DÉISTES ET ATHÉES
Les libres-penseurs, quelles que soient leurs divergences, ont un but commun ; ils se proposent d'extirper toutes les superstitions, de désabuser les populations égarées par les croyances religieuses ; ils rejettent toute révélation et n'admettent que ce qui est démontré par la raison.
Ils ne doivent donc faire aucune difficulté de recevoir dans leurs rangs tous ceux qui acceptent ce programme et offrent leur concours pour le réaliser. Dès lors, les déistes ont droit d'y figurer^ et ils ont prouvé d'une manière éclatante quels précieux services ils étaient en état de rendre au grand œuvre de l'émancipation intellectuelle.
Cependant, un certain nombre d'athées ne les regardent qu'avec dédain, comme des alliés suspects, et vont jusqu'à mettre le déisme
sur le même pied que les superstitions, prétendant qu'il est tout aussi nuisible ; ce n'est, selon eux, qu'une transaction pernicieuse, une demi-mesure sans efficacité. Leur devise est tout ou rien ; et ils répètent d'un ton tranchant la sentence de Proudhon : Dieu, c'est le mal.
La Nouvelle Revue a publié dernièrement un curieux manuscrit de Diderot. Ce sont des cahiers dans lesquels ce grand homme exposait confidentiellement à l'impératrice Catherine ses idées sur divers sujets. Nous en extrayons le passage suivant, concernant la question que nous traitons :
« Je respecte cette belle chimère (Dieu) que Socrate, Phocion, Titus, Trajan et Marc-Aurèle ont eue comme votre majesté. Mais, malgré les épreuves auxquelles j'ai mis son indulgence, j'y compte encore, et j'oserai l'entretenir des dangers de la morale religieuse.
« Du moment où l'on reconnaît un Dieu, on admet un être qui s'irrite et qui s'apaise. Du moins, ces idées sont essentiellement liées dans l'esprit, je ne dis pas du peuple, mais des déistes les plus éclairés. Reléguer, comme Épicure l'a fait, les dieux dans les interstices du monde, et les endormir là dans une profonde nonchalance, c'est une façon honnête de s'en défaire.
« Il faut un culte à un Dieu qui s'irrite et qui s'apaise. Un culte entraine des sacrifices, et les sacrifices entraînent un sacerdoce. Mais qu'est-ce qu'un culte ? Un ordre de devoirs envers un être qui, ne se montrant jamais, prend autant de formes diverses qu'il y a de têtes. Ce n'est pas Dieu qui a fait les hommes à son image, ce sont les hommes qui tous les jours font Dieu à la leur. Le dieu du mahométan n'est pas le dieu du chrétien ; le dieu du protestant n'est pas le dieu du catholique ; le dieu de l'enfant n'est pas celui de l'homme adulte, ni celui-ci le dieu du vieillard. Autant d'idées de la divinité qu'il y a de tempéraments différents et de vicissitudes de tempéraments dans chacun d'eux.
« Mais examinons ce que cet ordre de devoirs supérieurs aux devoirs naturels et humains, aux devoirs fondés sur les rapports essentiels d'un être à un être organisé comme lui, peut produire. Que deviennent les lois naturelles pour celui qui demande pardon à Dieu du mal qu'il a fait à l'homme ; qui pense que la première des obéissances est celle qu'il doit à l'Etre suprême; qui met les maximes de là foi avant le conseil de la conscience et l'ordonnance de la loi ; qui s'imagine que l'attente d'un bonheur à venir exige le sacrifice d'un bien présent ?
« Que deviennent les lois nationales ou le droit des gens, lorsque je vois la haine du mahométan pour le chrétien, la haine du
catholique pour le protestant, et que je me rappelle qu'il n'y a pas une seule contrée du monde, que la diversité des opinions religieuses n'ait trempée de sang? Les hommes deviendront-ils plus sages qu'ils ne l'ont été ? Aucunement. Ils ne s'entendent pas davantage sur ce point, et ils y mettront plus d'importance qu'à leur vie.
« Que deviennent les lois civiles? Rien. Est-ce qu'il y a quelques lois civiles sacrées, où l'on reconnaît un être plus puissant que le souverain ? Quelques droits, quelques propriétés, quelque notion constante de justice, quelque idée fixe de vice ou de vertUj oij Ton admet un être qui peut tout ordonner, même à un père d'égorger son enfant, et où la résistance à cet ordre devient crime ? Que l'on parcoure l'histoire des différents peuples de la terre, et que l'on me montre une action innocente dont la religion n'ait pas fait un crime, et un crime dont elle n'ait pas fait une action innocente.
(( Mais, dira-t-on, c'est la superstition, et non la religion, qui produit tous les maux. Pour répondre, il n'y a qu'à considérer que la notion d'une divinité dégénère nécessairement en superstition. Le déiste a coupé une douzaine de têtes à l'hydre ; mais celle qu'il lui a laissée, reproduira toutes les autres. »
Ces observations résument les discours que tiennent fréquemment les athées intolérants et exclusifs. Malgré mon respect pour l'autorité de Tillustre philosophe, je crois pouvoir affirmer que toute son argumentation ne repose que sur un malentendu, et qu'il suffit de bien préciser la question pour l'éclairer.
Qu'est-ce qu'un déiste ? C'est, d'après Littré, « celui qui, reconnaissant un Dieu, rejette toutes les religions révélées », et qui par conséquent rejette toutes les prétendues manifestations divines^ telles que les miracles et en général le surnaturel.
Ainsi, pour le déiste, l'univers est régi par des lois immuables ; Dieu (s'il existe) n'a jamais dérogé à ces lois, n'est jamais intervenu pour promulguer un décret quelconque, pour faire connaître ses volontés. Donc il n'existe ni n'a jamais existé un seul individu ayant qualité pour se dire l'interprète ou le messager des ordres de Dieu, pour s'arroger un titre divin qui l'autorisât à commander aux hommes.
Il s'ensuit que les hommes, pour établir un code des droits et des devoirs, n'ont qu'à écouter la voix de leur conscience, à consulter la raison, et qu'ils n'ont pas à s'inquiéter si les règles qu'ils adoptent plaisent ou déplaisent à un être dont personne ne connaît les intentions ; qu'on ne peut affirmer d'une action quelconque, si elle est approuvée ou désapprouvée par Dieu dont le mutisme est fatal et impénétrable.
Dès lors, toutes les suppositions sur les intentions divines sont de pures chimères. Nul ne peut savoir s'il s'irrite ou s'apaise, et toute recherche à ce sujet est vaine et puérile.
Ainsi s'évanouit la prétendue nécessité d'un culte et de sacrifices; car rien ne prouve que Dieu les réclame, ni que les marques d'adoration lui soient agréables.
A plus forte raison, on doit proscrire tout sacerdoce : car, pour qu'il y ait des prêtres, c'est-à-dire des intermédiaires entre Dieu et l'homme, il faudrait que les individus qui revendiqueraient ce caractère, pussent justifier d'une mission qui leur aurait été conférée par Dieu ; et le déiste repousse toute manifestation divine.
On voit donc que toute cette série de dangers attribués à la croyance en Dieu, n'est qu'une fantasmagorie.
Allons plus loin. Le Dieu des déistes ne se manifestant jamais, est comme s'il n'existait pas ; ce n'est plus qu'une stérile abstraction, un vain mot. Il est étranger à la morale aussi bien qu'à la politique ; on n'a pas le droit d'alléguer son autorité, de lui supposer des préférences, des protections pour tel ou tel État, telle ou telle entreprise. En un mot, le plus sage serait de ne plus s'occuper de lui, de le réduire, comme disait Diderot, au rôle des dieux d'Epicure, renfermés dans leur majestueuse impassibilité.
La poésie, il est vrai, y perdrait, et le mélodrame surtout n'aurait plus ces invocations pathétiques, ces phrases à effet ; « sauvé, mon Dieu ! Dieu veille sur l'orphelin », et autres rengaines qui produisent quelque émotion, mais auxquelles on n'attache pas de signification sérieuse.
Le dieu des déistes ainsi, réduit à ce rôle modeste, ne mérite donc pas les imprécations que lui adressent les athées, et il est tout à fait injuste de dire (\\xil est le mal.
Le dieu qui est la personnification du mal, c'^est le dieu des prêtres, le dieu au nom duquel ses prétendus messagers dominent et exploitent les populations, le dieu qui commande le crime, qui sert à semer la division, à exciter aux guerres et au carnage. Mais celui-là, c'est le dieu qui se révèle, le dieu qui est censé avoir promulgué sa loi, avoir institué un corps de prêtres pour le représenter et commander en son nom.
Le dieu des déistes est essentiellement inoffensif. Entre un déiste logique ou un athée, la différence est presque imperceptible ; et il n'y a pas de quoi se quereller pour si peu.
Les positivistes sont, à notre avis, ceux qui ont tracé la ligne la plus rationnelle. Suivant eux, les arguments produits en faveur de l'existence de Dieu, sont loin d'être concluants et ne résistent pas à
une critique scientifique. D'un autre côté, les arguments contraires ne sont pas absolument décisifs. On ne peut donc affirmer que Dieu existe : mais il est bien téméraire d'affirmer qu'il n'existe pas; c'est faire de la théologie inverse, c'est se prononcer sur une question qu'on ne peut résoudre ni par le raisonnement ni par l'expérience. La question doit donc être reléguée dans le domaine de Y inconnaissable, inaccessible à la science. On s'est beaucoup trop occupé de Dieu, on en a fait à tort la pierre angulaire du savoir humain ; il n'y a plus à s'en inquiéter, toute recherche à cet égard est superflue. Laplace disait avec raison qu'il n'avait pas eu besoin de cette hypothèse pour construire l'édifice de son système astronomique ; il n'y en a pas besoin davantage pour édifier la morale et la législation.^ On peut sans danger mettre fin à ces disputes infructueuses, qui n'ont servi qu'à diviser le genre humain.
Diderot fait un sombre tableau des dangers qu'entraîne la croyance à « un être qui peut tout ordonner, même à un père d'égorger son enfant, et où la résistance à cet ordre devient un crime », et il demande avec effroi ce que deviennent les lois civiles, là où « l'on reconnaît un être plus puissant que le souverain. »
Ces considérations sont pleines de force quand il s'agit de religions prétendues révélées, surtout s'il existe des prêtres se donnant mission de faire parler Dieu et de notifier ses volontés. Il est bien vrai qu'alors les lois civiles et les pouvoirs politiques sont à la merci des interprètes d'un être tout-puissant dont lautorité ne peut être mise en balance avec aucune autre. Il est même vrai de dire que toute religion révélée contient en germe une théocratie complète.
Mais il ne peut en être de même de la religion naturelle ou déisme qui nie toute révélation. Alors personne ne peut se prévaloir des volontés d'un dieu qui ne se manifeste pas et dont le nom ne peut plus intervenir dans les affaires de ce monde.
On nous dit que toute religion doit nécessairement être intolérante, et que, du jour où ses sectateurs sont les plus forts, elle devra persécuter les dissidents.
Oui, une religion révélée doit être intolérante. Celui qui est persuadé que Dieu a révélé sa loi à l'humanité, a prescrit un culte, a établi des prêtres pour le représenter sur la terre, celui-là ne peut voir qu'avec horreur tous ceux qui refusent de se soumettre à l'autorité divine ; il éprouve pour eux les sentiments de haine, qu'il attribue à son Dieu, et il croira même faire une œuvre méritoire en employant la force pour les contraindre à se soumettre à ce qu'il
appelle la vraie religion. Cette conduite est logique, dès qu'on admet le point de départ.
Mais, une fois la révélation exclue, il ne reste plus, sur Dieu et ses attributs, que des opinions philosophiques, qui, comme toutes les opinions sur des matières quelconques, peuvent être débattues avec plus ou moins de chaleur ; ce ne sont plus des dogmes impératifs.
Le déisme ne peut donc être intolérant, et l'on ne peut sans injustice lui appliquer les reproches encourus par les religions révélées.
Cependant, on a invoqué contre le déisme, quelques faits qui semblent justifier les appréhensions de Diderot.
Jean-Jacques Rousseau, dans son Contrat social, trace le plan d'une république idéale et en expose la constitution. Il demande qu'il y ait une religion d'État et que celui qui l'aura violée, so\i puni de mort.
C'est là une bien triste page qu'on voudrait pouvoir effacer des œuvres de ce grand philosophe qui a rendu tant de services à l'humanité. Comment celui qui veut fonder une société sur la liberté de tous les citoyens, a-t-il pu songer à décréter une religion d'État ? N'est-il pas évident que les opinions religieuses ne relèvent que de la conscience individuelle, et que l'État n'a ni droit ni compétence pour statuer en pareille matière? Il est souverainement inique et déraisonnable d'imposer aux particuliers une croyance, d'exiger d'eux l'observation d'un culte quelconque. Punir de mort celui qui refuse de souscrire à un symbole officiel, c'est commettre une abominable tyrannie et imiter l'inquisition catholique dont la mémoire est à jamais vouée à l'exécration.
Mais le déisme peut-il être rendu responsable de cette velléité de despotisme ? Non. Il y a des gens d'un caractère absolu, qui ne peuvent supporter aucune contradiction, qui se croient tellement sûrs de posséder la vérité, qu'ils sont prêts à faire taire toute objection, à employer les moyens les plus plus violents pour écarter tout ce qui leur résiste. Et ce n'est pas seulement en fait de religion qu'ils sont impérieux et exclusifs : on en a vu qui, en matière de science, iraient jusqu'à proscrire leurs adversaires. On peut déplorer que la recherche de la vérité entraîne à de tels excès ; mais on ne peut rien en conclure contre les systèmes qui rencontrent de si fougueux défenseurs.
Robespierre, qui était un des plus chaleureux disciples de Rousseau, employa la puissance législative pour faire triompher sa doctrine. Il fit adopter par la Convention le décret du 18 floréal
an II, ainsi conçu : « Le peuple français reconnaît l'existence de l'Être suprême et l'immortalité de 1 ame. Il reconnaît que le culte de l'Être suprême est la pratique des devoirs de l'homme. Il sera institué des fêtes pour rappeler l'homme à la pensée de la divinité et à la dignité de son être. »
Hâtons-nous de reconnaître que ce décret n'avait pas de sanction et que par conséquent il n'en dérivait pour les citoyens aucune obligation légale d'admettre l'existence de l'Être suprême et l'immortalité de l'âme.
Cependant on ne doit pas hésiter à blâmer cet acte comme contenant une usurpation inique sur les droits delà conscience humaine. Le législateur n'avait aucune qualité pour trancher des questions sur lesquelles les philosophes ont été et seront toujours divisés. Il ne pouvait s'exprimer au nom du peuple français qui n'avait pas été consulté et n'avait donné aucun mandat à ce sujet. Si l'on eût recueilli les voix, il y aurait eu certainement divergence d'opinions ; et en supposant que la majorité se fût prononcée pour Dieu, elle n'aurait pu légitimement faire la loi à la minorité ; il aurait donc fallu, pour être exact, tenir compte des nombres de voix émises pour et contre, et non pas formuler comme si la nation eût été unanime.
Les auteurs de ce décret commirent la même faute que ceux du concordat, qui, quelques années après, se permirent d'affirmer légalement que « la religion catholique était celle de la majorité des Français », bien que le fait n'ait pas été vérifié.
Ces deux actes sont également condamnables, comme violant le principe de liberté.
Si le décret de l'an II n'avait pas de sanction, il entraînait néanmoins des conséquences funestes. Dans le discours de Robespierre, qui en avait été le préambule, on avait flétri les athées comme des hommes dangereux pour l'ordre social, comme des ennemis du bien public, des complices des tyrans. L'athéisme, ainsi que la négation de l'immortalité de l'âme, était donc signalé à la réprobation des bons citoyens. A une époque où les délits d'opinion pouvaient être punis de mort, il n'était pas sans danger de professer des opinions contraires à celles que le législateur avait déclarées orthodoxes. On entrait donc dans la voie des persécutions religieuses, et la terrible sentence portée au Contrat social allait s'exécuter.
Bien que le procès des Hébertistes ait précédé de quelques jours le décret du 18 floréal, déjà les motifs qui l'avaient inspiré, firent explosion, et la foudre atteignit l'honnête Anacharsis Clootz ; il n'y
avait pas le moindre prétexte pour l'associer au complot hébertiste ; son seul crime était son athéisme dont il faisait ouvertement profession. Ce fut donc une victime immolée à l'Être suprême dont Robespierre allait être le pontife éphémère.
Si son règne eût duré plus longtemps, les fêtes en l'honneur de cette divinité, ayant déjà un caractère officiel, seraient devenues obligatoires, et le déisme érigé en culte intolérant.
Mais nous n'avons qu'à maintenir sur ce point, la réponse que nous avons faite à propos du passage de Jean-Jacques. Il ne faut voir, dans ces actes de Robespierre, que l'expansion de son caractère despotique. Il avait un idéal en politique et en religion : quiconque refusait de l'accepter, était à ses yeux un mauvais citoyen et devait être sacrifié.
Ses adversaires n'étaient pas exempts de ce défaut; et il est bien probable que si Hébert eût vaincu dans la lutte, le culte de la Raison aurait dominé, et les déistes auraient été très malmenés.
Certains athées sont tout aussi intolérants, ainsi que le reconnaît Diderot. « On est porté naturellement, dit-il, à une sorte de mépris pour celui qui ne pense pas comme nous en matière grave ; il n'y a qu'une âme d'une douceur et d'une indulgence rares, secondées d'un tour d'esprit qui réduit à peu de chose toute cette métaphysique, qui puisse nous sauver de ce défaut ; et malheureusement les âmes de cette trempe ne sont pas communes. »
Diderot reconnaît par là qu'on ne doit pas rendre une doctrine solidaire des excès commis en son nom, pourvu que ses principes ne soient pas de nature à les produire.
Les exemples que nous avons cités, ne peuvent donc pas être invoqués contre le déisme que nous persistons à considérer comme n'offrant aucun danger pour la société. Les révélations seules sont intolérantes et doivent être combattues comme antisociales.
Réponse à MM. Rama et Delante, rédacteurs de la <î Semaine anti- cléricale >
Mes chers collaborateurs,
Le débat engagé entre nous porte sur la question de savoir si l'on doit admettre la fameuse proposition de Proudhon : « Dieu, c'est le mal. » J'ai combattu et je ne cesserai de combattre cet anathème foudroyant, comme faux et dangereux.
Vous avez soutenu la thèse contraire. Permettez-moi de répondre à vos arguments.
Ne perdons pas de vue la définition, généralement acceptée, du déiste. C'est « celui qui, reconnaissant un Dieu, rejette toutes les religions révélées » ; j'ajoute « et qui, par conséquent, rejette toutes les prétendues manifestations divines, telles que les miracles, et en général le surnaturel. «
J'ai cru pouvoir conclure de la définition que, dans l'hypothèse déiste, nul n'étant autorisé à se prévaloir de la volonté divine ni à parler au nom de Dieu, la croyance en ce Dieu qui ne se révèle pas, ne peut jamais être nuisible ni intervenir en matière de morale ou de politique, ni sur un sujet quelconque. Donc tous les maux attribués aux religions s'appliquent exclusivement aux religions révélées et sont inapplicables à la « religion naturelle ^) qui ne s'appuie que sur des opérations de Tintelligence.
Vous m'objectez que les déistes n'ont pas droit au titre de libres-penseurs, puisqu'en admettant un Dieu « contre toute raison », ils tombent dans la superstition.
Vous supposez par là que l'athéisme est démontré avec une rigueur géométrique. Mais, sur ce point, vous vous faites illusion. En dehors des mathématiques, il y a bien peu de vérités démontrées d'une manière irréfragable. Par exemple, quand il s'agit de morale ou d'économie politique, on discute à perte de vue, chacun soutient son opinion, croit posséder la vérité ; et cependant le débat n'est jamais clos. A plus forte raison, quand il s'agit de l'infini, de l'origine première des choses, il est bien téméraire de prétendre être arrivé à une solution définitive, invincible. Les positivistes dont je partage la réserve à cet égard, me paraissent donc beaucoup plus sages quand ils déclarent que, si les preuves du déisme sont insuffisantes, l'athéisme ne peut non plus se vanter de reposer sur des fondements inébranlables, et que, si Dieu n'est pas explicable, l'univers sans Dieu ne l'est pas davantage.
Mais, en supposant même que les déistes se trompent, vous n'auriez pas pour cela cause gagnée. Ce que vous avez à prouver, c'est que l'erreur (si c'en est une) est nuisible au 'genre humain et doit être mise sur la même ligne que les révélations d'où sont sortis les clergés qui ont causé tant de calamités.
Je ne saurais trop insister sur cette différence capitale. Celui qui croit à une révélation, admet l'intervention d'un être qui a imposé sa loi à l'humanité et a institué des représentants chargés de la faire exécuter. Le déiste, au contraire, croit que sa raison lui démontre l'existence de Dieu ; mais il ne sait là-dessus que ce qu'il pense avoir trouvé par ses méditations propres ; il n'a qu'une opinion individuelle, et il ne peut jamais avoir la pensée d'invoquer,
sur quoi que ce soit, la volonté de ce Dieu qui, d'après lui, se renferme invariablement dans un silence impénétrable.
N'attribuez donc au déiste aucun privilège à l'inspiration. Car celui qui se croirait ou se dirait inspiré, cesserait d'être déiste ; ce serait un fanatique qui se figurerait entendre des voix divines, comme Abraham, comme les prophètes juifs, etc.
Il suffit de demeurer dans la définition du déiste, pour éviter cette confusion.
Vous demandez quel besoin on peut avoir de croire à un Dieu inimaginable, sourd, muet, etc.
Cette critique, en la supposant fondée, ne prouverait pas que le déisme fût dangereux ; c'est là ce que nous avons à débattre.
Mais ce portrait de fantaisie, composé de négations, n'est pas, à beaucoup près, celui qu'acceptent les déistes. Pour eux. Dieu, au contraire, réunit toutes les perfections, la toute-puissance, la sagesse infinie, etc. Je connais les objections terribles qui se dressent contre cette pompeuse énumération. Mais, encore une fois, si ce sont là de pures divagations dans la région des chimères, en quoi sont-elles nuisibles au genre humain ?
Vous dites que « les idées erronées et les mensonges inspirent des conduites malfaisantes et criminelles. » — Commençons par écarter du débat les mensonges; car vous ne pouvez nier qu'on soit déiste de bonne foi et sans qu'aucun mensonge se mêle à la propagande déiste.
Quant aux erreurs, oui, sans doute, on doit les éviter, les combattre, sur quelque sujet que ce soit. Il y en a qui sont fécondes en crimes et en désastres ; mais il y en a aussi d'inoffensives. Quant à la question de la cause universelle, on a disputé depuis des milliers d'années ; de profonds philosophes, des hommes du plus profond génie y ont dépensé tout leur savoir, toute leur dialectique. Dans cette bataille interminable, si l'athéisme compte de brillants champions, d'un autre côté le déisme s'honore de nombreux et valeureux défenseurs. De part et d'autre, chacun soutenait que son opinion était la seule véritable, le seul fondement de la morale, et que ses adversaires ruinaient par la base l'ordre social. On est en droit d'en conclure que, pour l'affirmative aussi bien que pour la négative, il ne manque pas de raisons spécieuses, que dans les deux camps on peut avoir du bon sens et être attaché à la saine moi aie qui, en définitive, est indépendante des théories sur Dieu et des conceptions métaphysiques.
Pour justifier la maxime de Proudhon, vous dites que si Dieu existait, il serait l'auteur du mal. C'est là une objection formidable
contre le système qui admet l'existence de Dieu, et à laquelle les déistes n'ont fait, suivant moi, que des réponses bien insuffisantes. Tout ce qu'on peut en conclure, c'est que le déisme est mal échafaudé, mais non pas qu'il soit pernicieux. Le déiste tâche de son mieux de laver son Dieu de l'imputation d'être cause du mal ; mais, comme il reconnaît que ce Dieu ne peut se révéler, il ne lui attribue aucune doctrine, il n'invoque pas son autorité pour imposer une loi quelconque. Sa croyance en Dieu est donc sans influence sur ses idées morales et ne peut jamais causer aucun mal à la société.
Vous dites que si cette croyance se répand, on sera porté à célébrer des fêtes déistes, ce qui amènera un culte. Mais il en est de même de toutes les conceptions humaines. Les hommes qui ont des idées communes, éprouvent le besoin de les exprimer, de se réunir pour donner un libre cours à leurs sentiments; de là des fêtes où rimagination se déploie, où Ton exalte l'excellence des doctrines auxquelles on est attaché. C'est ainsi que, pendant notre grande révolution, on avait institué des fêtes patriotiques qui passionnaient la foule, qui portaient jusqu'au délire l'amour de la liberté : cette exaltation a été le principal instrument qui a servi à repousser la coalition monarchique.
L'athéisme aussi a eu ses fêtes, celle de la Raison, imaginées par les Hébertistes. Il y avait bien xin cérémonial, un culte. L'accuserat-on de superstition ? Auguste Comte, le fondateur de l'école positiviste, a voulu établir un culte sans dieu.
Vous craignez que le culte déiste ne devienne intolérant. Ce que j'affirme, c'est que l'intolérance n'est pas de son essence, puisque le déiste ne peut se prévaloir d'une manifestation divine, sous peine de cesser d'être déiste. Si quelques déistes deviennent violents, c'est un défaut où peuvent tomber les gens de toutes les opinions ; c'est affaire de tempérament, et les athées ne sont pas plus exempts que les autres, des imperfections humaines; il y en a eu qui entraînés par l'ardeur de leurs convictions, ont réclamé la proscription de toutes les religions.
Dieu, dites-vous, c'est le surnaturel, c'est-à-dire la superstition. — On appelle surnaturel un fait contraire aux lois de la nature, ou miracle. D'après le déiste. Dieu est l'être nécessaire, éternel, l'auteur de la nature ; il n'est donc pas en opposition avec la nature. Du reste, c'est là une de ces questions inextricables où la métaphysique peut s'évertuer, entasser force substilités. Mais permettez-moi de couper court en revenant à l'objet de notre discussion. Nous n'avons pas à examiner si cet être suprême existe réellement, mais
si la croyance à son existence est nuisible. Et je crois avoir prouvé le contraire.
C'est donc avec regret que je vois s'étaler avec fracas, comme une vérité capitale et transcendante, la maxime de Proudhon. C'était un ergoteur qui se plaisait à effrayer ses lecteurs, à les irriter par l'audace de ses paradoxes. Il ne lui suffisait pas de nier Dieu, ce qui eût été simplement vulgaire ; il voulait frapper d'horreur ceux qui y croient. Dire que DieUj c'est le mal, c'est affirmer que la croyance en Dieu est le mal par excellence, le mal suprême. Je me suis efforcé de montrer la fausseté de cette affirmation tranchante. Bien plus : je la crois dangereuse, en ce qu'elle tend à jeter l'insulte et la déconsidération sur les partisans de l'opinion contraire; elle éloigne de la Libre-Pensée une multitude d'individus qui sont dégagés de toutes les religions révélées, qui se sont affranchis de l'influence cléricale, mais qui ont conservé, quelques-uns par raisonnement, d'autres par sentiment, la croyance en Dieu. Il est donc à craindre que cette espèce d'excommunication du déisme ne nous aliène de précieux auxiliaires que nous ne devons pas hésiter à accueillir dans nos rangs et à saluer comme des libres-penseurs. Certes, notre cause n'a rien à gagner en répudiant des maîtres tels que Voltaire, J.-J. Rousseau, Bernardin de Saint-Pierre, Béranger, et parmi les contemporains des alliés comme Victor Hugo, Louis Blanc, Jules Simon, Henri Martin, etc. On ne parviendra pas à les ranger parmi les superstitieux. Quiconque rejette les révélations est des nôtres. Cessons de nous diviser sur des questions insolubles, et unissons-nous pour combattre tous les clergés, pour extirper les superstitions, pour assurer l'affranchissement de l'esprit humain et le triomphe de la vérité.
^'euillez agréer, mes chers confrères et collaborateurs, l'assurance de mes sentiments affectueux.