DU PRINCIPE D'AUTORITÉ
Dans toute société humaine, il y a nécessairement un certain nombre d'hommes revêtus de l'autorité publique, ayant pour mission de veiller à la sûreté intérieure et extérieure de l'État, de commander les armées, de maintenir l'ordre, de garantir la sécurité des personnes et le respect de la propriété. A défaut d'une telle institution, il n'y aurait que confusion et anarchie^ chacun pourrait se faire justice lui-même, les attentats resteraient impunis; et la société, en proie aux déchirements les plus affreux, ne tarderait pas à se dissoudre. "
Sur quel principe repose l'autorité des personnes chargées du gouvernement ? Quel est leur titre au commandement ?
Ces questions peuvent être résolues, ou d'une manière formelle, ou implicitement en vertu d!un consentement tacite et général.
Car l'homme est l'égal de l'homme, en ce que tous sont de même nature et ont les mêmes droits. Pour que je sois tenu d'obéir aux ordres de mon semblable, il faut qu'il me justifie de la qualité en vertu de laquelle il me commande. Il ne suffit pas d'alléguer l'inégalité qui existe entre les êtres humains, sous le rapport des facultés physiques, morales et intellectuelles. Cette inégalité est incontestable; mais elle présente des variétés infinies qui ne peuvent être constatées d'une manière précise et authentique. Tel individu par exemple, est doué d'une force herculéenne, mais son intelligence est des plus médiocres. Tel autre possède un talent poétique des plus éminents, mais il est impropre aux conceptions politiques ou à la gestion des affaires administratives. Il est donc impossible de classer rigoureusement les êtres humains sur une échelle unique. Pour jauger la capacité d'un individu, il faut tenir compte des diverses facultés où il excelle, et de celles où il est inférieur. Les compensations sont inadmissibles : on ne peut, par exemple, mettre en balance la capacité esthétique et la capacité
scientifique, ou bien la force physique avec la délicatesse des sens. Et cependant, c'est en tenant compte de tous les éléments, qu'on peut établir la valeur d'un individu.
Si l'on se borne à considérer un certain genre de capacité, comme le mérite militaire, ce qui peut se concevoir dans les sociétés primitives où la guerre est l'affaire capitale, même alors on ne pourrait établir des rangs que d"api-ès un concours où les candidats donneraient la mesure de leur capacité. Mais aucune épreuve ne pourrait être regardée comme satisfaisante, vu que l'art de la guerre comporte de nombreuses variétés de genre et d'espèce, et qu'aucun candidat ne serait en état de faire preuve d'une supériorité universelle.
Si nous consultons l'histoire, elle nous montre que chez tous les peuples, le droit de gouverner a été confié, non d'après la supériorité reconnue de ceux auxquels a été dévolue cette haute fonction, mais en vertu de causes diverses que nous allons passer en revue.
En premier lieu, nous devons placer les idées religieuses. Certains hommes ont eu assez d'habileté pour se faire accepter comme ayant une origine divine ou comme ayant re<;u du ciel une mission divine.
Chez les Indiens, la religion enseignait que la caste sacrée des Brahmines était sortie de la bouche du dieu Brahma; que la seconde caste, celle des Kchatrias, ou des guerriers, était sortie de sa poitrine; la troisième, celle des ^"aicias ou cultivateurs et des commerçants, de ses mains ; et la quatrième et dernière, celle des Soudras ou artisans, de ses pieds.
Ce dogme étant une fois accrédité, se maintenait indéfiniment en vertu de cette force de la routine qui fait subsister toutes les religions et leur prête une durée incommensurable. Dès lors, on conçoit que les hommes ayant des origines si différentes, se soumettant à la loi divine qui a établi entre eux une si profonde inégalité, que l'humble Soudra s'incline avec respect devant le Brahmine et ne conçoive pas l'idée de s'égaler à lui.
La plupart des dynasties se sont attribué une origine divine. Chez les Grecs, les héros, chefs de dynasties, étant réputés issus de Jupiter, roi des dieux et des hommes. Des prétentions pareilles se sont reproduites chez les Romains ; Romulus était censé fils de Mars; et Jules César faisait remonter sa généalogie à Enée, fils de Avenus.
Au Pérou, les Incas étaient regardés comme fils du Soleil.
Alexandre-le-Grand crut devoir exhausser sa dignité en faisant constater par les oracles qu'il était fils de Jupiter.
A défaut de dynasties divines, la religion était appelée à donner une consécration au pouvoir. Chez les Grecs et les Romains, les cénémonies religieuses intervenaient pour conférer un caractère sacré à l'autorité des magistrats, et la voix des oracles ajoutait sa sanction aux décisions politiques.
Les empereurs romains étaient chefs de la religion, présidaient au culte, étaient déifiés de leur vivant. Auguste eut ses temples et ses })rètrcs. Les Césars étaient donc des personnages sacrés, inviolables.
Chez les Juifs, l'établissement de la monarchie a une origine théocratique. C'est le prophète Samuel qui élève Saûl, qui ensuite prononce la déchéance de sa famille et lui substitue David : il agit au nom de Dieu et il confère la consécration divine par l'effusion de l'huile sur la tète de ceux qu'il élit. C'est par cette onction que le prince acquiert le droit de gouverner son peuple.
Les nations chrétiennes ont suivi les traditions an peuple de Dieu^ et lui ont emprunté Tusage du sacre des rois. Ce n'est que par cette cérémonie, que le prince devient un personnage surhumain, le représentant de Dieu, ayant reçu de lui la plénitude de Tautorité souveraine.
L'Église, faisant l'office de Samuel, intervient lors du sacre, comme supérieure au roi, lui délègue la puissance, lui pose la couronne sur la tète, lui met en mains le glaive en le chargeant de s'en servir i)Our combattre les infidèles et pour extirper les hérésies.
Pour donner plus de force à ce cérémonial, le clergé imagina la fable d'après laquelle la Sainte Ampoule, c'est-à-dire la fiole contenant l'huile servant à sacrer les rois, aurait été apportée du ciel pour le sacre de Clovis, le premier roi chrétien de France.
Dans le rituel, elle a même commis une grossière contradiction. Tantôt la fiole est apportée par un ange, tantôt c'est par un pigeon dans lequel était incarné le Saint-Esprit.
Ce conte ne mérite pas d'être discuté. Remarquons seulement que cette intervention miraculeuse, en la supposant réelle, ne pourrait être invoquée; car, en admettant qu'elle ait eu pour but de consacrer la légitimité de Clovis et de ses descendants, elle ne pourrait servir ni aux rois Carlovingiens, qui ont supplanté la race de Clovis, ni aux Capétiens qui à leur tour ont supplanté les Carlovingiens.
Le clergé, tout en attachant une très grande valeur à la céré-
monie du sacre, n'a pas osé en faire la condition essentielle de la légitimité du pouvoir royal. Ce système aurait, même pour sa doctrine, présenté de graves inconvénients. Car, même en France, il se trouve que l'usurpateur Bonaparte a été consacré par le pape, et que le roi légitime Louis XVIII n'a pas été sacré. D'un autre c4té, le sacre n'est usité que dans un petit nombre de pays : la France catholique, la Russie hétérodoxe, la Prusse hérétique.
Dans la plupart des autres pays, où les souverains ne sont pas sacrés, faudrait-il leur refuser le pouvoir légime? On a reculé devant cette conséquence.
Si le sacre n'est pas absolument nécessaire, il fallait bien y suppléer par un caractère plus général de légitimité. On a recours au droit divin. C'est une formule reçue dans le parti légitimiste, et les souverains reconnus pour légitimes, prennent le titre de rois par la grâce de Dieu.
Ces locutions produisent sur les populations une sorte d'effet magique, inspirant une vénération qui interdit toute discussion. On n'ose pas en approfondir le sens, et l'on s'incline en silence.
On ne peut cependant se payer de mots, et l'on est en droit de se demander ce que signifient ces formules. Dire qu'on est roi par la grâce de Dieu, c'est déclarer qu'on tient sa puissance de Dieu seul, et non de la volonté du peuple.
Mais cette assertion a besoin d'être prouvée. Comment s'est manifestée la volonté de Dieu, à quelle époque et dans quelles circonstances? Qui a constaté cette manifestation miraculeuse?
Les légitimistes restent muets et ne cherchent même pas à répondre à ces questions. Leur impuissance est évidente. Il semble que les formules n'ont besoin que d'être énoncées pour imposer une foi aveugle, ainsi que des symboles de foi religieuse.
Bossuet qui a fait un traité spécial sur la puissance royale, intitulé Politique tirée de l'Écriture Sainte, affirme l'origine divine de cette puissance et ne paraît pas môme supposer qu'il y ait besoin ni de démonstration, ni d'explication. C'est Dieu, suivant lui, qui a conféré à certaines familles par lui choisies, le droit de gouverner les nations à perpétuité ; le pouvoir qu'elles ont reçu de Dieu, est illimité, ne comporte ni partage, ni contrôle ; les rois en usent à leur gré et n'en doivent compte qu'à Dieu.
De telles prétentions sont insoutenables et sont repoussées par la raison. Quand un homme me commande, j"ai droit de lui demander en vertu de quel titre. S'il me dit qu'il est autorisé par DieUj je puis exiger qu'il justifie de son mandat.
Prenons une comparaison vulgaire. Une succession vient de
s'ouvrir: les héritiers sont convoqués; tous se réunissent; survient un quidam qui annonce avoir reçu un brevet en vertu duquel il est autorisé à s'emparer de tout l'héritage; que, néanmoins, comme il est bon prince, il est disposé à octroyer aux héritiers quelques brilies qui ne seront dues qu'à sa générosité... Les intéressés ne manqueront pas de se récrier, d'exiger de cet intervenant la production de son mandat. 11' ne présente rien et veut être cru sur parole. Alors il sera hué et expulsé comme un fou ou un escroc.
La prétention des dynasties n'est pas plus sérieuse et mérite le même dédain.
Bonaparte avait cru très habile de s'attribuer tout à la fois le droit divin et le droit résultant de l'élection populaire. Il s'intitulait, même avant d'avoir reçu l'onction pontificale, empereur par la grâce de Dieu et par la Constitution de l'empire. C'était une énorme inconséquence. S'il avait le mandat du peuple, il n'avait pas besoin de la grâce de Dieu ; et s'il régnait en vertu d'une volonté divine, les suffrages du peuple étaient superflus. Mais les despotes font très peu de cas de la logique, et Bonaparte se figurait que c'était un double avantage de cumuler toutes les sources du pouvoir, quoiqu'elles soient contradictoires et incompatibles.
En définitive, on ne peut admettre l'origine divine du pouvoir. Jamais on n'a cherché à fournir une preuve sérieuse d'une intervention divine qui ait conféré l'autorité, soit à un homme, soit à une famille, soit à une classe privilégiée. Ces prétentions surannées n'ont pu se conserver que grâce à la crédulité aveugle de la foule ; elles ne résistent pas à l'examen.
On a cherché à y suppléer en alléguant la longue durée de la possession...
Ce serait reconnaître qu'un pouvoir de fait, qui n'avait, dans l'origine, rien de légitime, l'est devenu avec le temps. Mais la durée n'a pu en changer la nature, ni effacer la tache originelle de l'usurpation.
De ce qu'une domination s'est prolongée pendant une série d'années ou de siècles, il ne s'ensuit nullement qu'elle ait droit de subsister. On est toujours en droit d'en rechercher l'origine. La possession a commencé par un fait brutal, par une usurpation. Dès qu'une famille a réussi, n'importe par quels moyens, à s'emparer du pouvoir, elle a eu les moyens de le perpétuer. Disposant de la force armée, des ressources du pays, elle s'est créé des légions de serviteurs intéressés à la maintenir. Sa durée n'a rien ajouté à sa légitimité. Si un brigand s'empare de ma personne et de
mes biens, m'opprime, me réduit à l'impuissance, me séquestre pendant un temps plus ou moins long, il commet un acte de violence, injustifiable aux yeux de la morale. La durée de l'oppression ne pourra jamais la justifier et ne fera qu'aggraver le crime.
Il en est de même pour un peuple. Une foule de circonstances ont pu favoriser l'établissement d'un pouvoir tyrannique ; mais les droits de ce peuple sont impérissables, et la revendication ne sera jamais périmée.
La législation civile a introduit avec raison la prescription pour la propriété privée, c'est-à-dire que celui qui justifie de la possession paisible et ininterrompue d'un immeuble pendant le temps requis, est regardé légalement comme propriétaire incommutable et ne peut être évincé, quand même l'ancien propriétaire parviendrait à prouver qu'il avait des droits antérieurs sur cet immeuble. Cette institution a été jugée nécessaire pour éviter des procès inextricables. On a pensé que le propriétaire évincé, qui laisse écouler trente ans sans réclamer, doit être puni de sa négligence, qu'il ne peut s'en prendre qu'à lui-même, puisqu'il avait la ressource de s'adresser aux tribunaux pour obtenir justice, et enfin que l'intérêt social exige que le sort des propriétés ne reste pas indéfiniment incertain.
Mais ces considérations n'ont aucune application quand il s'agit de la liberté d'un peuple dont les droits sont inaliénables et imprescripfibles, vu qu'il n'existe aucune juridiction devant laquelle il puisse porter ses griefs. L'adage de jurisprudence dit même : Contra non valenteni ugere non currit prœscrijjtio.
Bien qu'un peuple ait, pendant longtemps, supporté une domination, il a toujours le droit d'y mettre fin, de demander compte au maître des titres en vertu desquels il commande, de rentrer en possession de son autonomie.
Peu importe la durée de la possession du pouvoir. Cette durée n'a pu anéantir le droit de souveraineté, qui appartient essentiellement au peuple.
Il y a encore une école, qu'on pourrait appeler fataliste, qui prétend qu'un pouvoir de fait est, par cela même, légitime, et qu'il y a obligation morale de s'y soumettre. Elle invoque saint Paul qui recommande d'obéir aux puissances, quelles qu'elles soient. « Car, dit-il, il n'y a pas de puissance qui ne vienne de Dieu, et toutes celles qui existent sont établies par lui. Celui qui résiste aux puissances, résiste à l'ordre de Dieu. {Rom. XIII, 1,2). »
Ces préceptes érigent en principe la légitimation de tous les pouvoirs de fait qui, par cela seul qu'ils existent, sont considérés
comme institués par Dieu. C'est la traduction, sous une forme mystique, de ces maximes brutales, que « la force engendre le droit )) et que « la force prime le droit. » C'est la négation cynique de la justice. Tout forban ou flibustier qui réussit à se rendre maître d'un pays, même par les moyens les plus exécrables, est immédiatement transformé en lieutenant de la divinité, devant lequel on devra se prosterner.
Mandrin battit un jour la maréchaussée, conquit la ville de Beaune et y exerça, dit-on, les prérogatives de la souveraineté. S'il avait réussi à s'y affermir quelque temps, saint Paul et ses disciples se seraient crus en conscience obligés de lui obéir, de l'encenser comme le représentant de Dieu...
Mais, pour se prévaloir de la protection divine, il y a, d'après ce système, une condition essentielle^ c'est d'être le plus fort. Survienne une révolution, un coup de main, une catastrophe, un pronunciamento : celui qui hier était au pinacle, du moment qu'il est jeté à bas, perd aussitôt son cai-actère de représentant de Dieu. Celui qui a pris sa place, dès qu'il est le maître, devient à son tour une puissance instituée de Dieu. Après Néron, Galba, puis Othon, puis Vitellius, successivement renversés comme des capucins de carte, tous momentanément oints du Seigneur, et le lendemain jetés aux gémonies.
Ce système ne garantit donc aucunement la stabilité et se réduit, pour les fidèles, au précepte d'adorer le prince régnant, sauf à transporter leurs hommages et leur obéissance à tous ceux qui prendront sa place, même aux plus fieffés scélérats, à crier successivement, comme l'homme prudent de La Fontaine : Vive le roi ! Vive la Ligue !
Un tel enseignement, étranger à toute idée de morale, n'est propre qu'à entretenir la lâcheté et l'apathie, à détourner les individus de leurs devoirs civiques, à éteindre chez eux l'activité et le patriotisme.
C'est ainsi que, chez les peuples énervés et abrutis par le despotisme, les hommes assistent indifféremment à tous les changements qui peuvent s'opérer dans le gouvernement, s'inquiètent à peine du nom du maître sous le joug duquel ils sont courbés, et disent volontiers, comme l'àne de la fable : Que m'importe celui pour qui je porte mon bât?... Par là sont consacrés et éternisés tous les despotismes, toutes les iniquités.
Sur ce point, comme sur beaucoup d'autres, le christianisme a eu une influence funeste et antisociale.
Le texte de saint Paul, si souvent invoqué par les monar-
chistes, ne favorise ni une dynastie particulière, ni une forme de gouvernement. C'est simplement un bouclier que le maitre oppose aux réclamations de ses sujets condamnés à tout endurer; c'est une soumission aveugle qu'il exige. Mais cette arme peut toujours être rétorquée contre lui ; et si la fortune lui est contraire, il devra à son tour fléchir les genoux devant son vainqueur. Quant aux peuples, dans ce système, ils ne comptent pas; leur lot unique est de souffrir sans murmurer.
Et l'on ose présenter comme divinement révélée une morale aussi abjecte !
Sortons de la région des chim.ères, et entrons dans le domaine des principes rationnels.
Quelques publicistes ont cru trouver la solution de la question en proposant de décerner le pouvoir cm plus digne. C'était réaliser le fameux testament d'Alexandre. Tel était le plan de l'école Saint- Simonienne, d'après lequel Fhomme le plus capable se posait de lui-même, et la multitude n'avait qu'à l'acclamer.
Au premier abord, c'est séduisant. ]\Iais, pour peu qu'on réfléchisse, on reconnaît que ce n'est encore qu'une vaine utopie. Tous les hommes sont naturellement enclins à s'exagérer leur propre mérite. Il s'en trouvera toujours beaucoup qui, se croyant supérieurs à leurs semblables, n'hésiteront pas à se poser comme étant les plus propres à exercer la puissance souveraine.
Mais cette prétendue supériorité sera nécessairement contestée, d'autant plus que tous les individus ne conçoivent pas de la même manière les qualités requises pour être apte à gouverner. Il y aura donc des protestations contre les poseurs, des compétitions, des rivalités, des luttes plus ou moins vives.
Comment mettre fin à ces difficultés ? Ce ne peut être par les acclamations ; car si un intrigant a groupé autour de sa candidature un certain nombre de compères prêts à pousser des cris d'enthousiasme dès qu'il aura ouvert la bouche, il ne s'ensuit pas que le peuple entier soit disposé à l'accepter. Beaucoup d'ambitieux peuvent se créer une coterie bruyante dont les applaudissements ne peuvent équivaloir aux suffrages régulièrement exprimés par le peuple entier.
Le mérite est sans doute le grand titre aux fonctions publiques. Mais on ne possède pas d'instrument de précision pour le mesurer.
On est donc obligé d'en venir au seul moyen équitable et raisonnable, kV élection.
Après avoir éliminé tous les systèmes pratiqués pendant l'enfance des peuples et qui ne reposent que sur des hypothèses inadmissibles,
on en vient au principe fondamental de la souveraineté du peuple.
Tout peu})le est souverain, c'est-à-dire ne dépend d'aucune puissance extérieure, a le droit de se choisir les institutions qui lui conviennent, d'élire ses magistrats qui ne sont que des mandataires chargés d'exécuter ses volontés et obligés d'en rendre compte à l'expiration de leur mandat.
Une nation est une association d'intéressés ; et, comme les sociétés commerciales, elle choisit, non des maîtres, mais des gérants chargés d'administrer ses intérêts.
Cette souveraineté est inaliénable et imprescriptible. Elle subsiste malgré toutes les oppressions et les usurpations.
S'il arrive que par surprise un individu se fasse déléguer à. lui et à sa famille la souveraineté, cette délégation est radicalement nulle, car la nation n'a pu abdiquer ses droits essentiels ; et à plus forte raison, une génération n'a pu aliéner les droits des générations futures. Alors il n'y a qu'une puissance de fait, contre laquelle les citoyens ont toujours le droit de protester et de s'armer, et vis-àvis de laquelle ils sont et seront toujours en état de légitime défense.
La puissance souveraine doit donc appartenir à la nation entière qui se prononcera, soit directement, soit indirectement, par l'intermédiaire de ses représentants^ si la Constitution a établi ce mode de gouvernement.
Tous les citoyens ont un droit égal à y concourir ; car tous ont une part égale de souveraineté. C'est donc contrairement à la justice, que, dans certains pays, notamment en France, avant 48, le droit de vote avait été conféré à un corps privilégié de censitaires. Les partisans de ce système alléguaient qu'il n'appartenait qu'aux hommes les plus éclairés de prendre part au maniement des affaires publiques, que le cens (qui était de 200 francs) avait été fixé comme présomption de capacité, et qu'on ne pourrait sans danger donner des droits politiques aux ouvriers et en général aux gens sans fortune, à la vile multitude.
On faisait ainsi un classement arbitraire entre les citoyens, on créait une véritable oligarchie, celle des bourgeois. Le prétendu signe de capacité était faux et illusoire. Bien des individus ignares étaient en état de justifier du cens, étaient admis dans le corps d'élite ; et d'un autre côté, des hommes d'un mérite éminent, tels que Déranger, Lamennais, Proudhon, Louis Blanc, etc., se trou valent exclus et relégués parmi les présumés incapables.
Cette distinction doit être repoussée. Il n'y a pas de critérium pour mesurer les capacités. On doit admettre tous les citoyens.
Lors des discussions qui eurent lieu pour l'élargissement du cercle des électeurs, Guizot s'éleva énergiquemeut contre la revendication du droit au profit de tous les citoyens ; il soutint que l'électorat était, non pas un droit, mais une fonction, et qu'elle ne devait appartenir qu'à ceux auxquels la loi l'accordait. A la souveraineté du peuple il opposait la souveraineté de laraison.
En invoquant la loi comme juge suprême, il commettait une pétition de principe. Car on pouvait lui demander qui avait donné au législateur le pouvoir de légiférer. Comme la Chambre des députés n'émanait que du corps des électeurs privilégiés, c'étaient ces derniers, en définitive, qui s'attribuaient à eux-mêmes la souveraineté.
La raison est souveraine, en ce sens qu'elle préside ou du moins doit présider à tous les actes humains. Mais elle n'a pas d'organe attitré ; personne n'a le droit de se dire son représentant exclusif. Chacun la fait parler suivant ses idées propres. Ce que Guizot invoquait, c'était donc, en réalité, la raison de Guizot, qui n'était pas plus infaillible que celle du premier venu.
Ce serait tomber dans la même erreur que d'attribuer à un corps quelconque, à certains privilégiés, la souveraineté : elle appartient à la nation entière.
Les Américains qui ont fondé la glorieuse République des États- Unis, avaient proclamé, lors de leur résistance à l'Angleterre, ce principe admirable par sa sagacité : « Nul homme n'est libre s'il est tenu d'obéir à une loi qu'il n'a pas concouru à faire, soit par lui, soit par ses mandataires, ou de payer un impôt qu'il n'a pas consenti. »
Ce sera donc la majorité des citoyens qui fera la loi.
On fait, à ce sujet, une objection sérieuse : « Si c'est la majorité qui fait la loi^ la minorité sera opprimée et elle sera en droit de se plaindre de l'inobservation, à son égard, du principe que vous venez de proclamer. »
On peut concevoir plusieurs modes d'élection, parmi lesquels il y en a de plus propres que le régime actuel à faire respecter les droits des minorités. Dès à présent, remarquons qu'en France il y a plus de 500 collèges électoraux qui votent séparément. Et, comme les opinions politiques ne sont pas les mêmes dans toutes les parties du territoire, il se trouve toujours quelques collèges où prédominent des opinions qui ne sont pas celles de la majorité de la nation, et qui par conséquent, peuvent choisir des représentants des opinions dissidentes. C'est ce qui a lieu : et, grâce à ces élections, les minorités sont représentées dans les Chambres législa-
tives, où leurs organes prennent part aux discussions et parvieiHient souvent, par l'appoint dont ils disposent, à faire adopter ou rejeter des lois ou des articles de lois.
On doit considérer, en outre, que le parti qui est en minorité dans une élection générale, a toujours la ressource de plaider sa cause devant l'opinion pul)lique, de rallier un certain nombre d'adhérents, do grossir ses rangs, et l'espoir d'une revanche lors de la prochaine élection.
Enfin, n'oublions pas que les législateurs, comme tous les dépositaires de l'autorité publique, ont le devoir de se conformer à la justice, de respecter tous les droits, de garder intactes toutes les libertés, et par conséquent de n'opprimer personne.
Si ces devoirs sont souvent méconnus sous tous les régimes, du moins il n'y eu a pas qui donne, autant que le régime démocrati'iuCj les moyens de redresser les torts, de réparer les iniquités, de rendre justice aux oppr-imés. Car, à chaque élection générale, les mandataires rendent compte de leur mandat ; et les mandants, établis juges de leur conduite, peuvent ne pas réélire ceux qui ont fait un mauvais usage de leurs pouvoirs.
L'a[)plication de la souveraineté du peuple est le régime le plus efficace pour assurer l'ordre et la stabilité. Car c'est le vœu de la nation qui fait la loi : la loi se modifie graduellement d'après les modifications de l'opinion publique. Toute insurrection est aussi déraisonnable que criminelle, puisque toute réforme, voulue par la majorité de la nation, peut ôti-e obtenue pacifiquement et légalement par les élections : le bulletin de vote est une arme toute [)uissante, et la seule légitime.
Il y a néanmoins des républicains qui, ne voulant pas se soumettre aux aiTèts de la nation, prétendent s'imposer par la violence })our faire triompher leurs systèmes. Quelques-uns, lors d'un procès célèbre, ont tait entendre cette parole menaçante : « Notre lirincipe, ce n'est pas la souveraineté du peuple, mais la souveraineté du but. »
Ces gens-là, malgré le titre dont ils se parent, ne })euvent pas être considérés comme républicains ; car la République c'est, avant tout, le gouvernement de la nation par elle-même. Les démagogues dont nous parlons veulent, au contraire, qu'une minorité s'empare du pouvoir par la violence, fasse la loi à la majorité, la façonne à son gré, l'oblige d'adopter des systèmes sociaux ou économiques que rc[)ousse la nation. Elle rêve donc une oppression tyran iii(|uc : c'est une espèce do césarisme tout aussi odieux <|uc celui (juVllo poursuit de ses malédiction.-.
La souveraineté du but n'est que la traduction de la maxime' jésuitique : La fin justifie les moyens; par laquelle on peut colorer les entreprises les plus criminelles.
Mentionnons encore les anarchistes, qui proclament hautement leur intention de renverser par la force toutes les institutions existantes, de ne rien mettre à la place, de supprimer toute espèce d'autorité, et de punir de mort quiconque proposera de rétablir une autorité quelconque.
Ces menaces extravagantes ne peuvent inspirer que l'horreur et le dégoût. On ne peuL leur faire l'honneur de les discuter, pas plus qu'on ne discute avec le brigand qui déclare son intention de vous dépouiller et de vous assassiner.
Notre conclusion est que la seule source de l'autorité est la volonté nationale ; elle repose sur le droit, sur la morale, sur la raison ; seule elle peut garantir la paix et la prospérité de la société.