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LES GUERRES DE RELIGION

L'histoire n'olïre rien de plus triste (jue les guerres de religion. Que de fois l'Europe a été ensanglantée par ces luttes horribles, où chaque parti croyait servir la cause du ciel et regardait ses adversaires comme des êtres pervers, qu'il fallait exterminer! Plus on massacrait d'infidèles, plus on était agréable à Dieu. A la voix des pontifes qui déchaînaient ces fléaux, les populations, ivi-es de fanatisme, se précipitaient avec joie dans ces expéditions insensées, se ruaient ave<' délices contre des gens dont le crime était de vouloir j>rier Dieu à leur guise. On ne peut lirp sans frémir lé récit de ces atrocités ; on déplore le funeste égarement qui a causé tant de calamités, on maudit la sinistre puissance quia inspiré tant de ci'imés, et l'oii s'applaudit de vivre à une époqUe où les progrès de la cîvi-

lisatiuu, la diffusion des lumières, radoucissement des iiid-ur.s nous garantissent contre de tels malheurs.

Cependant, ne nous hâtons pas de nous vanter de ces améliorations. Le mal n'a pas disparu, il s"est transformé, et nous avons eu encore, hélas î à subir récemment des guerres de religion. Le zèle religieux, il est vrai, est bien refroidi; les idées de tolérance et de fraternité universelle sont répandues dans toutes les classes ; on repousserait avec indignation le projet hautement déclaré de faire la guerre à une nation quelconque pour la contraindre à abandonner ses croyances et à embrasser celles du vainqueur. Aussi ne fait-on plus appel à l'enthousiasme des masses, on ne cherche plus à le^ entraîner par la promesse des indulgences ou par la perspective des félicités du paradis.

Mais les intérêts religieux se déguisent sous le masque d'intérêts politiques ou commerciaux ; et, en réalité, c'est encore le cierge catholique qui a été le véritable instigateur de la plupart des guerres qui ont affligé l'Europe depuis une trentaine d'années. C'est ce qui! est facile de prouver en rappelant les événements.

Pour qu'il n'y ait pas d'équivoque sur la cause réelle de ces guerres, il s'est trouvé des hommes d'État qui ont eu le triste courage de l'avouer.

Voici comment s'exprimait M. Thiers. au Corps législatif, à la séance du 13 avril 1865 :

'( Toutes les nations ambitieuses, noblement ambitieuses, se sont fait un devoir de protéger partout leur culte national et de se faire de leurs coreligionnaires une clientèle politique. Je vous citerai la Russie, l'Autriche, l'Angleten-e. Partout où il y a une chapelle grecque, la Russie se croit le devoir d'intervenir, et la situation faite à ses coi^eligionnaires par la Porte a été la cause originaire de la guerre de Crimée. Ainsi, la Russie a bravé une guerre considérable pour la protection de son culte national. L'Angleterre n'a pas soutenu avec moins de zèle la cause des protestants en mainte circonstance. Sous Louis XIII, les Anglais soutenaient les protestants de La Rochelle ; et maintenant encore, tous les ans, des réunions de protestants viennent se plaindre à lord John Russel, parce qu'on ne les laisse pas en Turquie répandre des bibles protestantes. Le gouvernement accueille ces plaintes; et il est évident qu'il ne veut pas seulement protéger le protestantisme, mais encore paraître le protéger. Quant à la maison d'Autriche, ai-je besoin de rappeler ce qu'ont fait les empereurs germaniques pour protéger le culte catholique i L'Autriche a depuis perdu le sceptre germanique, et c'est à la France qu'appartient maintenant le sceptre du catho-

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iicismc. Eli bien, ce que la Russie lait pour le culte grec, ce que l'Angleterre t'.iit j)oui- le protestantisme, la France doit le faire pour le catholicisme. »

Ainsi, de l'aveu d'un de nos plus grands docteurs en politique, la cause première de la guerre de Crimée a été le différend survenu entre les hautes puissances par rapport à ce que l'on appelle les Lieux Saints. C'est à propos de la co-possession du saint sépulcre et de la grotte de Bethléem, c'est poui' de misérables querelles entre des moines romains, grecs et arméniens, que la France et FAngleterre se sont engagées dans un conflit avec la Russie, qui a fait couler des flots de sang, qui a coûté des milliards et qui, en définitive, n'a produit d'autre résultat que l'épuisement des belligérants.

Quant aux deux expéditions qu'a faites la France contre Rome, en 1849 et en 18G7, il ne peut y avoir le moindre doute. Elles ont eu pour unique but de rétablir le pouvoir temporel du Pape et de servir la cupidité et l'ambition du clergé. Elles ont été faites au mépris du droit des gens, en violation du principe proclamé par les Constitutions françaises, que chaque peuple est souverain, et que la France qui entend faire respecter son indépendance, ne portera jamais atteinte à l'indépendance d'aucun peuple (Constitution de 1848).

Les expéditions faites sous le second empire, de Chine et en Cochinchine (18()0) ont été provoquées par les doléances du clergé qui se plaignait des mauvais traitements infligés aux missionnaires, et elles ont eu pour but de faciliter la propagande catholique dans ces régions lointaines.

En Syrie (1861), la France est intervenue à la suite des massacres '[ui ont excité une indignation universelle. Mais elle n'assume pas l;i mission d'intervenir partout où il se commet des crimes, partout où la justice et l'humanité sont violées. Si elle agi en Syrie, c'est pour protéger les catholiques. Ce n'est pas au nom de l'humanité, mais au nom d'une secte à laquelle on croit devoir une protection exclusive; on n'entendait servir que les intérêts d'une Église particulière. Cette ex|)édition peut donc encore être rangée parmi les ;,nierres de religion.

La fatale expédition du Mexique est due à des causes diverses : mais ce qui est certain, c'est que les considérations religieuses y ont joué un grand rôle. Almonte et l'archevêque La Bastida en ont été les principaux instigateurs et ont fait tous leurs efforts pour attirer sur leur patrie l'invasion étrangère. Il s'agissait pour eux de renverser le président Juarez, auteur de réformes importantes dans le régime ecclésiastique, tout à fait semblables à celles que la France elle-même a faites en 89. Il s'agissait de restituer au clergé ses

richesses et ses privilèges. Aussi la cour de Rome a-t-elle encouragé cette entreprise dont elle espérait recueillir les fruits.

Voici un fait des plus graves, qui a été raconté en détail par M. Tournafond, à la séance de la Société de géographie, du 18 février 1881.

Dans le royaume de Corée, il a existé pendant longtemps une loi qui interdisait l'entrée de ce pays aux étrangers, sous peine de mort. Des missionnaires français s'y sont rendus pour prêcher le catholicisme à des nations qui ne veulent pas en entendre parler. Plusieurs ont été légalement mis à mort ; d'autres sont parvenus à s'échapper et ont été porter plainte au commandant des forces navales de France. Plusieurs expéditions ont eu lieu dans le seul but de venger les missionnaires. Enfin, l'amiral Roze se porta, en 1866, avec une escadre sur les côtes de ce royaume et parvint à s'emparer de Kang-Hoa, ville et arsenal importants, situés sur le fleuve qui conduit à Sevrel, capitale du royaume. L'insuffisance des moyens dont il disposait, ne lui permit pas d'en prolonger l'occupation ; il dut se retirer en se borfiant à cléÉruwe par le feu la ville et l'arsenal avec leurs immenses approvisionnements... Des deux nations quelle est la plus barbare?...

Il était admis comme règle, sous la monarchie, que partout où des missionnaires catholiques étaient molestés, la France avait le devoir d'intervenir, d'exiger des réparations et d'obtenir des sûretés pour la propagande religieuse. La France se tenait ainsi en permanence à la discrétion d'un missionnaire quelconque, elle était la gendarmerie du catholicisme.

Et qu'on ne croie pas que l'humeur guerrière du clergé se soit adoucie. Ce n'est pas en vain que le droit canonique impose aux princes l'obligation de faire, aux hérétiques et aux infidèles, une guerre sans merci (1).

En 1871, alors que la France, encore saignante et épuisée à la suite de ses affreux désastres, ne songeait qu'à réparer ses pertes, le clergé organisa un pétitionnement pour demander à l'Assemblée nationale que le gouvernement intervint en Italie afin de rétablir le pouvoir temporel du pape. Il était évident qu'une pareille démarche n'aurait essuyé qu'un refus catégorique de la part du gouvernement italien, et aurait même amené une rupture d'où pouvait sortir une nouvelle guerre, une nouvelle invasion suivie des plus horribles

(1) Vou' Corpus juris canonici, Decreii II pars, causa 23, quœst.IV, cap. 48, col. 806.

catastrophes. Mais peu importe au clergé le salut de la France : l'intérêt de l'Église devait passer avant tout.

Dupanloup, évoque d'Orléans, dans son oraison funèbre du général Lanioricière, s'écriait : « Allez, allez, bataillons français, planter la croix à Hipi)one, chanter le Te Dcum à Pékin, délivrer la Syrie et rendre enfin Constantinople à Jésus-Christ. Mon patriotisme enthousiaste salue ce paysan obscur, ce général, habile, cette guerre juste, parce que J'aime le sacrifice, le génie, le progrès et la France. »

Pour faire justice de ces théories, commençons par poser un principe, c'est que la guerre est un legs de la barbarie, c'est qu'il n'y a rien de plus hideux, de plus inique que de pousser les populations à s'entre-tuer, de promener dans une contrée l'incendie, la dévastation et le carnage.

Tous les amis de l'humanité cherchent les moyens de rendre impossible le retour de ces abominations, travaillent à fonder une paix permanente au moyen de la confédération de tous les peuples civilisés. Ce qui autrefois semblait une utopie, est jugé digne aujourd'hui d'un examen sérieux et peut devenir bientôt une réalité. La seule guerre vraiment légitime, c'est la guerre défensive pour repousser l'invasion. Si l'on ne peut dès à présent faire prévaloir ces règles salutaires, du moins faut-il reconnaître que la guerre doit décroître graduellement, que c'est une cruelle extrémité à laquelle il n'est plus permis d'avoir recours qu'en cas d'absolue nécessité, alors que l'intérêt public la rend indispensable et que les causes en sont parfaitement justes. Il n'est donc jamais permis de faire la guerre pour des considérations religieuses.

En effet, l'État n'a pour mission que de protéger les citoyens, d'assurer le maintien de l'ordre à l'intérieur, de faire respecter au dehors l'indépendance du pays ; il n'a point à s'occuper des opinions religieuses des individus. Qu'il leur assure la liberté la plus complète, qu'il laisse chacun adopter les doctrines qui lui conviennent; mais il n'a aucunement qualité pour intervenir entre les diverses sectes, pour prononcer sur la valeur des dogmes, pour conférer à une certaine Église des privilèges ou une prééminence quelconque. Toute immixtion de l'État dans les affaires religieuses ne peut être qu'injuste et oppressive. Une religion ne doit exercer son influence que par la persuasion ; elle ne peut légitimement réclamer l'appui du bras séculier pour étendre ses conquêtes. Tout emploi de la force pour contraindre les consciences est un outrage à la justice, un attentat contre la dignité humaine.

Pourquoi la France ou toute autre puissance enverrait-elJe au

loin ses armées afin de servir les intérêts du catholicisme? Que les catholiques fassent de la propagande comme bon leur semblera, mais à leurs risques et périls. Le pays ne peut être solidaire de leurs tentatives de prosélytisme. Si des missionnaires prêchent dans des pays où n'existe pas la liberté de prédication, ils savent qu'ils violent les lois locales et que par là ils s'exposent à de graves dangers ; c'est à eux à en subir toutes les conséquences. Faudra-t-il que nous ayons continuellement des armées disponibles pour les transporter partout où il plaira à un missionnaire d'aller évangéliser ? Nous n'avons nullement le droit d'intervenir dans un pays pour le forcer de changer ses institutions. Il serait souverainement déraisonnable que la fantaisie de tel ou tel prédicant nous imposât l'obligation d'aller guerroyer à sa suite pour faciliter le succès de ses conversions. Hier c'était en Cochinchine et en Corée ; demain ce serait à Tombouctou ou à la Mecque. Nos soldats seraient ainsi les janissaires du clergé, il nous faudrait prodiguer l'or et le sang de nos populations pour lui faire des recrues et étendre sa clientèle... Non, ces tentatives individuelles ne peuvent engager la nation qui n'a pas été appelée à les surveiller et qui n'a nullement à s'en occuper. Le pays est aussi étranger à la propagande des missionnaires catholiques, qu'à celles que pourraient faire des missionnaires français dans l'intérêt du protestantisme ou de toute autre secte. Que les religions cherchent à se répandre par les moyens moraux, par la puissance de la parole; mais elles ne peuvent demander que la prédication soit appuyée de bataillons, ni qu'on fasse parler le canon pour faire entendre raison aux populations récalcitrantes.

Si, dans quelques pays, la liberté de propagande n'est pas reconnue, c'est un malheur; mais nous n'avons pas le droit de les forcer à modifier leur régime intérieur. Nous ne pouvons avoir l'ambition de redresser les torts dans le monde entier, ni prendre le rôle de champions de la liberté pour l'importer par la force chez les peuples qui n'ont pas su la conquérir par leurs propres efforts. Le progrès moral ne s'impose pas : il est le fruit naturel du perfectionnement des esprits. Nous ne pouvons amener les nations barbares à adopter la liberté, qu'en établissant avec elles des relations pacifiques et en leur faisant apprécier la supériorité de nos mœurs et de notre législation. La contrainte ne pourrait que leur faire détester tout ce qui viendrait du vainqueur ; et une religion qui s'introduirait par de pareils moyens, exciterait une répulsion universelle.

Et, d'ailleurs, nous convient-il bien de condamner l'intolérance de

ces peuples, à nous qui, après tant de révolutions faites poui* assurer les droits do l'homme, manquons de la liberté religieuse, puisque aucune réunion ne peut avoir lieu sans la permission de l'autorit.^, qui peut toujours la retirer V Si les Chinois ou les Cochinchinois envoyaient chez nous des missionnaires, il ne leur serait pas permis de prêcher, ou du moins ils ne pouri-aient le faire que sous le bon plaisir de la i)olice. Avons-nous bonne grâce à imposer à ce<; peuples une liberté dont nous ne jouissons pas nous-mêmes? Poui-quoi les traiter autrement que nous ne voudrions être traités j)ar eux"^ Comment ne pas chercher à établir chez nous et d'une manière stable la liberté, avant de vouloir en doter les peuples lointains f...

Toutes ces folles expéditions sont condamnées par le bons sens Mutant que par la justice.

On nous dit que la France, étant catholique, doit protéger partout les catholiques. Dans ce raisonnement, tout est faux, les prémisses et la conséquence. On ne peut dire d'une nation, ni qu'elle soit catholique, ni qu'elle appartienne à une religion quelconque. Un individu a ses convictions, ses croyances ; mais une nation n'est qu'une collection, elle ne forme pas une unité personnelle, elle ne peut avoir, comme être distinct, d'opinion, ni sur la religion, ni sur quoi que ce soit.

Il y a, en France, des catholiques, c'est tout ce qu'on peut affirmer ; mais il y a aussi des protestants, des libres-penseurs, des sceptiques. Quelle secte ou quel groupe a la majorité? C'est ce qu'on ne peut décider à coup sûr, et, heureusement, c'est ce qui importe peu. La plupart des Français ont été baptisés lors de leur naissance et à ce titre sont recensés comme catholiques ; mais cette classification n'a rien de sérieux. Un foule d'hommes baptisés cessent, lorsqu'ils ont l'âge de raison, de croire à la religion où ils ont été élevés. Voltaire et les autres coryphées de l'incrédulité ont aussi été baptisés : s'cnsuit-il qu'on puisse les considérer comme catholiques et les forcer de contribuer au maintien de la papauté f Il existe, en outre, un grand nombre de degrés intermédiaires entre l'incrédulité extrême et la croyance orthodoxe. Bien des gens, sans avoir rompu avec leur religion, n'y tiennent que faiblement, repoussent même avec énergie l'esprit et les tendances du clergé, sont hostiles au pouvoir tempoi-el du \yd\)Q. Comment démêler les opinions diverses, comment se rendre exactement comi)to de ce que croient ou ne croient pas tant de millions d'individus dont se compose une nation 1 Le mieux est de décliner à cet égard toute compétence de

l'État et de ne pas faire intervenir les croyances religieuses dans les questions politiques.

Quand bien même la France serait unanimement et uniformément catholique, papiste et ultramontaine, elle serait, à l'égard des autres nations, dans la même position qu'un particulier catholique vis-à-vis des autres hommes. De même que le particulier ne peut imposer ses croyances à autrui, de même une nation ne peut, sous prétexte de religion, se mêler des affaires d'une autre nation.

La France n'a aucune juridiction sur les catholiques des autres pays ? Souffrirait-on qu'une puissance étrangère se posât en protectrice des Français protestants, qu'une autre revendiquât la tutelle des Français juifs ou musulmans ? Elle s'opposerait avec raison à une telle immixtion qu'elle considérerait comme un empiétement sur sa souveraineté. De même, nous n'avons aucun droit de nous mêler du sort des catholiques étrangers, ni de dicter aucune règle de conduite aux gouvernements dont ils sont sujets. En renonçant à ces prérogatives qui ne peuvent se justifier, nous devons protester contre les prétentions semblables des soi-disant protecteurs des autres sectes. Nous tenons à maintenir intacte notre indépendance ; nous devons, par la même raison, respecter l'indépendance des autres peuples. Le droit est le même pour tous.

Le moment n'est pas éloigné où l'on comprendra la nécessité de séparer radicalement le spirituel et le temporel. En attendant, faisons en sorte que le gouvernement soit, dans sa politique extérieure, neutre entre tous les cultes, indifférent entre toutes les paroisses. Qu'il n'ait pour règle de conduite que l'intérêt bien entendu du pays, pour principe que la justice. C'est là la seule ambition qu'on puisse appeler noble. Que la religion cesse d'être un brandon de discorde, une torche incendiaire ; et qu'on ne renouvelle plus les immolations de victimes humaines pour la gloire de Dieu.

LU

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