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DE L'ACTION DES NATIONS CIVILISÉES SUR LES RACES INFÉRIEURES

Les sociétés de la paix ont récemment agité cette grave question : de quels moyens les nations supérieures peuvent-elles user légitimement pour introduire la civilisation chez les peuples barbares ou sauvages ?

Tout le monde a été d'accord pour recommander les moyens pacifiques. On peut se mettre en rapport avec les peuples inférieurs, établir avec eux des relations commerciales, échanger avec eux des produits, foire naître chez eux de nouveaux besoins et le désir de les satisfaire, les pousser ainsi au commerce, à l'industrie, à l'agri-

culture. Par des communications réitérées on arrive à des rapports intelle(;tuels et l'on parvient à leur ouvrir l'esprit^ à les conduire dans la voie de tous les progrès.

C'est ainsi que, tout dernièrement, M. de Brazza, officier de la marine française, a pénétré chez les peuples du Congo, a noué avec eux des relations amicales, a obtenu des concessions importantes de territoires et des traités pour l'établissement de chemins de fer à travers leur pays.

On ne peut qu'applaudir à ces conquêtes pacifiques par lesquelles on pourra améliorer la condition des races inférieures et les élever })rogressivement jusqu'au niveau des races éducatrices, sans recourir ni à la violence ni à l'oppression.

Mais plusieurs publicistes soutiennent que, vis-à-vis des races inférieures, on a le droit d'employer la contrainte ; on peut, disentils, légitimement conquérir leur pays et les assujettir, puisqu'en définitive, c'est pour leur bien qu'on agit et qu'à la longue elles seront trop heureuses d'une intervention brutale au début. On cite Barbie du Bocage qui proclame ce principe : « Que tout pays habité par des peuples sauvages appartient de droit au premier occupant capable d'y produire la civilisation. »

Indépendamment de l'intérêt bien entendu des peuples conquis, on allègue les intérêts de l'humanité ; c'est par respect pour la justice, nous dit-on, que nous intervenons afin de faire cesser des coutumes horribles qui outragent la morale.

C'est là, suivant nous, une doctrine machiavélique, qui a servi à colorer toutes les iniquités.

Il n'y a pas deux sortes de droit, l'un à l'usage des forts, l'autre à l'usage des faibles ; l'un pour les peuples civilisés, l'autre pour les peuples retardataires. Il existe des principes absolus, fondés sur la justice éternelle et communs à tous les peuples, sans exception.

La morale universelle nous dit : Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qui te fût fait à toi-même." Elle nous interdit de nuire à un être humain, quel qu'il soit, môme au plus grossier des sauvages ; et cette règle est aussi bien faite pour une association d'hommes que pour un individu. Nous ne voudrions pas que des étrangers, même avec l'intention de nous faire du bien à leur manière, envahissent notre territoire, s'y établissent et nous fissent la loi. Ce qui serait odieux et inique à notre égard, l'est également pour un peuple quelconque.

La fraternité que nous inscrivons sur notre drapeau, nous prescrit de voir en tous les hommes une fin, jamais un moyen, de faire, même aux sauvages, tout le bien (|ui est en notre pouvoir, de les

aider à développer leurs facultés. Est-ce les traiter en frères, que de les conquérir, de les dépouiller de leurs biens, que de les asservir?... Quand les civilisés s'emparent d'un pays occupé par une race réputée inférieure, les habitants se trouvent aussitôt privés d'une partie de leur liberté, subalternisés, obligés de changer leur genre de vie, de chercher de nouveaux moyens d'existence ; ils sont rapidement réduits à une condition si misérable que^ la plupart du temps, ils disparaissent devant l'invasion.

La guerre est un legs de la barbarie, un crime contre l'humanité; la conquête n'est qu'un brigandage sur une grande échelle. Il n'y a de légitime que la guerre défensive ; car un peuple, de même qu'un individu, a le droit, et même le devoir, d'employer la force pour repousser une injuste agression. Ces règles ne peuvent être contestées, elles ne comportent pas d'exception. Dès lors, comment qualifier ces expéditions contre des peuples lointains qui ne nous font aucun mal et qui même ignoraient notre existence, les conquêtes des Espagnols en Amérique, celles des Français à la Nouvelle-Calédonie, etc.

Chaque peuple a droit à l'autonomie, est maître de se donner le gouvernement et les institutions qui lui conviennent. Nul n'a droit d'intervenir pour imposer à ce peuple un régime quelconque. C'est en vertu de cette règle, que nous flétrissons et que nous maudissons la coalition des monarchies qui, en 92, firent la guerre à la France révolutionnaire, bien qu'on mît en avant le motif d'agir pour notre bien et de nous délivrer des horreurs de la démagogie.

Les mêmes raisons invoquées par nos pères peuvent être opposées aux nations civilisées qui s'emparent d'un pays, sous prétexte que les habitants sont dans un état inférieur et incapables de s'élever par eux-mêmes à la civilisation. Nous sommes^ à leur égard, sans droite sans autorité. Nous y établir par la force, c'est mettre en pratique l'abominable maxime professée par un farouche conquérant de nos jours, que « la force prime le droit».

Il n'y a d'autorité légitime que celle qui dérive du consentement libre du peuple. C'est en vertu de ce principe que nous avons répudié le prétendu droit divin des dynasties, que nous avons supprimé les castes et aboli les privilèges héréditaires. C'est en vertu de ce principe que nous n'avons cessé de protester contre l'annexion violente de l'Alsace et de la Lorraine, que nous avons déclaré impies les traités par lesquels la Prusse disposait des peuples sans leur consentement et même sans les consulter.

Eh bien! n'avons-nous pas suivi cet exemple déplorable, quand nous nous sommes emparés de la Tunisie :* A-t-on consulté les

liabilaiits i* S'csi-oii iiKiuiété do leur consentement? Pnr cet onvnliissement, ne craignons-nous pas d'annuler nos revendications <ur l'Alsace et la Lorraine? Ne nous exposons-nous i)as à ce f)u"on nous oppose notre propre conduite comme une cause fatale de déchéance?...

On demande la cessation de la guerre, le désarmement^ l'union de tous les peuples, et, comme moyen d'y parvenii-, rai-bitrngc international substitué à la guerre.

N'est-ce pas renoncer à cette politique salutaire, que de légitimer toutes les guerres qu'on pourra entreprendre pour conquérir les ptniples barbares ou sauvages ?

Embrasser cette tliéoric, n'est-ce pas déclarer d'avance que l;i moitié du globe va être le théâtre de nos invasions ; que, par conséquent, loin de licencier nos armées, nous devons les augmentei- ;ilin de guerroyer sans cesse jusqu'à ce que le but soit atteint?

Alors, renonçons à notre titre d'amis de la paix, qui ne serait qu'un sinistre mensonge. Prenons résolument le titre d'amis de la guerre; inspirons-nous des préceptes de l'Église romaine, qui fait un devoir aux princes, aux chefs des gouvernements, de combattre sans relâche les infidèles, jusqu'à ce qu'on les ait réduits à embrasser la vraie foi, ou qu'on les ait exterminés. Suivons la maxime des Jésuites, que la fin justifie les moyens. Qu'importe l'odieux des moyens, si la fin est excellente ?

Les résultats peuvent-ils fournir, nous ne dirons pas la justification, mais du moins l'excuse de ces sanguinaires observations ?... Hélas! les faits prouvent que le plus souvent l'intervention à main armée a été, pour les peuples conquis, une source d'affreuses calamités. Ne pouvant se plier aux mœurs des conquérants, ils végètent dans la plus cruelle oppression ; ils n'empruntent à leurs vainqueurs que leurs vices qu'ils exagèrent, surtout Tivrognerie; ils dépérissent et finissent par s'éteindre. Tel a été notamment le triste sort des habitants des Antdles, des îles Canaries et de la Tasmanie. Ailleurs, l'antagonisme entre la race conquérante et la race conquise est si profond, que les siècles n'ont pu les rapprocher. C'est ce qui a lieu en Irlande, et c'est ce que nous voyons en Algérie où les indigènes subissent le joug, mais sont toujours prêts à la révolte et conservent res})oir de recouvrer leur indépendance.

M. Mailfer, dans une dissertation très remarquable, examine la question qui nous occupe, et, tout en admettant le principe de la condamnation de la conquête, y fait des restrictions et conclut à légitimer, en certains cas, et l'intervention armée et la conquête. Il fait une distinction entre les peupfcs contre lesquels elle est exercée

par les nations civilisées. S'il s'agit des peuples chasseuis, pèclieurs ou pasteurs, qui ne sont pas parvenus à s'approprier le sol par la culture, il ne leur reconnaît pas de droit sur les pays qu'ils occupent, et il autorise les nations civilisées à s'en emparer en vertu du droit de premier occupant, comme s'il s'agissait de terres complètement vacantes.

Mais ces peuples, bien que sauvages, occupent en réalité une certaine étendue de terre ; et quoi qu'ils n'aient pas su en tirer le meilleur parti possible, ils y sont fixés, ils y vivent de leur- industrie rudimentaire, ils y possèdent des cabanes qui leur servent de demeures et où ils déposent leurs faibles instruments de travail, leurs outils de chasse ou de pèche ; ils parquent leurs troupeaux. De quel droit viendra-t-on les expulser, les forcer de fuir vers d'autres régions qui leur sont inconnues et où ils seront exposés à périr de faim et de misère? C'est là une six)liation odieuse, une violation de leur droit incontestable. Leur genre de vie est celui d'où sont partis nos ancêtres les plus éloignés qui se sont élevés par degrés à la civilisation.

Des traditions anciennes, auxquelles on ne peut refuser une grande part de vérité, nous dépeignent des peuplades guerrières auxquelles des personnages, révérés comme inspirés des dieux, sont venus apporter les premiers éléments des arts, grâce auxquels ils ont pu sortir de cette période d'enfance ; ce sont les Orphée, les Talmoxis, les Triptolème, les Cadmus, etc. Ces traditions nous apprennent également que de petits essaims se sont détachés des nations supérieures et sont venus implanter chez des peuples inférieurs des connaissances qui leur ont permis de se transformer. C'est à ces moyens pacifiques que les Grecs, qui ont joué un si grand rôle dans l'humanité, ont attribué leurs commencements de civilisation, introduits par des Phéniciens ou des Égyptiens.

On ne peut nier qu'à l'exemple de ces derniers, il soit possible d'éduquer les peuples les plus inférieurs, même ceux qui sont le moins doués d'aptitudes.

L'éducation peut être fort longue et rencontrer beaucoup de difficultés. Mais il n'est pas permis de décider de piano, et sans même aucune tentative pour remplir cette tâche de bienfaisance, que les sauvages sont radicalement inca})ables de perfectionnement. Et, quand même ils seraient incurables, on ne serait pas autorisé à les arracher violemment au genre de vie qui leur convient et à employer contre eux des mesures qui doivent entraîner leur extermination. Leur droit à la vie doit être respecté ; on ne doit jamais méconnaître cette belle parole du poète :

Homo sruDj huma ni nihil à im- uiicuinn [jiito.

On allôgiic une loi naturelle, qui prescrit à l'homme de se multiplier et d'occuper toute la terre. Cette prétendue loi ne rei)ose suiaucun fondement rationnel. Il y a seulement, pour l'homme, la faculté de se propager, de vivre, non pas sur toutes les parties du globe, mais seulement sur la majeure partie.

A mesure que la population s'accroît, l'homme est obligé d'étendre son domaine ; il peut occuper les terrains vacants, les cultiver, y exercer son industrie ; mais il doit s'arivter là où il rencontre des peuples qui y sont déjà établis.

On a soutenu que les peuples chasseurs ou pasteurs ont ])esoin d'une très grande étendue de terrain, qu'ils tiennent trop de place sur la planète dont les dimensions sont bornées : on en conclut qu'il faut que ces peuples s'effacent devant les civilisés qui peuvent, à surface égale, accumuler une population beaucoup plus dense ; que, par conséquent, en refoulant les sauvages clair-semés, on agit dans l'intérêt général de l'espèce humaine.

Cet argument équivaut à dire aux gens : nous avons besoin de votre sol, donc il faut que vous nous l'abandonniez. Alors on ne tient aucun compte de la justice. On agit comme le brigand qui vient vous dii'c : \'ous avez trop de richesses; j'en ai besoin, et cela suffit pour que j'aie droit de m'en empai'cr. C'est l'argument du fait brutal, c'est la négation des lois de la morale.

Les peuples civilisés ne manquent pas de terres vacantes à occuper et à exploiter ; ils sont loin de tirer tout le p?.rti possible de celles qu'ils occupent. Ils ont donc à leur disposition de quoi employer leur activité, sans avoir besoin de troubler les possesseurs actuels.

Mais, nous dit-on, si l'on suivait strictement les maximes de nonintervention, si l'on respectait scrupuleusement l'inviolabilité de la souveraineté, même chez les peuples les plus inférieurs, il faudrait condamner toutes les conquêtes qui ont eu lieu et dont quelquesunes ont produit les plus beaux résultats ; il faudraitjeter l'anathème aux Romains qui ont civilisé le monde, et notamment les Gaules, aux Européens qui, par leurs établissements en Amérique, ont produit un admirable développement de la civilisation et ont donné naissance à cette splendide Confédération des Etats-Unis qui est l'honneur du genre humain.

Oui, sans doute, nous condamnons la conquête, aussi Itien dans le passé que dans le i)résent; et tout ce qui a été coupable, ne peut être justifié par un laps de tenii)s ((uelct^nque. Les droits do la justice sont imi)i'(»sfM'iptiblos.

Mais il faut considérer que la morale est progressive. Pendant longtemps, on n'en avait que des notions fort imparfaites; des faits que nous jugeons exécrables, monstrueux, étaient acceptés comme parfaitement licites et même vertueux. Les sacrifices humains en l'honneur de la divinité ont été pratiqués par les Romains et par presque tous les peuples primitifs (exemples : Abraham, Jephté, Agamemnon), et ont reparu sous le nom d'inquisition, chez les nations réputées les plus civilisées. L'esclavage était admis comme une institution absolument nécessaire et sanctioimé par les religions ; et l'on ne concevait même pas qu'une société pût exister sans esclaves. Aujourd'hui toutes ces coutumes nous font horreur.

11 en est de même de la guerre qui était l'état habituel et presque permament des sociétés anciennes, et de la conquête. On les trouvait légitimes : nous les réprouvons, grâce aux progrès qu'a faits la morale.

Il n'y a donc pas à se préoccuper des anciennes conquêtes pour essayer de justifier celles qu'on voudrait faire actuellement.

Les exemples Cju'invoque M. Mailfer, ne sont pas heureusement choisis. Car les Romains, qui n'avaient pour règle que la prédominance de la force, sans tenir aucun compte de l'équité, doivent être jugés, au tribunal de l'histoire, comme un peuple violent^ perfide, pillard et rapace ; ils ont asservi des nations beaucoup plus policées qu'eux, tels que les Grecs, et n'ont porté chez les vaincus que l'oppression et l'exploitation.

On a prétendu que la conquête des Gaules avait été un bienfait. Mais ce pays avait-il besoin d'être conquis pour se civiliser ? Les habitants doués d'un esprit actif et pénétrant, étaient, avant César, dans la voie du progrès, avides d'instruction ; et certainement ils seraient parvenus d'eux-mêmes à une civilisation égale à celle des Romains.

Quant à l'exemple des États-Unis d'Amérique, on ne doit pas oublier que le principal fondateur fut William Penn qui, bien loin d'employer la force contre les habitants primitifs, se présenta comme un colon pacifique, acheta de vastes terrains, remplit scrupuleusement ses engagements, étendit son influence par la douceur et par l'attrait des arts qu'il introduisait, abolit l'esclavage et fut regardé généralement comme un bienfaiteur. C'est là le modèle qui aurait dû être toujours suivi. C'est pour s'en être écartés que les États- Unis ont vu peu à peu disparaître les Peaux-Rouges, dont les derniers survivants sont encore journellement vicfimes de la déloyauté et de la brutalité des blancs.

Du reste, pour juger de la légitimité de la conquête en général, on

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ne doit pas se ijréoccuper des changements multipliés qui en sont la suite, ni se prévaloir de ce que ces changements ont quelquefois tourné au bien général. Un fait doit être jugé par lui-même : s'il est immoral, les événements qui en dérivent ne peuvent en changer la nature, et le mal reste le mal.

Prenons un exemple. Tout le monde condamne la tentative de sécession faite par les États du Sud pour se détacher |de l'Union américaine. Il en est résulté une guerre civile qui, pendant quatre ans, a causé une infinité de calamités, a coûté la vie à plusieurs milliers d'hommes. Mais de là est sortie une mesure excellente, l'abolition de l'esclavage dans toute l'étendue de la Confédération. ( )n ne peut qu'applaudir à cet acte mémorable qui a rendu à la liberté quatre millions d'êtres humains. La tentative de sécession n'en reste pas moins criminelle.

On allègue que cei'taines conquêtes sont imposées par les nécessités de la défense : par exemple, la France, en conquérant l'Algérie, a agi justement afin de faire cesser la piraterie que commettaient les Barbaresques et qui était toute sécurité à la navigation sur la Méditerranée.

Nous reconnaissons le droit de défense. Seulement^ la guerre n'est permise que dans les limites strictement tracées par les besoins même de la défense ; et il n'est pas bien sûr que ces limites n'aient pas été dépassées quant à l'Algérie. Il y a des cas où le droit peut être équivoque ; de même que, pour la morale, entre particuliers, il y a des cas de conscience épineux. Ces difficultés doivent toujours être résolues par les règles du droit et de l'équité. Il ne faut pas que le plus fort, interprétant le droit selon ses intérêts, allègue de vains prétextes pour colorer l'emploi de la force, et, en cas de doute, le litige devrait être déféré à un tribunal arbitral, composé de représentants de puissances neutres. Nul ne doit être juge de sa propre cause.

De ce que très souvent les conquêtes ont été motivées sur les besoins de la défense," de ce que plusieurs de ces expéditions peuvent être légitimes, ce n'est pas une raison pour affaiblir le principe supérieur du respect de l'autonomie des peuples, principe sacré en vertu duquel on doit condamner la guerre et la conquête, repousser la prétention d'intervenir chez les faibles, en vue de faire leur bien malgré eux et de les asservir pour les améliorer.

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