Anglais ; et cette dame, qui peut revendiquer le titre de belle, dérangée au moment le plus intéressant, se serait tirée d'embarras en disant à la candide jouvencelle : « Je suis la Vierge. »

Ce récit est admis, même à Lourdes, par- beaucoup de gens, et madame Paillasson est toujours l'objet do cancans et de sourires narquois.

Eh bien, nous déclarons cette explication inadmissible.

Remarquons d'abord que Bernadette a déclaré avoir vu dix-huit fois la Dame mystérieuse. Or, si madame Paillasson, pour dérouter les soupçons, avait été obligée de jouer le rôle de la Vierge et de feindre une apparition, il est certain qu'elle n'aurait pas été tentée de recommencer dix-sept fois cette comédie dont le succès aurait été de plus en plus scabreux.

En second lieu, Bernadette dit avoir vu l'apparition, non pas sur le sol où s'appuie le commun des mortels, mais en l'air, au-dessus et à droite, c'est-à-dire à un endroit où ni madame Paillasson, ni aucun être mortel n'aurait pu se tenir.

Enfin, les deux petites filles qui accompagnaient Bernadette, n'ont rien vu, rien entendu. Si madame Paillasson eût joué le rôle de l'apparition, ces deux témoins l'auraient vue et entendue.

C'est donc une historiette doiit la malignité s'amuse^ et qu'il faut écarter.

Posons d'abord une règle d'une vérité incontestable, c'est que, lorsqu'un fait matériel est visible pour une personne, il l'est également pour tous ceux qui se trouvent dans les mêmes conditions et qui jouissent de leurs facultés physiques et morales.

— .'ils —

Duljc, si les deux euianis qui accompagnaient Bernadette, n"oiiî rien vu ni entendu, c'est qu'il ne s'est rien produit; et alors on est amené à choisir entre deux hypothèses: ou Bernadette a été hallucinée et a présenté comme ohjectifs des faits qui n'étaient que subjectifs ; ou c'est une fourbe qui, soit spontanément, soit par suite de suggestions, a forgé des relations mensongères de faits fictifs.

La première hypothèse nous parait la seule admissible. Bernadette, en effet, était, de l'aveu de ses historiens, une petite fille très ignorante et d'une intelligence obtuse : ses relations sont bien conformes à l'idée qu'ils nous en donnent, et sont l'expression d'une nature inculte. Elle fait parler et agir la Vierge d'après le portrait qu'elle s'en était fait. La^'ierge porte un chapelet, parce que Bernadette ne conçoit une personne pieuse que munie de cet instrument de sanctification; si un prêtre ou un compère un pau adroit lui avait dicté son rôle, il se serait bien gardé de faire exécuter par Marie une dévotion à Marie.

La recommandation de manger de l'herbe se comprend de la part d'une paysanne habituée à faire paître ses bestiaux; elle ne s'expliquerait pas de la part d'un homme un peu instruit.

Et cette fameuse déclaration : a Je suis l' Immaculée-Conception, » est une sottise incommensurable. C'est comme si la Merge avait dit : « Je suis l'annonciation ou la purification. » Mais la petite bergère avait entendu parler avec les plus grands éloges de l'Immaculée- Conception. Elle s'était figuré que c'était un être personnel, une grande sainte. Elle commit la même bévue que le singe de la fable, qui prend le Pirée pour un nom d'homme.

Il y a donc tout lieu de croire que Bernadette a été de bonne foi, qu'elle a éprouvé des hallucinations et a cru voir une belle dame ; ensuite, les entretiens qu'elle a eus sur cette prétendue apparition, ont surexcité son imagination et ont fourni la matière des apparitions subséquentes.

Tout s'explique ainsi naturellement, et il n'y a nul besoin de recourir au miracle. Le clergé s'est emparé d'un fait vulgaire, insignifiant ; et, à force de le prôner, de l'exalter, a réussi à en faire un événement immense. Ce succès prouve son habileté machiavélique et la crédulité de certaines populations.

A Lourdes même, beaucoup d'habitants, tout en étant enchantés de la bonne fortune que leur a apportée l'apparition, se montrent à cet égard fort peu crédules et même disposés à la raillerie. C'est au loin qu'il faut chercher la foi et l'enthousiasme.

Je remarquai, parmi les boutiques de la rue de la Grotte, celle

qui avait pour enseigne: <i Jeanne Abadie, témoin de la premièic apparition. » Voici, me dis-je, une personne qui va me renseigner et peut-être me dévoiler les ficelles du miracle. Je me mis à causer avec elle et voici le résumé de notre entretien :

— Vous pouvez, lui dis-je, témoigner de la réalité de l'apparition f — Oh î tout cela est bien véritable, et j'y étais.

— Eh bien ! quavez-vous vu i

— Rien.

— Qu'avez-vous entendu 1

— Rien.

— Mais alors, moi qui étais à trois cents lieues de là, je suis aussi bien informé que vous.

— 01) ! non ; Bernadette n'était pas dans son état ordinaii-e.

— Je le comprends, si elle se figurait voir et entendre ce qui n'existait que dans son imagination. Si je vous disais qu'en ce moment je vois le Père éternel perché sur votre cheminée, le croiriez-vous f

— Oh ! monsieur, c'est bien différent. Le bon Dieu est toutpuissant.

C'est tout ce que j'ai pu on tirer.

Voilà donc la base sur laquelle est étagée cette dévotion qui s'est emparée des esprits, comme une fièvre contagieuse, qui a produit un délire comparable à celui des Croisades !...

Que doit-on conclure de cet engouement, des manifestations bruyantes qu'il a causées, des libéralités répandues à profusion? La société moderne va-t-elle reculer jusqu'au Moyen-Age, renoncer au progrès de la science, pour remettre au jour les plus grossières superstifions, se replacer docilement sous la tutelle de l'Église f... Non, certes, et il n'y a pas à s'alarmer. L'humanité ne rétrograde pas; les semences, jetées par les philosophes du dernier siècle, n'ont cessé de fructifier; et les conquêtes de la Révolution sont inébranlablement affermies. Les vieux dogmes sontà jamais répudiés, la foi s'éteint, et le clergé perd chaque jour de son empire.

Mais il y a une partie de la population qui résiste au progrès, qui refuse de se plier aux institutions démocratiques. Sentant sa faiblesse, elle a pris pour allié le clergé par lequel elle se laisse diriger. C'est chez elle un parti pris de se cramponner au passé. Pour donner des gages de son hostilité aux idées nouvelles, elle s'acharne à ressusciter tout ce qui tient à l'ancien régime, les croyanc(â^les plus contraires à la raison, et même certains genres de dévotion, qui, bien avant 89, étaient mis au rebut, comme surannés et compromettants. Elle s'éprend d'amour pour les miracles les plus

saugrenus. Les pèlerinages qui, depuis plus de trois siècles, étaient oubliés et que le clergé lui-même avait désavoués, ont été rémiï^en honneur avec pompe et une ostentation inouïes. On ne se contente plus du chapelet ordinaire, qui se met en poche et qui n'attire pas les regards ; on a imaginé le chapelet de Lourdes, cjui adeux mètres de longueur, qui est formé de grains en bois sculpté, gros comme des œufs de pigeon; on se l'enlace autour du corps, et l'on se pare fièrement de cette livrée de Marie ; puis, au retour de Lourdes, on l'étalé dans l'endroit le plus apparent de son salon, comme un trophée, comme un acte de foi.

Toutes ces parades bruyantes n"ont qu'un but, celui de grouper en légions disciplinées les ennemis de la République. Aussi le-^ pèlerins chantent à tue-tête : « Sauvez Rome et la France, au nom du Sacré-Cœur. »

La plupart de ces paladins ne croient à rien ; ils se battent les flancs pour se persuader à eux-mêmes qu'ils sont catholiques. Ils ne sont que réactionnaires. Ils sont bien obligés de payer fort cher l'honneur d'être admis dans la mainte milice. Le clergé bat monnaie avec leur vanité. De là ces souscriptions fastueuses, au moyen desquelles se créent tant d'œuvres pies.

Sans doute, il existe aussi des catholiques sincères, qui donnent leur concours. ^lais c'est une faible minorité, qui va toujours en déclinant ; et les descendants des preux subissent l'influence des idées modernes.

La lourdolâtrie n'est qu'un feu de paille, une affaire de mode et d'entraînement. Avant peu, on rougira d'avoir pu se prêter à ces mascarades, et l'on se demandera avec étonnement comment a pu se produire un tel débordement d'inepties.

Louvrage de'M. Lasserre, dont nous avons fait mention, mérite un examen particulier. Cet écrivain commence par déclarer qu'il avait été incrédule, et qu'affligé de maux d'yeux, il céda aux conseils de 'personnes qui lui recommandaient l'application de l'eau de Lourdes. Dès qu'il eut recours à ce remède, son mal cessa tout à coup. De là sa conversion; et c'est par reconnaissance pour la Vierge de Lourdes, qu'il a écrit son livre qui a eu un succès magnifique dans le monde dévot;

Tous ses arguments pour i»rouver la réalité do lappai-itioi), s'évfi- Douissent devant les explications que nous venons de donner.

Il allègue ce fait miraculeux. Selon lui, sur l'ordre de la Dame qui a apparu à Bernadette, celle-ci gratta le sol de la grotte, et il .se produisit un faible suintement d'eau qui s'accrut et devint une fontaine dont l'eau fut acclamée comme une panacée universelle. — Le jaillissement de cette soui'ce ne peut être allégué comme miraculeux, ni même comme extraordinaire. Les sources abondentdans cette localité; Bernadette connaissait la grotte jusque dans ses moindres détails ; l'aspect du sol pouvait annoncer le \oisinago d'une source que \)eu d'efforts suffisaient pour faii-e couler librement.

Quant aux guérisons prétendues miraculeuses que ciie M. Lasserre, elles rentrent dans la classe nombreuse de ces faits que les apologistes invoquent en vain ; il n'y a pas un seul cas où les constatations aient été faites dans des conditions scientifiques. L^ne guérison inespérée, invraisemblable, peut être plus ou moins difficile à expliquer, sans qu'on soit autorisé à la considérer comme contraire aux lois naturelles (1).

Nous avons remarqué, dans ce livre, deux épisodes qui méritent d'être signalés.

Huit jours après le jaillissement de la fontaine, une femme dont l'enfant était dans un état désespéré, courut le porter à la grotte et le tint, pendant un quart d'heure, plongé dans l'eau glaciale de la source. Les personnes présentes, malgré leur piété, ne purent contenir leur indignation et demandèrent à la mère si elle voulait tuer son enfant. Mais elle tint bon, et, d'après notre historien, elle eut ;'i s'applaudir- de son acte de foi ; car l'enfant, qui était âgé de deux ans et qui avait toujoui-s eu les jambes paralysées, fut subitement guéi'i et se mit à marcher. Nous faisons, bien entendu, toutes réserves sur la réalité de cette guérison. Nous ne voulons considérer que la conduite de la mère; elle doit être énergiquement flétiio au nom de la raison et de l'humanité. C'est un nouvel exemple des funestes excès où peuvent conduire le fanatisme et la superstition. Voilà une femme qui sans doute aime tendrement son enfant et qui emploie à son égard un traitement dont 1© résultat doit être de lui donner la mort. La religion aussi interdit de tenter Dieu, c'est-àdire d'exécuter un acte qui, d'après les lois naturelles, produit tou-

(1) Un cart:iin Ai-lus ayant proposé un prix de 10,000 franc* sur la réalité dei hiiraclébde Lourdes, J'ai déclaré lônir le pari, en y mettant dés conditions. Voir,* ce sujet, mon petit livre des Miracles, p. 78 et suiv.

jours le mal, mais dont on attend néanmoins un bien, grâce à un miracle qu'on impose à Dieu, comme s'il ne pouvait manquer de céder à cette sorte d'injonction. Mais nul ne peut se flatter que Dieu opère un miracle à notre commandement ; et, si le miracle ne vient pas à point nommé, reste l'effet naturel, amené par la conduite de l'homme qui doit supporter la responsabilité du mal dont il est cause. Ce principe est admis par l'Eglise ; et, cependant, voici un livre loué avec enthousiasme et chaleureusement recommandé par le clergé, où la conduite de cette femme est rapportée sans un mol de blâme, oi^i le succès miraculeux est présenté à l'admiration des lecteurs. Cette narration imprudente est donc de nature à provoquer à l'imitation, à amener le renouvellement de cet acte barbare; et, comme le plus souvent le miracle fait défaut, on aura à déplorer la mort de malheureux enfants, victimes de la vogue de la fontaine sacrée.

La Vierge de Lourdes fait mieux que de guérir les corps, elle purifie les âmes... « La Reine du ciel, dit M. Lasserre, voulut qu'il n'y eût pas de coupables. Les apparitions se trouvèrent réparties sur deux trimestres judiciaires. Or, pendant ces deux trimestres, il n'y eut, dans le département, ni un seul crime commis, ni un seul criminel condamné. Cette coïncidence étonnante^ cette marque mystérieuse de l'invisible influence qui planait sur toute la contrée, cette preuve tout extérieure, ce prodige moral, ce miracle diocésain, nous semblent faits pour donner à réfléchir aux esprits les plus frivoles. Comment, pendant un aussi long tempSj les criminels ontils eu le bras arrêté? Comment le glaive de la justice n'a-t-il pas eu à sévir (2^ éd., p. 207)? » — Il y a, en France, des départements où, plus d'une fois, la Cour d'assises n'a pas eu à tenir sa session trimestrielle, parce qu'il n'y avait à juger aucune affaire criminelle. En raisonnant comme notre auteur, on pourrait rapprocher cette circonstance de n'importe quel événement dont on ferait la cause de la suspension des crimes; et le fait serait ainsi mis au service d'une doctrine quelconque. C'est toujours le « Post hoc, ergù propter hoc M, faute de logique où tombent sans cesse les théologiens.

Mais ici il y a une question plus grave. D'après ]\L Lasserre, et d'après le clergé qui lui donne son approbation, la Vierge a empêché, pendant six mois, les crimes de se commettre dans le département des Hautes-Pyrénées. Elle n'a pas pour cela privé les habitants de leur libre arbitre, car l'Église l'admet chez tous les êtres humains. Donc, tout en respectant et en maintenant intacte leur liberté d'agir, la Vierge a exercé sur leurs volontés une influence salutaire et iri\'sist(hU\ de manière à \q< enipêclier- do commettre

de^ ci-iiiics, (•"os(-à-dirc des iiit'ractioiis ciuxquciles .-."appliquuiiL, d'après le code pénal, les peines afflictives et infamantes. Il y n pourtant, dans ce département, beaucoup de gens qui rejettent les apparitions et les miracles, et qui ont fait tous leurs efforts pour étouffer la nouvelle dévotion. Ces gens restaient donc dans les conditions ordinaires, avec leur incrédulité, leurs mauvais penchants et leur faculté de commettre le mal. N'importe : la Vierge a fait, à leur insu, \iolenceà leur volonté et les amis dans l'impossibilité de suivre leurs impulsions perverses. Très bien. Mais pourquoi se borner à supprimer le crime^ Il n'en coûtait pas plus de faire de même pour les délits de second ordre, les simples contraventions, les péchés quelconques. La Vierge le pouvait, non pas seulement pendant six mois, mais pendant toute la durée des siècles ; et ce privilège d'un département, elle pouvait l'étendre à tout l'empire, à 'Il amanite entière, et par là supprimer radicalement le mal moral et sauver tout le genre humain ; ce qui aurait permis de licencier immédiatement les juridictions criminelles, les gendarmes et les bourreaux... Elle ne le fait pas ; donc elle veut le mal, elle veut la perte et la damnation de la majeure partie des hommes; elle est responsable de tous les méfaits qui se commettent et qu'elle pourrait empêcher, de la chute et du malheur de tant d'hommes qu'elle Ijourruit sauver et qu'elle ne sauve pas. Et ce reproche remonte à nieu dont la Vierge n'est que la coopératrice. Comment osez-vous donc encore parler de leur bonté, de leur miséricorde?... Quand on disserte sur le problème du mal, les théologiens, pour disculper Dieu, recourent au libre arbitre de l'homme. Mais dès qu'il est entendu que Dieu (ou la Vierge, car maintenant c'est tout un) peut, sans y porter atteinte, supprimer le mal pendant un temps et dans une région déterminée, alors l'objection reste sans réponse et Dieu sans excuse. En voulant grandir démesurément la Merge, on a maladroitement miné parla base toute théologie, toute théodicée.

Voilà décidihnent un miracle malencontreux, qu'on ferait bien de mettre à l'écart. Le miracle, en général, est bon à quelque chose; mais, comme dit la sagesse populaire, l'excès en tout est un défaut.

Page 1